Camille arrêta le Defender devant la cabane de Richard. Il faisait déjà nuit, l'après-midi avait vite passé après la tentative de meurtre avortée contre Richard. L'arrestation, les interrogatoires des témoins et de la prévenue et la paperasse qui avait suivi avaient pris tout le reste de la journée et bien entamé la soirée. Alors que le reste de l'île vaquait à ses occupations du samedi soir, Richard et Camille mettaient les derniers points sur les i et les dernières barres sur les t de leurs rapports d'arrestation. Richard qui venait d'échapper à une tentative de meurtre par sa propre amie d'université était égal à lui-même. Concentré, minutieux, pointilleux jusqu'à la maniaquerie dans la rédaction de son rapport. Comme à son habitude, il ne laissait rien paraître de ses sentiments qui devaient pourtant bien être sans dessus-dessous pensait Camille. Et ce détachement apparent ne faisait qu'augmenter la confusion de ses sentiments à elle.

Camille, qui avait assisté à l'ensemble de la scène et avait arrêté de justesse le bras assassin, bouillonnait à l'intérieur. Elle avait d'abord été très surprise et ravie que Richard l'invite à la petite réunion organisée par ses amis d'université, pensant que c'était un pas significatif dans leur relation, aussi improbable que ce mot définisse exactement ce qui les attachait l'un à l'autre, d'une manière autre que leur rapport professionnel. Elle s'était demandé pourquoi Richard l'avait invité. Au début elle avait pensé que c'était pour le mettre un peu en valeur face aux autres, pour qu'ils sachent que Richard avait évolué et qu'il n'était pas ou plus tout seul. Elle avait regretté de n'être pas intervenue face aux attaques de Doug Anderson, son ex-collègue et tyran, qui était venu à Sainte Marie, soit disant pour des vacances, et qui avait fini dans la prison de l'île pour avoir fait assassiner son épouse. Alors cette invitation ça avait été l'occasion de jouer le jeu pour lui. Et si en plus elle pouvait grappiller quelques informations et anecdotes sur le jeune Richard, alors c'était gagnant gagnant pour tout le monde avait-elle pensé.

Quand ils étaient arrivés son instinct avait tout de suite senti qu'il y avait quelque chose d'étrange dans l'assemblage de ce groupe de jeunes quadras. Richard l'avait présenté comme une amie mais l'avait vite abandonnée sans autre explication pour aller lire sur la terrasse. Elle était donc restée à faire connaissance avec ses amis tout en le surveillant du coin de l'œil et le maudissant pour l'avoir entraînée dans cette comédie où elle jouait en solo. Et tandis qu'elle se pliait aux jeux et aux questions de ses amis elle imaginait autant de scénarios possibles pour se venger de ce mauvais tour qu'il lui avait joué. Profitant d'une pause dans les jeux qui animaient l'après-midi, elle en avait profité pour observer chacun des membres de ce petit groupe que Richard appelait ses amis. Ils ne lui ressemblaient en rien et même si Richard ne faisait pas beaucoup d'efforts pour se mêler à eux, ses amis ne faisaient pas beaucoup d'efforts non plus pour s'intéresser à lui. Sauf peut-être cette Sacha qui changea assez subitement d'attitude après avoir discuté avec Richard. Ce qui éveilla l'intérêt de Camille qui ne la quitta plus des yeux. Quand elle la vit s'approcher de lui d'un pas décidé et les bras tendus le long du corps, Camille avait aussitôt repéré l'arme qu'elle tenait fermement dans la main et avait accouru juste à temps pour l'immobiliser et la désarmer non sans résistance de la part de son adversaire.

S'en était suivi un certains chaos causé par le choc de l'attentat et les révélations de Richard qui avoua avoir eu des soupçons depuis le début et que c'était pour ça qu'il avait accepté de venir à la réunion et qu'il avait invité Camille. Pour le seconder. En prononçant ses explications, Richard venait sans doute de perdre ses seuls amis anglais. Camille, qui n'en croyait pas ses oreilles, fulminait de ne pas avoir été mise dans la confidence avant. Dwayne et Fidel, furent appelés en renfort pour prendre les dépositions et boucler la scène de crime. Sur le chemin de retour au commissariat, Camille interpela Richard sur sa négligence qui avait failli lui coûter la vie, mais celui-ci ne semblait pas vraiment s'en préoccuper. Il était encore plus calme que d'habitude et ça mettait Camille encore plus en colère.

Au commissariat, une fois le choc passé et le calme revenu, Camille avait peu à peu réalisé qu'ils étaient passé à deux doigts de la catastrophe. Qu'elle avait failli perdre Richard sous ses yeux et elle ne savait pas ce qui la troublait le plus : qu'il ne l'ait pas mise dans la confidence concernant ses soupçons ou qu'elle ait failli le perdre. Alors quand tout fut bouclé, Dwayne et Fidel repartis à leurs occupations festives pour l'un et familiales pour l'autre, Camille avait insisté pour raccompagner Richard chez lui, déterminée à ne plus le lâcher d'une semelle et à avoir une explication.


Richard, descendit du Defender avec précaution, soulagé d'avoir fait le bref trajet en voiture dans un silence certes tendu mais toujours préférable, aux yeux de Richard, aux cris et vociférations auxquels il s'était attendu. Il se dirigea dans le noir vers sa cabane, se doutant malgré tout que Camille n'en resterait pas là. Elle le suivit en silence après avoir claqué la portière du véhicule plus fort qu'elle ne le croyait. Elle fulminait. Elle le rejoignit sous la véranda alors qu'il allumait la lumière et ouvrait le cabanon, comme à son habitude et comme si de rien n'était, pour faire entrer un peu de la presque fraîcheur nocturne. Elle l'interpela.

« Richard ! Ne me refaites plus jamais ce coup-là ! Qu'est-ce qui vous a pris ? On ne vous a donc rien appris à l'école de police ? »

« Camille ? Vous n'allez pas remettre ça encore une fois, n'est-ce pas ?»

« Oh que si je vais remettre ça parce qu'on n'a pas terminé ! » éclata Camille « Depuis quand vous partez en infiltration sans parler à votre partenaire. Depuis quand vous invitez cette partenaire à se joindre à vous sans l'informer de la situation ni lui dire ce que vous attendez de l'opération ? »

Richard essaya de se défendre tout en sachant que Camille n'avait pas tout à fait tort. « Non, mais encore une fois Camille vous en faites beaucoup trop ! Ce n'était pas une opération d'infiltration ! Tout au plus une rencontre entre vieux amis qui a failli mal tourner. Vous me dites toujours qu'il faut que je sorte, me fasse des amis. Eh bien c'est ce que j'ai voulu faire ! Et comme je sais à quel point vous adorez vous mêler de ma vie privée, j'ai pensé que ça vous amuserait. C'est tout. Vraiment, y a pas de quoi en faire toute une histoire ! »

« Pas de quoi en faire toute une histoire ! Pas de quoi en faire toute une histoire ! Mais ma parole le soleil vous a vraiment grillé les neurones ! Elle a failli vous tuer, Richard ! Si je ne m'étais pas méfié d'elle et si je ne l'avais pas surveillé tout au long de l'après-midi, vous ne seriez plus là ! » hurla Camille en colère qui laissait échapper sa frustration.

« Oui, ben justement, elle ne l'a pas fait. Et c'est grâce à vous. J'avais toute confiance en vous et vous ne m'avez pas déçu. Je vous en suis très reconnaissant et je vous dois bien un verre pour ça ! » répondit Richard qui essayait de minimiser l'incident sans réellement savoir pourquoi. Il avait pourtant eu bel et bien peur quand il avait vu Camille se battre avec Sacha-Hélène pour la désarmer. Peur pour lui en réalisant ce à quoi il venait d'échapper et peur pour Camille qui essayait de désarmer son agresseur. La peur il connaissait, il vivait avec. Mais là il avait eu peur pour quelqu'un d'autre que lui et cela le troublait.

« Non, mais je rêve ! J'y crois pas ! Richard Poole vous passez votre vie caché derrière vos costumes en laine et les règlements en tous genres, à professer une communication claire et sans ombrages, mais vous ne voyez pas pourquoi je fais toute une histoire, comme vous dites, parce que vous m'invitez à une petite réunion entre vieux amis d'université dont vous soupçonnez que l'un d'entre-eux a triché et potentiellement tué l'un d'entre-vous. Le tout sans m'en avertir ! »

« Oui, bon dit comme ça effectivement, ça paraît bizarre. » admit Richard. « Mais je vous assure, vous les Français, vous exagérez tout, tout le temps ! Franchement, ça n'était pas aussi dangereux que ça. »

« Et vous, vous prenez toujours tout à contresens ! » hurla Camille que le dénie de Richard rendait encore plus furieuse. Elle fit une pause, hocha la tête, se rendant compte que ses cris n'avaient aucune prise sur Richard qui refusait de reconnaître la gravité de l'incident. Elle finit par dire d'une voix rauque pleine d'émotion, presque tremblante en le regardant dans les yeux. « Elle a voulu vous planter un pic-à-glace dans le cœur, Richard. »

Richard vacilla au changement de ton de Camille. « Mais elle ne l'a pas fait. » Répondit Richard doucement comme s'il exposait ce simple fait. Il fit un pas vers elle comme pour la rassurer. « Bon, d'accord, j'avoue que je ne m'attendais pas à ce genre de réaction et j'ai été un peu surpris. » avoua t-il. « Mais vous étiez là ! Je savais que vous veilleriez au grain, j'avais confiance en vous et vous ne m'avez pas déçu. » ajout-t-il sur une note plus légère pour essayer de détendre un peu l'atmosphère en la regardant droit dans les yeux et en esquissant un léger sourire repentant.

Camille poursuivit sur un ton plus calme. « Et vous ne pensez pas que si vous m'aviez informé de la situation avant, nous aurions pu éviter qu'elle attente à votre vie et que moi je mette la mienne en danger ? » lui reprocha-t-elle avant de poursuivre d'une voix cassée en retenant des larmes. « Richard, si vous voulez mourir, soit mais ne m'entraînez pas avec vous parce que je n'ai pas du tout envie de mourir... ni d'assister à votre mort.»

