Belfort, 10 janvier 1944.
Ron avait laissé à ses invités une journée pour retrouver leurs marques dans ce cadre bouleversé. Hermione quittait sa région pour la première fois, Blaise en venait à craindre que sa nationalité allemande soit inscrite sur son front ou dans un trait spécifique de son visage et Harry déambulait dans les rues, plus librement que jamais. Il fallait néanmoins fait preuve de méfiance, la Gestapo investissaient Belfort et le regard suspicieux des agents était à l'affut du moindre détail. Un vaste réseau de Résistance était implanté dans la ville et si les nazis ne se l'avouaient pas, leur vigilance accrue démontrait que cette menace était tout à fait prise au sérieux.
— Ne t'éloigne pas, intima Ron d'un ton empressé à celui qui tenait, jusqu'à preuve du contraire, le statut de meilleur ami.
— Je sais, je n'irai pas loin.
— Ce n'est pas l'Alsace ici, mais ne relâche jamais ta vigilance, ces enfoirés ont les yeux partout.
— Ce n'est pas écrit sur mon front que je suis juif, ni même que je suis résistant.
Et Harry s'était éloigné dans la fraîcheur engourdie de ce mois de janvier. Il avait besoin d'apparaître à visage découvert, de se mêler à la foule sans risquer la dénonciation. Ici, il était un parfait inconnu et il avait quitté Belfort depuis assez longtemps pour n'être familier à personne. Cet infime détail lui fit un bien fou. De la brise vivifiante qui pénétrait son manteau à l'impression de revivre, il se gavait de ces sensations. Il y avait la guerre à leurs trousses, le danger omniprésent et la menace que suscitait chaque instant, mais s'éloigner de Strasbourg apparut soudain comme un choix nécessaire. La ville tentaculaire ne les étouffait plus, mais ils l'abandonnaient à son triste sort, une lâcheté qui ne se passait pas de conséquences. Harry n'avait pas le cœur à y songer. En fait, il n'aspirait qu'à profiter.
Ron l'avait prévenu et pris à part à l'heure du souper. Muni de son tact habituel, il l'avait interrogé sur le rôle qui comptait tenir ici. Il ne l'avait pas invité pour qu'il prenne ses fonctions dans la Résistance, mais Harry avait nettement conscience que son meilleur ami ne lui en demandait pas moins. De même, et sans quitter cette sorte d'importance qui ne lui ressemblait pas, Ron avait orienté la conversation sur la présence d'Hermione et Blaise. Son animosité concernant ce dernier avait été à la hauteur de ce qu'Harry avait attendu et le rouquin n'avait pas mâché ses mots. Il n'appréciait guère l'homme qui convoitait celle qui lui revenait de droit et il entendait bien le faire savoir. Le juif avait renoncé à le raisonner, laissant simplement entendre que s'il souhaitait convenir d'un accord avec Hermione et ainsi l'intégrer à la Résistance, il fallait s'entretenir avec elle et non par le biais d'un pigeon voyageur ou d'un volatile quelconque.
Harry était allé se coucher aux aurores malgré une journée curieusement vide et Ron déambulait dans les couloirs à la manière d'une âme errante. Il aurait aimé y croiser l'Alsacienne, mais sa promenade nocturne s'avéra infructueuse et il décréta qu'il devrait projeter sa chance plutôt qu'attendre qu'elle lui tombe dessus. Son grand corps noueux traversa avec plus de détermination l'étau coutumier des couloirs jusqu'à ce qu'il s'arrête, avec une pointe d'hésitation, devant la porte close. C'était la chambre qu'il avait assigné à Hermione.
Plusieurs personnes vivaient ici sous le couvert du nom reluisant de l'établissement. Depuis la disparition de Severus, que Ron déplorait à demi-mots, par fierté sans doute, un autre directeur avait pris sa place et se présentait sous le nom peu commun d'Albus Dumbledore. Un vieil homme que la Gestapo considérait comme un peu gâteau et auquel personne ne venait chercher des ennuis. Son âge était respecté, presque autant que l'école qu'il dirigeait d'une main de fer et avec une poigne étonnante. Car Albus n'était pas le vieillard qui, en plus d'avoir connu les deux guerres, pouvait parler du siècle passé avec une étonnante précision, ou il ne l'était pas uniquement. Dumbledore dirigeait un des réseaux de Résistance les plus actifs et, surtout, l'un des plus proches de la frontière du Reich. Son établissement accueillait des enfants, mais aussi et en toute discrétion des résistants et quelques orphelins juifs dans l'attente d'une situation plus durable.
