Belfort, 12 janvier 1944.

Hermione frissonnait dans l'air frais nocturne. Incapable de s'imposer l'immobilité, elle avait quitté sa chambre pour les couloirs de l'école. Naturellement et bien qu'elle ne connaissait que peu se structure et que les chances de se perdre étaient nombreuses, Hermione avait naturellement trouvé le chemin de la bibliothèque. Elle avait rarement vu un rassemblement d'ouvrages aussi importants ailleurs que dans les bibliothèques strasbourgeoises dans son adolescence. En effet, ces lieux évidés de quantités de manuscrits, manuels et essais par les nazis à l'occasion d'autodafés tristement célèbres avaient perdu de leur splendeur d'antan. Jamais Hermione n'aurait imaginé pouvoir trouver son bonheur ici.

Les rangées s'étendaient sur deux étages grâce à un petit escalier étroit qui menait à une plateforme. En plus de donner tout un charme à la bibliothèque, cet aménagement permettait de rassembler un nombre toujours plus affolant de livres. L'instinct d'Hermione lui soufflait que la plupart de ces livres n'auraient pas dû exister et qu'ils avaient sans doute survécu par miracle à la folie destructrice des Allemands. La dictature nazie refusait la culture et privilégiait l'ignorance, seul moyen de convaincre les foules du bien-fondé de leurs idées politique. Ainsi, Hermione était presque certaine de retrouver parmi ces milliers de livres des ouvrages d'auteurs juifs ou communistes. Tout ce qui contredisait la pensée radicale hitlérienne était immédiatement détruit et s'ils survivaient à cette ère sombre, l'Alsacienne se demandait ce qu'il resterait de ce qu'ils avaient de plus précieux : la culture, l'Histoire, la richesse de leur diversité. Son cœur se serra dans sa poitrine à cette seule pensée.

Les pas de la jeune femme la guidèrent jusqu'aux étagères. Sa main effleura les tranches tandis qu'elle survolait les titres. Avant qu'elle ne puisse arrêter son choix sur un ouvrage, une voix familière la tira de sa rêverie :

— Mademoiselle Granger.

Albus Dumbledore s'invitait dans son champ de vision. Il était entré par une porte discrète qui menait sans doute à des quartiers réservés au directeur. Loin de la morigéner pour s'être octroyée la permission de vagabonder ici sans l'autorisation de quiconque, le directeur conservait son attitude à la fois sage et amusée. Ses yeux clairs derrière les verres en croissant de lune brillaient d'une malice bien plus jeune que son âge indéterminable.

— Monsieur Dumbledore, souffla Hermione, en quête d'une excuse destinée à justifier son écart de conduite inadmissible.

— Que faites-vous ici à une heure aussi tardive ?

Les doigts de la jeune femme abandonnèrent son butin et elle abandonna, de ce fait, toute intention malhonnête. Elle ne saurait pas cacher la vérité. Cachée derrière le voile opaque de ses mèches brunes, elle avoua :

— Je n'arrive pas à trouver le sommeil.

— Alors vous vous occupez l'esprit ici, compléta Dumbledore.

— La lecture a toujours eu cet effet sur moi.

— Vous êtes une femme brillante, mademoiselle Granger, la manière dont vous nous avez aidé à achever les préparatifs de cette opération me l'a prouvé.

Hermione rougit dans la pénombre des lampes qui n'éclairaient pas suffisamment. Dumbledore ressemblait ainsi à une figure mythique, une sorte de mage ou un sorcier, qui aurait atteint un âge plus que vénérable.

En effet, Hermione avait passé la journée de la veille et une partie de celle qui venait de s'écouler aux côtés du directeur et des Résistants qui s'étaient portés volontaires pour cette opération de sabotage. Gênée par cette attention inattendue, la jeune femme nuança :

— Tout était déjà presque prêt, vous n'aviez pas besoin pour en avoir la confirmation.

