Strasbourg, 29 juillet 1943.

L'aube se déclarait paresseusement à l'horizon, berçant Strasbourg d'une lueur tendre, délicate. Baignée de cette lumière rosée, la ville alsacienne paraissait paisible, comme épargnée des sévices que la guerre entraînait. Une façade seulement, puisque les dégâts des derniers bombardements saillaient encore, immonde cicatrice sur la face pleine de charme de Strasbourg.

Une silhouette se frayait un passage entre les bâtisses. Rien n'avait changé depuis sa dernière visite, Strasbourg achevait sa germanisation qui se lisait désormais partout : dans les drapeaux à la croix gammée qui flottaient partout, sur les noms des rues désormais rédigées en allemand, sur la rigueur stricte que même la chaleur étouffante de l'été ne parvenait pas à calmer. La haute stature, toute vêtue de sombre, caressait du regard ces détails déchirants sans rien montrer de son affliction. Cela le peinait pourtant, la manière dont Strasbourg avait changé de visage après ces quelques années d'annexion. Ce qui se cachait derrière cette façade, l'homme le devinait sans mal. La Résistance gagnait du terrain, toujours plus vive malgré les sévères punitions qu'encouraient ceux que la police allemande retrouvait sur le fait. Cette insurrection, ce refus catégorique, voilà l'espoir de l'Alsace. Un espoir qui gonflait le cœur de la silhouette grave d'une fierté qu'il ravala bien vite au profil de son éternelle mine dure.

À plusieurs centaines de mètres, Draco dormait paisiblement. Il s'habituait, tant bien que mal, à la présence féminine à ses côtés. Il n'était évidemment pas question de fuir le lit conjugal en présence de son épouse, il avait donc dû se prêter au jeu. Heureusement, il vivait dans sa demeure, et non dans celle qu'il occupait lors de son propre séjour, la maison étant occupée par Hermione depuis le décès de son père. Il n'avait donc pas été confronté au parallèle inévitable qui se dessinait entre la compagnie de Pansy et celle d'Harry. Il y songeait souvent, toutes les nuits en fait, mais le contraste était moins pénible.

Sa femme, trop heureuse de retrouver l'intimité de son mari, attendait de lui qu'il remplisse son devoir. Un devoir dont Draco aurait aimé se passer. Encore en cette heure matinale, un long moment après qu'ils se soient endormis, elle se pressait contre son corps, blottie contre son épaule, les bras enroulés autour de sa taille, les jambes emmêlées à celles de son époux. Sa chaleur étouffait ce dernier, même plongé dans les bras de Morphée, comme une présence dérangeante qui viendrait le hanter.

Lors de son retour, la veille, il avait mangé le maigre repas préparé par Hermione sous les plaintes de Pansy. La jeune bourgeoise était habituée aux mets raffinés qu'on lui servait à Munich, non à la bouillasse dénotée de saveur que son mari avait présentée comme la bonne servait. Il fallait bien avouer que les talents d'Hermione se situaient ailleurs et certainement pas derrière les fourneaux. Draco lui avait glissé, alors que Pansy avait le dos tourné, qu'elle ferait une bien piètre épouse. Ce à quoi l'Alsacienne avait répondu, sans se démonter :

— Je suis certaine que la tienne se ferait un plaisir de te mitonner de bons petits plats.

Afin d'éviter un dérapage mal venu, Draco avait entraîné sa femme dans la chambre et Hermione s'en était allée. Là, il avait fallu affronter un obstacle de taille : le désir sans cesse croissant de Pansy. Comme le soir de leurs retrouvailles, où la passion de l'Allemande n'avait pu se rassasier de chastes baisers, il avait dû faire abstraction de sa répulsion. Ce n'était pas tant le corps féminin de sa femme qui l'écœurait, bien que ses courbes généreuses, ses hanches larges et ses seins lourds ne l'excitaient pas le moins du monde, mais bel et bien son attitude séductrice. Alors qu'il lui faisait l'amour, qu'il ondulait contre son corps qui transpirait l'extase, Draco pensait à un tout autre corps, à une silhouette toute en muscles. Il jouit alors que l'image du visage voilé de plaisir d'Harry se superposait à celui de Pansy.

