Strasbourg, 18 juillet 1943.
Le soleil se levait et la nuit cédait sa place aux premières lueurs du jour. La fraîcheur nocturne finirait par s'évader et les températures caniculaires de ce mois de juillet s'imposeraient. Pour l'heure, Draco frissonnait de tout son soûl sur les marches de sa demeure. Il n'avait pas rejoint Hermione et s'était égaré jusqu'à ce que ses membres l'amènent vers le domicile qu'on lui avait attribué. Pourquoi ? Sûrement par honte de la défaite.
L'aristocrate allemand avait perdu de sa superbe et si ses collègues l'avaient vu ainsi, prostré dans son désarroi, ils auraient certainement cru voir un autre homme. Où avait bien pu passer le fier héritier Malfoy ? Il était un des joyaux du Reich, ce qu'Hitler qualifiait de race aryenne, un spécimen parfait pour cette race de surhomme que le Führer entendait créer. Draco en était l'exemple même, la perfection de cette idéologie perverse qui sévissait déjà, en Allemagne et en Pologne. Le programme était lancé et on tâchait de produire les futurs soldats, des têtes blondes fidèles à l'engouement nazi.
Draco ne l'ignorait pas, l'horreur de ce qu'Hitler avait imaginée, des femmes violées au nom de la pureté de la race, et son attention était focalisée sur toute autre chose. Ses pensées, envinées par l'alcool ingurgitée, ne parvenaient guère à se concentrer, elles se dissipaient, se dispersaient avec morosité. Le jeune homme avait mal au cœur et pas uniquement parce qu'il était saoul.
Il était fait comme un rat, voilà sa seule et unique certitude. Nott, en à peine quelques heures, venait de dresser un piège redoutable et il avait honte, honte à en mourir, de s'être fait avoir ainsi. Il avait le sentiment d'être un enfant en faute, prisonnier d'une erreur aux conséquences désastreuses. Son horizon se limitait aux dégâts que son inconscience causerait sur sa vie et sur celle d'Harry, d'Hermione et de Blaise. Il avait cru à une blague, à une plaisanterie du sort, mais le jour était venu et l'ivresse avait fait place à une sorte de grave éclat de conscience. L'alcool abrutissait toujours ses sens, mais il savait désormais que rien ne le sauverait, pas même son père et les relations qu'il entretenait. Il était seul et cela avait été bien pénible à admettre pour un être aussi fier que Draco Malfoy.
Il ruminait un mélange de colère et de désespoir. Un cocktail tout aussi corsé que l'alcool qu'il avait bu la veille et qui embrumait encore ses réflexions. Misérable, assis sur les marches qui menaient à son domicile, il fuyait la réalité avec un talent qu'il ne se soupçonnait pas. La peur le rattrapait et laissait resurgir un de ses pires fléaux. La couardise.
Lâche !
Harry n'aurait pas manqué de le lui cracher au visage. Draco se rappelait parfaitement de leurs éternelles disputes, des instants où son amant faisait preuve d'une sévérité hors du commun. Pourquoi tout cela lui manquait-il maintenant qu'il était hors de portée ? Le blond avait l'horripilante impression d'avoir échoué. L'échec de son existence que le levant entraînait, exhibant comme une plaie sanguinolente son erreur. Le bonheur s'effaçait aussi vite qu'il s'était profilé.
— Draco, gronda une voix féminine qui le ramena immédiatement à la réalité.
Le regard fixé sur les dalles devant lui, l'interpellé ne daigna même pas lever la tête. Le déni se lisait jusque dans son attitude. Un déni qui en disait long et dont il n'avait même pas conscience.
— Draco Malfoy !
Cette fois, il sursauta légèrement. La voix était assurée, gorgée de fureur, presque impériale. Hermione se dressait face à lui et il n'avait pas besoin de se redresser pour en avoir la certitude. Il imaginait sans peine les remontrances qu'elle avait soigneusement préparées et le sermon infernal qui lui était réservé.