— La réussite d'interventions aussi risquées repose justement sur des certitudes et j'étais persuadé que vous me donneriez un avis éclairé.

— Vous ne cherchiez donc pas à me donner l'illusion d'être utile ? s'enquit Hermione, à la fois amusée et amère.

— Vous auriez préféré les accompagner, je me trompe ?

Harry, Blaise et Ron étaient partis depuis des heures. Ils avaient quitté l'école à la tombée du jour après un dernier regard pour celle qu'ils abandonnaient. Hermione nourrissait depuis une attirance certaine pour l'horreur et l'impression désagréable qu'ils ne lui reviendraient pas tous. Elle aurait aimé être des leurs, au moins pour ne pas s'imposer cette interminable attente et pour se savoir utile. Elle en avait tant besoin.

Un frisson se répandit à la surface de sa peau et elle mit un terme à ce long silence pour articuler, d'une voix moins assurée :

— J'aurais préféré ne pas avoir à les attendre.

— Vous craigniez le pire.

— Oui.

Dumbledore ne sembla pas s'affliger. En fait, il sembla à Hermione que son regard n'avait pas changé et qu'il lui portait toujours cette même œillade compréhensive, mais inqualifiable. Insondable. Ainsi, elle ne saurait deviner s'il prenait au sérieux la peur qui la rongeait ou s'il s'en moquait éperdument. Elle le vit consulter sa montre sans se défaire de cette expression raturée par les traces du temps avant qu'il n'énonce, à son attention :

— Ils ne reviendront pas avant de longues heures.

— Je ne pense pas trouver le sommeil d'ici là, avança Hermione, la gorge nouée.

— Dans ce cas, vous pouvez profiter des ouvrages de la bibliothèque de l'école… ou me rejoindre dans mon bureau. La solitude n'aide pas à taire l'angoisse, croyez-moi. Je compte attendre leur retour, alors si vous vous sentez de taille à me tenir compagnie jusque-là, suivez-moi.

Hermione hésita, son regard oscillant entre la promesse de tous ces ouvrages, tous ces romans qui lui promettaient une évasion certaine, et le sourire léger, rassurant, du directeur.

— Je vous propose une tasse de café, mademoiselle, mais ma bibliothèque est à votre entière disposition. Je ne suis pas certain que ma compagnie valle celle d'un bon livre.

— Merci pour votre générosité, monsieur le directeur, mais je crois qu'une tasse de café me ferait beaucoup de bien.

D'un geste ample du bras, Dumbledore désigna la porte par laquelle il était entré comme pour l'inviter à le suivre. Il s'y engouffra et Hermione tâcha de taire la peur qui la rongeait.

— Il doit me rester quelques bonbons au citron, vous m'en donnerez des nouvelles.


Harry se faufilait dans les herbes hautes. Les tiges étaient gelées et la neige engloutissait ses pas. Ron ouvrait la marche et Blaise les suivait sans un bruit. Ils étaient une demi-douzaine, suffisamment pour assurer la réussite de cette opération, mais pas trop pour éviter d'attirer l'attention. Sur ces calculs millimètres et ce sens aigu du détail reposaient leur réussite.

Ils émergeaient des fourrées et, au long, Harry pouvait apercevoir Belfort et sa silhouette tentaculaire. La ligne de chemin de fer qu'ils s'apprêtaient à saboter se trouvait à quelques dizaines de mètres. Plusieurs groupes étaient en place et il s'agissait d'une opération plus vaste que ce qu'Harry avait pu imaginer. Une action groupée, Belfort n'accueillait pas l'un des réseaux de Résistance français pour rien.