Harry n'avait jamais rencontré cet homme, mais Ron s'activait à organiser cette rencontre mémorable. Albus nourrissait un intérêt presque excessif pour son ami français et s'il n'était pas apparu au cours de ces deux journées à Belfort, cela ne saurait tarder.
Ron chassa ces pensées d'usage de son esprit. Il s'agissait ce soir de s'occuper d'une tâche particulière et à l'importance primordiale. Étonnamment, le rouquin se sentait plus stressé qu'à la veille d'une action d'ampleur contre l'Allemagne d'Hitler. Il se ressaisit néanmoins, passa une main afin de dompter sa tignasse flamboyante et toqua trois coups contre le bois de la porte. Quelques secondes s'écoulèrent avant qu'une voix féminine ne s'affirme :
— Entrez.
Ron obtempéra sans se faire désirer et découvrit, dans l'antre privée de la chambre, la seule figure d'Hermione. Il avait pris soin d'attribuer à leurs invités des chambres individuels et ce, sans même consulter Dumbledore. Il s'en réjouissait et si l'initiative était toute naturelle à ses yeux, il refusait de laisser au métis l'opportunité de dormir aux côtés de la femme. Cela était évidemment contraire aux mœurs et à la conduite idéale des jeunes gens, mais la raison pour laquelle Ron réprouvait était bien plus personnelle.
— Ron, sembla s'indigner gentiment Hermione, tu as vu l'heure ?
— J'avais à te parler, Mione.
— Et ça ne pouvait pas attendre demain ?
Ron dansa d'un pied à l'autre. Il avait oublié le pouvoir que pouvait détenir ce bout de femme sur ses décisions, sur ses certitudes. Hermione se radoucit. Assise sur le bord de son lit, ses cheveux s'écoulaient en cascades désordonnées le long de ses épaules. Elle était vêtue d'une robe de chambre épaisse malgré la chaleur et si le vêtement laissait apparaître l'arrondie de son épaule, la finesse de sa gorge, il cachait tout ce qui aurait été inconvenant de distinguer. Cela n'empêcha guère le regard de Ron de s'attarder un instant de trop sur les formes féminines qui demeuraient malgré les privations de la guerre. Hermione croisa ses bras sur sa poitrine menue et retint une remarque acerbe.
— Je voulais savoir comment tu allais, avança le rouquin avec un sourire un peu maladroit.
Hermione sut que la question était sincère et ne demandait pas de réponses évasives, mais une réponse honnête. Le piège se situait à ce niveau et l'esprit vif de la jeune femme le décela en un instant. Elle ne pourrait s'en sortir avec une simple excuse et en avait pleinement conscience. L'Alsacienne se mordit l'intérieur de la bouche sans coquetterie, sans chercher à attendrir le rouquin.
— Tu connais la réponse.
— J'aimerais te l'entendre dire, articula Ron, immobile sur le seuil de la porte.
— Pourquoi es-tu venu ? réitéra Hermione, dans un souffle las.
Ils ne semblaient même plus se connaître et, lorsque la médecin se leva pour s'approcher d'un pas, le rouquin confondit son geste avec de la défiance et un brin de provocation. Il abandonna son jeu de dupes pour une sincérité dépouillée de tout tact :
— Tu m'as manqué, Mione.
— Tu m'as manqué aussi, Ron. J'ai regretté ton départ, sincèrement.
Et étonnamment, cela ne parut pas suffire au jeune homme. Ses traits se contractèrent et l'ensemble de son corps se tendit comme s'il venait de recevoir une offense.
— Vraiment ? Mione, j'aimerais ta sincérité.
— Qu'attends-tu de moi ? Je suis sincère, tu m'as manqué.
