Belfort, 18 février 1944.

Accoudé au grillage au fond du jardin qui bordait l'école, Harry achevait sa quatrième cigarette de la matinée. Hermione avait beau le morigéner, lui répéter inlassablement que se gâter les poumons et la santé n'avait rien d'un jeu sinistre, aucune menace et persuasion ne venaient à bout de cette habitude. Cela avait calmé le stress et la peine qui croissait, heure après heure, jusqu'à ne plus avoir l'effet souhaité. Dans cet instant, Harry sombrait dans une humeur tantôt maussade, tantôt presque agressive.

La rentrée avait amené un certain égayement dans l'école. Dumbledore et les quelques enseignants qui y travaillaient, tous de confiance, menaient l'établissement avec brio. Quelques enfants juifs y séjournaient parfois, pas plus qu'une poignée de jours avant d'être transférés ailleurs et leurs visages tristes dénotaient dans la légèreté des rires juvéniles. Harry les reconnaissait sans mal, ces enfants qui avaient connu l'horreur trop tôt et dont l'existence ne serait plus jamais exactement la même. Ces infortunés au désespoir palpable faisaient écho à une douleur trop longtemps enfouie. Harry priait pour qu'ils soient épargnés et pour que jamais ils ne connaissent l'enfer des camps. Il savait le sort qui leur était réservé si les Allemands finissaient par retrouver leur trace, une mort certaine et immédiate dans des camps pires encore que ceux de Schirmeck ou Dachau. Combien de ces enfants survivraient à cette guerre ? Combien connaîtraient encore le sort des milliers de juifs gazés, assassinés de sang froid ou torturés jusqu'à ce que mort s'ensuive avant que ce conflit n'atteigne son terme ? Harry n'était plus simplement endeuillé, il était las. Las et désespéré.

Il se rappelait du regard qu'un de ces enfants lui avait adressé un après-midi calme de ce mois de février. Il devait compter à peine une dizaine d'années et n'avait connu presque que la guerre. Un horizon désolé et une perspective qui se réduisait à la survie. Cet enfant aux joues creuses et au regard hanté par des fantômes anonymes faisait partie d'une génération entière qui devrait se construire sur les ruines d'une Terre meurtrie et saccagée. Une génération sacrifiée sur l'autel de l'égoïsme et de la peur, d'un nationalisme éhonté et d'une violence sans cesse renchérie.

— Tu devrais retourner à ta classe, articula Harry, plus bouleversé qu'il ne l'aurait souhaité.

— Pourquoi ?

— C'est important d'apprendre.

— Pourquoi ?

Harry déglutit et affronta le regard de l'enfant. Une dizaine d'années et des questions plein la bouche. Son aîné sut que cette répartie éternellement renouvelée n'était que le fruit d'une interrogation plus profonde couplée à un sentiment d'injustice dévorant. Pourquoi cette vie piétinée ? Pourquoi la mort qui surgissait à chaque coin de rues ? Pourquoi cette guerre ? Il y avait une forme d'insolence dans les propos, de bravade, presque de défi. Comme si le gamin mettait au défi cet adulte incertain et le provoquait afin de trouver les réponses qu'il cherchait si désespérément.

— Parce que ce sont des gens ignorants qui ont décidé de se faire la guerre. Apprendre, c'est s'assurer qu'il n'y en aura pas de nouvelles.

L'enfant se décomposa, toute assurance perdue. Il était blême dans l'ombre d'un couloir où Harry l'avait surpris en train de fuir l'enseignement d'une certaine Minerva. Celle-ci n'apprécierait que très peu le comportement de son jeune élève si elle le découvrait à cet instant précis. Harry s'accroupit pour se trouver à la hauteur du garçon. Ses genoux protestèrent, les séjours successifs à Schirmeck et à Dachau avaient entraîné des conséquences inattendues. Le froid dans ses os, en particulier lorsque l'hiver revenait, lui était particulièrement pénible. Il se garda pourtant de grimacer.

— Elle s'arrêtera jamais, balbutia le garçon.

— Qu'est-ce qui ne s'arrêtera jamais ?

— La guerre.