Les muscles d'Harry, plus habitués aux efforts intenses, grinçaient de protestation. Ils gravissaient une butte et le seul fait de quitter Belfort sans alerter l'attention de la Gestapo ou des soldats allemands présents avait représenté un miracle. Pour eux aussi, cette nuit promettait d'être interminable. Enfin arrivés au sommet de la butte, ils jouissaient d'une vue incomparable sur l'horizon, sur la ligne de chemin de fer, mais sur bien plus vaste. Ron observa minutieusement chaque détail de ce paysage dévoré par les ombres. Il n'y avait, au-delà des frontières de la ville, rien qui n'indiquait une présence ennemie.

— On redescend, ordonna-t-il, il n'y a personne en bas.

Il ouvrit une nouvelle fois la marche, un des hommes les plus sûrs sur ses talons. Il avait placé Blaise en avant-dernière position et sous la surveillance d'un autre. Il aurait sans doute préféré se débarrasser du métis et ne pas se payer les frais de ce qu'il considérait comme un fléau supplémentaire, mais les décisions de Dumbledore ne sauraient être discutées et sa parole valait bien plus chère que la sienne.

Le poids de son arme dans la main, Blaise respirait soigneusement par le nez. Cette opération comprenait bien plus de risques que les quelques passages qu'il avait organisé pour les familles juives alsaciennes. Cette fois plus que jamais auparavant, il s'attendait à voir surgir une ombre malveillante, celle d'un Allemand qui ne verrait pas en lui un compatriote, mais un ennemi mortel. Métis et résistant, il combinait les impairs et les défauts suffisants pour faire de lui une proie idéale. Harry et lui avaient cela en commun.

Ils parvinrent à destination et après avoir vérifié qu'aucune ombre ne se cachait derrière le talus qui bordait le chemin de fer, Ron énonça, dans un murmure pressé :

— Dépêchez-vous. Toi, mets en place les explosifs, vous deux, vous vérifiez que tout est bien en place, éclairez bien les rails et, surtout, pas un mot !

Harry ne lui connaissait pas une telle autorité, mais il devait avouer que ce visage ne lui déplaisait pas tant. Sans doute Ron avait-il besoin de pareilles responsabilités pour oublier tous les malheurs de la guerre, pour oublier un court instant la disparition de son frère. Même dans la nuit, il lui semblait que les cheveux flamboyants du rouquin attiraient les faisceaux de lumière des torches. Sans s'attarder sur pareil détail, Harry rejoignit les autres et se mit à l'œuvre.

Une dizaine de minutes s'écoula ainsi, dans un enchaînement de gestes précis. L'un des hommes était un spécialiste et il dirigeait chaque mouvement. Ils se trouvaient à proximité de Belfort, suffisamment proche pour que l'explosion ne résonne jusque dans les murs de la ville. La longueur de la mèche le permettait d'ailleurs une longueur d'avance suffisante à fuir aussi loin que possible. Il ne s'agissait pas d'un travail grossier qui risquait fort de ne pas rapporter ses fruits, mais d'un travail minutieux. Les explosifs souffleraient non seulement les rails sur plusieurs mètres, mais aussi une partie de la terre sur laquelle ils reposaient. Tout était en place, il ne restait qu'à ranger le matériel lorsque la voix de Blaise, chargé de surveiller les alentours malgré les réserves de Ron, s'éleva :

— Une lumière. Il y a une lumière !

— Qu'est-ce qu'tu racontes encore ? maugréa le rouquin.

Il se redressa et découvrit la lueur vacillante d'une torche à seulement quelques mètres. Une route se situait en contre-bas et il n'en fallut pas davantage à Ron pour comprendre qu'ils avaient été repérés. Comme pour répondre à ses pensées muettes, des paroles aboyés en allemand résonnèrent, suivies d'un premier coup de feu. Un coup de feu qui les visait directement. Il ne s'agissait pas de les avertir, de les dissuader, mais de les abattre.

— On dégage ! Abandonnez le reste ici, on fout le camp !