Mais elle retenait ses mots. Elle connaissait trop bien son interlocuteur pour savoir à quel point chaque parole comptait et pouvait mener à une dispute. Dès leur rencontre, leur relation s'était révélée conflictuelle et peut-être aurait-elle pu basculer vers plus intime qu'une simple amitié, mais la guerre avait là encore bouleversé le destin. Hermione sourit tristement et ajouta :
— La guerre a tout changé Ron, elle nous a séparés et crois-moi, je le regrette. Il y a tellement de choses que je regrette… Ton frère, tous ces morts et…
— Et ce Blaise, est-ce que tu le regrettes ? l'interrogea abruptement Ron.
— Ron ! s'écria-t-elle, s'efforçant de ne pas hausser le ton par égard pour ceux qui dormaient. Qu'est-ce que tu insinues ? Qu'est-ce qui te prend ? Pourquoi cet interrogatoire ressemble à ce point à des reproches ?
— Ne joue pas l'innocente ! J'ai l'impression de revoir Harry et ce… Draco.
Le dégoût ombrait les traits de Ron dans une attitude réprobatrice. Hermione se demanda s'il avait réellement conscience de la relation qui unissait Harry et l'Allemand. S'il avait conscience de l'exactitude de ce qu'ils partageaient. Pas uniquement une amitié rare entre deux représentants de nations ennemies, mais une relation passionnelle qui les dévorait à petit feu. Il avait fallu un long moment pour qu'Hermione l'accepte, pour toutes les raisons évidentes qui s'offraient à elle, mais la médecin disposait d'une intelligence trop redoutable pour se montrer aveugle aux tendres sentiments que partageaient les deux amants. Ron ne serait sans doute jamais capable d'une telle prouesse et ce, pour des diverses raisons. Hermione se sentit plus offensée que s'il l'avait injuriée par ces propos dégradants. Son minois fatigué se tordit en une expression enragée et cela acheva de reconstituer une beauté fugace, mais hypnotique. Elle était belle, belle et sauvage.
— Harry et Draco ? Tu ne pourrais pas comprendre, mon pauvre Ron ! Tu ne peux pas comprendre pourquoi j'ai tant besoin de Blaise alors n'espère pas comprendre à quel point leur relation est précieuse ! rugit-elle.
— Ah oui ? Mais dis-moi, Mione ! Dis-moi à quel point ce nègre est si précieux ! J'avais vu juste alors !
Il avança d'un pas menaçant et Hermione leva une main, la bouche fermée en une ligne étroite qui ne laissait rien augurer de bon. Ses cheveux formaient une auréole brune autour de son visage et son assurance avait quelque chose d'animal, de félin. Elle ressemblait à une lionne, fière dans toute sa majesté.
— Ne t'approche pas de moi !
— J'ai été con ! gronda-t-il entre ses dents. J'étais con de croire que tu m'attendrais !
— Je t'ai attendu et… et surtout n'en viens pas à oublier que c'est bien toi qui es parti. Je ne t'ai pas forcé à me quitter et, contrairement à toi, Blaise a toujours été là. Il n'hurle pas quand un conflit se présente, il le règle sans hausser le ton. Il est tout ce que tu n'es pas.
Ron arbora une moue blessée, bientôt remplacée par une dignité masculine qui le perdrait. Ils se détruisaient mutuellement et chaque reproche, chaque infime rancune, se transformaient en arme redoutable. Ils étaient proches, à deux mètres à peine l'un de l'autre et le moindre geste dicté par la colère aurait pu les condamner à plus irréparable qu'une dispute.
— J'espère au moins qu'il te baise bien, ce…
Il ne finit jamais sa phrase. La main d'Hermione lui vola la politesse et retentit dans un claquement sec contre sa joue. Jamais elle ne se serait crue capable d'un tel geste, elle qui prônait la pondération et le dialogue. Le rouquin détenait ce pouvoir, celui d'éveiller en elle une nature profondément enfouie qui, dans d'autres circonstances et au cœur d'une autre guerre, aurait pu sauver un monde. C'était cela qu'elle avait aimé, cette facette d'elle-même révoltée que Ron lui inspirait, plus encore que le cadet Weasley lui-même. Elle le réalisait seulement, des larmes au bord des yeux et le cœur défait. Elle admirait la couleur vermeille qui teintait la joue de celui qu'elle avait aimé.