Draco jouissait désormais d'un repos bien mérité et les ténèbres du sommeil lui permettaient de fuir, durant quelques heures, son calvaire. Que ce soit entre le commissariat et cette demeure sans âme qu'il occupait depuis quelques jours, rien n'égayait ses journées. Hermione lui remontait le moral sans grande conviction et la peur les cernait tous deux. Il cauchemardait lorsqu'un bruit sourd le tira de son sommeil. Trois coups secs portés par un visiteur matinal qui résonnèrent dans toute la maison.

Le blond sursauta, les sens alertes, imaginant déjà le pire alors que son esprit, plus lent que son corps à s'éveiller, assemblait des idées inexactes. Pansy marmonna quelque chose dans son sommeil, resserrant sa prise autour de la taille de son époux. Celui-ci lui échappa quand même, à son grand désespoir. Il s'adressa à elle, d'une voix rauque :

— Rendors-toi.

Elle avait seulement un œil ouvert et obéit sans protester, son visage froissé de fatigue. À moitié soulagé de s'échapper de la manière la plus lâche qui soit, il s'extirpa des draps et se vêtit rapidement, aux maigres lueurs de l'aurore. Qui que soit son visiteur, il s'excusait par avance du visage peu amène qu'il s'apprêtait à renvoyer. Il enfila une chemise qu'il noua vivement, puis un pantalon, sans chercher à assembler les couleurs, ce qu'il s'évertuait toujours à accomplir, quelle que soit l'occasion. Il descendit les quelques marches, manquant de trébucher sur la dernière. Il posa la main sur la clenche avec une nette envie de renvoyer celui qui avait osé déranger son sommeil d'une remarque bien sentie. Il ouvrit la porte avec cette volonté inébranlable en tête. Sa volonté s'effrita à l'instant où il découvrit, sur le seuil, l'identité de l'intrus.

— Bonjour, Draco.

Severus Snape se dressait face à lui et toutes les résolutions de son filleul s'envolèrent. Il laissa la surprise l'envahir et marquer ses traits.

— Parrain, qu'est-ce que tu…

— Tu ne me laisses pas entrer ? Décidément, où sont passées tes bonnes manières ?

Trop surpris pour réagir, Draco s'écarta simplement afin de laisser entrer Severus à l'intérieur. Il ne s'attendait pas à cette visite surprise et encore moins à pareille heure.

— Désolé, je… je ne m'attendais pas à ta venue, se justifia-t-il, avec une maladresse dont il était peu coutumier.

— Je suis venu dès que j'ai pu. Le courrier que j'aurais pu envoyer serait sans doute arrivé après moi.

— Merci d'être venu aussi vite, dit-il, dans son un souffle.

Il s'exprimait à voix basse, craignant de réveiller définitivement Pansy. Severus coula sur lui un regard suspect et Draco se justifia :

— Pansy m'a rejoint il y a quelques jours, elle ne doit pas savoir. Nous faisons tout ce que nous pouvons pour étouffer l'affaire. Je la connais, elle serait incapable de tenir sa langue et… et si mon père l'apprend…

— Lucius n'hésiterait pas à t'infliger une punition exemplaire. Cacher ton meilleur ami aux yeux des autorités allemandes est une chose, prendre sous ton aile un juif et… forniquer avec en est une autre.

Draco se décomposa et un frisson d'horreur le parcourut. Comment était-ce possible ? Comment pouvait-il savoir ? Severus soutenait son regard avec une forme de défiance, presque de la provocation. Il se jouait de l'effet de surprise alors que leurs préoccupations devraient être autres.

— Comment… ?

— Tu es peut-être un mystère pour tout le monde, Draco, mais tu n'es pas une énigme pour moi.

— Tu le savais et tu as malgré tout accepté de…

— De vous héberger ? De vous accueillir ? Je hais Potter, mais tu tiens manifestement à lui, voilà pourquoi j'ai accepté.

