Munich, 30 avril 1943.
— Draco, que fais-tu encore debout à une pareille heure ?
Le jeune aristocrate ne put contenir le sursaut qui l'ébranla. Il avait fui l'intimité dérangeante de sa chambre au beau milieu de la nuit et chaque bruit plus haut que le silence lui insufflait une peur mesurée. Il s'était retourné brusquement en direction de Narcissa Malfoy. Sa mère se tenait à quelques pas de lui, entre les rayons de livres de la bibliothèque familiale. Un plaisir que la femme avait refusé de se voir dépossédé, même lorsqu'Hitler avait ordonné de brûler de tels ouvrages. Du temps des autodafés.
— Mère, murmura-t-il, alors que son cœur recouvrait un rythme moins précipité.
— Navrée de t'avoir effrayé.
Elle s'assit aux côtés de son fils, déposant la lampe à huile qu'elle avait emporté dans son périple nocturne. Simplement vêtue d'une robe de chambre, elle en resserra les pans autour de sa silhouette gracile afin de se protéger de la fraîcheur de ce mois d'avril.
Draco, plusieurs ouvrages ouverts devant lui, de la paperasse éparpillés au centre, et une plume à la main, considérait sa génitrice avec une pointe d'incompréhension judicieusement maîtrisée. Chez les Malfoy, ce type d'inquiétude et d'attention ne figuraient pas parmi les habitudes du quotidien.
— Il est presque trois heures du matin, Draco, le sermonna Narcissa, un brin sévère.
— Je n'arrivais pas à trouver le sommeil.
— Il semblerait que cela ne soit pas un cas isolé, lui fit remarquer sa mère, sur le même ton.
Cette fois, le blond déposa sa plume et rassembla quelques feuilles noircies d'encre exposées sur la table. L'atmosphère de la bibliothèque était propice au labeur, même nocturne, et la tombée du jour conférait une aura singulière à ces lieux. Il savait cependant que Narcissa ne le quitterait pas de sitôt. Du moins, pas avant d'avoir obtenu les informations qu'elle était venue chercher. Comme un enfant pris en faute, le jeune adulte s'apprêtait à se plier à ce jeu de la mère et de son fils, un jeu sordide que sa génitrice menait d'une main de maître.
— Pansy m'a fait part de ses inquiétudes à ton sujet.
— Oui, bien-sûr… murmura alors Draco, comprenant dès lors là où cette conversation les enverrait.
— Tu ne nies pas, releva l'autre, à laquelle rien n'échappait vraiment.
— Non, je n'en verrai pas l'intérêt. Pansy n'est pas le genre de femme à cacher sa désapprobation.
— Tu sais donc ce qu'elle te reproche.
— Bien des choses, soupira l'Allemand, son regard suivant sensiblement celui, inquisiteur, de la femme. Mais, en particulier, le fait de ne pas lui porter suffisamment d'attention. Pansy peut se montrer très… possessive, même envers mes obligations.
Le ton désinvolte de Draco ne trompa en aucun cas son interlocutrice. Celle-ci fit la moue. Elle n'était pas sans connaître le comportement parfois excessif de la jeune bourgeoise, et se conservait à un souvenir très net de ses caprices d'autrefois, en particulier ceux concernant son fils, et le mariage qu'elle envisageait. Un mariage qui avait bien vite déçu les espoirs ambitieux de Pansy. Ils étaient mari et femme depuis un an, et l'échec de cette union ne faisait pas un pli. Si les deux époux continuaient de faire bon figure en public, les disputes se répétaient et les moments de complicité disparaissaient du quotidien. Draco peinait à honorer sa femme et ne partageait sa couche que tard dans la nuit, le sommeil perturbé par de récurrentes insomnies. C'était sans compter sur les absences répétées du blond au dîner, et les journées chargées de travail. Rien ne fonctionnait à l'image de ce qu'avait rêvé la richissime mademoiselle Parkinson.
— Elle m'en a touché un mot il y a quelques jours. Elle m'a également demandé comment retrouver tes faveurs. J'avoue n'avoir pas su quoi lui répondre, ajouta Narcissa, guettant chaque réaction de sa progéniture.
Draco garda le silence. Comment pourrait-elle le satisfaire pleinement ? En dehors de son caractère égoïste et superficiel, le problème prenait une dimension purement physique. Pansy n'était pas un homme, elle ne disposait pas des attributs convoités et le corps qui était le sien ne pouvait être désiré de Draco. Mais, surtout, Pansy n'était pas lui.