Le ventre d'Harry se tordit violemment et il eut comme un haut-le-cœur. Quel avenir pouvait-il bien promettre à cet enfant qui ne possédait déjà plus rien ? Ses parents n'étaient probablement plus de ce monde et s'ils l'étaient encore, cela n'empêchait pas leur fils de se sentir orphelin, abandonné. Harry ne put que comprendre la complexité de ce sentiment. Il passa une main dans les cheveux mal coiffés du gamin et articula, avec autant de conviction qu'il le put :

— Tout a une fin, même la guerre. Tout ce qu'on peut espérer, c'est que ça soit la dernière.

Ce qu'Harry avait omis de préciser, c'était que la vie elle-même possédait un terme. Un terme d'ailleurs toujours avorté. Plongé dans ses pensées, frigorifié par les bourrasques d'un mois de février particulièrement glacial, il n'entendit pas les pas de Dumbledore dans les quelques centimètres de poudreuse tombée pendant la nuit. Le vieillard s'arrêta à quelques pas et patienta un bref instant. Il avisa les cigarettes qui s'accumulaient aux pieds d'Harry et celle qu'il portait compulsivement à ses lèvres.

— Cela finira par te tuer, énonça-t-il, en guise de salutation.

— Il faut bien mourir de quelque chose.

— Il est plus sage de ne pas provoquer l'inévitable, tu ne crois pas ? Tu ramasseras tout ceci avant de rentrer, Minerva n'apprécierait pas que cela donne quelque idée aux enfants.

Harry acheva sa cigarette avant d'opiner gravement. Il n'avait pas accordé le moindre regard à son interlocuteur, mais devinait sans mal son visage familier et toujours fendu d'un sourire énigmatique. Il n'osa pas renvoyer cet émissaire malgré son désir farouche de solitude. Cela le prenait de plus en plus régulièrement et il finissait même par craindre de ne plus pouvoir supporter toute présence humaine si cela s'aggravait encore.

— C'est Hermione qui vous envoie, émit-il, plus sous la forme de constat que comme s'il s'agissait d'une interrogation.

Cette fois, il tourna la tête pour voir se déployer le sempiternel rictus de Dumbledore. Il secoua la tête et reporta son attention sur l'agitation qui s'élevait au-delà du grillage. Plusieurs maisons se dressaient et, au milieu, un pont minuscule surplombait un ruisseau gelé. Des enfants jouaient et une femme tâchait de récupérer son bambin dans la mêlée. Une mère inquiète qui surprotégeait sa progéniture à défaut de pouvoir le soustraire à toute menace. Une scène quotidienne et, du coin de l'œil, Harry aperçut une énième patrouille. La vigilance était accrue, surtout désormais que le vent tournait pour le Reich et que les Alliés reprenaient chaque jour un peu plus des territoires dérobés de force et asservis par l'ambition nazie. Chacun sentait la fin arriver sans trop l'espérer, le pire les attendait peut-être et nul ne saurait prévoir ce que leur réservait cet ultime acte de la guerre.

— Tu devrais le laisser partir, Harry.

— Je ne comprends pas, éluda l'intéressé, sans même avoir considéré la question.

— Tu devrais laisser partir Ron, il est temps de le faire.

— Qui décide quand il est temps de dire au revoir à son meilleur ami ? gronda Harry, entre ses dents.

— Ron était un garçon dévoué et prêt à mourir pour la cause que nous défendons. Il a rejoint son frère et tu le connais suffisamment pour avoir conscience qu'il aurait honni cette attitude défaitiste.

— C'est facile de dire ça alors que c'est moi qui dois vivre avec ça, avec la culpabilité de vivre alors que lui n'a pas cette chance !

La gorge serrée d'Harry laissait échapper des mots chargés d'émotions. Ses yeux verts miroitaient derrière le voile de ses lunettes rondes. Il y avait une vraie dureté dans ses propos, mais surtout une fêlure visible, apparente. Il s'en voulait de ne pas avoir su discerner le mal qui rongeait son ami et de ne pas être resté à ses côtés alors qu'il en avait la possibilité. Des années les avaient séparés et si les traces ne seraient disparues de sitôt, Harry aurait simplement demandé l'opportunité de reconstruire les fondements de leur amitié.