Comme un seul homme, ils lui obéirent. Les doigts d'Harry se refermèrent sur son arme tandis qu'il dévalait le petit talus, prêt à gravir la pente abrupte qui se présentait. Trop conscient que le chemin tout tracé jouait contre eux, le juif en appela aux réflexes de ses muscles trop longtemps inexploités. Les balles déchiraient le silence de la nuit, entrecoupé par les cris des Allemands. Combien étaient-ils ? Comment avaient-ils su ?

— J'jure que si y'en a un qui nous a trahis, cracha Ron, sa force physique lui offrant un avantage tout désigné.

— Personne nous a trahis, Ron ! rétorqua Harry dans une expiration difficile.

Les gifles du vent leurs arrachaient des larmes douloureuses. Ils n'en étaient qu'à la moitié de la pente, ralentis dans leur course désordonnée, quand une première balle faucha l'un des hommes. Un parfait inconnu, celui qui connaissait si bien les explosifs et qui avait dû avoir, avant la guerre, une toute autre vie. Un homme qui n'aurait pas dû mourir aussi jeune. Le plomb aurait pu le manquer, il aurait suffi d'un ou deux centimètres, mais il se logea à la naissance de son dos, tout proche de la colonne vertébrale. Il s'effondra dans un cri étranglé, déjà condamné. Ron dégaina son pistolet et tira trois coups derrière lui, inconscient de perdre par vengeance quelques précieuses secondes.

— Salopards de boches !

Et il poursuivit sa course, aveuglé par une haine qu'il lui faudrait ensuite extérioriser. Peut-être en avait-il eu un ? Ron leur vouait à tous une détestation quasi héréditaire. Harry le surveillait du coin de l'œil, entre sa propre peur et l'adrénaline qui lui imposait une allure endiablée. Son champ de vision se réduisait à une seule perspective : la survie.

Ron atteignait le sommet de la pente, prêt à disparaître de l'autre côté et à échapper aux Allemands dans les hautes herbes en contre-bas, lorsqu'il sut qu'il n'y parviendrait jamais. Cette réflexion fut presque aussi naturelle que la douleur qui le faucha. L'abeille de feu et de cuivre s'était logée au milieu de son dos et s'il pouvait espérer que sa blessure ne soit pas mortelle, il ne se berçait d'aucune illusion. Il ne serait plus en mesure de réchapper à cette course folle pour la vie. Il avait perdu.

— Ron !

Harry venait de freiner des quatre fers. Ron reconnut alors qu'il s'effondrait à genoux sur le sol gelé la peine sincère d'un véritable ami. Comment avait-il osé en douter ? Harry s'apprêtait d'ores et déjà à se précipiter vers lui, peut-être même à le traîner dans son sillage. Il le reconnaissait bien là, inconscient, préférant risquer leurs deux vies plutôt que d'en abandonner une derrière lui.

— Cours, Harry ! s'exclama Ron dans une gerbe de sang.

Il eut la certitude que l'intéressé ne lui obéirait jamais, pas cette fois.

— Harry !

La main crispée sur le sang qui s'écoulait à gros bouillon de sa plaie, Ron blêmissait déjà, ivre de douleur. À travers ses paupières mi-closes, il aperçut Blaise tira Harry à sa suite avec un dernier regard pour celui qui avait été son rival. Le rouquin eut un maigre sourire. Le métis agissait en son nom, il lui rendait un fier service et toute haine s'envola. Il n'haïssait plus Blaise et il s'excusa en silence auprès d'Hermione. Son seul regret resterait de ne pas avoir pu lui présenter ses plus sincères excuses, de n'avoir su l'aimer correctement. Il emporta avec lui ce seul regret. Fred l'attendait.

Au loin, Harry courait toujours, mais il n'avait plus conscience de son corps. Seule la main de Blaise, fermement enroulée autour de son bras, lui imposait ce rythme. Les yeux noyés de larmes, il se retourna une dernière fois pour apercevoir au creux des ombres et des éclats de lumière, le corps inerte de son meilleur ami. Il hurla à s'en déchirer les cordes vocales.