— Je pars bientôt pour Strasbourg, répondit simplement le jeune homme, comme si cette simple affirmation suffisait à combler les interrogations de l'autre.
— J'imagine que ton départ ne va pas arranger les choses.
— Elle serait capable de supplier père pour être du voyage, soupira Draco, un soupçon de dédain dans la voix.
Les mains posées sur le bord de la table, Narcissa jeta un œil à ses ongles parfaitement limés. Elle tentait, en vain, de ravaler le malaise qui l'envahissait. Un malaise maternel entièrement tourné vers le fruit de ses entrailles, la chair de sa chair. Elle lutta de longues secondes contre ce trouble tandis que son fils l'interrogeait, intrigué par ce comportement pour le moins inhabituel :
— Mère, qui y a-t-il ?
— Tu… Tu n'es pas heureux, n'est-ce pas ? finit-elle par articuler, péniblement.
Draco fut pris de court et un éclat de panique s'invita dans ses prunelles. Il déglutit sous le regard hésitant, mais quasi impérial de sa génitrice. Il se perdit dans les méandres de ses réflexions. Narcissa n'était pas dupe, lui mentir paraissait donc hors de considération. Mais à quel prix avouer la tourmente qui était la sienne ?
— C'est à cause de ce « Harry » ? demanda-t-elle, encore, de ce ton maternel qui le seyait si bien.
— Non, répondit-il, la gorge nouée. Non, c'est à cause de moi.
Draco hésitait encore. S'il devait conter le récit de ce qu'il s'était produit près de trois ans et demi plus tôt, il lui faudrait se prêter au jeu sans demi-mesure. Etait-il vraiment prêt à avouer le mal qui le rongeait depuis ? Ce mal qu'il avait repoussé en vain et qui lui imposait de pénibles insomnies ? Cette douleur intenable qui le prenait, féroce et perfide, et que rien ne saurait endiguer ? Soudain, l'Allemand se sentit redevenir l'enfant impressionnable et peureux d'autrefois. Le gamin d'une lâcheté affligeante qui courait se cacher dans les jupons de sa mère lorsqu'un danger se présentait. Il se sentit tout aussi démuni qu'à cette époque pourtant insouciante.
— Que s'est-il passé ?
Un silence épais suivit cette nouvelle interrogation. Narcissa prit les mains de son fils entre les siennes dans un geste maternel et protecteur. Elle l'encouragea à se confier, torturée à l'idée que sa progéniture puisse souffrir sans qu'elle en connaissance la cause.
— J'ai menti à père, commença Draco, de cette voix étranglée qu'il se haït d'arborer. Et je vous ai forcé à lui mentir.
Comme si ces paroles débloquaient en lui tout ce qu'il n'avait su lui avouer, il ne put endiguer le flot d'explications qui jaillit de ses lèvres. Libéré de toute entrave, l'objet de sa tourmente coulait sans croiser le moindre obstacle. Sa mère prêtait une oreille attentive et ne l'interrompit pas une seule fois. Il lui conta l'exacte vérité, n'émettant des réserves qu'au sujet de la relation qu'il entretenait avec Harry. Cette discrétion pudique n'échappa pourtant pas à Narcissa qui, une fois le calme revenu, s'empressa de s'enquérir :
— Harry, ce n'est pas simplement un homme dont tu as eu pitié, n'est-ce pas ?
— Rien ne vous échappe, renifla sensiblement Draco, chassant les larmes traîtresses qui lui montaient aux yeux.
— Lucius t'a élevé à ne faire preuve de pitié à l'égard de quiconque. Il te l'a inculqué comme seule morale. C'était sans doute des chimères, mais je sais que tu n'aurais pas trahi notre honneur pour un simple inconnu.
— Je… Je ne pouvais pas vous le dire, à vous ou à père. C'est… mal.
Incapable de lutter plus longtemps, d'interminables mois de souffrance se matérialisèrent soudain. Des larmes roulèrent sur ses joues et des sanglots amers ébranlèrent la silhouette de l'aristocrate. Il sentit à peine les bras de sa mère se refermer autour de lui. Une étreinte quasi interdite par le rang, mais que Narcissa s'autorisait, détruite à la seule vue de son fils unique dans un pareil état. Elle lui murmura des paroles de réconfort à l'oreille, le berça même durant de longues minutes. Enfin, lorsque la peine se tarit, ou plutôt lorsque le blond reprit le dessus sur elle, il parvint à murmurer :
— Je suis désolé, mère. Je suis réellement désolé.