A ces mots, Richard se rendit compte que cet après-midi il ne s'était pas seulement agit de lui mais aussi de Camille et des autres. Il n'avait pas mesuré le danger à sa juste valeur et il avait failli en payer de graves conséquences. Surtout il aurait pu perdre Camille. Mettre en danger la vie de quelqu'un d'autre, et celle de Camille encore moins, n'avait jamais été pas dans ses intentions. Et même si tous deux s'en étaient sortis indemnes, il avait réellement eu de la chance qu'elle soit intervenue à temps pour stopper son assassin. Il s'avança alors vers Camille et lui présenta de vraies excuses.

« Vous avez raison. Je suis désolé. J'aurais dû vous prévenir de mes soupçons et je vous ai mis en danger par ma négligence. » déclara t-il avec candeur « A aucun moment je n'ai voulu vous mettre en danger et dorénavant, quand j'aurais des soupçons sur un ami je vous en parlerais d'abord avant d'aller le voir. » Camille acquiesça de la tête et répondit « Vous avez intérêt. »

Un silence embarrassé s'installa. Ils étaient tous deux plantés l'un face à l'autre sans savoir trop comment se sortir de cette situation quand Richard se souvint qu'il devait bien un verre à Camille pour ses exploits. Il disparut un instant sans dire un mot dans le cabanon et ressortit avec deux bouteilles de bière, il lui en tendit une en disant « Camille, si j'ai appris quelque chose aujourd'hui, c'est que je n'ai aucune intention de mourir. Vous m'avez sauvé la vie et je vous en suis extrêmement reconnaissant. » Elle accepta la boisson en guise d'enterrement de la hache de guerre et en but une gorgée. « Richard Poole qui fait des excuses, c'est une grande première. » ironisa t-elle avant de plonger dans un silence méditatif.

Richard voulut répondre mais se ravisa. Il s'adossa à la rambarde de la véranda aux côtés de Camille. Dos à la mer, il écoutait le bruit apaisant des vagues qui s'écrasaient sur le rivage tout en observant Camille du coin de l'œil. Elle était perdue dans ses pensées, une certaine tristesse émanait d'elle. L'âme féminine était un complet mystère pour lui comme il se complaisait à le répéter et celle de Camille encore plus. Alors après les cris furieux de celle-ci, son silence soudain l'interpelait. Pour une fois il aurait bien aimé savoir ce qui se passait dans la jolie tête de Camille. Il percevait une certaine fragilité chez-elle et c'était si rare qu'il en fut ému. Il n'avait pas la moindre idée de pourquoi il était ému, ou plus exactement il refusa d'explorer plus avant ce sentiment, ce qui provoqua le retour d'un sentiment bien connu : l'embarras. Il ne savait pas quoi dire ou quoi faire, quand Camille rompit le silence.

« Ne me refaites plus jamais ça. » prononça-t-elle à demi-voix. « Quoi donc? » s'enquit Richard aussitôt sur la défensive, prêt à recevoir une nouvelle salve. « Ne me refaites plus jamais ça. » répéta Camille d'une voix plus assurée. « Je ne le supporterais pas si je devais vous perdre. » Elle fit une pause puis ajouta « Pas après Aimée. Je ne supporterais pas de perdre deux êtres chers en si peu de temps. » Elle leva la tête vers Richard qui n'en croyait pas ses oreilles.

Avait-elle bien dit ce qu'il croyait avoir entendu ? Il sentit son cœur accélérer et ses oreilles se mettre à bourdonner. Son cerveau se mit en ébullition pour trouver une réponse à ça et surtout la bonne réponse, mais rien ne venait. En fait, au lieu de cogiter, son cerveau s'était arrêté de tourner. Il entendait le bruit des vagues et il sentait le parfum de la nuit autour de lui, il voyait Camille qui naturellement attendait une réponse de sa part, mais il était incapable de produire une idée, un son.

L'absence de réaction de Richard rendit Camille encore plus nerveuse. Sous le coup des événements de l'après-midi, elle s'était un peu révélé, mais l'effet escompté n'était pas là. D'ailleurs, elle ne savait pas trop quel effet elle attendait de la part de cet homme si furieusement Anglais, pédant et impossible à cerner. Contre toute raison, n'écoutant que son instinct elle se rapprocha de lui, lui prit le visage entre ses mains et l'embrassa. Richard ne répondit pas à cet élan. Il était complètement figé, incapable de comprendre ce qui lui arrivait tandis que tout son être bouillait littéralement au contact de Camille.

Camille rompit son baiser. La déception et l'embarras se lisaient sur son visage. Elle balbutia un « Désolée, pardon. » et s'enfuit aussi vite que possible dans la voiture puis chez-elle où elle se laissa enfin aller à sa frustration et sa déception.


La semaine suivante passa dans une tension extrême. Camille évitait Richard qui évitait Camille. Dwayne et Fidel marchaient sur des œufs en leur présence. La semaine était plutôt calme et les heures de bureau passaient dans un silence assourdissant que les rares blagues de Dwayne ne parvenaient pas à rompre. Richard savait qu'il devait parler avec Camille, que le silence embarrassé qui s'installait entre-eux serait de plus en plus difficile à rompre avec le temps. Seulement il ne savait pas comment. Chaque fois que Fidel et Dwayne partaient en patrouille et qu'ils se retrouvaient tous les deux seuls, Camille trouvait une excuse pour s'absenter elle-aussi ou se plonger dans une recherche ou un dossier quelconques. Quand il l'observait pour trouver un angle de discussion, elle levait alors la tête de son ordinateur et lui lançait un regard assassin qui le clouait sur place.

Finalement, le vendredi après-midi, il y eut cet appel pour un cambriolage avec agression. Toute l'équipe partit enquêter, trop heureux d'avoir enfin quelque chose à faire en dehors du bureau. Fidel et Dwayne relevèrent les empreintes et constatèrent les dégâts tandis que Camille et Richard interrogeaient la victime et son mari. Un semblant de routine apaisa un peu les tensions entre les deux détectives et, de retour au commissariat, l'ambiance générale était juste un peu plus légère. Richard en profita pour inviter toute l'équipe chez-lui pour un verre. D'habitude ils seraient allés au bar de Catherine, mais le terrain était beaucoup trop miné pour ce qu'il avait en projet.

A la fin de la journée, ils allèrent donc tous ensemble chez Richard boire un verre et essayer de dissiper un peu la tension de la semaine. Camille faisait acte de présence répondant à peine aux tentatives désespérées de Richard d'établir une conversation. Aucun sujet n'avait grâce à ses yeux : leur travail en général, le Commandant en particulier, leur nouvelle enquête qui débutait, ni même, pour tenter un sujet plus aventureux mais moins orienté 'travail', le prochain festival local dont Richard avait remarqué les préparatifs en ville. Camille répondait tout juste poliment, mais ne lui faisait aucune remarque, pas même un petit sarcasme ou une moquerie à son égard et fuyait son regard. Seuls Dwayne et Fidel qui profitaient des bières gratuites et de la plage, arrivaient à détendre un peu l'atmosphère, à soutirer quelques conversations anodines avec Camille mais qui se finissaient assez vite. Richard était désespéré. Il en vint même à regretter les remarques acerbes, les regards furibonds et les moqueries de Camille… tout plutôt que cette indifférence polie. Après 2 tournées, Fidel s'excusa pour aller retrouver sa petite famille en entraînant Dwayne avec lui, pour que « ces deux-là puissent discuter tranquillement » lui glissa t-il à l'oreille. Camille voulut saisir cette opportunité pour mettre fin elle aussi à cette petite réunion et fit mine de les suivre.

« Camille » appela Richard désespéré, alors qu'elle s'éloignait pour rejoindre ses deux collègues près de la voiture. Elle se retourna, lança un regard de défiance à Richard qui déstabilisa ce dernier pendant quelques secondes. Elle l'observa qui se dodelinait d'un pied sur l'autre le temps de trouver le courage de l'inviter à rester. Elle ne put s'empêcher, malgré le ressentiment accumulé depuis leur dernier tête-à-tête sous cette même véranda il y avait déjà une semaine, d'avoir un pincement au cœur en se disant à quel point sa gêne pouvait être touchante. Elle se radoucit un peu.

« Hum, oui, enfin, pouvez-vous rester un petit moment ? » finit par demander Richard. «s'il vous plaît? » ajouta-t-il à voix basse. « Au sujet de… hum, la situation ? En privé ? » invita-t-il en murmurant presque.

Camille le regarda, puis jeta un œil vers la voiture évaluant la situation. Elle pouvait trouver une excuse pour fuir et éviter une discussion qui se terminerait immanquablement pour elle par encore plus de déception et de frustration. Richard allait sans aucun doute lui faire remarquer à quel point il était non professionnel de sa part de mêler, comme elle le faisait, travail et sentiment personnel. Ou bien elle pouvait avoir cette dernière conversation avec lui au sujet de ce baiser qu'elle lui avait donné et qui mettrait une bonne fois pour toute fin à la discorde et à ses espérances.

Richard l'observait en train d'hésiter et fut touché par la soudaine vulnérabilité de Camille. Il lui sourit timidement. Camille se reconnut dans ce sourire et se retournant vers Fidel et Dwayne, leur fit signe de ne pas l'attendre. « Allez-y. Je rentrerai à pied. Un peu d'exercice me fera du bien après notre petit tête-à-tête ! » leur lança t-elle avec malice, parce que c'était si bon de mettre Richard sur la sellette. Les deux policiers firent un salut rapide en direction de Camille et Richard et montèrent rapidement en voiture voulant éviter à tout prix d'assister à une énième charge offensive de leurs détectives préférés.

Camille prit une grande respiration avant de rejoindre Richard sous la véranda. Elle se promit de le laisser parler et de l'écouter en essayant de ne pas s'emporter ce qui, franchement, était quasiment impossible, se dit-elle. Richard l'observa un instant. Camille était là, à sa demande. Il avait donc gagné le premier round mais il n'avait aucune idée comment aborder la suite, tellement persuadé qu'il était qu'elle ne répondrait pas à sa demande. « Cela dit, se dit-il, rien n'est encore fait et elle peut encore entrer en éruption, comme un volcan éteint explose à l'improviste. Après tout, elle est Française ! Avec eux, on ne sait jamais à quoi s'attendre ! » se résolut-il.

