Strasbourg, 2 juin 1943.

La nuit était tombée depuis plus d'une heure et les rues désertes s'offraient au regard de Draco Malfoy. Celui-ci ne s'y attarda pas, une cigarette coincée entre les lèvres. Le pas énergique, il évoluait sans se perdre dans cette ville qui, après des années d'absence, n'avait jamais cessé de lui paraître familière.

Son retour à Strasbourg datait d'environ trois semaines, et ce laps de temps lui avait suffi à reprendre des habitudes. Une capacité d'adaptation issue du soulagement de quitter enfin Munich, de s'éloigner durablement de Pansy, et de la fébrilité dans cette ville bourrée de souvenirs. Chaque jour, sa mémoire le lui rappelait, et lui imposait des images qu'il aurait aimé dissoudre à jamais. Un jeu cruel, entre renaissance et déchéance, dont il n'était que le docile petit pantin.

Draco s'était rapidement familiarisé avec ses nouvelles fonctions. Lui qui avait l'habitude qu'on se plie au moindre de ses désirs jouissait de sa suprématie avec un plaisir non feint. Tous ces subalternes lui obéissaient au doigt et à l'œil, ne contredisaient que rarement sa position et lui vouaient un respect fort agréable. De plus, le blond pouvait se vanter d'une totale liberté de mouvement. Il surveillait le travail des Allemands, punissait les feignants et les moins efficaces, et gardait un œil sur les Français, eux si prompts à trahir leurs bienfaiteurs.

Les idées qu'Harry lui avaient susurrées à l'oreille avant et pendant leur liaison quittaient peu à peu son esprit. De son point de vue, il redevenait libre de ses réflexions. Pour tous les autres, nous compris, il s'enchaînait à nouveau à la doctrine nazie, à son aveuglement passé et à son allégeance d'antan. Si le jeune juif avait terni son dévouement de sa folie de révolté, Draco se guérissait, jours après jour, de cette influence néfaste, de cette manipulation sordide.

À son retour à Strasbourg, le jeune aristocrate avait vu ressurgir les idéaux d'autrefois. Intacts malgré les presque trois ans de séparation, comme si la ville même lui soufflait le poids de sa faute. Harry se trouvait là, tout près, à quelques kilomètres seulement. Il lui serait si aisé de lui rendre visite, de plier le genou et de se confondre en excuses. Mais Draco se trouvait dans l'incapacité de s'y prêter, de peur de sombrer à nouveau, de s'abandonner à l'imprévu et aux conséquences désastreuses induites par la passion. En vérité, le lâche savait qu'il ne saurait tenir tête à son amant d'hier, et que le refus de croiser son regard reposait sur la peur de ne pas y résister.

Draco rentrait de son bureau en cette heure tardive. Le cours de ses pensées lui échappait dans un accès de distraction pensif et préoccupé. Il tâchait de ne pas trop penser aux défaites que le Reich essuyait depuis celle de Stalingrad, à cette guerre d'anéantissement qui ravageait tout, à la déchéance progressive de son pays. Sa place privilégiée ne lui épargnait plus toutes ces pénibles nouvelles et, la dernière en date, était la reddition des forces de l'Axe en Tunisie. Un échec cuisant qui venait s'ajouter à un ciel déjà sombre. Cette atmosphère, bien loin de l'engouement des premières heures du conflit en septembre 1939, se reflétait partout. Draco le pressentait jusque dans l'effectif qu'il dirigeait, dans cette frénésie désespérée de ceux qui atteignent les limites d'une foi quasi hérétique en leur chef.

Le jeu se retournait contre celui qui avait, dans un éclat de folie, engagé la partie. Les pions tombaient, un à un, et les Alliés touchaient au but dans une stratégie implacable et minutieuse. Bientôt, l'Axe ne désirerait plus qu'achever les ravages entrepris chez les pièces ennemies. Dans un silence glaçant, chacun patientait. L'un ou l'autre clamerait bientôt le fatidique : échec et mât !