— Je t'en prie, ne veux-tu pas avoir au moins le courage de me regarder en face ?!
Jamais elle n'avait osé emprunter un tel ton en s'adressant à lui, pas même lorsqu'ils n'étaient guère plus que deux inconnus se vouant un mépris égal. Draco n'aurait pas permis qu'elle lui parle de la sorte en d'autres circonstances. Pourtant, il se tut et ses yeux d'un gris délavé, noyé par l'ivresse et les remords, se déposèrent sur la silhouette d'Hermione.
— Dans quel état tu es… C'est une honte ! J'ai passé la nuit à t'attendre comme… comme une maîtresse son amant ! Est-ce que tu te rends compte ? J'étais morte d'inquiétude et toi… toi tu as préféré te saouler jusqu'à ne plus connaître ton nom !
— Hermione… articula Draco, avec difficulté, la bouche pâteuse et l'esprit blanc, cerné par une douleur vive. Je…
— J'espère pour toi que tu as de bonnes excuses !
Les poings sur les hanches et ce, malgré la fatigue évidente qui était la sienne, l'Alsacienne ne se laissait pas impressionner par la mine défaite du jeune aristocrate. À ses yeux aussi, il était pitoyable, un vrai déchet abandonné aux charognards. L'Allemand avait la parole difficile, il prononçait les mots péniblement et dit, insistant sur chaque syllabe, le regard perdu dans celui de son interlocutrice :
— Je… suis… tellement… désolé.
Le masque d'impassibilité, qui lui correspondait si peu, qu'Hermione avait créé se fendit jusqu'à disparaître. Elle entrevoyait la détresse de l'homme et elle ne put rester indifférence. Sans plus hésiter, elle s'assit sur les marches à ses côtés.
— Que s'est-il passé ?
Elle attendit patiemment que Draco vide son sac. Il était d'ordinaire difficile de l'amener à la confidence, mais celui-ci obéit sans broncher, relatant les faits avec une lente et méticuleuse précision. Malgré sa déplorable condition, il gardait un sang-froid glaçant et Hermione l'écouta sans l'interrompre. Lorsqu'il eut fini, elle réfléchit quelques instants, abrutie par ces tristes nouvelles, puis prit la parole :
— Quand cette Pansy arrivera-t-elle à Strasbourg ?
Draco luttait contre des larmes qu'il ne pouvait accepter. La honte le rongeait et il ne put masquer son étonnement face à l'interrogation de sa cadette. Après tout ce qu'il venait de lui annoncer, l'affreux chantage de Nott et la situation dans laquelle la folie de ce dernier les avait menés, elle se préoccupait d'un détail aussi insignifiant ?
— Qu'importe…
— Réponds-moi, Draco.
Celui-ci fronça exagérément les sourcils, comme soumis à une intense réflexion. Hermione aurait sans doute trouvé le blond ivre amusant en d'autres circonstances, mais cela ne l'amusait guère. L'Allemand ressemblait à un enfant égaré, à un enfant accablé d'une peine trop grande. Il sortit une enveloppe froissée de l'intérieur de sa veste et la tendit d'une main tremblante à son homologue. Celle-ci parcourut les quelques lignes non sans grimacer devant le ton mielleux de la missive.
— Il doit y avoir une erreur, énonça-t-elle finalement.
— Une erreur ?
— Elle dit que son arrivée est prévue pour le 20 du mois à midi et quart. C'est impossible qu'elle t'en informe aussi tard, n'est-ce pas ?
Draco cligna des yeux. Les premiers rayons du soleil agressaient ses yeux sensibles et encombraient encore davantage ses réflexions. Sa concentration lui faisait défaut et il en avait conscience, chose qui l'aurait sans doute mis hors de lui si la peine n'avait pas écrasé tout autre émotion concurrente.