Ron passa ses doigts sur la peau meurtrie et, l'espace d'un instant, Hermione craignit qu'il ne lui retourne son geste. Les grandes mains du rouquin auraient fait davantage de dégâts que sa paume délicate. L'homme semblait pourtant s'être adouci et contemplait, hébété, la situation désastreuse qu'il avait précipitée, à mi-chemin entre la honte et son éternelle colère.
— Mione… commença-t-il.
— Vas-t-en, Ron ! Sors de ma chambre, je ne veux plus te voir ! Ne t'avise plus jamais de me dicter ma conduite comme si je t'appartenais et de juger mes choix comme tu l'as fait ! Sors d'ici !
Et Ron recula d'un pas, puis d'un deuxième et réalisa qu'il n'avait pas d'autres options que celle qui lui déplaisait le plus : la fuite. Ces retrouvailles n'auraient pas pu plus mal se passer et Hermione n'était pas certaine qu'il en comprenne les exactes raisons. Il avisa le visage profondément attristé de la jeune femme et la colère qui la ravageait. Jamais il ne l'avait vu dans un pareil état et, à défaut de pouvoir l'apaiser, il eut la surprenante présence d'esprit de quitter la pièce dans un courant d'air.
Hermione chassa du dos de sa main la larme traîtresse qui redessinait le contour de sa joue. Il lui semblait que son cœur lui était arraché et qu'il lui fallait endurer la pire des trahisons. Ron brillait par son intolérance et sa bêtise, mais elle se savait incapable de lui en vouloir durablement. Malgré ses défauts, sa générosité et son naturel le rendaient terriblement attachant. Blaise était son parfait opposé, sage et réfléchi, il n'avait rien d'empressé, mais pouvait se révéler calculateur. Il était un esprit froid, patient, parfois discret, mais prêt à tout pour obtenir ce qu'il souhaitait, bien que sa volonté l'exclue souvent et qu'il ait tendance à s'oublier lui-même. Ces deux hommes se superposaient dans l'esprit de cette soupirante pour le moins moderne et ce, jusqu'à en devenir indiscernable.
Hermione s'effondra sur le matelas et rejeta son visage las en arrière. Elle recouvrit son corps tremblant de la colère accumulée du drap et ne trouva le sommeil que de longues heures plus tard. Et même dans les limbes nébuleux de l'inconscience, deux figures masculines dominaient son être là où elle avait juré son indépendance. L'indépendance du corps, mais aussi celui de l'esprit.
Belfort, 11 janvier 1944.
Ni Harry ni Blaise n'avaient entendu les échos de la dispute tardive de la veille. Hermione avait émergé de sa chambre aux aurores, le visage défait, mais étrangement digne. Elle avait pris un petit-déjeuner plus copieux que ceux qu'ils se permettaient à Strasbourg et avait rechigné à répondre aux salutations des deux hommes. Ron, quant à lui, était apparu plus tard et son irruption dans la pièce qui servait de réfectoire ne lui attira aucun regard de la part d'Hermione. Celle-ci l'ignorait de toute sa superbe, les lèvres trempées dans le café amer qu'elle buvait à petites gorgées, davantage pour se réchauffer et pour s'occuper les mains que par goût pour la boisson amer.
L'ambiance en devint électrique et Harry interrogea Blaise du regard en constatant que son meilleur ami fuyait ses œillades répétées. Ron ne s'attarda pas et, avec un aplomb qu'aucun ne lui connaissait, il énonça :
— Dumbledore a à vous parler. Il vous attend dans son bureau.
— Nous parler ? répéta Blaise, lentement, un épais pli rejoignant presque ses sourcils épais.
— Vis-à-vis de quoi ? renchérit Harry, sans laisser le loisir à Ron de darder un regard assassin sur le métis.
— Il veut vous rencontrer.
Harry sut que ce n'était pas simplement une interaction de courtoisie et il ignorait encore à quel point il avait vu juste. Ron demeurait évasif, par manque de coopération ou parce que le pouvoir qu'il détenait, ce mystère distillé avec brio, lui plaisait particulièrement, son meilleur ami n'en était pas certain. Hermione ne réagit pas et seule la succession de battements de cils trahit son humeur exécrable.