Front Est, 22 février 1944.

Draco somnolait. Ses dents claquaient et ils frictionnaient ses pieds l'un contre l'autre dans un geste inconscient. Les températures avoisinaient les moins vingt degrés et cet hiver impitoyable se révélait presque aussi redoutable que les éclats des balles et des bombes. Draco en perdait le sommeil.

L'euphorie de Noël et de cette nouvelle année était depuis bien longtemps retombée et il ne restait que la lassitude morne du quotidien. La guerre en devenait presque un art de vivre. Elle avait toujours été un art bien particulier, celui de mourir et certains en faisaient bien une vocation, alors la folie humaine pouvait bien les conduire jusqu'à pareille extrémité.

Draco avait pu rentrer à Munich quelques jours à la fin du mois de janvier. Il aurait dû savourer cet instant, mais une ombre avait terni le bonheur de quitter les combats, celle qui lui assurait que ce répit était éphémère. Comment profiter véritablement de cette permission lorsqu'elle s'avérait trop courte ? Pansy avait tâché de le divertir, de lui changer les idées. La majorité de ses lettres étaient restées sans réponse, mais elle faisait preuve d'un acharnement redoutable. Draco ne la haïssait plus pour cela, il l'admirait. Il se désolait presque de ne pas savoir combler ses besoins, ses caprices, ses nécessités derrière ses innombrables silences et son désintérêt évident. Il ne se cachait plus. Son père lui avait retiré la seule étincelle de joie de son existence, il n'avait plus aucune raison de prendre part à cette vulgaire comédie. Narcissa le lui avait reproché, tendrement et avec une désolation qui avait crevé le cœur de Draco.

L'aube se faisait paresseuse ce matin et refusait d'étaler ses couleurs pâles sur les extrêmes bordures de l'horizon. Les yeux de Draco s'ouvrirent en grand. Il était étrangement lucide. Pas d'égarement propre au réveil, pas de difficulté à se rattacher au monde des vivants, même les regrets se faisaient timides. Un besoin impérieux balayait le reste et il portait le nom de la sincérité. Puisque le jeune soldat avait le sentiment d'avoir suffisamment perdu de temps, il se redressa sans plus attendre. Ses membres engourdis par le froid grincèrent et il craignit d'éveiller les dizaines de soldat qui dormaient à quelques mètres de là. L'odeur qui régnait était épouvantable et il dut attendre quelques minutes pour la nuit soit chassée par quelques petites lueurs de jour.

Sans perdre un instant de plus, il se vêtit entièrement, chaussa ses bottes épaisses, mais maculées de neige fondue et s'assit sur le bord de sa couche. Il sortit avec précaution un petit carnet presque neuf, à peine plié par quelques manœuvres dénuées de précautions. Il était pourtant un homme soigneux, presque maniaque lorsqu'il s'agissait de pareils détails, mais le désordre de la guerre ne lui laissait aucun recours. Il extirpa une mine de crayon de son sac, presque surpris d'en dénicher une et plaqua le carnet sur son genou pour s'immobiliser au dernier moment, suspendu à quelques centimètres de la feuille vierge. La gorge nouée, la bouche sèche, il hésita. Un instant seulement, car ébruités par le silence qui leur avait imposés si longtemps, Draco libéra ces mots qui s'écoulèrent soudain aisément.

Chère Pansy,

Cette lettre après des mois de silence te semblera sans doute incongrue, incompréhensible ou ridicule, mais ce n'est que maintenant que je trouve le courage de t'adresser ces quelques mots. Je t'ai menti, Pansy, je t'ai menti, trompée, humiliée sans doute aussi. Mon comportement est inexcusable et je crois que j'ai préféré voir en toi l'épouse embarrassante dont je n'ai jamais voulue plutôt que l'amie que tu aurais pu être. Et peut-être aurais-tu pu le devenir, une amie. J'ai renié cette chance, j'ai préféré faire de toi une ennemie, une indésirable et tu as toutes les raisons de m'en vouloir.