— La lettre a dû se… perdre dans mon courrier. Ce n'est pas notre priorité…
— Bien évidemment que si ! Ton adorable épouse ne doit rien savoir de l'existence d'Harry ou de la mienne.
— Elle doit aussi ignorer que Blaise est encore en vie, marmonna Draco, avalant ses mots au point d'en être que difficilement compréhensible.
Hermione soupira et se massa les tempes. Elle tentait de faire bonne figure et de ne rien montrer de son affolement, mais la fatigue ne l'aidait pas à opérer en toute sérénité. Elle avait le sentiment de tout perdre et la sensation était des plus glaçantes. Pourtant, elle conservait une lucidité étonnante sur le cours des événements.
— Nous devons tout préparer pour son arrivée… dit-elle, plus pour elle-même qu'à l'égard de celui qui ne lui était pas d'une grande aide en cette heure matinale.
— Je m'en occuperai.
— Lève-toi.
Draco obtempéra avec une docilité qui l'aurait certainement pétrifié d'effroi et fit face à Hermione. Il la dominait d'au moins une tête, mais le charisme qui se dégageait de son être la rendait presque effrayante. Pour l'une des premières fois de son existence, Draco n'en menait pas large. Il abandonna le cadavre de la bouteille de whisky sur la marche où il avait passé la nuit.
— Où m'emmènes-tu ?
— À la maison.
Le cœur de l'homme se froissa douloureusement à ce terme. C'était comme… comme s'il faisait partie de la famille… Une famille qui venait de voler en éclats sous l'impulsion d'un jeune ambitieux ! Une famille qu'il n'avait jamais vraiment eue malgré les apparences et qu'il aurait chérie plus que tout au monde. Il suivait le pas dynamique d'Hermione sans parvenir à caler son allure sur la sienne en plus d'assurer son équilibre. Sa vue troublée par une nuit sans sommeil et l'ivresse de l'alcool ingurgitée, il manque de trébucher sur un obstacle vu de lui seule.
— Prends ma main, concéda l'Alsacienne, à contrecœur.
— Il n'en est pas… question, hoqueta l'intéressé, avec une évidente mauvaise foi.
— Prends ma main où je t'abandonne au beau milieu de la rue, tu iras expliquer ta situation à ton chef.
Le Draco sobre aurait sûrement rétorqué avec aplomb qu'un Malfoy ne connaissait pas de chef, mais le Draco de cette sombre journée ne trouva rien à répliquer. Il se saisit de la main tendue sans protester davantage et elle le mena jusqu'au domicile. Le temps défilait sans qu'il n'ait d'emprises sur lui et cela l'affola.
— Nous devons discuter d'un… plan, dit-il, alors qu'elle le forçait à entrer dans l'humble demeure.
— Nous le ferons une fois que tu auras éliminé tout l'alcool que tu as ingurgité cette nuit.
— Non, gronda Draco, d'une voix qui s'était considérablement durcie, nous devons nous en occuper maintenant. Qui… qui sait ce que ce type…
— Dans ton état, tu ne leur serviras à rien.
— Nous n'avons pas le temps, je me reposerai plus tard. Nous devons établir un… plan pour les libérer.
— Arrête immédiatement ! Si tu n'avais pas passé ta nuit à passer ton malheur dans la boisson, nous n'en serions pas là ! Tu es ivre en plus d'être complètement inconscient. Boire autant et seul qui plus est, est-ce que tu as perdu la tête ? Harry et Blaise n'ont pas besoin d'une loque pour les sortir de là ! J'en ai assez de ton égoïsme ! Fais-moi plaisir une bonne fois pour toute, arrête de te conduire en enfant et va te coucher, nous en reparlerons plus tard !