Dumbledore n'articulait plus la moindre syllabe. Il surveillait Harry avec une attention quasi paternelle. Lorsque celui-ci relâcha toute la tension contenue sans même poursuivre cette ébauche de conversation malhabile, le directeur réagit à peine. Harry sanglotait encore lorsqu'ils gagnèrent l'intérieur de la bâtisse, hanté par les visages des disparus, par l'absence de Draco et par le vide qui n'avait jamais cessé de se creuser en lui depuis le début de la guerre. Dumbledore ne dit rien et se contenta de surveiller ce débordement d'une œillade vierge de tout jugement. Les larmes ne se tariraient pas de sitôt et le vieillard resta aux côtés de ce protégé singulier jusqu'à ce que les pleurs se calment. Il tapota son épaule avant de s'en aller et lui glissa dans un murmure traînant :

— Souviens-toi Harry qu'on peut trouver le bonheur même dans les endroits les plus sombres, il se suffit de se souvenir d'allumer la lumière.


Munich, 28 février 1944.

Narcissa mordillait nerveusement l'ongle de son pouce. Unr réflexe honteux que son rang lui interdisait, mais que l'angoisse lui rendait dès qu'une situation inconfortable se présentait. Il était à peine neuf heures du matin et elle surveillait déjà les alentours du Manoir comme si un danger imminent les menaçait. Son époux avait quitté le lit conjugal aux aurores et après avoir déposé un baiser rapide sur le front de sa femme. Ce geste rassurant lui avait brûlé la peau.

Le silence des lieux était presque glaçant. Les servants et domestiques s'étaient rassemblés auprès d'un invité familier et le quittaient à peine sous ordre de la maîtresse de maison. Un médecin et une infirmière allaient et venaient. Narcissa se moquait éperdument du coup que ces soins coûteraient à son mari et refusait même qu'une telle question se pose. L'épuisement et l'inquiétude gâtaient ses traits aristocratiques et, pour la première fois depuis le mariage de son fils, Narcissa avait perdu patience face à Pansy. Celle-ci, plus envahissante que jamais, refusait d'être reléguée plus longtemps à un rôle plus secondaire et entendait bien le faire entendre. Si la Malfoy avait tu son agacement durant ces années, les bavardages incessants et les requêtes que la bourgeoise faisait passer pour des ordres étaient venus à bout de la patience de Narcissa qui avait tempêté comme jamais elle ne l'avait fait. Une colère brutale et salvatrice, puisque Pansy s'était faite étrangement docile et arrangeante depuis.

La quarantenaire passa une main lasse sur ses traits tirés par le sommeil. Ses cheveux d'un blond cendré presque blanc se tissaient d'un argent envahissant, mais sans jamais l'enlaidir. Les mèches retombaient dans son dos. Elle n'avait même pas pris la peine d'enfiler un vêtement convenable et elle avait quitté la chambre peu après son époux, un désespoir inattendu fermement ancré à ses entrailles. Elle avait alors erré dans les couloirs du Manoir et tout en évitant soigneusement l'unique chambre encore occupée, elle avait longuement hésité.

Finalement, elle se trouvait ici, dans le bureau de son époux, un des nombreux dont il disposait, aussi minutieusement rangé que tous les autres. Narcissa se sentait comme illégitime. Elle avait traversé des phases de doutes, des phases d'incertitudes et lorsqu'elle avisa le téléphone, l'objet de ses convoitises, l'évidence s'offrit à elle. Aucun choix ne lui appartenait vraiment et elle devait impérativement mener à bien ce pourquoi elle s'interrogeait depuis plusieurs jours. Il en allait de la santé de ce qu'elle avait de plus précieux au monde.