Il tremblait encore et Narcissa planta un baiser sur le sommet de son crâne, serrant de toutes ses forces le corps de son enfant. De son précieux enfant. Elle avait le sentiment de retrouver le môme qui pleurait le soir dans sa chambre, qui geignait lorsque Lucius se montrait trop rude, lorsqu'il le corrigeait trop violemment ou même lorsqu'il ne lui témoignait pas suffisamment d'affection.
— Que j'approuve ce que tu ressens pour ce garçon n'a pas d'importance, énonça-t-elle, doucement. Tu es mon fils unique, Draco, alors je soutiendrai chacun de tes choix, même si je ne les partage pas.
L'intéressé ne trouva pas les mots justes pour exprimer l'étendue de sa reconnaissance. Sa mère savait ce que le Reich pensait des invertis, et aussi ce que l'on en faisait. Malgré tout, elle refusait d'en tenir rigueur et d'en blâmer le garçon. Tant de familles avaient dénoncé leur enfant au parti nazi pour motif d'homosexualité, et sa mère lui épargnait ce supplice. Des remerciements se frayèrent un chemin jusqu'à ses lèvres, sans jamais oser en franchir le seuil.
— Personne ne doit savoir, ajouta ensuite Narcissa, écartant son fils pour l'observer sous toutes les coutures, une moue sérieuse imprimée sur son visage fin. Je t'en conjure, fais preuve de discrétion ou ils ne feront preuve d'aucune indulgence.
— Je n'ai jamais… fréquenté d'autres hommes en dehors d'Harry.
Il aurait été si aisé d'interdire Draco de revoir l'objet de ses fantasmes, de l'enfermer à Munich et de convaincre son mari de changer son opinion au sujet de ce retour à Strasbourg. L'idée traversa l'esprit de l'Allemande avant qu'elle ne le chasse, incapable de s'y résoudre. Son fils dépérissait ici, à Munich, et il avait besoin de s'éloigner à nouveau de ce cocon familial devenu un véritable enfer. De s'éloigner de son épouse dont les exigences l'étouffaient.
— Retrouve-le lorsque tu seras de retour à Strasbourg, lâcha-t-elle, du bout des lèvres, mais un sourire dans l'inflexion de la voix.
— Je ne peux pas… Lorsque vous m'avez dit de revenir d'urgence à Munich, je l'ai abandonné sans un mot. Il ne me le pardonnera pas.
— Protège-le au moins, insista Narcissa. S'il est juif, il court de ce fait un grave danger. Le rôle que tu rempliras sera d'une telle importance que tu pourras veiller à ce qu'il reste en vie.
Draco réfléchit un court instant. Il ne trouvait pas en lui le courage d'affronter Harry en face après l'abandon qu'il lui avait fait subir. C'était d'un égoïsme sans fin, et il s'en blâma. Il se promit d'y songer plus tard, lorsque les émotions ne lui imposeront pas des décisions insensées et regrettables. Il rassembla les documents devant lui en une pile impeccable, ses yeux parcourant rapidement, et à la lueur de la lampe, les registres qui s'y étalaient.
Sur ces longues listes se tenaient les noms des indésirables chassés du sol alsacien et mosellan entre juillet et octobre 1940. Des milliers de noms qui ne lui inspiraient aucune familiarité. Il avait cependant épluché avec attention la liste comprenant les incorporés de force parmi le peuple alsacien. Là encore, il dénombrait quelques milliers de noms. Il avait craint d'y trouver celui d'Harry, qui aurait eu le malheur de retrouver Strasbourg. Ce que les Allemands considéraient comme la dernière étape de la germination avait déjà coûté la vie à tellement d'hommes que Draco aurait été malade à l'idée que son amant ait pu risquer sa peau dans les températures glaciales de l'Est.
