Strasbourg, 10 août 1943.

Severus, le menton posé sur le dos de ses mains jointes, était plongé dans ses pensées. Autour de lui, Hermione s'activait pour ne pas laisser son cerveau vif assembler des idées sans lui octroyer le moindre répit. Elle nettoyait des vitres déjà propres, rangeait des livres déjà parfaitement à leur place, astiquait des verres jusqu'à les abîmer. Peine perdue.

— C'est risqué, finit-elle par déclarer.

— Vous venez de passer deux heures pour en déduire cela ? Voilà qui me déçoit de vous, mademoiselle Granger !

Hermione pinça les lèvres, un chiffon entre les mains. L'oisiveté de son aîné avait fini par l'agacer, mais elle détestait encore plus qu'on remette en question son intelligence, chose qui se produisait dès qu'elle avait le malheur de se trahir. Une femme n'avait pas à discuter de politique ou de guerre, elle se devait de servir le foyer, d'élever les enfants et de protéger les siens dans l'enceinte close de la maison. Ce qui se tramait à l'extérieur ne la regardait en rien, même lorsqu'il s'agissait de résister. Il s'agissait du moins de la pensée de la majorité des hommes, en temps de guerre ou non. La pensée n'évoluait pas, au grand désespoir d'Hermione.

— Ce que vous pouvez être désagréable, grinça-t-elle, à l'intention du grossier personnage qu'elle avait fini, néanmoins et secrètement par apprécier.

— Vous n'avez pas fait appel à moi pour ma sympathie, que je sache et je suis sur le point de remplir mon rôle. Contentez-vous de me remercier.

— Je vous en prie, encore un mot sur ce que je suis supposée faire et je vous mets à la porte, plan de sauvetage ou non !

— Dois-je vous rappeler que cette demeure ne vous appartient pas ? renchérit Severus, de sa sempiternelle voix doucereuse.

Il était aussi vif d'esprit que pouvait l'être Hermione et leur conversation ne laissait qu'un bref temps de réflexion. Ils intervenaient sans attendre et la jeune Alsacienne avait enfin trouvé une adversaire à sa taille. Elle envoya son torchon dans la figure de Severus avec le même entrain qui avait porté les fondements de cette discussion. Ce geste eut raison de son sérieux et de sa colère. Un rire lui échappa, plus nerveux que sincère. Le chiffon retomba au sol, aux pieds du plus âgé, dont l'expression sombre ne laissait rien augurer de bon.

— Je vous laisse exactement cinq secondes pour vous excuser, mademoiselle Granger, après quoi, je vous…

— Qu'est-ce que vous me ferez ? Vous n'êtes pas mon époux, vous n'avez pas le droit de lever la main sur moi, argua Hermione, qui venait de retrouver tout son panache, les cheveux ébouriffés sur le haut de son crâne.

Severus pâlit encore, les mains posées à plat sur la table. Il paraissait prêt à bondir et à faire taire de ses mains l'insolente. La tension qui les séparait était le fruit de l'inquiétude plus que de véritables différends, bien que le caractère affirmé d'Hermione ne s'associe pas toujours à celui de l'homme.

— Qui vous protégera si je décide de vous gifler ? Je n'ai pas à être votre mari pour cela. Nous sommes en guerre, la police a mieux à faire que de s'occuper d'affaires aussi misérables. Eh oui, mademoiselle, vous pouvez vous lamenter : le monde est cruel et il n'a pas attendu la guerre pour le devenir !

Il parvint à clouer le bec à Hermione l'espace d'une minute. Une minute durant laquelle elle l'observa d'abord bouche-bée, puis reprenant lentement le contrôle de la situation. Elle finit par assumer, avec moins d'assurance que tantôt :

— Vous n'êtes pas ce genre d'hommes, même si vous essayez de vous en donner l'allure.

— Oui, vous avez raison. Je ne le suis pas.