— Je comprends mieux pourquoi tu le détestes.

— Pour cette raison ou pour toutes les autres.

Penaud sans même connaître la raison de la honte qui l'envahissait, peut-être simplement issue du seul fait d'assumer une relation illégale et même criminel, il fuyait le regard de son parrain. Tous deux immobiles sur le pas de la porte, glacés par cette ébauche de conversation peu engageantes, ils sursautèrent lorsque la porte de la chambre à quelques mètres claqua. La silhouette de Pansy, à peine vêtue d'une fine robe de chambre qui laissait peu de place à l'imagination, se tenait là. Severus n'eut pas la décence de détourner le regard, comme si la vue de ce corps dénudé l'indifférait.

— Pansy, tu es déjà levée ? s'enquit Draco, misant sur une crédibilité qu'il savait mise à l'épreuve.

— Oui, je me demandais qui nous rendait visite de si bon matin.

— Navré d'avoir perturbé votre sommeil, Madame Malfoy.

— Ne vous excusez pas, je vous en prie. Je suis ravie de vous revoir, Monsieur Snape.

— Bonheur partagé.

Des convenances que Severus débitait de sa voix doucereuse, un brin mielleuse et que son filleul savait d'une redoutable hypocrisie. Pansy en avait-elle conscience ou s'acharnait-elle à ne rien voir ? Un court moment de gêne s'instaura malgré tout et l'épouse Malfoy ne paraissait pas remarquer en être la source.

— Pansy, Severus et moi devons avoir une conversation. Il doit visiter les locaux du commissariat et…

— Tu sais que je ne m'immisce pas dans tout ce qui touche à ton travail. J'imagine que tu ne rentreras pas avant ce soir, je t'attendrai !

Draco remercia en silence son épouse pour lui rendre la tâche aisée et pour ne pas la complexifier comme elle en avait l'habitude. Il éprouva un net soulagement et, quelques commodités plus tard, ils furent à l'extérieur. Le jeune aristocrate goûta à une profonde bouffée d'air frais. Bientôt, les températures grimperaient jusqu'à atteindre une chaleur étouffante et l'homme profitait de cette douceur. Cela lui permit, l'espace d'un bref instant, de s'isoler des tourments qui ne lui laissaient, d'ordinaire, aucun répit.

— Belle pirouette, commenta Severus, le regard rivé sur la route qu'il paraissait connaître malgré le mensonge du blond.

— Elle ne doit rien savoir de ce qui se passe, Hermione et moi en faisons notre priorité.

— Explique-moi en détails la situation et comment elle a évolué. La lettre de Granger était trop… vague pour que je puisse saisir tous les détails.

Ils marchèrent et, sans ralentir ni s'arrêter, Draco entama son discours. Sa voix souffrit quelques trémolos dont il eut honte, mais que son parrain ne sembla pas reconnaître. Il raconta ce qu'il s'était produit avec la cruelle impression de redécouvrir l'histoire à mesure qu'il en faisait l'exposé précis. Jamais Severus ne l'interrompit, il le laissa achever son discours comme si cela relevait d'un désir plus personnel, celui de se remémorer les faits précis et non uniquement ce que la peur tirait comme conclusions hâtives.

— C'est Hermione qui a pensé à faire appel à toi. Je pense que je n'aurais pas eu sa lucidité. Encore maintenant, je n'ai qu'une pensée : me débarrasser de lui. J'en meurs d'envie.

— Granger a bien fait de me contacter. Quant à toi, si tu pouvais rappeler à toi tes pulsions meurtrières, tu préserverais le mal qu'elle s'est donnée. Rentrer dans son jeu, c'est le perdre.

Draco inspira profondément. Y songer ravivait la blessure et pourtant, il se raisonnait, il ne devait pas agir par impulsivité, comme Harry l'aurait fait. Cette pensée lui arracha un pauvre sourire. Ils se dirigeaient vers la demeure que le blond portait dans son cœur, l'endroit où le juif et lui avaient fait l'amour pour la première fois, l'endroit où il se sentait enfin chez lui.