— Maintenant ?
— Il vous attend.
Hermione accrocha par mégarde le regard de Blaise qui semblait lui demander, en silence, si tout allait pour le mieux. Elle acquiesça brièvement et se leva, faisant grincer sa chaise sous son geste impulsif. Harry déposa sur elle une œillade surprise. Que lui arrivait-elle ? Serait-ce la présence perturbatrice de Ron qui la rendait aussi fébrile ? Toutes les attentions se centraient sur la jeune femme et, dans un rougissement à mi-chemin entre la colère et la gêne, elle déclama :
— Eh bien, allons-y. C'est impoli de faire patienter son hôte.
Harry leva les yeux au ciel. Là, il reconnaissait la Hermione Granger habituelle et, pour cette seule et unique raison, il se leva sans discuter et lui obéit. Blaise suivit sans rechigner et Ron joua les rôles de guide improvisé. Harry retrouvait l'école d'autrefois et l'idée qu'il découvrirait bientôt le visage d'un autre homme à l'endroit où Severus s'installait le paralysait d'effroi. Les mois ne l'avaient pas soulagé de l'idée de sa mort ni même des circonstances de sa disparition. Ses nuits étaient hantées par le souvenir de cet homme juste et par la figure de Nott, bien plus terrifiante. Malgré son indifférence feinte, Harry se révélait bien plus marqué par les événements qu'il le montrait et d'ailleurs, le silence forgé d'autorité autour de ce qu'ils avaient subi, Blaise et lui, leur permettaient de se reconstruire en silence. Jamais les deux hommes n'avaient abordé le sujet ensemble et si le métis ne trahissait aucun traumatisme, Harry se doutait que la vérité était toute autre. Nul ne sortait indemne d'une captivité telle que celle qu'ils avaient subie, même un homme habitué aux rudes traitements de ses contemporains.
Ron marcha sans un mot et, n'y tenant plus, son meilleur ami brisa lui-même le silence qui régnait :
— La situation ici, elle n'a pas trop changé depuis…
— Depuis la mort de Severus ? Non, Dumbledore est moins sévère et il est efficace. Le reste, la manière dont il gère ses affaires, ça ne nous regarde pas.
Harry ouvrit la bouche et la referma. Hermione respectait une distance raisonnable entre Ron et elle, octroyant aux deux hommes une sécurité et le loisir d'entamer une conversation propre. L'envie de toucher au sujet délicat, mais essentiel de la disparition de Fred effleurait continuellement Harry et il lui semblait que le rouquin pressait le pas pour éviter toute discussion. Les murs se ressemblaient et le juif ne disposait que de quelques secondes avant qu'ils n'arrivent à destination. Il s'humecta les lèvres et décida de les mettre à profit :
— Écoute, Ron, je voulais que tu saches que je suis désolé pour ton frère.
— Il serait ravi de l'apprendre.
Les dents d'Harry grincèrent et le regard de Ron s'était considérablement durci. Il ne désirait pas poursuivre la conversation et le message était clair, limpide même.
— J'aimais beaucoup ton frère alors, crois-moi, je suis sincèrement désolé. Sa mort m'a… beaucoup attristé.
— Pense un peu à George alors, imagine l'état dans lequel il est.
— C'est aussi pour ça qu'on est venu, pour vous soutenir.
— C'est con, hein ? siffla Ron dans un reniflement et tout en risquant un regard dur sur la silhouette de son meilleur ami. On en voit des tas, des gens qui meurent et il suffit qu'on le connaisse pour que le monde s'écroule. C'est pas un peu ridicule.
— Hypocrite aussi, ajouta Harry, d'une voix blanche, mais personne ne te reprochera ton deuil.
— Je me reproche rien ! Toi, par contre, tu n'étais même pas là. Qu'est-ce que tu foutais en Allemagne la dernière fois ? George m'a raconté.
Harry doutait sérieusement que George ait tout raconté dans le moindre détail, mais il s'en voulut de ne pas avoir supposé plus tôt que le grand frère dispenserait à Ron les raisons de la disparition de Severus. L'amertume incendiait le plus jeune des frères Weasley, un frère orphelin de l'un des représentants de cette immense tribut. Il lui manquait désormais une part de lui-même et, pour cette raison, Harry ne put se résoudre à reprocher à son ami son comportement injuste. Ce n'était pas la première fois qu'il distinguait une amertume chronique chez les victimes de la guerre. Chacun se protégeait à sa manière et le médecin se tut.