La porte de l'extérieur s'ouvrit, mettant un terme définitif au débat. Comme s'il n'avait jamais eu lieu, avec le calme froid d'un serpent qu'on venait tout juste d'éveiller de son sommeil, Severus se replongea dans ses pensées, un petit carton posé devant lui. Il y prêta un regard avant de réorienter son intérêt sur plus important que de vulgaires querelles.

Il détenait peut-être la solution à leurs tourmentes et, si cette perspective aurait dû le ravir, il ne pouvait s'empêcher de se montrer suspicieux. Tout se déroulait trop simplement, sans le moindre accroc, sans que rien ne vienne se dresser entre eux et leur objectif. Severus était un homme prudent et, surtout, un homme habitué aux revers. Jusque-là, les maigres obstacles qu'ils avaient eu à affronter c'étaient dérober sans effort et il ne pouvait s'empêcher de se méfier. L'arrivée de Draco ne put que confirmer ce qui lui torturait l'esprit en silence :

— Nott cache quelque chose !

Il s'attendait manifestement à une réaction, mais il ne tira qu'un mouvement de menton de la part de son parrain et un haussement sourcils du côté d'Hermione, toujours furieuse. Draco, les cheveux plaqués en arrière comme le voulait son père, transpirait abondement. Même à l'intérieur, la chaleur était étouffante et le trajet depuis le commissariat avait suffi à l'épuiser. Une fine pellicule de sueur recouvrait son front et une goutte coulait le long de sa tempe. D'un geste rapide, il sortit une étoffe en soie de la poche de son pantalon et épongea l'humidité avec une grimace.

— Tu avais dit que ce… Weasley avait la certitude que Nott détenait bien Blaise et Harry à Munich, alors qu'attendons-nous pour les sauver ? Qu'il les tue ?

— Nous jeter dans la gueule du loup serait la pire idée que nous puissions avoir, décréta Severus, sur ce ton détaché, lent et un brin sarcastique qu'il employait à chaque occasion.

— Je ne peux plus rester ici sans rien faire ! Nott se contente de me demander des sommes exorbitantes d'argent et je suis persuadé qu'il veut plus. C'est un ambitieux et il me nargue, il se joue de nous et de moi en particulier. Cela l'amuse de me voir enrager, de me voir aussi docile qu'un chien, cela le fait… bander de me voir aussi soumis, aussi obéissant !

— Draco ! siffla Severus. Je te prie de garder ta vulgarité pour toi !

Le silence retomba, lourd de menaces. Draco était énervé, au moins autant qu'Hermione, bien que les raisons divergeaient. Chaque jour qui s'ajoutait au compteur jouait sur le moral et ils peinaient à ne pas perdre espoir. L'Allemand ne pouvait plus supporter cette peur indicible.

— Quant à la solution à ton humeur exécrable, je l'aie et je n'aurais pas manqué de te la partager si tu m'en avais laissé le temps.

Draco s'effondra sur la table et but l'intégralité du verre d'eau qu'Hermione posa en silence sur la table. Devant son regard insistant, il dit, du bout des lèvres :

— Merci. Maintenant, je vous écoute.

Severus consentit à exposer ce qu'il avait sur le cœur s'en se faire prier. Il glissa le carton recouvert d'une écriture manuscrite et élégante jusqu'à Draco. Dans un coin de la pièce, Hermione surveillait l'évolution de la situation avec attention, prête à intervenir.

— Je suis invité au bal annuel à Munich, quel rapport avec…

— Réfléchis, Draco, le coupa Severus, de sa voix tranchante. Réfléchis bien.

— Mon père n'aurait jamais permis que je le loupe, je suis étonné qu'il ne m'ait pas encore contacté pour s'assurer de ma présence.