Lucius saluait l'engouement et le sérieux de son fils à l'égard de la tâche qu'il lui avait assigné. Il n'imaginait pas que le jeune Malfoy puisse nourrir un intérêt bien moins valeureux que celui de rendre fier son paternel. Comme si Narcissa possédait la faculté de lire dans ses pensées, elle ajouta, debout devant la table, dans la lueur vacillante de la lampe :
— Lucius t'épargne le Front de l'Est, obtenir ta mutation à Strasbourg n'a pas été sans peine. Ne sois pas trop dur envers lui. Il fait de son mieux.
— Il n'a rien à gagner à ce que son fils se fasse tuer par des tarés de soviétiques !
— Ton langage, Draco, la rabroua sa mère, un brin sévèrement.
Draco se mordit l'intérieur de la bouche pour s'imposer le silence. Il ne savait pas si la perspective de ce retour en Alsace le réjouissait ou non. La défaite de la bataille de Stalingrad avait jeté un froid sur la confiance de bien des Allemands, et si personne ne se risquait à exprimer des discours alarmistes, c'est premier grand revers avait de quoi attiser les messes-basses. Ces longues années de guerre épuisaient aussi le Reich dont les restrictions se faisaient plus sévères que jamais. Les généraux remettaient en cause les décisions du Führer à demi-mots tandis que Staline pouvait se vanter d'une victoire soviétique quasi miraculeuse malgré le nombre auquel s'élevait les pertes. Contre cela, même la propagande orchestrée par Joseph Goebbels ne pouvait rien faire.
À Strasbourg, Draco bénéficierait d'un libre-arbitre tel qu'il ne l'avait jamais connu, et d'un pouvoir à en faire pâlir bien des adhérents au parti nazi. Lucius, sans le savoir, lui donnait les clés de la trahison et du déshonneur. Son fils n'imaginait pas encore de quelle manière faire usage de ce don généreux, mais l'idée ne tarderait pas à lui être soufflée.
— Je lui obéirai, promit Draco. Dans les limites de ma conscience.
— Ce n'est pas ce que je te demande, rappliqua Narcissa. Je te supplie simplement de rester en vie.
Strasbourg, 21 mai 1943.
Les beaux jours revenaient et, avec eux, le moral qui avait déserté l'ensemble des Strasbourgeois. Si aucune bonne nouvelle ne leur parvenait, chacun tâchait de survivre malgré le malheur quotidien. Les enfants, désormais inscrits à l'école allemande, continuaient de jouer dans les rues de la ville, de fouler le sol avec une insouciance volée, éphémère. Car même les enfants en temps de guerre vivaient avec la gravité des plus grands.
Blaise flânait dans les rues en ce milieu d'après-midi. Il évitait soigneusement les patrouilles et, malgré les températures clémentes, portait une écharpe pour camoufler autant que possible sa peau métissée. Il ne sortait que très peu, ne courant qu'un risque mesuré afin de ne pas mettre en danger ceux qui avaient sauvé sa vie. Il portait désormais un mépris renouvelé à ceux qui avaient attenté à la sienne, d'une manière ou d'une autre. Tel un fardeau, il portait aux côtés le souvenir du jour où des hommes avaient failli le tuer. Il refusait désormais de soutenir un pareil acharnement, une haine aussi profonde, une violence aussi destructrice. Alors qu'il traversait les places, jetant un œil aux étalages quasi vides des marchants en pénurie de vivres, il s'élançait en direction d'une détermination toute neuve.
Loin du centre-ville, Blaise tomba nez-à-nez avec une maison à l'architecture particulière. Les fondations défiaient les lois de la gravité et l'habitation paraissait aussi excentrique que leurs propriétaires. L'endroit était tel qu'Harry le lui avait décrit, totalement décalé et indescriptible. Quelque peu décontenancé par cette apparence peu commune, le métis hésita avant d'asséner plusieurs coups à la porte. Les secondes s'égrenèrent sans réponse et, après deux minutes de patience, le jeune homme se rendit à l'évidence : il n'y avait personne. Masquant sa déception, il s'apprêtait à s'en aller avec la même discrétion lorsqu'il aperçut, derrière la silhouette bancale de la maison, une agitation tranquille.