Draco frémit pour la seconde fois en quelques minutes. Le soleil n'était pas encore tout à fait levé et il se sentait déjà entièrement démuni. Il retenait des larmes qui refusaient de lui obéir. Lui qui s'était toujours cru supérieur aux hommes, supérieur à tout ce qui vivait en cette terre, souffrait le martyr. Il avait subi bien des désillusions depuis le début de cet interminable conflit, mais jamais le choc n'avait été si violent. Les tremblements de ses membres s'amplifiaient, mais il parvint à gravir l'escalier qui le séparait de la chambre. Hermione le suivit du regard et fut soulagée de le voir disparaître à l'angle du deuxième étage.
L'Alsacienne prit le chemin de sa chambre afin d'y trouver le repos et, peut-être, la tranquillité d'esprit. Elle regretta de s'être montrée si dure à l'égard du blond. Il était rare de le voir aussi vulnérable, à fleur de peau, et elle en avait abusé comme pour soulager ce qui la ravageait. Elle avait tenu un rôle jusque là et n'avait rien laissé transparaître. Même un cerveau aussi brillant que le sien ne pouvait supporter autant. Les bombardements, la solitude, l'enlèvement d'Harry, puis de Blaise, et la solitude à nouveau… Elle ne pouvait en supporter davantage. Elle referma la porte derrière elle, ferma les yeux et manqua d'hurler l'étendue du chaos émotionnel qui la submergeait.
Pourquoi ? Pourquoi tant d'injustices ? Pourquoi le sort s'acharnait-il de la sorte ? Pourquoi le bonheur leur était-il interdit ? Pourquoi cette guerre s'était-elle éprise de cette terre ? Pourquoi ?
Lorsque Draco pénétra dans la pièce, un nouveau choc déferla sur son corps sans défense. Ici, l'absence d'Harry était partout. Il se rappelait de leurs réveils muets aux premières lueurs de l'aurore, de leurs ébats inavouables, mais passionnés, leurs baisers plus tendres qu'ils ne sauraient l'avouer, leurs retrouvailles… La main pressée contre sa bouche, l'Allemand laissa s'écouler un sanglot, un râle de souffrance brute. La douleur le déchira de part en part et il s'effondra entre les draps glacés et désespérément vide.
Strasbourg, 18 juillet 1943.
Draco n'émergea qu'en début d'après-midi, luttant contre les effluves d'alcool et la migraine qui compressait son cerveau. Son corps tout entier protestait contre le traitement subi et chaque cellule paraissait vouloir lui faire payer ses abus de la veille. Pendant un court instant, les souvenirs de la nuit dernière demeurèrent opaques, intouchables, mais le voile ne tarda pas à se lever, laissant apparaître l'hideuse vérité.
Nott, Harry, Blaise, Hermione. Ces noms, et tout ce qui leur était associé, bons comme mauvais souvenirs, déferlèrent sur le corps sans défense de Draco. Il rejeta la couverture qui l'étouffait et gémit sans retenue. Ses pleurs s'étaient taris, l'alcool avait dévoilé une part bien faible de sa personne et il aurait aimé en mourir de honte. La porte close et le lit dans lequel il s'était endormi après de longues minutes à sangloter en vain, formaient une sorte de cocon. Une entrave à la réalité et il préférait y demeurer, ne pas affronter le monde extérieur. Peut-être qu'Hermione le laisserait s'enfermer dans le silence, peut-être que personne ne viendrait le déloger de sa tanière ?
Draco ne put s'y résoudre. Il avait trop souvent agi par lâcheté pour se prêter une nouvelle fois à ce jeu répugnant. Nott ne méritait pas qu'il baisse les armes de la sorte. Cette ordure lui avait volé les deux êtres qu'il aimait le plus exceptée sa mère, il ne pouvait pas le laisser s'en tirer sans représailles. Le jeune aristocrate lutta contre la migraine, contre une fatigue que le sommeil n'était pas parvenu à vaincre, et alimenta la haine qui nourrissait déjà ses désirs de revanche. Cette même volonté dans laquelle il puisa sa force et qui lui permit de se relever. Quelques instants plus tôt, il ne s'en serait pas cru capable.