Pour se donner de la contenance, Camille s'appuya contre le mur du cabanon, faisant face à Richard et à la mer. Le mouvement perpétuel des vagues la captiva évitant ainsi le regard de Richard. Ils restèrent ainsi quelques instants, dans un silence embarrassé. Tous les muscles de leurs corps et leurs sens tendus l'un vers l'autre. Toutes les résolutions de Richard s'envolèrent quand il regarda Camille qui attendait qu'il prenne la parole. La jeune femme l'impressionnait, par son assurance et sa beauté. Et ce baiser qu'elle lui avait donné, par sa candeur et sa saveur, l'avait déstabilisé bien plus qu'il ne pouvait se l'avouer. L'évocation des lèvres de Camille sur les siennes fit monter le rouge aux joues de Richard. « Alors ? » demanda Camille qui s'impatientait.

«Oui, bien. Merci, Camille. » balbutia t-il sans trop savoir s'il remerciait la jeune femme pour ce baiser ou pour avoir répondu à sa demande de rester. Il cherchait les mots pour aborder le sujet quand Camille s'irritait déjà. « Richard, venez-en aux faits. Qu'on en finisse ! Si vous m'avez fait rester pour me dire que mon attitude au travail n'est pas très professionnelle, sachez que j'en suis parfaitement consciente et que j'y travaille, mais que je n'ai pas cette capacité, comme vous, les Anglais, à ranger dans une boîte bien fermée mes sentiments. Je vous ai embrassé. C'était un moment bien, mais visiblement pas pour vous. J'en suis désolée. Ça ne se reproduira plus, je vous le promet. Quant à travailler ensemble, je ferai en sorte de rester bien à ma place de sergent. D'ailleurs je compte demander mon transfert. » ajouta-t-elle sans réfléchir en faisant mine de partir.

« Camille ! Ne partez-pas ! S'il vous plaît ? » réagit Richard paniqué en retenant Camille par la main. « S'il vous plaît ? » supplia t-il en serrant gentiment la main de Camille. Il sentit la tension se relâcher un peu dans la main de Camille et cela l'encouragea. « Tout d'abord, si quelqu'un doit partir, c'est moi. Vous êtes ici chez-vous tandis que moi je n'ai jamais été qu'un étranger. » Il coupa court à la réaction de Camille. « Entièrement de ma faute. » Il poursuivit « Si vous pensez ne plus pouvoir travailler avec moi, je demanderais mon transfert immédiatement même si je pense maintenant que vivre et travailler ici, à Sainte-Marie, est sans doute la meilleure chose qui me soit arrivée. Et si jamais vous répétez ça au Commandant, je vous tue et le crime sera si parfait que même les meilleures équipes de détectives de Sainte-Marie et de Londres réunies ne pourront jamais retrouver votre corps ni le coupable. » dit-il en arrachant un lever de sourcil interrogateur et un sourire discret mais franc à Camille qui se détendit.

Elle fit face à Richard, le fixa droit dans les yeux comme pour le défier, et lui sourit. Elle prit alors conscience que sa main était toujours emprisonnée dans celle de Richard et ressentit soudain une vague de chaleur l'envahir. Elle était sur le point de refaire la même erreur qu'il y a une semaine. Elle serra très légèrement la main de Richard qui prit alors conscient qu'il la retenait toujours. Il desserra légèrement ses doigts et laissa échapper la main de Camille à regret. « Désolé. » dit-il embarrassé en sentant le rouge lui monter au visage. « Je ne voulais pas, hum. Désolé. » répéta t-il en indiquant sa main dont il ne savait plus quoi faire et qu'il finit par laisser tomber le long de sa cuisse.

Camille attend ait la suite, mais comme rien ne venait, elle demanda « Vous disiez que vous ne vouliez pas partir, pourquoi ? »

« Pardon ? Euh, oui » balbutia Richard qui reprenait le fil de ses pensées en éludant la question de Camille. « Oui, euh, l'autre soir. Tout d'abord… »

« Vous l'avez déjà dit », corrigea Camille. Devant le regard interrogateur de Richard elle s'expliqua. « tout d'abord, vous l'avez déjà dit. Donc maintenant c'est ensuite » Camille prenait un malin plaisir à corriger Richard sur ses erreurs de syntaxe, lui qui ne se privait pas de lui signifier ses erreurs à elle. Et puis l'effet déstabilisant que ça avait sur Richard était à la fois amusant, touchant et à son avantage.

« Quoi ? Non ! Là c'est un autre tout d'abord! c'est différent du premier ! » protesta Richard.

« Ah ! C'est pas un tout d'abord - tout d'abord, mais un deuxièmement tout d'abord. Il faut le dire Richard, sinon je m'y perds moi ! »

« Bon, deuxièmement si vous préférez. »

« Non, c'est vous qui devez savoir ce que vous voulez. C'est un deuxièmement ou un deuxième tout d'abord ? »

« C'est un deuxièmement. » S'énerva confus Richard.

« Deuxièmement, donc ? » Invita Camille qui commençait à prendre plaisir à la conversation.

« Oui. Donc, DEUXIEMEMENT. » Richard insista sur le deuxièmement « En ce qui concerne l'autre soir. Les Anglais aussi, J'AI, aussi des sentiments ! Ce n'est pas parce que je n'en fais pas étalage que je n'en ai pas ! »

Richard s'arrêta quelques secondes pour juger la réaction de Camille, qui paraissait avoir toute son attention, et chercha la suite de ses mots. « hum, oui. L'autre soir quand… »

« Quand je vous ai embrassé Richard. » Coupa Camille entre agacement et amusement.

« Oui, quand vous m'avez embrassé. Ce n'était pas du tout professionnel. C'est vrai. Mais euh, j'ai trouvé ça aussi très bien. » avoua Richard avec empressement, comme s'il allait manquer de courage. Camille leva les sourcils d'un air intéressé.

« Mais ? » objecta t-elle, sachant qu'il ne pouvait en rester là sans quoi cette conversation n'aurait pas de sens.

« J'ai été pris par surprise. VOUS m'avez pris par surprise et... » il n'eut pas le temps de terminer sa phrase, Camille était déjà sur la défensive.

« Je vous ai pris par surprise ? Richard, quand une femme s'approche de vous et vous prend le visage entre ses mains, en général c'est qu'elle va vous embrasser ! »

« Oui, ben désolé, mais ce n'est pas dans mes habitudes ! »

« Et bien c'est bien dommage ! »

« Je ne vous le fais pas dire ! »

Tous deux furent surpris de cet aveu spontané. Camille se retint de le surprendre à nouveau ainsi que de de toute autre remarque, pensant qu'après ce cri du cœur il valait mieux laisser à Richard un peu d'espace. Ce dernier attendait une remarque provocatrice de la part de Camille mais elle ne vint pas. Il en fut surpris et en remercia le ciel tout en sentant le rouge monter à son visage. Il poursuivit pour se donner un peu de contenance. « Oui, donc... »

« Quatrièmement » intervint Camille avec humour en récapitulant. « Tout d'abord vous ne voulez pas partir, deuxièmement vous avez des sentiments, troisièmement vous regrettez de ne pas être embrassé plus souvent – on pourra revenir sur ce dernier point – fit-elle remarquer avant de poursuivre, quatrièmement donc ? »

« Oui, peut-être. Je ne sais plus, » lâcha Richard confus. Il regarda Camille et comprit qu'il était à nouveau l'objet de son jeu préféré. « Ça vous amuse, hein, de me mettre dans l'embarras ? »

« Oui, j'avoue » répondit-elle avec malice. « Reconnaissez que vous me facilitez grandement la tâche. » fit-elle remarquer avec bienveillance avant d'ajouter « Qui aime bien, châtie bien, Richard. »

Il pesa ces mots et conclut « Vous devez beaucoup m'aimer alors. »


« Oui, Richard. Je vous aime beaucoup. » avoua Camille avec candeur. Après cet aveu, Camille se sentit plus légère. Finalement, ce n'était pas si difficile de reconnaître l'évidence. Le silence embarrassé qui s'installa rendit Camille nerveuse. Elle attendait une réaction de Richard mais celui-ci restait comme assommé. Il savait qu'il devait réagir, ne surtout pas faire comme la dernière fois et laisser passer l'occasion. Après tout, c'était pour cela qu'il avait demandé à Camille de rester. Il finit par avouer. « Je vous aime aussi beaucoup Camille. Et je ne souhaite pas perdre votre amitié... »

« Richard, il ne peut pas y avoir de MAIS à votre phrase. » intervint Camille qui redoutait la suite de la déclaration de Richard. « Et je ne vous parle pas de grammaire, vous le savez. Pas après ce que vous venez de dire. » ajouta-t-elle le cœur sur le point de se briser.

Richard reprit en évitant de prononcer le mot fatidique. « Vous savez que ce n'est pas facile pour moi, ce genre de conversation. Vous savez aussi que compte tenu de notre situation professionnelle, nous ne devrions même pas avoir cette conversation. » Ils restèrent un moment sans parler, essayant de trouver un moyen de sortir de ce statut quo.

Camille rompit le silence la première. « Personne n'a jamais dit que ça devait l'être. »

Richard leva vers elle un regard interrogateur.

« Facile. Personne n'a jamais dit que ça devait l'être. » expliqua Camille. « Pourtant, ce n'est pas si compliqué non plus. » ajouta-t-elle avant de poursuivre maintenant que la discussion était enfin entamée. Elle prit une profonde respiration pour se donner du courage. « Richard, est-ce que vous avez la plus petite attirance pour moi ? » demanda t-elle de but en blanc en le regardant droit dans les yeux. Ce dernier manqua de s'étrangler en entendant la question. Il ne savait plus ou regarder, et fuyait le regard de Camille. Il sentit tout son corps soudain envahi par une vague de chaleur qu'il ne pouvait attribuer au soleil couchant qui disparaissait dans son dos. Comme il ne répondait pas, Camille commença à s'impatienter de nouveau. « Richard ? » insista t-elle.