Le bal avait lieu tous les ans et réunissait les personnalités allemandes les plus influentes. Depuis qu'Hitler était à la tête du pays, il n'était pas question de les annuler, bien au contraire. L'Allemagne devait briller et pas uniquement sur le plan militaire, bien que la guerre reste la priorité absolue du Führer, surtout en ces temps troublés. Le bal était presque devenu une tradition et il n'était pas question de manquer un tel événement.

— Où est Pansy ? réagit soudain Draco.

Hermione le dévisagea avec un certain dédain tout à coup. Elle ne portait pas l'épouse Malfoy dans son cœur, mais l'indifférence que lui réservait Draco lui paraissait trop rude. La bourgeoise ne manquait pas de défauts, mais aucune femme ne méritait pareil traitement de la part de leur mari. Elle débita, du bout des lèvres :

— Partie rejoindre sa famille quelques jours. Sa cousine accouche de son premier enfant.

Draco leva les yeux au ciel. Pansy et son amour inconditionnel pour les marmots. Il ne parvenait pas à comprendre son attachement pour des petits braillards sans cervelle et était bien heureux de ne pas avoir à supporter un tel fléau. Aussi agaçante soit son épouse, elle n'avait pas encore eu l'immense joie de lui annoncer qu'il allait être père… et Draco espérait que jamais cela ne se produirait.

— Elle est partie hier matin, Draco et elle t'en a parlé au moins une dizaine de fois ! s'agaça soudain Hermione.

— Si je dois prêter attention à toutes les inepties qui lui passent par la tête.

L'Alsacienne s'apprêtait à laisser éclater son courroux, répugnée par ce comportement, aussi insupportable soit Pansy, lorsque Severus leva un doigt pour l'arrêter. Il y avait plus important que des querelles. La chaleur orageuse qui alourdissait l'air rendait les esprits sensibles et la tourmente les rendait plus prompte à y céder. Le plus âgé se raisonnait plus rapidement. Il était hors de question de laisser mourir Harry dans une cave piteuse, l'abandonner revenait à insulter la mémoire de Lily et, cela, il ne saurait l'accepter.

— Si Nott se trouve à Munich, nous pourrons à la fois sauver Potter et Zabini et…

— Et les venger, acheva Draco, sur un ton lourd de sens.

Il ne pouvait pas admettre que l'idée lui déplaisait. Combien de fois avait-il dû refouler l'envie d'écraser son point sur le faciès déplaisant de Nott ? Le côtoyer, jour après jour, en sachant le calvaire qu'il faisait probablement endurer à Harry et Blaise, était suffisamment insupportable. Théodore, quelques jours après son retour de Munich, pour ne pas se trahir, n'avait pas manqué de se vanter de ses exploits. Les meurtrissures de ses poings, identiques à celles décrites par George Weasley, en avaient été la preuve.

— Tu me proposes d'entraîner Nott à ce bal et…

— Et en profiter pour libérer ses prisonniers, compléta Hermione, qui connaissait déjà l'essentiel. Bien entendu, cela nécessitera de la réflexion et de la prudence.

— Le bal a lieu dans quatre jours.

— Tout est prêt, lâcha Severus.

Draco, qui s'était levé pour remplir son verre d'eau une seconde fois, venait seulement de le porter à ses lèvres. Il manqua de s'étouffer avec le contenu. Son parrain s'était exprimé avec un calme détaché, comme si l'information n'avait rien d'étonnant.

— Je me suis occupé de tout. Je vous détaillerai votre rôle et nous devrons nous y tenir.

— C'est risqué, répéta Hermione.

— Cela le sera forcément, dit Draco qui, pour l'heure, paraissait se moquer éperdument du danger.

— L'idée n'est pas de se retrouver dans une situation encore plus délicate, lança l'Alsacienne, qui craignait d'être le seul esprit assez sage pour imaginer la menace sous ce toit.