Je t'ai trompée, Pansy, car j'en aime un autre. Pas une autre, un autre. Je n'ai jamais eu le courage de l'assumer face à mon père, je n'ai jamais pu le faire devant toi. Tu as épousé le mauvais homme et moi, je n'en sais rien. Le monde dans lequel nous vivons ne permet pas les individus comme moi. Peut-être avais-tu deviné ou refusé de concevoir la vérité, mais je ne supporte plus ce mensonge. Mon père et ma mère savent et cette lettre n'a pas pour but de dicter ta conduite. Tu peux me dénoncer, je l'aurais sans doute mérité. Pas parce que j'aime un homme comme je n'ai jamais aimé quiconque, mais parce que mon attitude envers toi est tout ce qu'il y a de plus honteux. C'est d'ailleurs l'un de mes seuls regrets.

Nous discuterons de tout cela à mon retour, si tu le veux bien. Ce courrier sera sans doute censuré, peut-être même ne t'arrivera-t-il jamais. Je pourrais tout aussi bien te tenir ce discours de vive voix, mais je ne le peux pas. Par lâcheté sans doute, ce ne serait pas la dernière fois. Les constats me sont aisés, ce matin, je crois même que j'ai rarement été aussi sincère. J'ai envie de croire que tu le mérites.

J'ignore ce que l'avenir nous réservera. Mon seul horizon se limite aux paysages désolés que je ne suis pas certain de quitter un jour. Demander à survivre me semble tout à coup presque égoïste. J'ai vu tant de morts, tant de blessés, tant de cris, tant de sang. Pourquoi survivrais-je là où eux ont disparu ? C'est injuste, la guerre, Pansy. Plus injuste encore que ce que je t'ai fait subir sans une once de culpabilité.

Je ne préfère pas m'imaginer mon retour. Il me semble n'avoir connu que la guerre et l'idée, qu'un jour, elle s'achève me semble aussi incongrue que la perspective de te confier tout cela. Si une décision doit être prise, si je reviens sain et sauf de cet enfer, tu as ma parole que le choix ne me reviendra pas exclusivement. Cette décision, nous la prendront ensemble.

J'aimerais clore ces quelques mots par des promesses, mais j'en suis bien incapable. Je ne t'aime pas, Pansy et crois-moi, j'aurais aimé que tout soit plus simple. Je n'ai jamais demandé à aimer un homme et je ne me sens pas comme ceux qu'on qualifie de pervers dégénérés, les invertis. Je me sens juste moi, c'est d'une telle évidence que c'en est douloureux. J'espère que nous parviendrons à nous entendre. Vois cette lettre comme un premier pas vers toi, tardif, mais sincère.

Je m'excuse, Pansy, pour tout. Tu mérites les attentions d'un homme qui t'aimera pour ce que tu es. Je ne peux pas décrire la femme merveilleuse que tu es peut-être, je réalise seulement maintenant à quel point je ne te connais pas. Apprenons à nous connaître, veux-tu ? Je m'excuse pour l'être abject que j'ai pu être, je te propose de rencontrer l'autre homme que je suis devenu grâce à celui que j'ai le malheur d'aimer. Peut-être pourrez-vous être ami, l'autre Draco et toi ?

Affectueusement,

D. M.

Immédiatement, Draco rangea son crayon comme pour s'empêcher de raturer les mots calligraphiés élégamment. Il se sentait étonnamment léger, libéré d'un poids qu'il avait sans doute sous-estimé. Il espéra profondément que Pansy capte l'extrême sincérité de cette lettre et, surtout, la manière dont il venait de se mettre à nu. Il ne s'en savait pas capable.