Il marcha jusqu'à la fenêtre et repoussa le rideau pour jeter une œillade furtive vers l'extérieur. Les gens se promenaient en cette belle après-midi de juillet et, si on ne lisait pas une extrême lassitude sur leurs traits fatigués, on aurait aisément pu penser que cette ville vivait en paix. Quelle mascarade ! Strasbourg se remettait à peine des bombardements qui l'avaient terrassée et d'autres attaques étaient à prévoir. La riposte des Alliés était en marche et Draco en avait conscience sans savoir s'il devait ou non se réjouir.
Quelques jours auparavant, le Führer avait ordonné l'arrêt de l'opération Citadelle, l'ultime tentative du Reich de reprendre le contrôle du front est. Un échec cuisant auquel Draco peinait à consacrer toute son attention. Au commissariat, où il passait la majeure partie de ses journées depuis son retour à Strasbourg, s'ébranlait face à la peur croissante de certains Allemands une partie de l'ordre établi. La confiance aveugle qu'ils portaient en Hitler s'était amoindrie. La plus grande bataille de chars de l'Histoire, ces combats gigantesques dans lesquels s'étaient engagés eux millions d'hommes, avait été une nouvelle défaite. Depuis des mois, la chance ne souriait plus aux forces de l'Axe et, malgré la propagande nazie, les plus lucides voyaient déjà se profiler la chute du Troisième Reich. La bataille de Stalingrad avait enclenché le processus et déclenché un message glaçant : personne, pas même les Allemands, ne saurait tenir tête aux soviétiques. Staline n'avait eu de cesse de le prouver et son armée inépuisable avançait en direction de Berlin comme si rien ne pouvait l'arrêter.
Draco aurait dû craindre leur venue, trembler devant ces faits qu'Hitler démentait bien mal. Il n'y parvenait plus, l'endoctrinement qu'il avait subi depuis sa plus tendre enfance ne suffisait plus à masquer son jugement.
Si une urgence ne s'était pas immiscée dans sa vie, il aurait sans doute réfléchi outre mesure à cette pertinente interrogation. Quel était son camp ? Harry ne l'avait jamais forcé à participer aux actes de Résistance, mais désapprouvait farouchement sa position. Il pourrait faire davantage, agir pour le mieux. Quelques années auparavant, alors qu'Hitler montait au pouvoir, Draco pensait détenir une vérité indélébile et absolue. La doctrine du dictateur allemand était la sienne, il partageait ses idées sans même réaliser qu'elles n'étaient pas les siennes. Qu'en était-il aujourd'hui ?
Le blond se pinça les lèvres et le rideau s'abattit dans un mouvement élégant de flanelle. Il avait le sentiment d'appartenir à aucun camp. Grâce à Harry, le voile que son enfance bercée par l'endoctrinement avait laissé n'était plus, il voyait de quelles horreurs les fidèles représentants d'Hitler étaient capables. L'inhumanité existait bel et bien et Draco ne pouvait plus s'en préserver, il savait et, parfois, il aurait préféré demeurer dans l'ignorance. Il s'imagina brièvement basculer dans le camp de la Résistance. Le camp des bons, le camp de la justice, le camp de ceux qui croyaient et se battaient pour une Europe libérée du joug nazi. L'Allemand ne niait pas la légitimité de leur combat, ni même la bonté de leurs intentions, mais ces braves hommes l'accepteraient-ils ? Non, évidemment que non, son accent germanique suffirait à le trahir et Harry aurait beau leur dire, leur expliquer, rien n'y ferait. Que se produirait-il si les Alliés, Russes ou Américains parvenaient à chasser l'envahisseur des terres alsaciennes ? Le sang de Draco se glaça à cette seule pensée.