« Je ne sais pas. » répondit-il hâtivement en se rendant compte aussitôt que ce n'était pas la bonne réponse.

« Comment ça vous ne savez pas ? Ce n'est pourtant pas compliqué ! Est-ce que oui ou non, je vous attire ? Vous savez ce que ça signifie 'attirer' ? Les papillons dans l'estomac, envie de me toucher, m'embrasser… cette sensation dans... » elle n'eut pas le temps de terminer son énumération.

« Oui, ça va ! Je sais ce que c'est ! » interrompit Richard gêné et irrité, ne souhaitant pas que soient évoqués plus avant les effets que provoquaient chez-lui l'attirance qu'il avait pour Camille. « Bien sûr que je sais ce que ça signifie ! Qu'est-ce que vous croyez ? J'ai beau être Anglais, pâle, chétif et maladroit à vos yeux, je suis tout de même un homme ! J'ai des envies et des désirs comme tous les hommes ! » cria t-il las de devoir affirmer sa masculinité.

« Bien ! » rétorqua Camille visiblement satisfaite de la réaction de son interlocuteur. « Alors répondez à ma question. Est-ce que je vous attire, ou bien ne vous intéressez-vous seulement qu'aux Fiona Machin-Chose du genre ? »

« Fiona Bruce. Son nom c'est Fiona Bruce. » fit remarquer Richard qui regrettait le jour où il s'était émerveillé d'apercevoir sur son petit écran la présentatrice d'une de ses émissions télé préférées, alors que Dwayne, Fidel et Camille l'aidaient à régler sa parabole. Depuis, Camille le taquinait régulièrement sur un soi disant béguin qu'il aurait pour elle. Richard regarda Camille droit dans les yeux « Bien sûr que vous m'attirez. Il faudrait être aveugle, gay et privé de tous ses sens pour ne pas être attiré par vous. C'est évident. » avoua t-il.

« C'est si évident, Richard, qu'il a fallu que je vous le demande. Deux fois. » répondit Camille d'une voix calme à moitié satisfaite de la réponse. « Je me fiche de tous les hommes, aveugles ou pas. Le seul qui m'intéresse c'est vous. Et si je vous attire et que vous m'attirez, déjà les choses sont plus simples. Vous voyez. » ajouta t-elle avec douceur. « Et en ce qui me concerne, vous n'êtes pas chétif. Pour la pâleur, il suffirait de vous mettre un peu au soleil. Par contre vous êtes très très très Anglais ! Ça oui ! Mais je suppose que ça fait partie de votre charme. » ajouta t-elle avec un large sourire.


« Parce que vous trouvez que c'est plus simple, vous ? » demanda Richard.

« Oui, maintenant que nous connaissons tous les deux le grand secret de l'autre, l'alternative est simple. Soit nous décidons qu'il y a trop de choses en jeu : nos carrières, notre relation de travail, nos modes de vie respectifs, et nous mettons un terme à cette discussion. Chacun reprend alors sa vie comme elle était avant, en faisant comme si tout ce qui vient de se passer n'avait jamais existé avec peut-être le regret de quelque chose d'autre. Soit nous nous rapprochons l'un de l'autre, doucement, jusqu'à entendre le cœur de l'autre battre et gentiment vous m'enlacez jusqu'à ce que nos corps se touchent. Je prends alors votre visage entre mes mains et je dépose d'abord un chaste mais prometteur baiser sur vos lèvres et vous me répondez en me serrant encore plus contre vous et en m'embrassant passionnément. Et la suite ne sera que ce que nous en ferons. »

Richard n'avait pas quitté des yeux Camille de toute sa déclaration. Il déglutit avec difficulté. Il avait la bouche sèche et les mains moites. Tout semblait facile quand on l'écoutait. Elle s'offrait littéralement à lui. Il suffisait juste… Lui qui toute sa vie avait pris ses décisions de manière rationnelle, en pesant le pour et le contre, en évaluant les risques et les gains de manière à se protéger le plus possible, à ne pas être blessé, voilà qu'il lui fallait maintenant prendre une décision, qui potentiellement allait changer sa vie, sans avoir aucune certitude sur ce qui en déboucherait. Mais Dieu que la tentation était grande et belle ! Et très Française aussi !

N'ayant pas de réponse au bout d'un moment qui parut une éternité, Camille, inquiète du silence de Richard, l'interpela avec douceur. « Richard ? ». Celui-ci ne réagit pas immédiatement. Déçue et résignée, elle fit mine de partir. Mais Richard, la retint en lui prenant la main avant qu'elle ne lui échappe. « Pourquoi moi ? » demanda t-il. « Pourquoi pas vous ? » répondit-elle naturellement. « Je veux dire, vous pouvez avoir tous les hommes que vous voulez, jeunes, grands, bronzés, athlétiques débordant de confiance en eux, alors pourquoi moi ? » précisa Richard.

« Parce qu'ils ne sont pas vous, Richard. Ils ne sont pas ce paquet si Anglais, maniéré, plein de pédantisme et de préjugés. Ils ne portent pas de costumes en laine sous une chaleur accablante, ils n'ont pas ces jolis yeux verts qui étincellent quand vous avez trouvé la solution d'une énigme ou quand, parfois, vous vous laissez aller à un peu de décontraction et de joie. Ils n'ont pas ce petit sourire gêné et si charmant comme quand vous avalez votre première gorgée de thé de la journée et que vous levez les yeux vers moi ou quand vous vous laissez aller à quelques confidences sur vous. Ils ne me poursuivent pas sur la plage pour avoir enlevé le visage de Fiona Machin-Chose de la télé. Ils ne sont pas vous Richard et je ne suis pas Fiona Machin-Chose non plus. Une gentille anglaise bien maniérée qui aime la pluie et les promenades sur les plages grises. »

Richard sourit à Camille, embarrassé par . « De toutes façons, les plages grises ou ensoleillées sont toutes pleines de sable. Et si ça se trouve, Fiona Bruce est une pimbêche acariâtre ! » plaisanta t-il avant de poursuivre. « Elle n'a que faire de mes costumes, ne remet jamais en question mes décisions, ne m'oblige pas à essayer des choses nouvelles et ne me taquine jamais sur ma bougonnerie ou mes manières si anglaises. Elle n'a jamais recherché mon amitié en me présentant la seule personne capable de servir une tasse de thé décente à Sainte Marie ou en essayant de m'intégrer à cet environnement hostile qu'est cette île soi-disant paradisiaque. Surtout, elle ne m'a jamais embrassé sous cette véranda après m'avoir sauvé la vie. »

Tout en prononçant ces paroles, Richard s'était rapproché de Camille. Il pouvait sentir le parfum de sa peau, entendre son cœur battre la chamade, à moins que ce ne soit le sien ?

« Qu'est-ce que vous avez dit, déjà ? Je vous prends dans mes bras. » Il s'exécuta maladroitement.

« Vous prenez mon visage entre vos mains. » il attendit qu'elle s'exécute.

« Vous déposez un baiser tentateur sur mes lèvres. » Camille obtempéra.

« Et tandis que je vous serre contre moi, » ce qu'il fit avec une charmante maladresse, « Je vous embrasse passionnément. »

Il fixa Camille droit dans les yeux « Je vous préviens, je suis un peu rouillé pour ces choses là. » déclara t-il avant de l'embrasser. D'abord avec timidité et maladresse, puis au fur et à mesure que Camille répondait à son baiser, Richard prenait de l'assurance et, l'attirant tout contre lui, il l'embrassa avec toute la passion dont il était capable. Camille lui rendit son baiser et ils ne se séparèrent que pour reprendre leur respiration.

Camille rayonnait affichant un large sourire qui faisait miroir à celui de Richard. « Je vois, un perfectionniste, donc. » déclara t-elle tout en caressant le visage de Richard. « Toutes ces femmes qui ne t'ont pas embrassé ne savent pas ce qu'elles ont perdu, Richard. » A la plus grande joie de Camille, Richard rougit à cette déclaration qu'elle lui fit dans le creux de l'oreille. Il tenait toujours Camille dans ses bras avec tout juste assez d'espace entre eux pour respirer. Il ne voulait pas la laisser échapper. Il se demandait encore comment il avait réussi l'exploit de la prendre dans ses bras et de l'embrasser et n'avait qu'une peur : c'était de la décevoir et de la perdre. Il opta pour la franchise.


« Camille, je ne suis pas très à l'aise avec tout ça. » dit-il. Camille leva un sourcil inquiet.

« Il va falloir être patiente. Je n'ai pas trop l'habitude de ce genre de relation, le couple. » Elle s'écarta légèrement de l'étreinte de Richard, et le regarda d'un air interrogateur en se gardant de formuler toute question. Richard ne comprit pas tout de suite la réaction de la jeune femme mais finit par la rassurer « Oh, euh, non. Ce n'est pas ce que tu crois. Je veux juste dire que ça fait longtemps qu'il n'y a pas eu de femme dans ma vie et je suis un peu rouillé. C'est tout. Je veux dire, les relations humaines n'ont jamais été mon fort et, avec les femmes, je n'ai jamais su comment m'y prendre. » avoua t-il.

« Richard, tu pourras faire toutes les gaffes et les maladresses que tu veux tant que je pourrais te taquiner, t'asticoter et te tourmenter avec tes costumes, ton pédantisme et ton 'anglitude'. » répondit Camille avec malice.

« Bref, on ne change rien. » rétorqua Richard.

« Non, on ne change rien. Sauf quelques détails comme celui de pouvoir t'embrasser et plus si affinité. » confirma Camille en l'embrassant une nouvelle fois.

« Je pourrais prendre goût à ça. » dit Richard avec plus d'assurance qu'il ne l'aurait imaginé, quand il eu reprit le contrôle de sa bouche. « Mais avant d'aller plus loin peut-être devrions-nous poser quelques règles ? »

« Quelques règles ? » interrogea Camille. « Richard, je viens littéralement de m'offrir à toi, et toi tu veux édicter des règles ? » Camille prit un peu de recul pour jauger Richard avant de poursuivre. « D'habitude, à ce moment là on cherche plutôt à m'enlever tous mes vêtements en me couvrant de baisers passionnés. Je sais que tu es rouillé, mais pas à ce point là, quand même ! » Elle ne savait pas si elle devait être offusquée ou charmée par tant de maladresse de la part de cet Anglais décidément pas comme les autres. Elle opta pour le bénéfice du doute devant sa mine déconfite et lui envoya le sourire le plus invitant qu'elle pût.