D'un geste décidé, elle s'empara du téléphone et consulta le carnet qu'elle avait emporté avec elle. Elle composa le numéro d'un seul essai malgré les tremblements irrépressibles de ses doigts et ferma les yeux, le souffle court. Elle était infiniment consciente de ses gestes et de leurs conséquences. Elle trahissait un époux, un fils et une famille qui considérait ses valeurs comme supérieures à l'humain. L'envie de lâcher le combiné et de suspendre son intention la tenaillaient, mais il n'en était plus question. Ces années de passivité l'avaient répugnée au-delà des mots et il était temps pour elle de prendre la parole non pas pour elle, il était trop tard pour un bonheur sans mesure comme il en existait que dans les romans, mais pour celui de son fils.

On décrocha et une voix profonde répondit. Quelques secondes s'écoulèrent sans que Narcissa n'articule la moindre syllabe. Comme si ces années de silence avaient enrayé sa capacité à agir de son propre chef. Il le fallait pourtant et cette nécessité l'éveilla aussi sûrement qu'une gifle en plein visage. Elle se reprit et dit, juste avant que son interlocuteur, un parfait inconnu entre les mains duquel elle allait déposer toute sa confiance, ne mette un terme à cette communication :

— Bonjour, je suis Narcissa Malfoy.

— Bonjour, que puis-je pour vous, Madame Malfoy ?

L'aristocrate allemande s'humecta les lèvres et ses yeux papillonnèrent. Il s'agissait de sa première initiative en de nombreuses années de mariage. Elle se dressait face à la volonté de son mari pour permettre à un autre de déployer ses ailes et de fuir. Elle avait sous-estimé la difficulté de cet exercice et les mots s'écoulèrent avec quelques longues secondes de retard :

— J'ai une demande particulière à vous formuler.

— J'imagine que Severus vous a transmis ce numéro, j'espère ne pas vous apprendre son décès.

— Vous ne me l'apprenez pas, le coupa Narcissa dans un soubresaut douloureux.

Elle pinça les lèvres et ses cils balayèrent les larmes qui s'y accumulaient. Severus avait été un ami sincère et précieux pour elle, certainement l'un des seuls qu'elle n'avait jamais eu.

— Je ne peux hélas plus rien faire pour lui, mais…

Elle s'interrompit pour inspirer une profonde goulée d'air et serrer le téléphone entre ses mains délicates. De toutes ses forces.

— Mais vous, vous pouvez encore sauver mon fils.


Belfort, 25 mars 1944.

Narcissa traversait la petite cour qui bordait l'école sans se préoccuper des regards émerveillés des enfants qui s'écartaient sur son passage. Elle avait eu le bon goût d'arriver au beau milieu de la récréation et si elle n'en montrait rien, elle s'en trouvait aussi agacée qu'attendrie. Il y avait bien longtemps qu'elle n'avait plus protégé un enfant et elle ressentit un pincement au cœur. Ce jour lui offrait l'opportunité d'être une mère une dernière fois, une protectrice contre vents et marées.

Elle pénétra dans la bâtisse et Dumbledore l'attendait dans l'entrée. Elle n'avait jamais croisé sa route et ce vieillard à l'allure indéfinissable, mais figée dans le passé, la surprit. Severus lui avait dépeint un homme proche du génie qui combattait le mal depuis les premiers frémissements de cette guerre. Dumbledore ne lui laissa pas le loisir de s'épancher sur sa stupéfaction, il lui tendit une main étonnamment ferme et la salua avec chaleur :

— Madame Malfoy, je suis Albus Dumbledore, directeur de cet établissement. À en juger par ce que je vois, vous vous attendiez à quelqu'un d'autre.

— Bonjour, monsieur Dumbledore et excusez mon impolitesse, j'ai la fâcheuse manie de me faire une idée très précise de mon interlocuteur avant même de l'avoir rencontré.

— Et je suppose que je ne corresponds pas à l'idée que vous vous faisiez de moi, badina Dumbledore, sans se départir de son sourire énigmatique qui ourlait le coin de ses lèvres.

— Je vous imaginais plus jeune, tenir un tel établissement ne doit pas être de tout repos.