Il avait le sentiment d'être empêtré dans un malheur qui n'en finissait pas. Le premier représentait évidemment la situation de son amant et de son meilleur ami, mais il y avait autre chose. L'Allemand était écartelé entre des principes dont il n'aurait jamais cru être la source et le rôle qu'il était supposé jouer, un moule à son nom qu'il ne parvenait pas à fuir. Draco étouffait avec le sentiment qu'on avait toujours dicté sa conduite, ses choix, sa destinée.
Il mit un terme à ses tergiversations avec une fermeté qui l'étonna. L'heure n'était pas à s'interroger sur le sens de l'existence. Il descendit les escaliers, le regard encore vague et le pas incertain. L'alcool n'avait pas encore entièrement déserté ses cellules et il en avait suffisamment conscience pour ne pas jouer les imbéciles. Hermione l'attendait dans la salle à manger, attablée et plongée dans la lecture d'un de ses éternels bouquins de médecine.
— Tu ne dors donc jamais ?
— Draco ! Je ne pensais pas que tu te réveillerais si tôt !
Elle referma le livre d'un coup sec, centrant son attention sur son interlocuteur. Son œil expert détermina son état et elle fut soulagée de constater qu'elle avait affaire au véritable Draco et non au pantin alcoolisé qu'elle avait dû morigéner comme un enfant. L'adulte s'assit en face d'elle, les mains sagement posées sur le rebord de la table.
— J'imagine que tu as déjà un plan pour les sortir de là.
— Tu as une image bien élogieuse de mes capacités, railla Hermione, un sourire vaguement gêné sur les lèvres.
— Je suis certain que tu y as réfléchi.
— C'est vrai, je n'ai pas pu m'en empêcher.
Elle repoussa loin d'elle le livre dans lequel elle était plongée quelques instants plus tôt, comme pour éloigner toute chose susceptible de la déconcentrer. Elle paraissait lasse malgré l'aplomb qui lui donnait toute sa vigueur, Draco le lisait sur les traits fatigués de son visage. Elle prit une profonde inspiration avant de se lancer :
— J'ai contacté ton parrain plutôt que Ron, je me disais que la réponse viendrait sans doute plus vite. Je leur ai demandé de l'aide. S'il se produit quelque chose, nous ne serons pas seuls, ils sauront ce qu'il s'est passé.
— Combien de temps avant qu'une réponse nous parvienne ?
— Je l'ignore. S'ils décident de faire le déplacement, peut-être une dizaine de jours, une semaine pour une réponse manuscrite. J'ai plaidé notre cause comme j'ai pu. Ton parrain semble très attaché à toi et Ron refusera de laisser tomber son meilleur ami, je pense qu'ils agiront au plus vite. Nous pouvons compter sur eux.
Severus considérait presque, derrière sa raideur et ses défenses habituelles, Draco comme son fils et Hermione avait amplement raison. Cependant, Ron ne viendrait pas uniquement pour Harry, mais également pour elle, et elle paraissait en rejeter l'évidence. L'Allemand lissa des mèches de cheveux du plat de sa main. Il n'avait même pas pris la peine de se coiffer et bien peu de gens en ce monde l'avaient vu aussi négligé. L'Alsacienne ne s'en offusquait pourtant pas.
— Nous ne pouvons pas attendre aussi longtemps. Il est possible qu'ils fassent le trajet pour rien.
— Je le sais, j'y ai pensé, mais ne prévenir personne, c'est nous rendre plus vulnérables que nous le sommes déjà. Nous devons agir au plus vite, mais sans négliger les étapes. L'arrivée de Pansy est l'une d'elles.
Le visage de Draco s'assombrit encore davantage. La cerise sur le gâteau… Il n'avait pas la moindre envie de revoir son épouse et demeurait certain que sa présence à Strasbourg ne pouvait que les importuner. Hermione décela l'ombre qui s'installa sur les traits fins et la peau pâle de son interlocuteur et poursuivit, convaincante :
— Nott ne peut pas se servir d'elle comme d'un appât.
— J'en viendrais presque à espérer qu'il me débarrasse d'elle.
— Draco… le morigéna l'Alsacienne.