Arrivé aux abords du logement qu'il occupait depuis son arrivée, Draco dégaina ses clés avant de remarquer que la porte n'avait pas été scellée. Le blond, d'une méfiance redoutable et justifiée, s'immobilisa. Sa femme de ménage ne devait passer que le lendemain, et n'oubliait jamais de tourner le verrou. Qui cela pouvait-il bien être ? Une maîtresse particulièrement entreprenante ? Le blond en avait eu une demi-douzaine depuis qu'il avait mis les pieds sur le sol alsacien, mais aucune d'elles ne portait ces caractéristiques. Alors quoi ? Jamais Draco n'aurait oublié un détail aussi important. Ses tiroirs regorgeaient de documents confidentiels et classés top-secret, jamais il n'aurait omis de fermer à clé son entrée.

La main portée à son arme, glissée à une attache de sa ceinture à toute heure de la journée, l'Allemand pénétra dans l'antre sans un bruit. Il n'avait pas pris la peine de donner un nouvel éclat à la décoration veillotte des anciens propriétaires. Ce lieu ne lui inspirait rien de plus qu'un lieu de vie impersonnel et aux allures banales malgré le luxe évident. Les sens à l'affut, il bifurqua dans le salon, avisant une silhouette tranquillement installée sur le fauteuil à côté de la cheminée. L'impudent, un verre de whisky, considérait le propriétaire des lieux comme si son irruption interrompait un instant privilégié entre le liquide ambré qu'il faisait rouler dans son verre, et lui. De grands yeux graves se posèrent sur Draco. L'autre eut une sorte de sourire.

— Blaise.

— Ton whisky est excellent. Il y a bien des années que je n'en ai pas dégusté d'aussi bon ! Ton goût des bonnes choses est intact, il n'y a pas à dire.

Le blond perdit tout sens de la répartie et toute contenance. Pour la première fois depuis près de trois ans, le masque se fendit, laissant entrevoir une blessure béante, celle de l'absence. Terrible plaie que même le temps ne saurait pas résorber.

— Je me demande simplement si l'homme est resté le même, ou si j'ai en face de moi qu'une fade copie.

— Je suis ravi de te revoir, moi aussi, railla Draco qui, le trouble atténué, s'en alla se verser une généreuse rasade d'alcool dans un verre.

— Tu as beau être un menteur talentueux, j'ai passé l'âge de te croire quand tu as cet air là.

— Pour un peu, on dirait une bonne femme qui me pique une crise pour infidélité. Allons, reprends-toi mon pauvre Blaise !

Il but presque son verre en entier, comme pour s'armer de courage et oublier la bêtise de ses paroles. Il aurait pu se gifler de tenir de tels propos. Immédiatement, Blaise se rembrunit et abandonna cette assurance factice et badine pour revêtir l'attitude de l'homme mû d'une colère froide et dévastatrice. Son ami, en s'asseyant sur le second fauteuil, reconnut ce regard et le courroux qu'il en découlait. De quoi occulter la joie des retrouvailles. L'écho des ressentiments s'annonçait enfin.

— Tu as fait bon voyage ?

— Meilleur que le dernier, grinça Draco, en référence à un certain voyage jusqu'à Strasbourg à l'issue malheureuse.

— Tu en as même oublié de venir nous ramener un petit souvenir de Munich, poursuivit Blaise, sur le même ton, et avec une morgue qu'il ne se connaissait pas.

— Comment m'as-tu retrouvé, Blaise ? asséna l'autre, lassé de ce jeu de complaisance auquel il n'avait pas la patience de se prêter.

L'intéressé plongea les lèvres dans son verre à moitié vide. Il alla le remplir à nouveau sans se presser, conscient que cela mettrait à mal la retenue de son ami. Un ami ? Non, le métis n'en avait pu l'impression. Ils n'étaient, désormais, aux yeux de l'autre, qu'un étranger que le temps et l'espace avait achevé d'éloigner. Une frontière immense séparait le parfait aryen et fierté du Reich, du sale nègre, déchet de la nation allemande, qu'on avait tenté d'éliminer pour de bon et forcé de vivre dans l'anonymat d'une existence réduite à néant. Aux yeux de tous, Blaise Zabini croupissait six pieds sous terre, et Draco Malfoy pouvait se vanter d'une gloire grandissante et d'un avenir somptueux.

— Ça n'a pas été facile. J'ai mené mon enquête et j'ai fini par mettre la main sur toi. Il faut dire que le fils prodige de Lucius Malfoy passe difficilement inaperçu. Une vraie petite célébrité !

— La méchanceté te va si mal.

— Pour sûr, je ne fais que te l'emprunter.