Affairée dans son jardin, entre jeunes pousses et mauvaises herbes, Luna sifflotait doucement. Le retour des beaux jours détenait sur elle d'une plaisante humeur, et elle ne remarqua pas la présence de ce visiteur d'infortune. Celui-ci l'observa quelques instants, un léger sourire aux lèvres alors que la jeune femme mettait du cœur à l'ouvrage. Son apparence se trouvait à la hauteur de l'imagination de Blaise. Son corps frêle et vulnérable possédait un charme tout trouvé, celui de sa crinière blonde et emmêlée. Enfin, elle releva la tête et vit l'inconnu, prostré devant la maison, un air intrigué fiché sur son visage brun. Contrairement à bien d'autres, elle n'eut pas le moindre mouvement de recul, ses traits ne portèrent pas la marque d'un quelconque dégoût, et elle ne songea même pas à l'ignorer. Elle vint à la rencontre de ce visiteur avant de le remettre, de sa voix aiguë :
— Tu dois certainement être Blaise, dit-elle, un léger sourire rêveur flottant à ses lèvres.
— Et toi, Luna.
Cette ébauche de conversation amusa grandement Blaise. Il ne côtoyait que peu de monde, personne si l'on excluait Hermione et Harry, et cette jeune femme portait en elle un vent agréable de fraîcheur. Comme un bout d'innocence étonnamment intact par les temps qui courraient.
La jeune femme l'entraîna à l'intérieur sans lui laisser le choix. Elle lui imposa, plutôt qu'elle lui proposa, une tasse de thé brûlante. Une boisson au goût amer que le métis ne sut qualifier, mais qu'il but à petites gorgées, poliment. Finalement, Blaise consentit à aborder le sens de la visite de cet inconnu. Ils ne se connaissaient que par l'intermédiaire d'Hermione et d'Harry, et ni l'un ni l'autre ne s'était rencontrés auparavant. Ce premier contact avait des allures d'incohérence, de drôles futilités et d'importance à peine voilée.
— Si j'ai fait tout ce trajet, c'est que j'aurais une proposition à te faire, énonça le métis, avec moins de tact qu'à l'accoutumée.
— Oh…
— Qu'y-a-t-il ? Tu sembles déçue.
— Je pensais que tu venais pour déguster mon thé. Toutes les plantes viennent de mon jardin, tu sais ? Tu l'as aimé, n'est-ce pas ? Tu en veux une deuxième tasse ?
En réflexe, Blaise écrasa sa main sur le dessus, empêchant son interlocutrice de verser le liquide à l'intérieur. Celle-ci avait déjà la main sur la hanse, prête à mettre ses menaces à exécution. Elle revint sur son geste et essuya simplement la terre coriace incrustée sous ses ongles à l'aide d'un chiffon, passable blessée par ce refus catégorique, et maladroit. Immédiatement, son invité réalisa l'étendue de son erreur et se justifia sans attendre :
— Il est délicieux ! Je ne suis simplement pas un grand amateur de thé, et je n'en bois qu'à de rares occasions. Mais tu as raison d'en être fière, le tien est très bon !
Rassurée, Luna cessa de porter son attention sur ses ongles meurtris, essuyant la paume de ses mains sur son tablier. Elle demanda, comme si tout malentendu avait été balayé par ces piteuses explications :
— Dis-moi la raison de ta venue, alors. J'imagine que c'est Harry qui t'envoie. Il y a bien trois semaines que je ne l'ai pas vu, comment va-t-il ? Hermione m'a dit qu'il n'était pas dans son assiette depuis quelques temps, je me demande si la lune ne serait pas en cause. La position des astres nous rende parfois d'humeur étrange. Harry y est peut-être plus sensible que toi et moi.
Blaise n'eut pas à cœur de couper court à la logorrhée de la jeune femme. Il la laissa achever son discours de son air penseur, l'esprit troublé par mille pensées contraires qui la rendaient presque impossible à cerner. Un morceau d'inexplicable. Harry et Hermione avaient souhaité, d'un commun accord, cacher le séjour de ce premier à Schirmeck. L'Alsacienne avait prétexté un séjour temporaire à Belfort dans un besoin de changer d'air. Luna n'avait pas insisté, croyant en la parole d'une amie chère.
— Il va bien, je ne sais pas si la… lune influence son humeur, mais c'est sans doute passager.
C'était faux, bien sûr, et personne n'était en mesure de prévoir combien de temps Harry se trouverait aussi abattu. Mais Blaise préféra un mensonge plus aisé qu'une pénible vérité. Il exposa, sans s'attarder sur l'état préoccupant du jeune juif, la raison de sa visité. Il se désignait comme volontaire à la diffusion du Chicaneur en France de l'intérieur. Si le journal se contentait de lecteurs alsaciens et mosellans, Luna avait déjà songé à étendre son public au reste de l'Hexagone. Mais, faute de personnes prêtes à prendre de tels risques, la jeune femme et son père, Xenophilus Lovegood, avaient rapidement abandonné ce projet ambitieux.