Severus paraissait désespéré de devoir expliquer ce à quoi il avait très minutieusement réfléchi alors que cela tenait, pour lui, de la plus évidente des simplicités. Caché derrière deux mèches de ses cheveux noirs, telles deux plumes de corbeau qui s'échouaient sur ses hanches, il se vouta avant de reprendre, sur un ton qui traduisait très nettement sa lassitude :

— C'est pourquoi nous attendons cette occasion. Quatre jours, cela vous laisse le temps de me donner votre réponse.

— Quelle réponse ?

— Je ne vous force pas à vous en mêler. J'ai des hommes à Belfort, moins scrupuleux que vous, mais qui feront le travail de la même manière.

— C'est hors de question ! rugit Draco, manquant de renverser le reste de son verre au sol. Je ne laisserai pas mon meilleur ami et Harry entre les mains d'inconnus, pas cette fois !

Hermione se mordillait la lèvre. Elle n'avait pas peur ou, du moins, elle tentait de s'en persuader. Severus n'avait pas encore révélé toutes les modalités de son plan, mais elle n'avait aucun doute sur les risques que cela représentait. Nott était un ambitieux, un homme qui ne reculerait devant rien pour parvenir à ses fins. Il ne se laisserait pas cueillir sans se débattre, sans tenter le tout pour le tout. Elle déplaça une mèche derrière son oreille, mèche qui revint à sa place initiale dès qu'elle la lâcha.

— Vous pouvez compter sur moi.

— Bien. Draco, il faut que tu t'arranges pour que Nott sache qu'un bal sera donné. Je suis certain qu'il n'aura aucun mal à s'octroyer une soirée de liberté s'il y met la force de sa volonté. Ne le lui propose pas, ou il ne viendra pas la conscience tranquille.

— Comment ?

— Peu importe. Fais en sorte que ce soit Nott qui te demande une invitation pour y venir. C'est la première étape, elle ne doit pas être compromise.


Strasbourg, 13 août 1943.

Draco fumait.

Draco laissait la cigarette se consumer entre ses doigts. La fumée qui s'en échappait alourdissait encore plus la chaleur de l'air. Strasbourg avait subi un violent orage quelques jours auparavant, des pluies torrentielles qui avaient suivi de nouveaux bombardements. Le soleil avait signé son retour peu après, asséchant les flaques, mais incapable de réparer les vies brisées à jamais. La guerre ne cessait pas.

Draco avait fini par croire qu'elle ne finirait jamais. Le IIIe Reich devait durer mille ans. Mille ans de guerre.

Il avait oublié où allait son allégeance. Sa conscience penchait vers la Résistance à laquelle il n'avait jamais vraiment pris par tandis que la rudesse de son éducation penchait en faveur des nazis. Il était l'éternel pantin perdu, attiré par deux lumières trop aveuglantes pour lui et qu'il ne saurait jamais atteindre. Quelle ironie !

Draco porta la cigarette à sa bouche pincée par la tourmente et il en aspira une lente bouffée. Cela ne le soulagea pas. L'angoisse s'infiltrait dans ses poumons, inexorablement.

Au commissariat, chacun suivait assidument les nouvelles de la guerre, principalement les nouvelles qui leur provenaient du Front Est. Ce foyer d'horreurs humaines n'était pas le seul, il en existait plusieurs autres, en Afrique ou dans le Pacifique, la mort y prenait des visages différents, mais demeurait identique. Combien d'hommes tomberaient au terme de cette guerre sans fin ? Parfois, Draco s'imaginait le résultat d'une telle infamie. Des millions et des millions de vies prises, civiles et militaires, hommes, femmes et enfants confondus. La guerre ne possédait pas le moindre scrupule et la mort se moquait du visage, du sexe et de l'âge de ses malheureuses victimes.

Les batailles s'enchaînaient sur les milliers de kilomètres du Front Est. Les hommes y crevaient par le froid ou sous le feu ennemi. Le Reich avait rapidement manqué de soldats et avait compté sur les Alsaciens. Les Malgré-nous, des misérables qui mouraient sans même savoir pourquoi. Savait-on pourquoi on meurt ?