« Hum, oui. Disons que tout ceci doit rester strictement entre nous. N'est-ce pas ? Je veux dire, il n'y a aucune raison pour que Fidel, Dwayne ou le Commandant soient mis au courant. »

Camille leva un sourcil inquisiteur en entendant les noms de ses collègues que Richard préféra ignorer pour poursuivre de manière encore moins assurée.

« Et puis inutile de mettre Catherine dans la confidence non plus, n'est-ce pas ? » Richard, baissa légèrement la voix en prononçant ses dernières paroles, redoutant que cette dernière requête ne déclenche chez Camille une réaction irrationnelle. Comme Camille ne disait toujours rien en le fixant de son regard inquisiteur, Richard, essaya de se justifier. « Oui, enfin, tu sais comment est Catherine ! Je vais déjà devoir apprendre à vivre avec une Française alors… hum, deux ? » déclara Richard qui redoutait les interventions de la maman de Camille et que ses très françaises manières ne viennent envahir une relation qui s'annonçait déjà compliquée.

« Richard » répliqua Camille avec taquinerie. « Il y a longtemps que Maman a deviné que j'avais le béguin pour toi. Et ce n'est certainement pas moi qui suis allée le lui dire. Et si ça peut te rassurer, elle t'aime bien. Même après tout ce que tu lui a fais subir. »

« Comment ça tout ce que je lui ai fais subir ? C'est elle qui a essayé de m'empoisonner avec son bouillon atroce ! » éructa Richard qui n'avait pas encore digéré cet épisode et encore moins ce bouillon de poule.

« Richard ! J'ai grandi avec ce bouillon ! » Camille s'écarta de Richard et fit les cents pas sur la véranda. « Elle a pris soin de toi quand tu étais malade ! Elle a fait tout ce qu'une amie ferait dans ces circonstances et toi tu l'as insultée ! Tu aurais pu, je ne sais pas moi, faire un effort ! Éventuellement te débarrasser du bouillon mais éviter de l'insulter en lui disant qu'il avait un goût de chaussette sale !» Camille bouillonnait. Elle n'en revenait pas que cet épisode soit encore aussi à vif ! Après s'être calmée, elle déclara « Richard, je ne passerais pas ma vie à faire l'intermédiaire entre vous deux. Quoi qu'il arrive entre nous, que tu le veuilles ou non, elle fait partie de ma vie et de la vie à Sainte Marie alors il va falloir faire avec. »

Richard était tout penaud. Il savait qu'elle avait raison, sur tous les plans, d'ailleurs, mais la réaction vive de Camille le rendait nerveux. « Qu'est-ce que tu veux que je fasse ? Que j'aille lui présenter des excuses ? C'est un peu tard, non ? »

« Pourquoi pas ? Ça ne peut pas faire de mal en tous cas ! Et puis ça faciliterait les choses pour la suite. »

« Pour la suite ? » interrogea Richard intrigué.

« Eh bien, oui. Si tout va bien, dans quelques mois on se marie et neufs mois après on a un bébé et maman sera heureuse ! Elle te servira du thé tous les jours et tous les dimanches on ira manger un rôti avec ses légumes et son Yorkshire pudding qu'elle aura cuisiné rien que pour toi ! » Camille éclata de rire en voyant la mine déconfite de Richard. « Du calme Richard, je plaisante ! Je n'ai aucune intention de précipiter les choses et n'ai certainement pas calculé de me marier dans 6 mois. Non, à mon avis il faudra bien une année ou deux avant de faire de toi un gendre acceptable pour maman ! »

Comme Richard semblait à peine plus détendu, elle s'avança vers lui, lui prit le visage entre les mains, et lui murmura à l'oreille « Richard, je t'aime. Je ne sais pas où tout ça va nous mener, et tout ce que je veux, c'est être avec toi. Apprendre à connaître l'homme sous toutes ces couches de costume en laine et ses manières d'Anglais. Pour le reste, on verra quand ça viendra, et si ça vient. » Elle l'embrassa avec tendresse pour conclure sa déclaration. Richard était apaisé, à peine plus détendu. Il lui rendit son baiser.

« Je ne promets rien. » concéda t-il, malaisé par la déclaration de Camille.

Il n'en fallait pas plus à Camille, mais elle sentait qu'il avait besoin d'encouragements. « Richard, maman t'aime bien, ainsi que beaucoup de personnes sur cette île. A commencer par Fidel et Dwayne, que tu peux compter parmi tes vrais amis, mais aussi le Commandant. Tu as rendu à Sainte Marie beaucoup de services en résolvant des enquêtes qui ont pesé sur ses habitants. Et s'ils insistent pour te saluer, t'invitent à ôter ton costume et à te débarrasser de tes manières d'Anglais, ce n'est pas parce qu'ils ne te respectent pas, mais bien au contraire parce qu'à leur manière ils veulent te dire que tu fais partie de leur vie, que tu appartiens désormais à Sainte Marie et ils souhaitent que tu apprécies autant qu'eux la vie ici. »

Richard ne répondit pas. Il acquiesça de la tête puis, pour signifier son accord, défit les boutons de sa veste qu'il enleva. Camille lui fit un grand sourire alors qu'il passait devant elle pour la déposer à l'intérieur de la cabane, bien pliée dans sa longueur et à plat sur le dossier du fauteuil, pour ne pas la froisser. Camille lui murmura à l'oreille « Il va de soi que pour ma part, ce ne sont que des préliminaires. » Ce qui ne manqua pas de faire rougir Richard au grand plaisir de Camille !


La nuit était maintenant tombée si noire et dense que la seule lumière de la véranda ne permettait pas de percer l'obscurité de la plage au-delà de quelques mètres. Plus que jamais ils étaient seuls au monde. Richard rompit le silence le premier en proposant à Camille un verre qu'ils burent tranquillement pendant que Richard essayait tant bien que mal de produire un repas pour tous les deux. Il vint alors à l'esprit de ce dernier qu'avec toutes les taquineries et questions qu'il avait subit de la part de Camille, celle-ci en savait finalement plus sur lui, qui était soi-disant si discret, que lui sur elle. Camille se plia alors à ses questions et elle ne lui en posa en retour que d'essentielles et générales. Ils discutèrent ainsi pendant plusieurs heures, faisant finalement connaissance.

Alors que la nuit était bien avancée et qu'ils eurent épuisé nombre de sujets de discussion, le silence se fit entre eux. Ni l'un ni l'autre n'avait envie de prendre congé et pourtant Camille se leva pensant qu'il valait mieux ne pas précipiter les choses après cette soirée exceptionnelle. Elle embrassa Richard tendrement et fit mine de partir. Mais Richard la retint par la main, l'attira contre lui et l'embrassa. Camille, d'abord surprise par ce geste spontané, lui rendit son baiser tandis qu'il l'enlaçait et se pressait tout contre elle, caressant son dos, son ventre en remontant vers ses seins, déposant milles baisers sur son visage et dans son cou. Chaque caresse laissait une trace brûlante à travers son T-shirt. Elle posa ses mains sur son torse et senti à travers la chemise de Richard les tremblements fébriles de sa peau. Elle pouvait sentir les traces de son after-shave et commença à jouer avec les boutons de sa chemise tandis qu'il glissait une main sous son t-shirt. Le contact de sa main contre sa peau la fit réagir. Elle se dégagea légèrement de son étreinte.

« Je suis désolé », déclara Richard, confus. « Je n'aurais pas dû. C'est ma faute. Toujours trop vite, ou pas assez, jamais ... » Camille interrompit Richard en posant deux doigts sur ses lèvres. Il la regarda ahuri.

« Richard, il n'y a personne ici plus que moi qui souhaite ce qui est en train de se passer. Mais est-ce bien le moment ? Je veux dire, après tout ce que tu as dit sur les femmes et tes relations par le passé avec elles, est-ce bien ce que tu veux ? Maintenant ? Parce qu'après, on ne pourra plus revenir en arrière. »

« C'est trop tôt, n'est-ce pas ? Je suis désolé. Vraiment, je n'aurais pas dû. Je peux te ramener chez-toi, si tu veux. Enfin t'accompagner le long de cette route sans lumière et bien noire. »

« Richard ! » interrompit Camille amusée par l'embarras causé par sa déclaration et les accès chevaleresques de Richard, « Richard, » reprit-elle quand elle eut son attention « Je veux juste m'assurer que c'est ce que TOI tu veux, ici et maintenant. Parce que ce moment, c'est très bien, mais après ce sera passé. Je veux dire notre première fois. »

Richard regarda Camille droit dans les yeux, considéra cette déclaration avec sérieux. Il la tenait toujours dans ses bras, son étreinte moins serrée, et ses mains toujours dans le creux de son dos. Il ne pouvait se résigner à rompre ce contact. « Camille, je… toute ma vie, j'ai agit en prenant en considération toutes les données d'un problème. Peser le pour, le contre, anticiper le résultat… Bref, la spontanéité n'a jamais été mon fort. Mais je sais une chose, c'est que là, maintenant, si je te laisse repartir sur cette route, dans cette obscurité si profonde qu'on n'y voit pas le bout de son nez, je le regretterais toute ma vie. Même si par la suite nous faisons l'amour de la manière la plus excellente qui soit. »

Camille sourit, « Faire l'amour de la manière la plus excellente qui soit, hein ? » reprit-elle en le taquinant. Richard lui rendit un sourire confiant qui piqua l'intérêt de Camille. « OK, A une condition. » dit-elle en tripotant les boutons de la chemise de Richard. Celui-ci la regarda l'air inquiet. « Si tu touches au moindre bouton de cette chemise ou au nœud de cette cravate, je pars sur le champs ! Depuis le temps que tu te balades en pleine chaleur avec toutes ces couches et que je rêve de t'enlever cette maudite cravate et cette chemise ! » déclara t-elle en se collant tout contre lui tout en défaisant les premiers boutons de sa chemise. Richard n'émit aucune protestation contre ça bien que la logique aurait voulu que ce soit d'abord sa cravate qui saute. Il l'embrassa et, quand tous deux reprirent leur respiration, il l'attira à l'intérieur de la cabane où il se laissa déshabiller tandis qu'il goûtait la peau de Camille avec avidité.