— Je me suis renseigné à son sujet et, au vu de mes relations, je pourrais sans mal découvrir ce qui est nécessaire de savoir au sujet de ce Théodore Nott.

Draco ne trouva pas les mots nécessaires à l'expression de sa reconnaissance. Severus représentait l'aide inespérée, le véritable miracle humain. Si la situation avait été autre, l'Allemand aurait fait jouer la position privilégiée qu'était la sienne, ou bien celle de son père, mais il ne pouvait se permettre d'attirer l'attention sur lui et encore moins celle de Lucius Malfoy.

Ils parvinrent à destination, la façade reconnaissable entre mille de la demeure vieillie par quelques années de guerre. Draco fut saisi d'une bouffée de nostalgie et il dut fermer les yeux pour chasser la sensation de son organisme. Aux côtés de Severus, il ressentait le besoin d'emprisonner ses émotions, de les rendre invisibles aussi bien que son parrain en était capable. Un désir de mimétisme qui le frappait à de rares occasions.

Ils pénétrèrent dans l'antre sans même y avoir été invités. Hermione vint à leur rencontre, les traits tirés par la fatigue, mais bel et bien debout malgré l'heure plus que matinale. Draco ne fut pas étonné, il la savait incapable de dormir en une telle période, bien que l'épuisement se dessine tout nettement sur ses traits encore juvéniles. Ses boucles indociles renforçaient cette impression et, pendant tout le temps que s'éternisèrent les explications, les mêmes qu'avait eu Severus à son égard quelques minutes plus tôt, le jeune aristocrate se coupa de la conversation. Il n'en perçut plus les paroles, se contentant de lire sur les lèvres les dires que s'échangeaient ces deux êtres, différents en tout point, mais prêts à s'allier.

— Nott m'a demandé une somme importante avant le 31, minuit, ajouta finalement Draco, apportant sa maigre contribution aux discussions desquelles il s'était volontairement tenu écarté.

— Es-tu capable de la lui donner ? s'enquit Severus, assis autour de la table à manger au même titre que ses hôtes.

— La question n'est pas si je peux la lui donner, mais si je peux le faire sans éveiller les soupçons de mon père.

Son parrain et Hermione acquiescèrent de concert. Attablés, ils réfléchissaient ensemble à une solution qui, jusqu'alors, avait échappé aux deux jeunes gens. L'Alsacienne paraissait plus détendue, voyant en Severus l'espoir qu'elle s'était efforcée de maintenir.

— Il y a fort à parier que Nott ne s'arrêtera pas là. L'argent n'est certainement pas ce qui le motive et il te demandera probablement plus personnel. Ce n'est que question de temps.

— Il aura le temps de me plumer jusqu'au dernier sou, d'ici là !

— Langage, Draco ! siffla le plus âgé, entre ses dents, coulant un regard noir sur la silhouette longiligne et étonnamment prostré, lui dont la tenue était en général irréprochable. Nous n'attendrons pas aussi longtemps, mais ton impatience risque de mettre en péril la vie de Blaise et aussi celle de Potter.

Draco se mordit cruellement l'intérieur de la bouche pour ne rien répliquer. Sa peine le rendait acerbe, injuste même. Severus avait quitté l'établissement qu'il dirigeait pour lui venir en aide, il avait abandonné ses responsabilités et avait peut-être même sacrifié plus encore pour se trouver ici, fidèle et efficace. Son filleul ignorait tout cela, ce qui se cachait derrière la silhouette presque lugubre de cet homme.

— Je me charge d'effectuer les recherches nécessaires à son sujet, savoir où il détient Blaise et Potter. Vous, adoptez exactement le même comportement. Il ne doit remarquer aucun changement ou il se doutera de quelque chose. De même, il doit ignorer ma présence ici.

Hermione comprit, avec un certain soulagement, qu'elle avait donné les bonnes directives et un léger soupir ébranla sa silhouette délicate, mais solide.