Il relut une fois sa lettre, puis la fourra dans la poche interne de sa veste épaisse. Il se sentait étrangement mieux et si son horizon se révélait encore illisible, si rien n'était encore joué d'avance, il avait le sentiment de prendre une décision qui façonnerait peut-être ce qui l'attendait. Une sorte de revanche dérisoire sur le destin qui, dans une période aussi tourmentée, lui faisait l'effet d'un soulagement incroyable.

Son regard s'attarda sur les silhouettes inertes de ses camarades. Il ne s'était attaché à aucun d'entre eux. Pas d'amitié, juste du respect pour une poignée d'entre eux, les plus humains de cette masse indiscernable. Il lisait dans leurs traits tirés par la fatigue et les cauchemars une histoire similaire à la sienne. Ils étaient différents, leurs parcours le prouvaient, mais ce conflit avait décidé de jeter leurs existences les unes contre les autres. Combien y survivraient ? Bien trop peu. Nul ne se risquait à miser dans un avenir meilleur. Certains s'imaginaient leur retour, leur femme, leurs enfants, mais avec une réserve absolue. Provoquer l'appétit de la mort n'avait rien d'enviable.

Alors que Draco s'apprêtait à se lever pour goûter au calme presque serein des environs, un craquement affreux se répandit. Un bruit brutal, assourdissant, infiniment proche. Il fallut au jeune soldat une seconde, et une seconde à peine pour identifier l'origine de ce fracas. Une bombe. Puis, la conclusion suivit, toute aussi vive et implacable. Le campement était attaqué.

Draco sentit un creux se former dans sa poitrine. Une nécessité absolue, la fuite, s'imposa à lui. Les autres soldats s'éveillaient, hagards et ils disposaient de quelques précieuses secondes d'avance. Ce qui s'apprêtait à se produire n'aurait jamais dû avoir lieu. Des sentinelles étaient placées à toutes les extrémités du camp et si de véritables postes de surveillance n'avaient pas été construits, les hommes assignés à cette tâche auraient dû apercevoir l'avancée ennemie bien avant qu'un de leur missile ne s'abatte à quelques dizaines de mètres du camp. Dehors, on donnait l'alarme. Trop tard.

D'un geste ample, Draco se saisit de son arme et se leva d'un bond. Il ne prit pas la peine de vérifier l'état de ses camarades, il les savait au moins aussi défaits que lui. La terreur qui pulsait dans son organisme côtoyait l'instinct de survie et seules les ordres aboyés à l'extérieur de la tente par l'un des gradés du campement l'empêchaient de prendre la fuite. Les informations contradictoires, les siennes et celles de l'extérieur, tendaient à lui faire perdre ses moyens. Nul ne s'habituait véritablement à un réveil aussi brutal et au souffle de la mort sur sa nuque.

Dehors, quelques soldats émergeaient déjà, habillés et armés. Les visages étaient encore rongés par la fatigue, mais l'imminence du combat effaçait toute envie de fermer l'œil. Draco se mêla malgré lui à cette foule toujours plus dense de pantins désarticulés. Ils attendaient des ordres qui ne venaient pas. Les gradés étaient habitués à l'organisation parfaite de certaines offensives et un imprévu de cette ampleur rendait leur temps de réaction mortellement long. Plus aucun soldat ne se plaignait du froid insupportable et la peur insufflait une chaleur factice dans leurs corps désœuvrés.

La suite des événements s'entoura d'une lucidité médiocre et d'un emportement qui effacerait bien des détails, sauf les plus terribles. Les bombes pleuvaient. Plus d'une dizaine s'acharnaient à s'abattre sur les tentes et sur les malheureux qui s'y trouvaient encore. Survivre dans ces instants reposait sur une chance inouïe. Le vacarme couvrait les hurlements inhumains des blessés. La neige fraîche se couvrit de pourpre et les images s'inscrivirent dans la mémoire de Draco.