Draco exhala une nouvelle bouffée. Il se sentait d'humeur philosophe, d'humeur à penser. La mort qui l'entourait, pourtant lointaine, l'y poussait. Il se ravisa. En temps de guerre, la mort n'était jamais lointaine. Jamais. Parfois, il avait envie de se cacher dans un trou, de s'enterrer vivant et de ressortir qu'une fois ces massacres achevées. Il était certain qu'avec ce conflit l'humanité avait atteint un seuil de cruauté. Jamais l'Homme n'avait été aussi ingénieux dans l'art de tuer.

Draco était installé sur les marches de sa demeure. Il s'y était senti chez lui, mais l'impression s'était envolée à l'instant où Harry avait disparu. Blaise et lui, dans leur absence, formaient un vide que rien ne saurait combler. Et si cela devenait permanent ? Il réalisait à quel point il avait sous-estimé l'importance de ses deux hommes à ses côtés. On ne regrettait jamais tant un être que lorsqu'il s'évanouissait.

— Je t'ai déjà que ces saletés finiront par te tuer ?

Il ne prit même pas la peine de se retourner pour faire face à son interlocutrice. Il tira à nouveau sur sa cigarette, par simple esprit de provocation.

— Il faut bien mourir d'une manière. Je préfère la manière lente, je laisse ma mort à ces saloperies.

— Ton langage, Draco, pesta Hermione, toujours dans son dos.

— Ta gueule, Granger.

Il n'eut pas la chance d'admirer sa moue offusquée et, à vrai dire, il s'en moquait éperdument. Elle s'installa à ses côtés, déroba la cigarette avant de l'écraser par terre et de déclarer :

— Plus les jours passent, plus tu es exécrable.

— Je suis chez moi, Granger.

— Je m'occupe de ton chez toi, Malfoy, grinça l'Alsacienne. J'ai même accepté de jouer les parfaites femmes de ménage pour toi, alors tu vas me faire le plaisir de…

— Bon, écoute, je n'ai pas envie de parler, c'est clair ?

La voix de Draco manquait de mordant, Hermione le remarqua trop tard. Il y avait même une certaine lassitude dans le timbre de sa voix et elle s'en voulut. Cet homme cachait sa peine et sa peur derrière des propos déplacés. Il était d'ordinaire correct, rarement vulgaire, il dérapait uniquement lorsqu'une situation exigeait de lui des émotions négatives.

— Tu as peur ? demanda-t-elle, d'une voix douce et après un long silence.

— De quoi devrais-je avoir peur ?

Hermione secoua la tête. Il ne lui facilitait jamais la tâche.

— Moi, j'ai peur.

— Bien un truc de femmes, la peur ! ricana Draco.

Elle lui asséna une claque sur le sommet du crâne. Rien de bien violent, juste pour lui remettre les idées en place. Elle ne voulait pas le laisser seul, bien qu'il mérite qu'elle le laisse à sa tourmente.

— Tu es imbuvable.

Draco haussa les épaules, hésitant à rallumer une cigarette. C'était bête, cette manie de pousser autrui à enrager rien que pour oublier momentanément son flot de pensées. Il passa une main tremblante dans ses cheveux avant de quitter son rôle :

— Mon père a dû me contacter deux fois depuis ce matin.

Et il était seulement midi. Un homme aussi important et aussi occupé que Lucius prenait rarement la peine d'appeler les autres. Ils venaient à lui, à la rigueur, ou ils le contactaient pour se retrouver à discuter avec sa charmante secrétaire.

— Il sait que tu seras là, demain ?

— Oui, mais Pansy n'a pas de nouvelles depuis qu'elle est partie. J'imagine facilement à quel point elle doit lui rabattre les oreilles.

— Tu es injuste avec elle, le morigéna Hermione.