Narcissa parlait un français étonnamment fluide et, contrairement à ses dires, se montrait d'une politesse presque excessive. Nul ne devait savoir qu'elle s'adressait ainsi à digne représentant de la nation ennemie, une figure maîtresse de la Résistance, de surcroît. Pourtant, l'aristocrate allemande faisait fi de ce détail et se montrait d'une amabilité admirable. Elle avait tenu le rôle d'épouse, rôle qui se révélait bien plus ardue qu'il ne semblait paraître compte tenu des exigences et de l'entourage de Lucius. Narcissa avait pour habitude de côtoyer une gent presque exclusivement masculine et bien moins agréable que la compagnie de Dumbledore. En fait, le seul fait de tisser un nouveau contact humain la tirait vers le haut et la soulageait d'une manière inattendue. Cette relation-là, bien qu'éphémère, n'était pas basée sur l'hypocrisie ou des relations diplomatiques. Malgré son angoisse toute naturelle, elle se détendait seconde après seconde.

Dumbledore lui adressa une sorte de clin d'œil, comme s'il venait de lui confier un secret d'une importance capitale. Cette familiarité déconcerta un court instant Narcissa avant qu'il ne reprenne, d'une voix parfaitement neutre :

— Que diriez-vous de me suivre dans mon bureau ? Nous y serons mieux pour discuter des modalités.

— Les modalités ? Mais je croyais que nous avions tout réglé. Je suis prête à vous donner l'argent nécessaire.

— Je ne demande rien de tel.

Narcisa faillit lâcher qu'apporter son aide à cet établissement la tentait curieusement. Pour les enfants bien sûr, mais l'idée que la Résistance en avait fait une sorte de quartier général éveillait en elle des sentiments plus contradictoires, moins tranchés. Elle ne savait qu'en penser et préférait établir une distance raisonnable entre ces débats et elle. Les manœuvres de la Résistance ne la regardaient en rien et elle avait convenu avec Dumbledore qu'elle fermerait les yeux sur leurs agissements. Après tout, ils disposeraient de ce qu'elle possédait de plus précieux, alors il n'était pas question de les compromettre. Narcissa se plaçait hors de cette guerre, elle continuerait à apparaître au bras de son époux, mais avait depuis longtemps compris que les idées véhiculées par les nazis bafouaient toutes les conventions. Elle ne voulait plus de cette guerre et signait, par sa présence en ces lieux, un geste plus que symbolique.

— Je ne demande qu'à m'entretenir avec lui le moment venu afin d'être certain qu'il partagera votre discrétion.

— Je le connais mieux que personne, peut-être même mieux encore que celle que je suis, et je pense qu'il est probable qu'il accepte de vous rejoindre.

Dumbledore détourna le regard et ses yeux clairs, délavés par le poids des ans, se teintèrent d'une rêverie qui n'appartenait qu'à lui. Sans doute songeait-il à Harry et à l'importance de son implication dans les prochains jours ? Si le juif s'était tiré des bras de la dépression qui le guettait, son humeur maussade avait le pied ferme sur ses émotions. Il était peut-être temps pour lui de guérir à son tour ?

Dumbledore la guida jusqu'à son bureau où ils s'installèrent autour d'un thé chaud. Narcissa grimaça au goût légèrement âcre de la boisson, davantage habituée à une qualité nettement supérieure. Elle s'était abstenue de toute remarque jusqu'alors et détaillait avec intérêt l'état des lieux. Les couloirs étaient propres et le froid ne s'engouffrait pas par toutes les issues. Elle porta une attention particulière à tous les détails, à la chaleur réconfortante du foyer qui brûlait dans l'âtre de la cheminée, aux dossiers qui s'entassaient dans les tiroirs et sur les étagères. Tout prêtait à croire qu'il s'agissait d'une simple école et même l'Allemand le plus zélé qui soit n'aurait pas trouvé le moindre indice en ces lieux. Afin de détendre l'atmosphère et de soulager la tension qui pesait au creux de son estomac, elle articula :

— Je suppose qu'il n'y a ici aucune preuve du vrai usage de ces lieux.

— L'usage de ces lieux est d'enseigner.

— D'enseigner et de résister.

Narcissa pinça ses lèvres sur un sourire légèrement crispé.

— Je ne privilégie ni l'un ni l'autre, je pense même que l'apprentissage est la plus belle manière de résister.

— La plus pacifique, surtout.