Las et repus de plaisir, ils étaient allongés l'un contre l'autre dans l'obscurité, nus comme des vers sous les draps. Richard transpirait légèrement sous le ventilateur qui tournait accroché au plafond de la cabane. Camille l'observait, lovée contre lui, sa main caressant sur son torse. Au bout d'un moment, Richard se senti nerveux et jeta des regards insistants vers son placard. Camille suivit son regard pendant quelques temps puis sourit. « N'y pense même pas Richard ! » dit-elle en se penchant vers lui, presque sur lui. Richard lui rendit un sourire innocent. « Tant que je serais dans ce lit avec toi, il n'est pas question qu'un seul bout de pyjama y entre. » déclara t-elle. « Il fait bien trop chaud pour ça ! » Richard voulut protester, mais elle l'embrassa avant d'ajouter « Et si tu as besoin de chaleur, je connais un moyen bien plus agréable pour t'en donner. » Et joignant le geste à la parole, elle caressa son torse en descendant progressivement vers le bas ventre. Il n'en fallut pas plus à Richard qui sentit aussitôt une vague de chaleur l'envahir tandis qu'il l'embrassa avant de refaire l'amour.


Le jour perçait à travers les volets à peine rabattus de la cabane. Richard se réveilla, allongea la main vers sa gauche et ne sentit rien. Quelque chose lui disait que c'était à la fois normal et bizarre. Normal que la place à côté de lui soit vide s'il avait dormi seul, mais bizarre qu'elle soit froide puisqu'il se souvenait avoir passé la nuit avec Camille... à moins que ce ne fût encore un rêve ? Cette fois il se réveilla complètement, constata que plusieurs vêtements étaient éparpillés un peu partout dans la cabane ce qui le rassura. Il vit aussi avec surprise que le pantalon de son pyjama traînait sur son lit. Il se souvint alors qu'il avait dormi complètement nu et que cette situation était loin de sa zone de confort même s'il reconnaissait qu'il n'avait jamais aussi bien dormi depuis qu'il était à Sainte Marie. Mais il ne pouvait pas entièrement attribuer ce fait à son absence de pyjama… ou plutôt si mais certainement pas à une température plus basse. Il sourit à lui même et se leva. Il enfila avec une joie non dissimulée le pantalon en question en cherchant la veste qui allait avec. Il grommelait en soulevant t-shirt, jupe et autres pièces de vêtements épars quand Camille assise sous la véranda l'entendit.

« Par ici ! » appela t-elle doucement. Richard, demanda alors en jetant un dernier coup d'œil à la pièce « Camille, tu as vu ma veste de pyjama, j'ai le pantalon mais je ne trouve pas la veste. » avant de se retourner et de découvrir, assise sous le porche, Camille simplement vêtue de sa veste de pyjama. La vision des longues jambes qui sortaient de la veste de pyjama lui rappela des images de la nuit précédente et cela le déstabilisa. « Je vois que tu as trouvé ma veste. » dit-il.

« Oui, en effet. » répondit Camille satisfaite de l'effet produit. « Je me suis dit que puisque tu y tenais tant, ça devait valoir la peine de faire un essai. »

« Euh, oui mais c'est MA veste de pyjama. » insista t-il « C'est un pyjama pour homme, par pour femme. Si tu veux un pyjama, je peux t'en offrir un. » dit-il.

« Richard, je ne veux pas de pyjama, je veux cette veste, ici et maintenant, pour regarder avec toi le lever du soleil. Aller viens t'asseoir à côté de moi. » dit-elle en faisant un peu de place sur le petit banc où elle se tenait. Richard alla s'asseoir à côté d'elle en bougonnant. « Quoi ? Tu préférerais que je l'enlève ? » le défia t-elle. « Non, non, c'est juste que c'est ma veste et que maintenant je n'ai pas de veste avec mon pantalon. » Camille ne répondit pas sentant l'irritation monter en elle. Tout, jusque là, s'était bien passé, la soirée la veille, la nuit qu'ils avaient passés ensemble avaient été au-delà de ses espérances, alors maintenant il fallait bien que le naturel pinailleur et si anglais de Richard refasse surface. Elle prit sur elle pour ne pas répondre et admirer le soleil qui se levait sur Sainte-Marie. Elle observait du coin de l'œil Richard qui se dodelinait à côté d'elle, visiblement mal à l'aise. Au bout de quelques minutes silencieuses, et alors que le soleil avait quitté l'horizon, n'en pouvant plus, elle se tourna vers lui, et s'assit à califourchon sur ses genoux face à lui.

« Richard, ce n'est qu'une veste de pyjama ! Elle ne va pas s'abîmer parce que je l'aurais portée. » Richard était interdit. Comme il ne réagissait pas, en partie parce qu'il sentait que son cerveau n'était plus irrigué, Camille continua de s'énerver. « Tu veux cette veste de pyjama ? Prends-la ! » lui ordonna t-elle. La présence de Camille sur ses genoux provoquait chez Richard une réaction qui lui interdisait de penser. Camille sentit cette confusion. Elle s'avança légèrement sur les cuisses de Richard, s'appuya de ses deux mains sur le dossier du banc, de chaque côté de la tête de Richard et se penchant légèrement vers lui, lui répéta dans le creux de l'oreille d'une voix tentatrice « Richard, si tu veux cette veste, prends-la. »

Richard déglutit péniblement sous l'effet combiné de la position de Camille sur ses genoux et de sa voix trop suave pour être honnête. Il finit par articuler « Camille, tu n'y penses pas, on pourrait nous voir ! » Camille sourit, satisfaite de la réaction de son prisonnier. « Richard, il n'y a jamais personne sur cette plage. Depuis que je viens ici, je n'y ai jamais vu personne et encore moins à cette heure matinale. » ajouta-t-elle d'une voix très suggestive. « Alors, cette veste ? Tu la veux toujours ? » Richard ne réagit toujours pas tandis que le désir qui montait en lui le mettait dans une position vraiment inconfortable. Camille se leva subitement et se dirigea vers le cabanon au grand soulagement de Richard. Elle s'arrêta sur le pas de la porte, regarda avec tendresse Richard qui reprenait sa respiration et, sentant toujours en elle le désir monter, en un mouvement se débarrassa de la veste de pyjama qu'elle lui lança.

Richard reçu la veste en plein visage. Elle était déjà imprégnée de l'odeur de Camille et cela ne fit qu'augmenter le désir en lui. Il prit la veste, sourit, et rejoignit Camille qui l'attendait à l'intérieur. Il n'eut pas le temps de l'enfiler que son pantalon tombait déjà.


Forte de son expérience en infiltration, Camille n'eut pas trop de mal à faire la part entre le travail avec Richard et sa liaison avec lui. Les deux étaient deux composantes relativement étanches de sa vie. Ils se retrouvaient en général chez-lui, parfois en semaine, pour une soirée en amoureux, mais ils réservaient les nuits pour les week-ends. Une fois ou deux, au tout début, alors qu'ils s'étaient laissés emporter et qu'ils avaient passés la nuit ensembles, ils avaient faillis être surpris. L'imbroglio qui avait suivi pour se défausser auprès de l'équipe et de Catherine avait été une véritable épreuve pour Richard, ce qui avait entraîné une énième dispute entre les deux amants qui ne s'étaient plus parlé pendant quelques jours et qui du coup avait fini de convaincre le reste de l'équipe que tout était normal.

Richard, que la duplicité mettait mal à l'aise, avait eu plus de difficulté à jouer le jeu, mais il tenait trop à Camille pour y renoncer. Celle-ci le houspillait toujours sur ces costumes, ses pyjamas (elle avait tout de même fini par lui accorder le pantalon même quand elle dormait avec lui), son anglaise pudeur et ses manières de célibataire endurci, mais cela lui convenait. Après tout, elle était Française et râler était dans sa nature. Heureusement leur relation ne reposait pas que sur les piques, railleries et autres petits mots qu'ils pouvaient se lancer. Camille, comme Richard, faisait aussi preuve d'attentions, de tendresse et de bienveillance dans les petits gestes au quotidien, y compris au bureau, comme à l'occasion de grandes occasions.

Cela faisait plusieurs mois maintenant qu'ils se voyaient ainsi et la passion du début faisait place à une certaine routine que Richard appréciait. Ils sortaient peu ensemble de peur d'être reconnus et repérés mais ils avaient visités quelques lieux remarquables de l'île et Richard commençait à voir son séjour sur Sainte Marie d'un œil plus conciliant. Elle l'avait même convaincu de porter une chemisette à manches courtes quand ils étaient tous les deux seuls ou hors d'Honoré et à son grand dam il avait dû reconnaître que ce n'était pas une si mauvaise idée que ça !


Camille ne se sentait pas très bien mais elle avait promis à Richard de passer le prendre pour l'emmener à l'aéroport ce matin là. Il fallait qu'elle lui parle et elle était en retard.

Elle se tenait à l'entrée du cabanon, observant Richard qui cherchait visiblement quelque chose. Sa valise était sur le lit, à moitié défaite, tous les tiroirs de son bureau et de sa commode étaient tirés. Visiblement il procédait à une fouille en règle de chez-lui y compris jusque dans la cuisine d'où il remontait quand il vit Camille. « Ah ! Camille tu es là ? Tu n'aurais pas vu mon passeport ? Je le cherche partout depuis 10 minutes, il semble avoir complètement disparu ! C'est insensé ça ! Je le mets toujours dans le tiroir de mon bureau, là » il se dirigea à nouveau vers le tiroir qu'il désigna et le fouilla, « mais impossible de le trouver ! Et je décolle dans à peine plus d'une heure ! Il faut absolument que je le retrouve ! » cria t-il désespéré. Camille s'avança vers lui, lui déposa un baiser sur les lèvres « Bonjour à toi aussi mon amour. » prononça t-elle avec ironie. A ces mots, Richard se calma, tout penaud il répondit « Oui, bonjour Camille. » sans toutefois pouvoir cacher une certaine irritation. « Mais où est ce foutu passeport ? » ajouta-t-il.