La blondinette réfléchit avant d'accepter la proposition alléchante de cet inconnu. Elle était loin d'être sotte et se refusait la fantaisie d'une telle décision prise à la légère. Percevant son hésitation, Blaise reprit, de cette voix suave et rassurante :
— J'ai en ma possession des informations que la Résistance rêverait d'obtenir. J'en ai assez de me trouver entre deux camps, rejeté par l'un et ignoré par l'autre. J'ai vu l'horreur dont Hitler est capable, j'en ai été témoin, j'en ai même été victime. Personne n'est plus à même que moi à témoigner de l'organisation parfaite des nazis. Je suis prêt à faire les deux, vous informer et vous aider à diffuser le Chicaneur jusqu'en France libre.
Il n'y avait rien à en dire, Blaise savait se montrer persuasif. Son allemand fluide ne cherchait pas ses mots et si Luna s'exprime dans la langue du Reich, elle ne bénéficiait pas de la même aisance. Ils s'observèrent, toujours attablés dans la cuisine miteuse, mais aux apparences chaleureuses. Le désordre qui y régnait sonnait comme une signature personnelle propre à cette famille bien particulière. Cette fois encore, le métis ne put retenir un sourire à la vue du mobilier, tout aussi indéfinissable que la bâtisse de l'extérieur.
Luna accepta sans tenter de dissuader le jeune homme. L'Alsace et la France tout entière manquait de courageux tel que lui, elle ne pouvait retourner son offre. Alors, ils discutèrent brièvement, puis l'Allemand énonça qu'il était temps pour lui de partir, alors qu'il s'apprêtait à passer le seuil de l'étrange maison, la jeune femme le retint pour lui souffler :
— Ton ami est de retour à Strasbourg.
Blaise demeura pantois, faisant à peine le lien entre ses paroles et leur sens. Un petit sourire candide, presque badin, fendit le visage de Luna qui recula d'un pas, abandonnant presque son vis-à-vis à ce mystère. Pourtant, il ne pouvait s'agir que de Draco, aucun doute n'était permis, mais l'incompréhension rendait légitime toutes les interrogations.
— Comment pourrais-tu le savoir ?
Elle haussa les épaules, cet air énigmatique et impénétrable inscrit sur ses joues maculées de terre humide.
Blaise avait regagné ce qui était désormais son « chez lui ». Ce lieu qui n'appartenait à personne, que Draco leur avait offert, l'air de rien, comme d'un objet encombrant et sans valeur. Lui qui ne sortait qu'à de rares exceptions, ne perçut pas son retour comme un nouvel emprisonnement, mais comme le seul fait de regagner un lieu qui, sans qu'il ne s'en doute, avait gagné son affection.
Il eut à peine le temps d'accrocher son manteau derrière la porte close qu'une tempête de cheveux hirsutes et d'angoisse le faucha. Hermione, visiblement dans tous ses états, les mains plantées sur ses hanches, fixait l'homme qu'elle avait sauvé avec un air intransigeant. Elle attendait des explications de pieds fermes, à mi-chemin entre le soulagement, la peur et la colère. Finalement, voyant qu'aucune justification ne comblait son appétit, elle s'enquit :
— Où étais-tu ?
— Dehors.
— Oh, figure-toi que je l'avais remarqué sans ton aide ! s'exclama-t-elle, d'une humeur peu propice aux jeux inconscients et de mauvais goût.
— Je suis passé chez Luna, avoua Blaise, sans même songer à lui mentir.
Toute la farouche assurance du médecin se dissocia, réduite à néant. Un éclat d'incompréhension et de doute naquit dans ses prunelles noisette. Un regard suffit à son homologue pour savoir qu'elle avait passé son après-midi auprès de ses patients. Son tablier était intact et elle portait des habits destinés à ne pas attirer l'attention sur elle.
— Pourquoi ?
— J'avais une proposition à lui faire, commença Blaise, avant de se lancer dans le récit de son projet, exposant point par point le motif et ce qui en résultait.