— Granger a raison, poursuivit-il, sans même remarquer la tension qui s'était envolée des épaules de la jeune femme, la meilleure façon de se débarrasser de Nott, c'est de le prendre à son propre jeu.

Draco réfléchissait. Son angle de vu se limitait à un désir égoïste et il en avait conscience sans pouvoir entraver sa propre volonté. L'anniversaire d'Harry approchait, une échéance qui lui paraissait soudain bien funeste. Il se haïssait et son visage ne trahissait pas la moindre émotion, imperméable, simplement marqué par une sincère fatigue physique. Le mental s'usait sous la couche de peau et d'os, personne ne serait témoin de sa ruine, il s'en était fait la promesse.

— Une fois que nous aurons toutes les cartes en main, nous pourrons décider de l'occasion à laquelle nous lui rendrons ce qu'il vous a offert, conclut Severus, sombrement.


31 juillet 1943.

Harry respirait le plus calmement possible. Dans l'espace clos où il se trouvait, chaque mouvement, chaque inspiration, répandait un écho désagréable qu'il ne supportait plus d'entendre. Depuis combien de temps était-il captif dans ce ridicule réduit ? Deux jours ? Une semaine ? Un mois ? Il n'en avait pas la moindre idée. Il savait que Blaise avait été enlevé lui aussi, mais il ne l'avait vu qu'une fois, comme si leur geôlier tenait à ce qu'ils aient conscience de leur présence mutuelle. Ils avaient à peine échangé un regard, un molosse qui s'occupait d'eux avec une mauvaise foi évidente les avait présentés l'un à l'autre comme des trophées.

Qu'était devenu Blaise ? Il aurait aimé lui parler. L'absence de contact avec le monde extérieur le pesait au moins autant que les autres sévisses qu'il subissait. En vérité, cela faisait un peu moins de deux semaines qu'il croupissait dans cette cellule, ignorant le lieu où on l'avait transporté. Il se souvenait du trajet, bien que la drogue qu'on lui avait administrée pour qu'il se tienne tranquille ait failli le plonger dans l'inconscience. Il se rappelait de la route irrégulière sous les roues de la voiture et du bâillions dans sa bouche, imprégné d'une salive épaisse. Où l'avait-on emmené ? Il pouvait bien se trouver en Pologne ou dans n'importe quel pays européen occupé par les nazis. Loin, si loin de Strasbourg et de Draco.

Le temps s'égrenait avec une lenteur horripilante. Il y avait longtemps qu'Harry en avait perdu le compte. Au début, dans sa rage de s'être fait capturé aussi facilement, comme un débutant aveuglé par une excessive confiance en soi, il n'avait pas cherché à se concentrer sur un détail aussi secondaire. Il avait tempêté, essayé de défoncer la porte dans un déchaînement de force pure aussi dépassée qu'inefficace. Puis, il avait essayé de trouver un repère temporel, en vain. La pièce était étroite et sans aucun lien avec l'extérieur. Il y avait des jours que le jeune juif n'avait pas senti la caresse du soleil sur sa peau et il avait réalisé à quel point le corps humain en avait besoin. Un besoin vital dont on le privait. Surtout, Harry avait conscience que, à mesure que le temps passait, ses chances de survivre s'amoindrissait. Les chances qu'Hermione et Draco viennent le tirer des mains de son geôliers faiblissaient avec elles !

Le crâne posé contre le mur, roulant d'un côté, puis de l'autre, roulant au rythme de ses respirations lentes et pénibles. Il avait soif. Vraiment soif. Pas ce petit désagrément après quelques heures de canicule sans boire tout son soûl. Non, une soif qui vous brûle la gorge, vous lacère chaque cellule de votre corps, vous transporte à la limite des hallucinations. La soif se mêlait à la faim, tout aussi atroce. Son estomac vide travaillait sans que rien ne s'y trouve, lui arrachant des crampes affreuses. Jamais il n'avait ressenti pareille douleur.