Ils parvinrent à destination et Ron ne décolérait pas. Ses traits durcis par les années attristèrent son ami à l'instant où il ouvrit la porte située au bout du couloir. Une porte ornée par une plaque où le nom du directeur, Albus Dumbledore, était soigneusement gravé. Le visage du susnommé apparut dans l'embrasure et le vieil homme s'offrit aux regards curieux des jeunes gens sans frémir. Harry s'étonna d'abord de la lueur amusée de son regard, puis de la longueur de ses cheveux blancs et de sa barbe. Il ressemblait à une caricature, à un personnage de roman, mais certainement pas au vieillard qu'il s'était imaginé. Derrière une paire de lunettes aux verres en croissant de lune, deux yeux clairs brillaient d'intelligence et de réjouissance. Ron n'avait pas menti en prétendant que Dumbledore les attendait, l'intéressé trépignait presque sur son siège et, malgré cette malice subtile, il respirait une sagesse étudiée et impressionnante. Hermione ne cacha rien de sa surprise et Blaise s'apprêtait d'ores et déjà à disparaître dans l'ombre des deux personnalités fortes qu'il suivait comme son ombre. Plus le temps passait, plus il se révélait introverti et effacé. Sa peau foncée le lui avait appris, il était préférable de ne pas se faire remarquer, surtout sans connaître les positions de ce surprenant vieil homme.
— Eh bien, eh bien, articula ce dernier, empruntant une intonation légère, presque bon enfant. Les trois jeunes gens qui me viennent de Strasbourg. Il me tardait de vous rencontrer.
— Enchanté, Monsieur Dumbledore.
— Mademoiselle Granger, je présume. Severus m'a brièvement parlé de vous.
— Oh… réagit Hermione en s'empourprant. J'imagine que son discours n'était pas des plus élogieux.
— Au contraire. Severus m'a dépeint une intelligence peu commune et je ne doute pas de sa parole.
L'Alsacienne souriait très largement, sa bonne humeur retrouvait. Il fallait dire que les compliments étaient bien peu nombreux et rares étaient ceux qui reconnaissaient volontiers ses talents de médecin. Elle ignorait que Severus ait pu faire l'éloge de ses qualités et, à vrai dire, elle peinait à s'imaginer une discussion où l'ancien directeur de l'établissement évoquerait son nom sans tarir de compliments à son égard. Elle en était presque persuadée que Dumbledore mentait par politesse. Celui-ci lissa sa longue barbe avant de philosopher :
— Notre regretté ami n'était pas homme à s'encombrer d'amabilités inutiles, aussi j'avais et j'ai encore aujourd'hui une parfaite confiance en son jugement. Je suis heureux de vous savoir ici, à Belfort.
— Et en quoi son intelligence vous sera utile ? intervint Harry, avec calcul.
Le regard clair, lisse comme de l'eau, du vieillard se verrouilla sur le garçon dont le corps se tendit imperceptiblement. Derrière ces banalités, il pressentait une conversation plus primordiale et doutait sérieusement qu'on les ait conviés dans le bureau de cet homme simplement pour leur souhaiter la bienvenue. Une ébauche de sourire prit place sur les lèvres fines de Dumbledore à mesure qu'il énonçait :
— Harry Potter… Vous aussi, Severus m'a maintes fois parlé de vous. Cela va vous étonner, mais il vous tenait en haute estime.
Harry aurait voulu rétorquer, rappliquer, mais ses lèvres ne laissèrent filtrer aucun son. Sa gorge s'était considérablement serrée et étouffait la moindre tentative de prise de parole. Sans s'attarder, son regard ayant depuis longtemps mémorisé les traits avenants du médecin, Dumbledore acheva cette présentation sommaire par Blaise. Blaise qui s'était préparé à être ignoré, bafoué, méprisé même et qui reçut cette attention personnelle comme une offense. À ses côtés, Hermione put presque sentir le corps de l'homme se tendre.