Hermione demeura sans voix, incapable de formuler une réaction construite à cette révélation. Alors, comme pour dompter la colère et la terreur qui signaient leur grand retour, elle tourna les talons et gravit les escaliers quatre à quatre en direction des chambres, Blaise sur ses talons. Un courroux incontrôlable pulsait dans les veines de la jeune femme et même l'influence positive de son cher ami n'endiguait pas le mal. Celui-ci aurait aimé partager avec elle la nouvelle du retour de Draco à Strasbourg, s'enivrer de ses conseils rassurants, mais l'humeur de l'Alsacienne ne s'y prêtait pas.
À défaut de mieux, totalement désemparé par la tournure que prenaient les événements, Blaise déposa ses deux mains à plat sur les épaules tremblantes d'Hermione. Celle-ci, dans l'intimité de sa chambre, aurait aimé laisser libre cours à cette fureur injustifiée et sertie de peur.
— Je ne comprends pas, Mione, lui dit Blaise, sans lui laisser la chance de fuir.
— Je ne te demande pas de comprendre. Sors, je t'en prie. Laisse-moi seule, je m'agace à me montrer si puérile.
Finalement, elle consentit à se retourner, honteuse d'une telle démonstration de faiblesse à laquelle elle n'avait jamais habitué personne. Elle affronta le regard doux, mais interrogateur de celui qu'elle avait sauvé, déglutit, puis articula péniblement :
— Je n'arrive pas à supporter l'idée que tu puisses mettre en danger la vie que j'ai sauvée. J'ai peur pour Harry, je devrais encore craindre pour toi des heures entières. C'est cruel !
Alors, Blaise comprit ce qu'Hermione lui reprochait, ce qui la rongeait depuis le début de la guerre et qu'elle avait toujours tâché de taire. Elle sécha une larme au coin de son œil, mais une autre la suivit, et l'homme la chassa à son tour, avec bien plus de tendresse. Il promit, avec sincérité :
— Je te promets d'être prudent.
— J'ai l'impression de revivre le départ de Ron. C'est plus douloureux encore que la fois précédente.
Le métis ne dit rien. En sa présence, comme par pudeur à l'égard de ses sentiments, Hermione prenait soin de ne pas nommer le nom de l'homme qu'elle avait cru aimé. Mais, peu à peu, son souvenir s'était fait moins net, et elle s'interrogeait désormais : qui était ce garçon qui, dans ses lettres, s'adressait à elle comme d'un objet qui lui appartiendrait toujours ? Le rouquin s'occultait, par son comportement et par son absence, de l'affection de l'Alsacienne. Désormais, Blaise n'avait plus à rougir de la relation qui avait jadis lié les deux jeunes gens.
— Je ne peux pas t'en empêcher, je sais que la décision que tu as prise était la meilleure et j'en suis fière, quelque part. C'est égoïste de ma part, ma contribution est bien maigre comparée à la vôtre, et j'en ai honte !
— Une femme aussi forte que toi ne devrais pas avoir à rougir, la contredit Blaise.
Et, sans savoir qui des deux avaient immiscé le premier mouvement, leurs lèvres s'épousèrent dans un baiser tourmenté, mais délectable.
Je m'excuse pour cette semaine de retard, il se trouve que j'ai malencontreusement oublié de publier. Pour ma défense, je travaille intensivement sur la réécriture sur mon roman (roman désormais achevé puisque j'ai commencé les envois aux différentes maisons d'édition) et j'ai un peu la tête ailleurs avec la rentrée qui approche à grands pas. J'espère que ce gros chapitre saura compenser. J'aime ce visage chez Narcissa, celui d'une mère aimante, d'une mère avant tout qui, à défaut de s'investir à excès dans l'existence de son fils, est l'être le plus bienveillant de son entourage et qui reste à ses côtés quoi qu'il se produise. Naissance d'un couple que je projetais depuis un long moment. Que pensez-vous de ce ship pour le moins original ? Vous convient-il ? Je manque d'objectivité, mais je ne les aurais jamais vus ensemble dans un autre contexte, mais je trouvais que leur couple allait de soi, il était évident et ça s'est fait tout seul. Encore une fois, les personnages ont parlé à ma place !
Je souhaite à tout le monde une belle rentrée et un bon courage à ceux qui, comme moi, n'ont pas très envie de retourner en cours après près de six mois à la maison !