Dumbledore le cachait à merveille, mais il se trouvait passablement surpris par l'attitude de Narcissa. Il s'était attendu à des réserves plus marquées et même à un dégoût palpable.

Elégamment installée, les bras le long du corps et sa coupelle portée à ses lèvres, l'aristocrate allemande offrait une ouverture d'esprit à nulle pareille. Elle savait tant de choses et sa manière d'aider, de résister et de protéger la chair de sa chair se traduisait par le fait de l'expédier si loin d'être. Il y avait une forme de renoncement dans son acte. Elle avait conscience de ne plus être à la hauteur et de ne plus être en mesure de protéger l'être le plus cher qui soit. Elle le remettait aux mains d'un autre.

— J'aurais aimé voir ce Harry Potter.

— Ce garçon est une énigme même à vos yeux.

— J'aimerais connaître celui qui a dérobé le cœur de mon fils.

Si Narcissa venait de trahir la nature de la relation qu'entretenait Harry et son homologue allemand, Dumbledore n'eut aucune réaction. Ou plutôt, il sembla à la femme que le sourire qui ourlait ses lèvres s'était renforcé et que la malice qui pétillait dans ses yeux n'en était que plus vivace.

— S'il le souhaite, je ne vois aucune raison de m'y opposer. C'était ce que j'entendais par modalités.

On toqua plusieurs coups à la porte et Narcissa se tendit. Elle n'aurait jamais dû se trouver en ces lieux et si elle avait prétexté une visite chez une lointaine tante pour s'évader du Manoir sans éveiller les soupçons de son mari, le poids de son mensonge se creusait chaque minute davantage.

— N'ayez crainte, j'ai fait venir pour vous celui que vous brûlez de rencontrer.

Narcissa déglutit non sans relever le flair hors norme de ce vieil homme. Elle comprenait doucement la raison pour laquelle il pouvait se révéler si dangereusement efficace. Elle qui se trouvait en terre ennemie et qui avait pris le risque inconsidéré de se rendre jusque dans ces murs admirait l'intelligence de Dumbledore et ce qu'il représentait : une forme de salut.

Le visage d'Harry apparut dans l'embrasure de la porte et son expression se décomposa lorsqu'il découvrit l'identité de l'invitée. Ses cheveux blonds, son profil élégant, ses yeux d'un gris inimitable, sa peau diaphane, tant d'indices qui imposèrent l'évidence en l'espace d'un seul instant. La peur s'inscrivit sur son visage livide et sa main crispée sur la porte faillit la refermer sur lui sans même se présenter.

— Harry, intervint Dumbledore, sans se départir de son calme, je te présente Narcissa. Narcissa Malfoy.

— Bonjour, Harry, il y a longtemps que je souhaite te rencontrer.

Sans doute en avait-elle eu l'opportunité sans en avoir le courage, ou l'inverse, mais elle réalisait qu'elle ne savait presque rien de cet homme. Aussi paradoxal cela puisse être, elle avait également l'étrange impression de l'avoir toujours connu. Ses cheveux sombres et désordonnés, sa peau hâlée, ses yeux d'un vert unique et ses lunettes rondes lui étaient pourtant inconnus. Il était l'homme qui avait ravi le cœur de son fils et, pour cette seule raison, il ne pouvait pas être un parfait inconnu.

— Il…

Les mots d'Harry lui éraflèrent la gorge et il dut s'interrompre un court instant pour reprendre, immobilisé sur le seuil :

— Il est mort, n'est-ce pas ?

Le seul fait de mettre des mots sur ce la question qui résonnait en lui depuis des semaines lui donna la nausée. Il n'y avait aucune autre explication possible, aucune autre explication à la venue de Narcissa. Elle dénotait trop en ces lieux pour les gratifier d'une simple visite de courtoisie. La réponse le heurta brutalement :

— Non.

Narcissa paraissait aussi choquée que lui, les lèvres entrouvertes, les yeux écarquillés. Dumbledore faisait une fois encore figure d'arbitre, de sage spectateur. Les mots s'écoulaient avec difficulté, autant d'un côté que de l'autre.

— Il est vivant, mais…

— Il n'est plus exactement l'homme que tu as connu, acheva Dumbledore, sans jamais lâcher son protégé du regard.