Alors, les soldats soviétiques déferlèrent. Les Allemands ignoreraient sans doute jusqu'à la fin ce qui avait permis cette offensive. Un espion ? Une sentinelle inattentive ? La réponse ne rendrait pas l'ennemi moins vivant, moins mortel.

Draco se faufilait entre les tentes. Il se contentait de se défendre et non d'attaquer. Ils étaient nombreux et avaient l'avantage de la surprise. Les réflexes d'hommes tirés de leur sommeil n'égalaient pas ceux de soldats aguerris qui avaient probablement prévu leur coup des jours à l'avance. Sous le regard gris du jeune aristocrate, il vit un soviétique enfoncer sauvagement la lame de son couteau dans la gorge d'un jeune homme. Presque un enfant, d'une jeunesse attendrissante qui flétrit et fana en l'espace de quelques secondes. Enivré par une haine détestable, Draco l'abattit de plusieurs balles dans la poitrine. Il aurait été sa prochaine victime. Ici, la loi n'était pas bien complexe à saisir, c'était tuer ou être tué. Les remords n'apparaîtraient qu'après, lorsque le feu des combats s'éteindrait enfin.

Draco tira un homme blessé aux jambes au milieu de la neige piétinée. Tout ce blanc qui se teintait de boue et de sang… Le soldat geignait comme un enfant lorsque le blond l'abandonna à l'ombre d'une tente éventrée. La peur au ventre, son regard balayait le décor ravagé sans cesse. Un regard fou, un regard terrifié. Aucun mot ne saurait décrire avec précision l'horreur qui se déroulait sous ses yeux. Les balles claquaient dans l'air glacé, les bombes emportaient avec elles toute illusion humaine, les membres disloqués, les corps détruits, les cris d'agonie. Tout.

Une peur lui bloqua la poitrine. Une balle avait éraflé sa peau, ouvrant une égratignure sur la chair de son bras. Il se mit en mouvement, arme devant lui, le cœur au bord des lèvres.

Les cris ne cessaient pas. Des ordres qui se contredisaient, des supplications, des injures ignobles. Draco se mouvait au milieu de cet enfer avec la certitude qu'il n'y réchapperait pas. Il ne demandait pourtant qu'à être contredit, il refusait de mourir dans ce vacarme atroce et au milieu de ces corps abîmés, méconnaissables. L'épouvante atteignit son paroxysme avant de détruire toute convention, tout ce qui était humainement possible.

Toute pensée mourut subitement. Draco vit l'explosion toute proche de lui avant d'entendre le bruit d'entendre la déflagration. Il l'observa gagner du terrain, centimètre par centimètre, gagné par un ralenti absurde qui ne le sauverait en rien. L'instant d'après et lorsque le bruit lui déchirait les tympans, le souffle de l'explosion projeta son corps contre la structure d'une tente voisine avec une violence inouïe. La douleur explosa, indistincte, mais insoutenable.

Son dernier souvenir s'acheva ici.


Le ton de ce chapitre est particulièrement sinistre, j'en conviens.

Pas vraiment de bonnes nouvelles à l'horizon, la mort de Ron en première partie de chapitre suivie d'un épisode particulièrement violent concernant Draco. J'avais prévu presque depuis le début la fin que j'ai réservée à Ron, il n'était pas supposé survivre et c'est l'un des seuls (voire le seul) à faire exception au fait que je suis le schéma de Rowling. Quelque part, le Ron d'avant la guerre était déjà mort.

J'avoue que je suis curieuse d'avoir votre avis sur ce chapitre plutôt costaud. Il ne reste plus que trois parties et trente pages Word. Effectivement, ce n'est pas beaucoup et je n'avance pas beaucoup sur mon troisième Drarry. Pas que je n'en ai pas la motivation, mais je me consacre à la réécriture de ma trilogie, Longue vie au roi. J'espère toutefois pouvoir vous présenter à la suite de cette fanfiction, celle que je vous prépare.

Passez une agréable semaine !