Celui qui s'occupait de le nourrir le faisait à peine assez pour le maintenir en vie. Harry était d'ailleurs presque certain d'avoir perdu une bonne partie de son poids durant ce laps de temps indéterminé de captivité. Il savait également, malgré le délire dans lequel il se sentait sombrer, que celui qu'il le nourrissait n'était pas celui qui avait décidé son enlèvement. Cela se voyait au premier coup d'œil.

Harry avait tenté une fois de lui fausser compagnie, alors que ses forces le lui permettaient encore. Il avait forcé le passage de la porte qui menait à la sortie, sans succès. Le géant l'avait rattrapé en quelques enjambées et il avait écopé d'un méchant coup de poing en plein visage. Une expérience qui avait rapidement calmé les ardeurs du jeune Français.

Lorsque la porte s'ouvrit, Harry n'eut même pas la force de sursauter. On lui balança une gamelle pleine d'une bouillie malodorante, sûrement issue d'une conserve à la date de péremption dépassée de plusieurs semaines. Il ne fit pas la fine bouche et mangea jusqu'au dernier morceau de son maigre repas. Celui-ci aurait pu être plein d'asticot qu'il aurait tout avalé de la même manière, avidement, à la manière peu digne d'un animal. Cette pensée ne l'effleura même pas. La nourriture apaisait les crampes de son estomac et le verre d'eau qui accompagnait le tout calma la brûlure insupportable de sa gorge. La faim ne l'avait pourtant pas quitté lorsqu'il reposa la gamelle vide au sol, tout comme la soif qui le tiraillait péniblement.

Il ferma les yeux quelques instants, la respiration encore rapide de ce moment d'égarement. Son geôlier devait bien se moquer de son comportement, presque bestial, lorsqu'on lui servait cette maigre portion journalière.

La porte s'ouvrit en fracas pour la seconde fois et Harry rouvrit les yeux par réflexe. Sur le seuil, une silhouette se dressait. En plissant les yeux, il était tout à fait certain de n'avoir jamais croisé son visage. Serait-ce son agresseur ? Méfiant, il savait que les chances étaient grandes pour qu'il s'agisse bel et bien de lui. Il garda pourtant sa bouche hermétiquement fermée, par sécurité plus que par envie.

— Eh bah ! s'exclama l'homme, dans sa langue natale. Vous, les juifs, ne savez décidément pas vous tenir ! L'odeur est infecte ! C'est à force de te chier dessus ou c'est ton odeur naturelle ?

Harry grinça des dents. Il n'avait pas eu droit au luxe de latrines convenables et, à défaut de mieux, il avait été forcé de s'uriner dessus. Ses cuisses étaient irritées et les flagrances proches de l'irrespirable.

— C'est vous qui m'avez enlevé… murmura-t-il, la haine gorgeant sa voix jusqu'à la rendre plus rauque que jamais.

L'écho de sa propre voix l'étonna. Il lui semblait ne plus l'avoir entendue depuis bien longtemps !

— Je n'ai pas l'intention de bavarder, prévint son interlocuteur, avançant de plusieurs pas dans la cellule avec un évident dégoût.

L'espace de quelques instants, Harry se délecta de cette expression, comme si sa puanteur représentait une quelconque arme face à cet agresseur. Mais ce dernier se baissa, surmontant la saleté pénible de la geôle et articula, dans un souffle pervers qui glaça le sang au jeune captif :

— Sais-tu quel jour nous sommes ? Non ? Tu as perdu le fil ?

Harry coula un regard buté et un brin provocateur sur l'homme qui se jouait de lui. Il mourait d'envie de lui faire ravaler ses paroles, mais il n'alla pas jusqu'à mettre ses désirs à exécution. Il se savait trop faible pour ce geste fou le mène à quoi que ce soit. Sa propre impuissance le répugna tandis qu'il demeurait pendu aux lèvres de cet homme aux yeux sombres et au sourire dérangeant.

— Nous sommes le 31 juillet 1943, énonça-t-il, détachant chaque syllabe avec minutie.