— Si je devais choisir entre Harry et elle, je n'hésiterais pas un seul instant !
— C'est parce que tu ne l'aimes pas, elle.
Le blond déglutit péniblement. Ainsi, elle savait. Comment avait-il pu imaginer lui cacher quoi que ce soit ? Hermione lui adressa un sourire peiné, ils partageaient le même fardeau et désiraient autant l'un que l'autre sauver la vie des deux otages. Draco tremblait d'une émotion contenue, bêtement heureux que la femme ne l'injure pas pour son inacceptable inversion et enragé par la complexité de la situation. Comme il aimerait aller dénoncer Nott à son père, il en ferait de la charpie. Mais pris à son propre jeu, le jeune aristocrate se trouvait dans une impasse sans issue et leur adversaire en avait parfaitement conscience.
— Nous attendons les directives de Severus, il possède un recul sur la situation dont nous sommes dépourvus, énonça Draco, avec une clarté d'esprit qui le surprit.
— Tu vas obéir à cet homme, poursuivit Hermione, mue d'une détermination inflexible. Essaie d'en apprendre autant que tu le pourras à son sujet. D'où il vient, quelles sont ses ambitions, est-il marié, tout ce qui pourra t'être utile. J'essayerai, pour ma part, de savoir où il loge et si c'est à cet endroit qu'il détient Blaise et Harry.
— Ce serait bien trop simple. Il n'est pas idiot, ils sont forcément ailleurs.
— Draco, cet homme savait exactement comme t'atteindre. Il en savait probablement plus sur ton compte que ce que tu t'imagines. Nous devons mener notre enquête, savoir de quoi il est capable et, surtout, comment le faire ployer. Foncer en espérant limiter les dégâts est hors de considération, nous aurions tout à y perdre. J'y ai songé et je suis persuadée que cette solution nous mènerait à la catastrophe. Laissons-le croire que nous sommes faits comme des rats, qu'il a l'avantage.
— Il y a de fortes chances pour que cela satisfasse son égocentrisme pendant un temps.
— Ça nous permettra surtout de gagner du temps, un temps précieux.
— Et s'il décide de liquider Blaise et Harry pendant que nous jouons aux inspecteurs ? s'enquit l'homme, d'une voix étouffée.
La respiration d'Hermione s'amoindrit et elle parut perdre contenance. Sa main se perdit dans la masse indomptable de ses boucles brunes et son regard s'égara par-delà la fenêtre, à l'extérieur. Un court instant où elle se dissipa, fuit toute responsabilité.
— Il ne le fera pas. Ils sont sa seule monnaie d'échange, il n'aurait aucun intérêt à les tuer.
Elle s'exprimait d'une voix blanche. Elle préférait croire en cette version des faits et tentait davantage de se persuader elle-même que de convaincre son aîné. Celui-ci aussi aurait aimé la croire, lui faire don d'une confiance aveugle, mais le doute le guettait, impitoyable. Il massa ses tempes sans que son geste ne parvienne à abolir la migraine qui faisait rage. Il manquait considérablement de recul. Les vies de son amant et de son meilleur ami étaient en jeu, comment pourrait-il en être autrement.
— Très bien, nous ferons comme il te semble juste de faire.
Le lendemain, il regagnerait le commissariat comme si rien ne s'était produit. Il passerait à l'administration, consulterait les archives s'il le fallait. Il ferait bonne figure, ne laisserait rien supposer. Il se plierait au manège pervers de Nott et planifierait sa vengeance. Un coup de poignard dans le dos, le sort réservé aux traîtres et cet individu méritait la mort la plus indigne qui soit !
Voici un nouveau chapitre de Cueillir les étoiles. Il y en aura normalement un autre lundi, mais uniquement si vous êtes sages. J'espère que la tournure des événements vous plaît toujours !
Passez une belle semaine et courage à ceux qui ont leurs partiels (moi compris, je compatis !) 3