— Je n'ai jamais voulu l'épouser, contra Draco, d'une voix inflexible.

— Et elle n'a jamais voulu d'un mari qui la néglige !

Jamais l'Alsacienne n'aurait cru prendre un jour la défense de cette femme qui la méprisait. Durant son séjour à Strasbourg, Pansy avait été insupportable, perpétuellement sur son dos à la reprendre, à critiquer sa lessive, les repas, la vaisselle. Pour une dame qui n'avait probablement jamais participé aux tâches ménagères, les remarques étaient d'autant plus idiotes. Hermione avait manqué d'imprimer l'empreinte de sa main une bonne dizaine de fois. Elle s'en rappela avec un sourire.

— Elle ne posera pas de problème, demain ? s'enquit-elle, consciente que la conversation s'apprêtait à basculer une nouvelle fois vers une inévitable dispute.

— J'y veillerai.

Leur rôle à chacun avait été décidé et toutes les modalités étaient connues. Draco ne commettrait aucune erreur, il se le jura dans un silence modéré. Pourtant, Hermione craignait que la haine soit plus forte que sa résolution. Et si cette émotion qui mûrissait en son sein était plus forte encore que sa volonté d'accomplir le plan sans accroc ?

— J'ai peur, finit-il par avouer, si bas que sa voix se mêla au silence.

Hermione déglutit. Voilà qui était inespéré de la part de Draco. L'Allemand avait le dos vouté par les tracas. La guerre ne laissait personne indemne, pas même les fils bien nés comme lui. Ses cheveux presque blancs et ses traits harmonieux ne caractérisaient pas un bonheur parfait, bien loin de là.

— J'ai peur qu'ils soient déjà morts et que nous arrivions trop tard. Qu'il se soit débarrassé d'eux le jour où il les a enlevés. Il en est capable, j'ai vu qu'il en était capable.

— Ils sont en vie, Draco, dit l'Alsacienne, insistant sur chaque parole comme pour s'en persuader elle-même.

— S'il les a tués, alors je le tuerai.

— Tu ne vaudrais pas mieux que lui.

— Nous sommes en guerre et la guerre tue.

— La guerre, oui, mais pas toi.

Draco secoua la tête. L'idée de perdre Harry lui était insupportable. Cet homme l'avait changé, il aimait comme il n'avait jamais aimé. Son absence lui avait soufflé cette révélation à l'oreille. Une révélation absurde qui l'avait tenaillé des nuits entières. Il refusait de voir Harry mourir avant de pouvoir le lui avouer, avec autant de tendresse qu'un Malfoy était capable de donner. Un poids qui s'était installé au creux de son estomac et qui grandissait jusqu'à rendre chaque mouvement douloureux. La maladie d'amour, le poison d'aimer.

— Ne me force pas à te le promettre.

— Je te demande juste de remplir ta part sans étancher ta soif de sang. La guerre prend assez de vies pour ne pas que tu en rajoutes.

— Et si nous ne revenons pas, aucun de nous ? J'y pense depuis des jours.

Draco lui parut vulnérable, tout à coup, même avec cette agressivité dans la voix et cette tension dans tout le corps. Il refusait de l'admettre lorsqu'Hermione passa une main dans son dos pour le réconforter. Il ouvrit la bouche, prêt à protester, peut-être même à la railler du plus haut de son mépris, mais il se ravisa. Il ferma les yeux une seconde seulement, une seconde suffisante pour qu'il reprenne ses esprits. Il ne se déroba pas, mais une lucidité s'additionna à la lueur mélancolique qui chargeait son regard tempétueux.

— Je préfère ne pas y penser, déclara Hermione.

Qui croyait-elle duper ? Elle était bien incapable de cesser de réfléchir. Une fonction aussi vitale que respirer, elle ne pouvait pas avoir oublié d'y songer. Cela hantait ses pensées et elle mentait comme il lui avait menti. Un sourire désabusé franchit les lèvres de Draco.