Cette fois, Draco soupira. Ses yeux gris s'adoucirent légèrement et devinrent, de ce fait, moins acérés. La tempête qui les ravageait laissa place à une accalmie, un rayon timide de soleil parmi les nuages. Comment les deux meilleurs amis avaient-ils pu en venir à tenir de tels propos l'un de l'autre ? À quel moment étaient-ils devenus de parfaits étrangers ? Il se le demandait, très honnêtement.

— Cessons ces enfantillages, Blaise. Tu sais sûrement mieux que moi que c'est vain. Soyons raisonnable !

— Par les temps qui courent, je ne suis pas certain d'avoir envie de me montrer raisonnable ! Je l'ai été pour toi toutes ces années, tu me pardonneras de manquer de discernement ce soir.

— Je suis heureux de te revoir.

Comme si ces paroles actionnèrent quelque chose dans le corps du métis, ce dernier se décomposa. Le tremblement de ses mains n'était pas simplement le fruit de l'alcool ingurgité. Lui aussi était heureux, bien plus qu'il ne saurait l'exprimer. Seulement, la douleur surplombait le bonheur, comme toujours, et lui dictait des paroles qu'il ne pensait guère. Prisonnier de cette guerre qui n'en finissait pas, épuisé par des mois de lutte, Blaise avait presque écarté sa sagesse naturelle. Il aurait pu étreindre son ami, mais non, il se contentait de l'observer sans un mot. La colère avait, en grande partie, déserté ses traits.

— Je le suis aussi. Harry le serait certainement aussi.

— Non, lui me tuerait.

— C'est pour cette raison que tu nous as fuis depuis ton retour ? Par peur de notre colère ? Par peur des reproches ? Tu en auras de toute façon, Draco !

Le regard du concerné se fit fuyant, reflétant le malaise qui le submergeait à cette terrifiante idée. Le nom d'Harry avait suffi à le replonger dans des souvenirs encore douloureux. Il basculait au cœur de ses vieux démons et, dans l'air torturé de son visage pourtant parfait, Blaise le comprit. Il inspira profondément, calmant ses ardeurs, la violence de ses réprimandes et la justesse de sa position. Il souffrait, lui aussi, pudiquement, à demi-mots, comme il avait toujours su le faire.

Draco craignait tant de choses. L'homme que la guerre avait construit le répugnait autant que le conflit lui-même. Il avait œuvré dans la machine nazie, il y avait apporté son aide. S'il n'était pas le responsable direct de la déportation de milliers de juifs et de tsiganes, il n'avait rien fait pour s'y opposer. Il était un coupable par procuration, un coupable parce qu'il n'avait rien fait pour se mesurer à son père. Il avait toujours été un couard et son retour à Strasbourg le prouvait. Il n'avait pas eu le courage de se présenter à Harry pour affronter son courroux et ses reproches. Il portait aux côtés la culpabilité de l'avoir abandonné, de l'avoir si lâchement abandonné, et d'être retourné à Munich comme si rien ne s'était jamais produit. Il avait vécu exactement comme tel, à peine un peu moins pleinement que si Harry n'était pas apparu dans son existence. Il se dégoûtait profondément pour ces actes manqués, pour être resté le fils modèle, le fils héritier parfait, pour avoir agi sans plus y réfléchir et sans même se demander si ses actes étaient justes ou mauvais. Il n'avait pas oublié Harry, il avait porté ce fardeau, mais avait oublié la vision qu'il lui avait partagée de cette guerre. Sans le vouloir, par son absence autant que par le rôle qu'il remplissait au sein du Parti, il l'avait trahi.

— Je n'ai pas eu le courage de sonner un jour à votre porte et de me présenter, comme si ces trois ans n'avaient jamais existé.

Il l'avouait, déposait des mots sur sa lâcheté bafouée et sur sa faute. La culpabilité qu'il avait eu tant de mal à réfréner le ravageait à nouveau librement. Tant d'excuses encore, de justifications, de vaines paroles. Trois ans ! Trois ans, et toute une vie. Il fallait bien qu'ils aient à se confier toutes ces choses là.

— Tu peux encore le faire. Il n'est pas trop tard.

— Non.

— Je ne dirai rien à Harry, et tu iras lui présenter tes excuses.

— Je ne peux pas. Je l'ai oublié, Blaise, je crois que j'ai presque réussi à l'oublier tout à fait.