Camille s'assit sur le lit, entre la valise à moitié vide, les vêtements épars choisis pour affronter l'automne londonien et le cartable à moitié vidé de Richard. Elle l'observa quelques instants puis se lança « Richard, je sais que le moment n'est pas le meilleur, mais il faut qu'on parle. » Ce dernier était trop absorbé par la recherche de son passeport pour prêter attention. « Camille s'il te plaît, ne t'assieds pas là tu vois bien que tu es assise sur mes notes ! Aide-moi plutôt à trouver ce fichu passeport » sermonna t-il plutôt. Camille sentait la colère monter, elle récupéra les dites notes de mauvaise grâce et interpela Richard. « Richard, s'il te plaît calme toi, il faut qu'on parle ! » A ces mots, Richard se figea, fixa Camille puis éclata « Quoi ? Ne me dis pas que tu as peur que je ne revienne pas ! Tu sais très bien que je n'ai pas le choix depuis que j'ai signé pour une affectation définitive ici ! Je ne vois vraiment pas de quoi tu as peur ? »

« Je n'ai pas peur de ça Richard, en tous cas pas pour le moment ! Je veux juste qu'on parle ! » insista t-elle. « Écoute, ce n'est pas vraiment le moment, aide-moi plutôt à trouver mon passeport et conduis-moi à l'aéroport. On pourra parler dans la voiture si tu veux. » Cette fois elle était complètement en colère devant l'obstination de Richard. « Soit » répondit-elle furieuse en se levant. Elle prit la liasse des notes sur lesquelles elle s'était assise, les fourra violemment dans le cartable avec le reste des crayons et des documents. Alors qu'elle essayait de tout faire rentrer elle souleva une chemise en carton et trouva le fameux passeport coincé dans les rabats en carton. Elle le brandit aux yeux de Richard « Tiens le voilà ton fichu passeport ! Il était caché sous la chemise en carton dans ton cartable ! » Elle le refourgua dans le cartable, y ajouta le petit bout de plastic blanc qu'elle tenait caché dans sa main depuis son arrivée, et referma le tout. « C'est bon, on peut y aller maintenant ? »

Richard se sentit tout penaud, remballa aussi vite que possible sa valise sans froisser ses chemises et pantalons, dans un silence coupable. Il commença à ranger les tiroirs qu'il avait fouillés, mais Camille l'interrompit brusquement « Je croyais que tu avais un avion à prendre ! ». L'idée de partir en laissant le désordre lui pesait, mais devant le regard furibond de Camille, il s'empressa de prendre valise et cartable et ferma le cabanon avant de monter en voiture. Le trajet jusqu'à l'aéroport se fit en silence. Richard avait bien tenté d'engager la conversation, mais le visage fermé de Camille ne laissait aucun appel possible quand elle lui rétorqua que « Ce n'est pas urgent, de toutes façons. Tu verras bien par toi-même ! » Camille était à la fois furieuse et angoissée se demandant si elle avait bien fait de lui laisser découvrir la nouvelle par ses propres moyens. Et la nausée qui revenait n'arrangeait pas son humeur. Arrivé à l'aéroport juste à temps, Richard descendit de voiture avec ses bagages et disparu dans le hall en ayant à peine dit au revoir à Camille.


Richard était parti depuis deux jours déjà pour assister à un séminaire à Londres sur les moyens techniques de la police dans les petites communautés. Il avait été invité par un ancien collègue qui appréciait comme lui la précision, la logique et la cohérence des faits, et qui savait que Richard, sur sa petite île, devait faire face à de nombreux obstacles techniques pour résoudre ses affaires. Le trajet en avion avait été sans histoire même s'il avait regretté ne pas avoir dit correctement au revoir à Camille. Le séminaire était intéressant et le retour au pays, même pour une si courte durée, était toujours apprécié. Camille lui manquait, plus qu'il ne l'aurait imaginé. Il se demandait ce qu'elle avait voulu lui dire avant de partir, et il s'en voulait de ne pas l'avoir écoutée. Il voulait appeler, mais entre le décalage horaire , le jet lag et les longues journées du séminaire, il rentrait épuisé à l'hôtel et s'endormait vite. Il lui avait envoyé un « Tu me manques. On parle à mon retour ? » par SMS et elle lui avait répondu « Rentre vite. Je t'aime. » le lendemain. Richard en avait conclu que leur dispute était terminée et il profita de la pause déjeuner pour aller faire un peu de shopping.

De son côté, la petite équipe réduite du commissariat de police d'Honoré en profitait pour régler les affaires courantes et en l'absence de tout crime, en profitait pour ne pas s'attarder au bureau lorsque la journée touchait à sa fin. Et en cette fin de journée très calme, Camille invita Dwayne et Fidel à célébrer la moitié de leurs presque vacances au bar de Catherine. La saison touristique battait son plein, tous les commerces de la ville en profitaient et la Kaz était plein. Catherine rayonnait, passait de table en table, accueillait les touristes et n'oubliait avec les habitués. Parmi eux, Camille, Dwayne et Fidel ne gâchaient en rien l'ambiance. Depuis le départ de l'Inspecteur, elle avait bien remarqué que Camille était un peu « bizarre », mais la dernière fois qu'il était retourné en Angleterre pour accompagner cette prisonnière qu'ils avaient arrêtée et que Scotland Yard voulait absolument interroger, Camille avait agit de la même façon. Elle considéra donc cet état comme normal.

Catherine savait depuis longtemps que sa fille avait le béguin pour son patron. Et même si elle ne comprenait pas ce que sa fille trouvait à cet Anglais introverti, maladroit et si prétentieux, elle se demandait si Camille aurait un jour le courage de se lancer. Catherine en était là de ses réflexions lorsque du chahut se fit entendre sur la terrasse suivit d'un bruit de verre brisé. Tous se précipitèrent dehors pour voir ce qui se passait.

Un homme saoul menaçait un autre homme avec un couteau, tandis que le touriste agressé essayait de protéger une jeune femme qu'il maintenait derrière lui. Dans le mouvement, les bouteilles et verres sur la table avaient volé en éclat. Camille fit aussitôt signe à Dwayne et Fidel de se positionner de façon à encercler l'agresseur tandis qu'elle s'adressait à celui-ci pour essayer de le maîtriser. « Monsieur, posez ce couteau, je suis le Sergent Camille Bordey de la police d'Honoré, et deux autres officiers de police, » qu'elle désigna, « sont en train de vous encercler. Vous ne pouvez pas vous enfuir alors réglons cette histoire calmement en posant votre couteau et ensuite on vous écoutera. »

Pendant qu'elle parlait, l'homme au couteau regardait avec surprise autour de lui l'attroupement qui se formait. Fidel en profita pour mettre à l'abri le couple agressé et tenta de disperser les badauds. Dwayne se tenait maintenant derrière l'agresseur et bloquait sa fuite par la plage tandis que Camille, devant lui, bloquait le passage vers la rue. Acculé et dans un geste désespéré pour s'échapper, il fonça droit sur Camille qui essaya de l'arrêter. Celui-ci esquiva sa course et, dans la panique pour échapper à l'emprise de Camille qui l'avait attrapé par la taille, planta son couteau dans le bas du dos de Camille qui tomba à terre devant la foule et Catherine horrifiées. D'un même élan Fidel et Dwayne se jetèrent à sa poursuite et l'attrapèrent quelques mètres plus loin alors qu'il essayait de reprendre son équilibre et sa course après sa rencontre avec Camille.

Catherine, affolée, se précipita sur sa fille, constata qu'elle était consciente. Elle fit pression sur la plaie pour essayer d'arrêter le sang de couler tandis que Fidel appelait une ambulance et le Commissaire. Dwayne, avec le suspect menotté, attendait les secours et des nouvelles de la blessée avant de conduire l'agresseur en cellule.

Catherine tenait Camille dans ses bras, assise sur le bitume encore chaud du soleil de la journée. Elle la berçait comme une enfant en attendant l'ambulance dont on entendait déjà la sirène. « Ne t'en fais pas, ma chérie, c'est rien. » répétait-elle en retenant ses larmes. « L'ambulance est déjà là, ça va aller. » se disait Catherine autant pour se rassurer elle-même que sa fille. L'ambulance arriva en même temps que le Commissaire Patterson qui obligea Catherine à lâcher Camille pour que les secours puissent s'occuper d'elle. Celle-ci était toujours consciente, mais perdait beaucoup de sang. Tandis qu'ils hissaient la jeune femme dans l'ambulance, sous les regards de sa mère, de Fidel et du Commissaire, Camille attrapa un ambulancier et lui avoua à voix basse «Faites attention à mon bébé. » avant de tomber inconsciente. Les trois témoins se regardèrent ahuris, se demandant s'ils avaient bien entendu le mot « bébé » que Camille venait de murmurer.


Lorsqu'il regarda l'identité de l'appelant sur son téléphone qui sonnait en pleine nuit, Richard fit une note mentale de rappeler à Fidel la valeur du décalage horaire entre Sainte Marie et l'Angleterre. Il prit l'appel énervé « J'espère que vous avez une bonne raison Fidel pour me réveiller en pleine nuit ? Vous avez une idée de l'heure qu'il est ici ?» aboya t-il.

« Oui, euh, en effet Chef. Désolé chef. » Répondit Fidel décontenancé par le ton encore plus désagréable que d'habitude de son supérieur. Après 2 secondes de silence, une voix grave et posée qui n'était pas celle de Fidel reprit « Tout à fait Inspecteur, et je regrette de vous réveiller, mais il y a eu un incident ici. » annonça le Commissaire qui devant les balbutiements de Fidel avait pris les choses en main. Aussitôt Richard se redressa « Co, commissaire ? » répondit Richard surpris et inquiet. « Je, je suis désolée, je croyais que c'était Fidel. Mais comment se fait-il que… ? Enfin je veux dire que j'ai vu le nom de Fidel sur le téléphone, je, je, pensais que … »

« Inspecteur. Écoutez » repris le le Commissaire qui commençait déjà à s'impatienter. « J'ai le regret de vous dire que Camille a été victime d'un coup de couteau et il faut que vous reveniez. » annonça le Commissaire. « Quoi ? Ca, Camille ? » interrompit Richard qui était maintenant complètement réveillé et en alerte. « Que lui est-il arrivé ? Ça va ? Comment va t-elle ? Je suis dans l'avion ! » cria Richard qui était déjà en train de s'habiller lorsqu'il raccrocha précipitamment, sans laisser le temps au commissaire de donner plus d'explication.