— Comment… Qu'est-ce que vous voulez dire par là ?

L'imagination d'Harry lui jouait des tours et une rumeur enflait déjà en lui. Il se moquait bien de ces détails tant que Draco était en vie et il se reprit bien assez vite.

— Où est-il ? Il est ici ? Est-ce que je peux le voir ?

— Il faut que vous sachiez que Draco a subi un…

Le jeune médecin avait avancé de plusieurs pas et son sang bouillait dans ses veines lorsqu'il entendit le grincement caractéristique de la porte derrière lui. Une voix s'éleva avant même qu'elle fut ouverte et Harry aurait pu reconnaître ce timbre particulier, cette manière singulière de laisser traîner chaque syllabe, entre mille :

— Mère, combien de fois vous ai-je dit que j'étais encore capable de m'exprimer par moi-même.

Il s'apprêtait manifestement à poursuivre, mais ses yeux se heurtèrent à la silhouette d'Harry avant qu'il n'en eût le loisir. Sa bouche se referma et son visage d'ordinaire impassible se fit le reflet phénoménal des émotions qui broyaient son être déchiré. Les angles abrupts de ses joues se creusèrent et il se refrogna au point d'effacer toute la beauté de son visage. Se succédèrent colère, la trahison, la honte, la joie et la peine. Finalement, au bout d'un instant qui parut interminable, son choix s'arrêta sur une colère sourde, préférable à la douleur, plus honorable que la honte. Une colère qu'Harry ne lui connaissait plus, figé entre le bonheur de le découvrir vivant et l'incompréhension de lui découvrir une telle réaction. Il avait imaginé des retrouvailles émouvantes, des embrassades volées, mais Draco ne lui permit rien de tout cela. Il ne lui épargna rien du chaos d'émotions qui ravageaient son corps mutilé et les éclats de sa rage jaillirent comme une gifle en plein visage :

— Mère ! Vous saviez ! Vous saviez qu'il était là !

— Draco, écoute-moi un instant, le pria Narcissa qui s'était levée, toute retenue envolée, bouleversée par l'accès de colère de son fils unique.

Les yeux de celui-ci tempêtaient autant que tous les mots qui sourdaient encore dans le silence insoutenable. L'atmosphère s'était épaissie jusqu'à en devenir irrespirable. Harry se plongea dans les orbes de son amant comme au cœur d'un déluge, incapable d'y résister malgré l'interdit qui les séparait.

D'où lui venait toute cette haine injustifiable ? Qu'avait-il fait pour la susciter ? Non seulement Draco n'exprimait pas sa joie de revoir son amant après des mois d'absence, mais pire encore, il semblait répugner l'initiative de sa mère. Quelque chose avait changé et le plus jeune sombrait, blessé par la révolte et la rage qui liquéfiaient son aîné. Ses yeux détaillèrent alors le visage dur de Draco, s'y attardèrent sans rien masquer de sa peine, avant de balayer rapidement son corps. Ou ses vestiges.

Le blond eut comme un mouvement de recul, un pincement de lèvres tourmenté et un malheureux réflexe qui le trahit, celui de se soustraire à l'attention d'Harry et de ramener contre lui sa main unique. Le réflexe d'un animal, d'une proie traquée et perdue.

Draco avait survécu à l'Enfer russe, mais il y avait laissé une part de lui-même. La férocité de son regard en témoignait tout autant que l'absence de son bras gauche.


Je publie ce chapitre avec plus de retard que prévu et je tenais à m'en excuser.

Je passe également assez tard et en coup de vent, mais je tenais à vous proposer ce chapitre 58 ce soir. Il est important : Draco est en vie. Il est en vie, mais il a perdu une part de ce qu'il était. Vous pouvez facilement deviner que le Draco qui est revenu du front n'est pas exactement le même que celui qui y est parti, et pas uniquement sous l'aspect physique.

J'espère que ce chapitre vous aura plu et je vous souhaite de belles semaines de vacances (courage à ceux qui travaillent toujours !). Je vous dis à très bientôt et merci de suivre cette grande aventure !