— Tu te mens à toi-même. Personne ne peut oublier ces choses là.

Draco aurait pu pleurer, éclater en sanglots amers et étouffés. La seule idée de revoir son amant le mettait aux émois. Il mourrait d'envie de se plier aux ordres de son ami, mais une dernière entrave l'en empêchait. Il n'était plus question de fiancée, de femme, de Pansy, ou même de son père et de la distance. Il ne s'agissait plus que de lui, et la raison s'avérait bien suffisante. Blaise savait tout ceci.

— Comment le savais-tu ? Depuis quand ?

— Je ne le savais pas, sourit le métis, la réponse du blond l'ayant trahi. Mais Harry va mal, il est… très différent de l'homme que tu as connu.

Draco se redressa, sa curiosité piquée par ces seules allusions. Alors, sans s'attarder sur les détails par respect pour celui qui les avait vécus, Blaise lui conta en quelques phrases le récit de près de trois années d'existence. Pendu à ses lèvres, l'aristocrate allemand en oublia son verre de whisky vide et le manteau qu'il avait omis de retirer. Une fois que son ami eut achevé son discours, son cadet baissa à nouveau le regard. Un mélange de considération, de trouble et de honte se succédèrent dans l'acier de ses orbes.

— J'ignorais tout cela, finit-il par articuler, de sa voix traînante.

Si Harry remontait la pente et s'investissait à nouveau dans les affaires de la Résistance alsacienne, son état n'en demeurait pas pour le moins préoccupant. Les cauchemars le tiraient du sommeil en sueur, désorienté, encore surpris de se trouver dans son lit, et non dans les dortoirs du champ de Schirmeck. Blaise, qu'il encourage leur relation ou non, voyait en elle un espoir pour le jeune juif.

— Il a besoin de ça, Draco. Si tu ne le fais pas pour toi, fais le au moins pour lui.

— J'y réfléchirai, promit celui-ci, de la voix solennel de celui qui prêtait ainsi serment.


Strasbourg, 10 juin 1943.

Harry se détendait après une longue journée de labeur.

Il reprenait lentement un meilleur rythme de vie, à l'image de celui qu'il nourrissait avant son arrestation. Il soignait les miséreux, les plus vulnérables, ceux que le système allemand sans défauts refusait de prendre en compte et qui se voyaient, de ce fait, rejeter en dernière ligne.

Depuis peu, il organisait à nouveau des passages en France de l'intérieur. Il avait le sentiment de retrouver un morceau de ce qu'on lui avait volé, cette indépendance propre à son caractère et qui s'exprimait par sa farouche volonté de porter secours. Cependant, Harry agissait avec une conscience ravivée par son emprisonnement. Il n'était plus question de risquer sa vie les yeux fermés, sans égards pour le danger qui, dans un coin reculé, guettait et surveillait. Le jeune médecin savait désormais les conséquences qu'une telle insouciance, proche de la bêtise, pouvaient engendrer. Son nom trônait désormais sur un registre et si la police allemande ignorait encore qu'il était juif, l'erreur ne lui était plus permise.

La matinée était déjà bien entamée lorsqu'il retrouva les rues animées de Strasbourg. Il en respira l'essence même, comme pour s'en gorger et libérer son âme des souvenirs douloureux. Cette mémoire traîtresse qui se jouait de lui et qui, au moindre signe de faiblesse, menait une offensive sans crier gare.

Mais Harry gardait la tête haute : il avait secouru une famille persécutée par la SS allemande. Une famille pourtant banale, mais qui avait le malheur de refuser l'enrôlement forcé ordonné par les nazis. Un père brave, une mère courageuse et trois enfants tremblants d'une peur naturelle. La femme, avant de tourner les talons et de courir aux devants de cette nouvelle vie, avait pris les mains de leur sauveur entre les siennes et avait murmuré :

— Vous êtes un homme bon. C'est grâce à vous que nous savons que cette guerre prendra fin un jour. Merci de porter sur vos épaules nos espoirs à tous. Merci, merci mille fois !

Et elle avait disparu, suivant cette famille déchirée par la guerre et qui avait survécu à ces années de privation et de terreur pour finalement préserver une vie si précieuse. Ils s'étaient éteints dans l'ombre de la forêt vosgienne que l'aube colorait de lueurs dansantes.