L'air se vida dans les poumons du jeune médecin. Deux idées contraires le submergèrent. D'un côté, le côté sentimental qui lui criait que son anniversaire, cette année encore, ne serait pas synonyme de joie, de moments inoubliables passés aux côtés de proches aux sourires communicatifs. De l'autre, son esprit rationnel qui prenait le dessus et l'assaillait d'un calcul rapide : cela faisait exactement quatorze jours qu'il croupissait dans cette pièce. Les rouages inflexibles du temps se remettaient en place dans un grincement sonore qui lui arracha un vertige. Hermione et Draco devaient le croire mort.

Harry reprit bien vite ses esprits et, à l'image de son amant, il tenta de construire une contenance parfaite et inébranlable. Il demanda, espérant désarçonner celui qui pensait tirer les ficelles :

— Qu'est-ce que tu as fait de Blaise ?

Du revers de la main, l'autre gifla sa joue. Le crâne de juif heurta le mur et il dut prendre une profonde inspiration pour ne pas laisser les tâches noires obscurcirent complètement sa vue.

— Sale vermine ! siffla la voix de l'homme. Ce n'est pas à toi de poser les questions !

Du bout des lèvres, Harry murmura une injure dans sa langue natale et s'attira à nouveau les foudres de son geôlier qui le cogna en retour. Il filet de sang coula le long de son menton et le goût caractéristique envahit sa bouche. Il cracha sur le sol déjà souillé l'étendue de cette souffrance, ce mal qui lui rappelait si bien le camp de Schirmeck et les multiples coups qui formaient son quotidien.

Il croisa le regard de son interlocuteur. Celui-ci le surplombait de toute sa taille et ne tarda pas à abandonner son ton mordant, retrouvant sa nonchalance décalée et son esprit de provocation qui rendait son entourage fou de rage. Il aimait voir ce Potter s'agiter, tenter de résister et, surtout, le voir lamentablement échouer. Il en éprouvait un plaisir jouissif, coupable, interdit, et qu'il admettait volontiers. Le jeu en valait la chandelle, mais l'extase de ce petit jeu ajoutait l'agréable à l'utile.

— Je t'ai prévu un petit cadeau, si tu te tiens tranquille.

— Je n'en veux pas… gronda Harry, la voix cassée et la volonté de revanche plus vivace que jamais.

— Un juif qui parle trop ! Tu ne devrais même pas être encore en vie. Tu sais ce qu'on fait de la race inférieure dont tu fais partie ?

— J'en ai eu un aperçu, répondit amèrement Harry.

Il ignorait quel enfer, bien pire que celui dans lequel il avait souffert, pouvait exister. Celui qui voyait mourir des milliers et des milliers de juifs dans cette guerre qui n'en finissait pas. Il lut la haine dans le regard de ce parfait inconnu, une haine viscérale qui ne lui était pas destinée personnellement. Cet homme le détestait parce qu'il était juif.

— Lève-toi.

Harry hésita un bref instant à obéir, caressant du bout des doigts l'envie irrépressible de n'en faire qu'à sa tête. Il n'avait rien à y gagner, sinon la satisfaction éphémère de rester indompté. Il se leva, chancela quelques instants, rétablit son équilibre sur ses jambes flageolantes. Ses muscles protestèrent violemment sous le traitement douloureux qui leur était imposé. Son geôlier l'entraîna à sa suite dans un couloir qui semblait le mener nulle part, les murs étroits étouffants tout espoir superflu.

— Je t'ai préparé un petit voyage comme cadeau d'anniversaire, ajouta finalement l'Allemand.


J'espère que vos fêtes se sont bien passées et que vous avez été gâtés par vos proches (et que vous avez profité de ce moment de détente autant que possible). Ce chapitre n'est pas au goût des fêtes (quoique, on parle de cadeau d'anniversaire, mais pas sûre qu'il soit vraiment plaisant). Qu'en pensez-vous ? Nott prépare une surprise, mais laquelle ?

Je vous embrasse !