— Tu mens mal.

— Je sais, j'essaie de m'en persuader.

Hermione se sentit tout à coup bien égoïste de prier autant pour sauver deux vies. Que valaient-elles en comparaison à toutes celles que la guerre avait prises ? Bien peu de choses. Pourtant, elle ne parvenait pas à s'en blâmer. Le plan de Severus possédait des failles et Hermione avait réfléchi à chacune d'entre elles. Le risque existerait toujours, quoi qu'elle fasse.

— Que feras-tu si tu retrouves Harry ?

Draco fut troublé par la question, avant d'esquisser un léger sourire qu'Hermione captura :

— Je veux dire… Je ne te demande pas de détails…

— Je ne te demande pas ce que toi tu comptes faire, releva le blond.

L'Alsacienne s'empourpra et l'autre décréta qu'elle l'avait bien cherchée. Cette conversation avait des allures d'irréelle. Draco avait l'impression de ne plus avoir dormi depuis des semaines tant il était épuisé et la fatigue ralentissait l'activité de ses neurones et exaltait les émotions. Des émotions qu'il avait appris, dès l'enfance, à taire quoi qu'il lui en coûte.

— Je ne sais pas. Tout ce que je n'ai pas pu lui dire avant, j'imagine.

Hermione acquiesça. Officiellement, elle aimait un mort. Un homme décédé il y avait déjà plusieurs années, un fantôme venu la hanter. Pourtant, Blaise était bien vivant, du moins elle l'espérait encore. Leurs secrets mis à nus, ceux que la guerre avait rendus nécessaires, leurs vies à tous ne tenaient qu'à un fil. Elle comme Draco savaient qu'en sauvant Blaise et Harry, ils ne s'accordaient qu'un répit supplémentaire. L'aristocrate allemand ne pouvait passer sa vie à fuir son épouse, à mentir à ses géniteurs et à prier pour que la vie se déroule sans accroc.

— Que feras-tu lorsque la guerre sera finie ? demanda-t-elle, observant du coin de l'œil la crispation presque indétectable qui s'empara du visage de l'homme.

— Tout dépend qui vaincra qui.

— Qui espérais-tu voir gagner ?

— C'est là tout le problème. Je ne sais pas. Je n'en ai pas la moindre idée.

En un regard, Hermione sut que Draco était sincère. Comment pouvait-on se perdre à une telle extrémité ? Elle le plaignit en silence, sa main toujours égarée sur son dos. Elle la retira avant de prendre celle de son aîné dans la sienne en signe de réconfort. Cet homme meurtri qui cachait si précieusement ses sentiments l'émouvait parfois, lorsqu'il se débarrassait de sa méchanceté et de son masque. Nu, il devenait un autre homme et Hermione prit conscience d'à quel point il avait changé depuis leur première rencontre. Cela lui paraissait si lointain, alors que la guerre commençait seulement. Une petite éternité.

— Je me contente d'espérer qu'elle s'arrête, quelque soit le vainqueur.

Pourtant, son sort dépendait bien de l'issu du conflit. Comment réagiraient les alliés en libérant Strasbourg face à un Allemand, d'aussi bonne volonté soit-il ? Il n'était pas difficile de le comprendre. L'ancien Draco n'aurait jamais souhaité un dénouement semblable à celui-ci, trop obnubilé par son propre sort. Hermione sourit doucement dans le vent chaud de l'été :

— Tu as changé, Draco.


Je réalise qu'on s'approche doucement, mais sûrement de la fin. Il reste une quinzaine de chapitres avant la fin de Cueillir les étoiles et si ça représente quand même le quart de la fanfiction, on est plus proche du terme que du début. Que pensez-vous de cette sorte d'opération menée par Severus ? Quel est votre sentiment, plutôt positif ou négatif ?

Je vous souhaite une belle semaine 3