Harry regagna son domicile, ou plutôt celui qu'ils occupaient désormais comme leur, avec cette note quasi festive en tête. Entre ses doigts, le trousseau émit un cliquetis caractéristique avant que la clé ne déverrouilla la porte. Il s'y engouffra, y voyant une perspective plaisante, celle d'un repos bien mérité. Le héro venait d'accomplir sa tâche, il remettait le destin du monde entre d'autres mains que les siennes.

Un écho de conversation, assourdi par le couloir et l'escalier qui menaient aux chambres, l'accueillit. Il sourcilla, n'y reconnaissant pas la voix féminine d'Hermione. Poussé par sa curiosité, et une pointe de méfiance, il gravit les marches pour bifurquer dans le long couloir. L'animation provenait de la chambre qu'occupait Harry avant son départ pour Belfort, cette même pièce qu'il avait refusé de retrouver à son retour en Alsace, pour les souvenirs qu'elle lui rappelait. Un frisson d'appréhension parcourut l'épiderme d'Harry alors qu'il ouvrait lentement la porte, l'ultime rempart.

La vision qui se présenta à lui le glaça d'effroi. Blaise, installé sur le bord du lit, était en pleine conversation avec… Draco, lui-même pourvu d'une expression froide et grave. Ils discutaient en Allemand jusqu'alors et se retournèrent d'un seul mouvement en direction du médecin. Ce dernier faillit tourner les talons et courir s'enfermer à double tours dans une chambre au hasard.

— Harry, le retint le métis, deux mains présentées à son homologue, symbole d'une intervention pacifique. Draco vient seulement s'excu…

— Je viens simplement discuter, le coupa le blond. Bien que je comprenne que tu sois surpris de ma venue.

— Blaise, intervint Harry, je peux te demander de nous laisser seuls.

Docile, l'intéressé se leva et, après un bref regard à la fois intransigeant et suppliant pour son ami allemand, il quitta la pièce, refermant soigneusement la porte derrière lui. À l'instant où ils furent seuls, le regard d'Harry se calqua sur celui de Draco avec une violence déchaînée. Le juif avait abandonné tout sens de la mesure et s'apprêtait à laisser s'échapper près de trois ans de peine, de douleur, et de frustration. Dans cette simple œillade, le blond aurait dû présager ce qui l'attendait, mais il préféra se fondre dans une carapace d'orgueil.

— Comment vas-tu, Harry ?

— Qui t'a dit que je voulais discuter ? Je ne suis pas d'humeur à échanger des banalités avec toi, Malfoy !

— Je peux revenir demain, tenta Draco, qui s'apprêtait déjà à fuir, ayant trouvé une excellente excuse à cette lâche entreprise.

— Parce que tu te figures que, demain, je t'aurai pardonné trois ans d'absence, trois ans de silence et de doute ? Tu es pathétique en plus d'être un lâche, Malfoy ! cingla Harry.

Et l'autre accusa durement le coup, réfrénant une envie brutale de se jeter dans cette mêlée, de répondre coup pour coup ce qui lui était donné. Mais il se retint, son égo surdimensionné n'excluant pas toute trace de culpabilité.

— J'imagine que je ne l'ai pas volé.

— Non, effectivement. Tu t'en tires même très bien pour le moment. Si tu veux réellement discuter, entends-moi bien : je n'ai pas tourné la page, et je compte bien te le faire savoir !

Draco avait présagé une part de cette amertume, mais en avait simplement sous-estimée l'ampleur. Les représailles ne sauraient tarder, le blond pouvait le lire dans l'attitude de son ancien amant, les hostilités venaient seulement de démarrer. La rancune d'Harry ne souffrait aucune limite et le blond en vint à regretter son accès déraisonné de courage.

— Je n'aurais pas dû venir. Blaise m'a encore eu.

— J'aurais dû me douter que tu n'étais pas venu de ta propre initiative.

— Qu'importe si je suis là !

Harry recula d'un pas, presque à la hauteur de l'issue. Il n'avait qu'à se retourner pour abandonner définitivement cette ébauche de conversation. Il en mourait d'envie, répugné par cette assurance feinte dont se targuait Draco. Seul un espoir l'empêcha de fuir, celui d'une trêve fantasmée, mais qui accompagnait de si chères retrouvailles. Cela n'empêchait pas la rancune de dominer et de dicter ses paroles, parfois injustes, au jeune médecin.