— Blaise Zabini, c'est exact ?
— Oui, Monsieur. Je suis… honoré de vous rencontrer.
— Severus m'avait prévenu que…
— Si vous refusez que je vive sous votre toit, inutile d'épiloguer, je…
— … qu'un Allemand tendrait à nous rejoindre, compléta Dumbledore, sans prêter attention aux paroles hasardeuses du métis. Vous êtes bien entendu le bienvenu. Je ne peux vous promettre que cela se passera sans encombre, les hommes qui s'engagent dans la Résistance vouent souvent une haine profonde envers les Allemands, mais sachez que vous disposez de mon entier soutien.
Blaise cilla. Il demeura muet quelques secondes et Hermione esquissa un léger sourire. Le jeune homme était peu habitué à de telles attentions et Ron maugréait déjà dans un coin de la pièce. Harry, quant à lui, méditait ce qui se cachait derrière la générosité de ces paroles. Une proposition d'intégrer la Résistance de Belfort, cela ne faisait plus l'ombre d'un doute.
— Je ne suis plus fidèle au Reich, vous avez ma parole et vous pouvez compter sur mon entière fidélité, débita Blaise avec une fluidité étonnante.
Harry réfléchissait à toute allure. Pourquoi Ron le leur avait caché une information qui n'aurait, de toute évidence, choqué personne ? Cela tenait presque de la banalité et Hermione partageait en secret cette pensée.
— Je suis prêt à reprendre ma place, avança Harry avec prudence.
— Très bien.
La jeune femme n'ajouta rien et songea qu'elle se contenterait des détails insignifiants que les hommes accepteraient de lui laisser. Il ne s'agissait plus d'actions individuelles et isolées et elle en avait conscience, non sans dépit. Là encore, comme s'il lisait dans ses pensées, Dumbledore s'adressa à elle :
— Il se trouve que nous allons avoir besoin de votre présence. Vous, Hermione, en premier lieu.
— Moi ? En quoi ma présence peut-être servir ?
— Nous préparons une opération d'ampleur depuis quelques semaines.
Cette fois, le directeur venait de capter toutes les attentions et même Ron, toujours debout près de la porte, portait une oreille attentive. La sagesse qui émanait de Dumbledore ne masquait pas entièrement une part de son caractère proprement calculateur. Blaise y était attentif, tout comme Harry et Hermione, dans une mesure plus ou moins redoutable. Ils n'étaient pas manipulés, mais le vieil homme menait la discussion là où bon lui semblait et avec une redoutable aisance. Ils comprirent comment cet établissement était passé inaperçu jusqu'alors, la vive intelligence de son directeur n'y était pas étrangère. Encouragé à poursuivre, il remonta ses lunettes jusqu'à la base de son nez avant de prendre la parole.
— Une opération qui demande un haut niveau de préparation. J'ai moi-même orchestré l'organisation des plans, mais il me faudrait un avis extérieur concernant des détails.
— Mes amis opéraient sans réelle organisation, commenta Ron, d'une voix qu'il vida de son mieux de tout reproche.
— Mais nous sommes tout à fait capables de nous adapter, contra Hermione, avec un aplomb exagéré. Il nous faudra simplement un peu de temps.
— Je crains que nous ne disposions pas d'autant de temps que nous le souhaiterions.
Le calme parfait de Dumbledore glaça le sang d'Harry. Son instinct lui criait que ce qui l'attendait ne lui plairait guère et le regard qu'il échangea avec Hermione le lui confirma.
— Quand ? interrogea-t-il.
— Et quelle est cette opération ? enchaîna la jeune femme au point où leurs questions se chevauchèrent.
— Une mission de sabotage est prévue pour la nuit de demain, lâcha Ron sans plus attendre.
Un chapitre entier centré sur Belfort et pas de Draco à l'horizon. Un Ron qui se fait entendre, en revanche, et si je ne veux pas en faire un personnage complètement détestable, je veux en faire un personnage assez rigide, peu enclin aux concessions et qui peut se montrer très dur, à cause de la guerre principalement, comme je le laisse entendre.
J'espère que ce chapitre vous aura plu et je vous souhaite un agréable début de semaine !