— Oui, tu es là ! Et tu es certain que je vais balayer ces trois ans d'absence pour t'accueillir les bras ouverts ! Pourquoi es-tu revenu au juste ? Qu'espérais-tu de moi ? Redevenir l'amant que tu étais ? Ou simplement soulager ta conscience de ce que tu m'as fait subir ?

— Tu as fini ? Ou tu comptes m'exposer point par point mes fautes ? Parce que, si c'est le cas, je t'épargne cet effort, je ne suis pas venu dans ce but.

— Alors pourquoi es-tu venu ? Je suis encore en vie, comme tu peux le voir !

— Je suppose que, dans ce cas, plus rien ne me retient ici !

Cette fois, Harry s'approcha à grands pas. Il s'arrêta à quelques centimètres à peine de son homologue. Il le considéra avec un dédain qui était, ordinairement, le fait de l'aristocrate allemand. La seconde d'après, sa main s'abattait avec une violence inouïe sur la joue de son aîné. Ce dernier, abasourdi par le choc et par le geste lui-même, porta la main à sa joue meurtrie. Une brûlure s'étendait à l'endroit où la gifle l'avait atteint.

— Si ça peut m'épargner le reste, marmonna-t-il, à défaut de mieux.

— Tu peux t'en aller, si tu n'as rien de mieux à me dire. Va-t-en !

Draco avisa, encore hébété, son ancien amant. Son visage défait trahissait un trouble profond identique au sien. Une blessure qui, mise en contact avec ce qui l'avait causée, saignait de plus belle. Si le blond disposait d'explications capables de l'innocenter d'une part des accusations informulées, il n'en demeurait pas moins coupable d'une part majeure de ces maux. Face à ce constat, que l'immédiateté des événements avait occulté, l'Allemand murmura, ses yeux plongés dans ceux du Français :

— Je suis désolé, Harry.

Et l'intéressé s'immobilisa. Son courroux venait de s'amenuiser à ces simples paroles et le blond comprit qu'il comptabilisait son entière attention.

— Je ne voulais peut-être pas me l'avouer, mais je suis venu m'excuser pour ce que tu as subi par ma faute.

— Est-ce que… Draco Malfoy est réellement en train de s'excuser ? persifla Harry, dont l'animosité continuait de ravager la raison.

— Oui.

— Tu ne sais même pas pourquoi tu t'excuses ! Tu n'as pas la moindre idée de la torture qu'ont été ces trois ans. Tu ignores ce qui s'est passé, tu vivais loin de tous ces dangers, loin de Blaise, loin de moi !

Encore à cette occasion, Draco encaissa, la mâchoire contractée. Il était tenté de céder à l'énervement et lui hurler que, lui aussi, ignorait la douleur de son quotidien, si différente, mais au moins autant ravageuse. Il aurait aimé lui conter, à mi-voix, la fadeur de ces jours, de ces semaines, de ces mois. Lui expliquer combien il avait regretté cet acte lâche et cet abandon répugnant. Durant ces presque trois ans, l'Allemand avait eu tout le loisir de retourner le problème en tout sens, y chercher une solution qui ne s'était pas offerte en ce 12 octobre 1940. En vain. Les deux amants d'autrefois avaient fait place à une terrible fatalité. Elle se nommait guerre.

— J'aurais aimé avoir le choix de rester, énonça Draco, dont la fébrilité ne faisait pas l'ombre d'un doute.

— Tu avais tout le temps de revenir, en trois ans. Tu aurais pu m'écrire, m'expliquer, et j'aurais compris ! Tu as préféré m'abandonner, nous abandonner, sans un mot. L'un de nous aurait pu mourir, tu n'en aurais rien su, tonna Harry, de la voix de celui qui déchargeait une émotion trop intense pour être dominée. On ne répare pas trois ans de silence en une phrase, Draco !

L'interpellé, à court de mots, s'approcha pour enlacer ce garçon tremblant d'une peine délirante. Étonnamment, il ne tenta pas de se dégager et ne repoussa pas l'initiative de son aîné. Alors, ce dernier se pencha à son oreille, berçant ce corps identique à celui qu'il avait quitté pour lui intimer, comme une supplique :

— Alors, raconte-moi.