Dwayne accueillit à l'aéroport un Richard fatigué, angoissé et énervé. Réveillé au milieu de la nuit, Richard n'avait pas trouvé de vol avant le lendemain matin et avait dû attendre sur un banc inconfortable à l'aéroport que son voyage retour commence. Ce dernier avait à peine dormi durant le vol et fort heureusement toutes ses affaires, pour une fois, l'avaient suivi jusqu'à Sainte Marie. Il salua à peine son collègue et demanda à aller directement à l'hôpital voir Camille. Sur le trajet, Dwayne essaya de le rassurer et de le tenir informé des derniers développements, mais le visage de Richard restait immuablement fermé, comme perdu dans un autre monde. Depuis le coup de téléphone il y avait déjà presque vingt-quatre heures, Richard n'avait qu'une seule chose en tête. Il voulait voir Camille, la tenir dans ses bras et il s'en voulait de n'avoir pas pris le temps de l'écouter le jour de son départ.

Dwayne parcourut le trajet entre l'aéroport et l'hôpital en un temps record et pour une fois, Richard ne dit rien et lui en fut même gré. Arrivé devant l'entrée, il prit un moment pour respirer et réaliser où il était. Il remercia Dwayne, descendit de voiture en prenant sa serviette avec lui pour se donner un peu de contenance, entra dans l'hôpital et se dirigea droit vers la chambre de Camille que Dwayne lui avait indiquée.

Arrivé devant la porte de la chambre, il regarda par la petite vitre au milieu et vit que Camille était consciente et si ce n'était la perfusion qui partait de son bras, on aurait dit qu'elle était en pleine forme. Richard lâcha aussitôt un soupir de soulagement. Il observa encore un instant et se rendit compte que Camille n'était pas seule, qu'elle discutait avec quelqu'un. En tournant un peu la tête sur le côté, il aperçut Catherine qui avait les traits tirés et fatigués mais qui avait l'air rassuré. Richard eut un moment d'hésitation, préférant être seul avec Camille, mais il n'eut pas la patience d'attendre que Catherine sorte alors il prit une grande respiration, essaya de se composer le visage du supérieur concerné et concentré et pas celui de l'amant fou d'inquiétude, il frappa et entra.

« Camille ! Comment va ? » demanda t-il en entrant en feignant l'insouciance. Camille leva les yeux vers lui et ne put s'empêcher de lui faire un large sourire de bienvenue qui ne passa pas inaperçu aux yeux de Catherine. « Richard ! Quelle bonne surprise ! » lâcha t-elle. « Vous tombez à pic, j'allais justement partir. » Joignant le geste à la parole, elle se leva, déposa un baiser sur le front de sa fille « Ma chérie, je te laisse entre de bonnes mains. » et sortit en glissant à Richard avec malice « Elle est toute à vous, maintenant. »

La remarque de Catherine surprit Richard qui se demanda ce qu'elle avait bien voulu dire ou sous-entendre par là, mais s'agissant de Catherine, cela faisait bien longtemps qu'il avait renoncé à comprendre. Néanmoins, il attendit que la porte se fut bien refermée derrière-elle et vérifia que personne ne regardait dans la chambre avant d'aller au chevet de Camille déposer un timide baiser sur sa joue. L'émotion le submergeait. Maintenant qu'il était là, il ne savait plus quoi dire. Il tira une chaise à côté du lit et s' assit sans la quitter du regard. Il prit la main de Camille et son contact le rassurait, mais il n'arrivait toujours pas à exprimer son soulagement de la voir saine et sauve.

Camille observait Richard d'un air inquiet. Elle se doutait que l'événement avait dû bien chambouler Richard qui déjà en temps normal avait du mal à exprimer ses émotions, mais son silence l'inquiétait. « Richard, ça va ? » demanda t-elle angoissée. Il hocha de la tête en guise de réponse et réussit à articuler « Je croyais t'avoir perdue. »

Camille lui sourit « Tu vois je suis encore là et en pleine forme ! D'après le chirurgien je pourrais sortir après-demain, si tout va bien. » ajouta t-elle comme si ce qu'elle venait de subir n'était qu'une petite blessure de rien du tout. « Allons vient m'embrasser ! » Richard se leva et voulut la prendre dans ses bras, mais quand il l'attira vers lui, le mouvement arracha un cri de douleur à Camille et il se rassit aussitôt en se confondant en excuses.

« Richard, ça va. Je ne suis pas en sucre, tu sais. Ces douleurs sont normales !» dit Camille pour essayer de rassurer Richard. « Ce n'est pas agréable, mais c'est normal. Je viens quand même d'être poignardé. » ajouta t-elle avec malice, juste pour le plaisir de le taquiner un peu. Il acquiesça. « Je suis désolé. » répéta t-il. « Mon Dieu qu'est-ce que tu dois penser de moi ! Tu te fais agresser et moi je suis incapable de dire quoi que ce soit pour te réconforter et en plus je te fais mal quand je veux te prendre dans mes bras. J'ai eu tellement peur de te perdre ! »


« Richard, comme tu vois, je suis toujours là. Tu ne m'as pas perdu et en plus tu as même gagné un mini moi ! » Richard ne comprit pas ce qu'elle venait de dire. « Bon, techniquement il y a aussi un peu de toi… » Camille s'arrêta dans son élan devant l'air ahuri de Richard et ajouta de manière plus explicite : « Le bébé va bien.» Maintenant le visage de Richard affichait une totale incompréhension qui virait à la panique. Camille s'inquiéta. « Richard ? Le test de grossesse ? Dans ta serviette le jour de ton départ ? » Richard nia de la tête et commença à s'affoler. Il prit sa serviette qu'il avait posée au pied de sa chaise, commença à fouiller dedans avec frénésie mais ne vit rien alors il la retourna et la vida entièrement sur le sol. Et au milieu de ses notes et des documents qu'il avait emportés pour son séminaire, il découvrit le petit stylet de plastique. Richard resta quelques secondes interloqué par sa découverte, incapable de bouger comme fasciné par l'objet. Il regardait alternativement Camille et le test en essayant d'assimiler cette découverte et les paroles de Camille. Devant le quiproquo, Camille expliqua « Je voulais te le dire quand je suis venue te chercher pour t'emmener à l'aéroport, mais tu étais si entêté et fermé à la conversation que je l'ai mis dans ta serviette quand j'ai trouvé ton passeport en pensant que tu le trouverais de toutes façons et que tu comprendrais. Le texto que tu m'as envoyé, je pensais que tu avais compris ! »

« Non ! Bien sûr que non que je n'avais pas compris puisque je ne l'avais pas trouvé ! » éclata Richard confus. « Comment as-tu pu me faire ça ? Comment est-ce possible ?! »

« Je suis désolée que tu l'apprennes comme ça ! » répondit Camille que la réaction de Richard inquiétait. « Et pour le reste, je pense que tu dois bien avoir une petite idée ! » ajouta t-elle en colère, sur la défensive. « Mais ce n'est pas possible, on a toujours fait attention ! » répliqua Richard. « Il suffit d'une fois, et visiblement, une fois a suffit... » répondit Camille. Richard plissa les sourcils et regarda Camille avec incompréhension. Camille lui rafraîchit la mémoire en affichant un large sourire. « Le week-end au spa, dans la montagne ? La provision ...insuffisante ? »

Aussitôt le visage de Richard devint écarlate au souvenir de ce week-end très romantique durant lequel il s'était senti très amoureux. « Je suis désolé. » balbutia t-il. « Ne le sois pas. » répondit Camille avec malice en évoquant ses souvenirs. « Richard, je sais qu'on en a jamais discuté et que c'est inattendu et sans doute prématuré, mais c'est quand même une bonne nouvelle, n'est-ce pas ? » demanda Camille en voyant Richard inquiet voire paniqué. « Je, je ne sais pas. » rétorqua Richard perdu. Il commença à ramasser les papiers éparpillés sur le sol et les ranger dans sa serviette pour se donner un peu de contenance et éviter le regard de Camille. Il glissa, à part, le test de grossesse dans la poche de son veston. « La question ne s'était jamais posée avant et tu sais que je ne suis pas à l'aise avec les enfants. Y a qu'à voir avec Rosie ! Chaque fois que je suis en sa présence elle pleure et si par malheur je la prends dans mes bras elle crache ou vomit sur moi ! Si ça ce n'est pas la preuve que les bébés et moi ça fait deux ! » Rouge, confus, sa serviette sous le bras à peine fermée, il sortit de la chambre en lâchant un vague « Désolé. Je dois y aller. Dwayne m'attend. »

Camille était dévastée. Elle s'était douté que la nouvelle ne serait pas facile à digérer par Richard qui avait tant de mal à appréhender les changements dans sa vie. Mais elle avait espéré que bien que leur relation n'en soit pas encore à faire ce genre d'engagement, elle était tout de même suffisamment solide pour envisager la suite avec calme sinon joie. Le texto qu'elle avait reçu de lui lorsqu'il était à Londres, lui avait donné quelque espoir qui avait maintenant volé en éclat. Elle éclata en sanglots.

Dans sa confusion, Richard ne trouva pas la sortie tout de suite, ce qui le rendit encore plus confus et cet état l'amenait généralement à la colère. Quand il finit par trouver la sortie, il s'arrêta un instant sur le perron, ouvrit les bras et présenta son visage au soleil qui l'inonda aussitôt d'une chaleur accablante et humide mais rassurante. Il pouvait maintenant diriger sa colère contre le climat et ce soleil omniprésent, quelque chose sur lequel il n'avait aucune emprise mais qui au moins lui était familier. Reprenant peu à peu ses esprits, il aperçut Dwayne qui l'attendait de l'autre côté de la rue, à l'ombre d'un flamboyant, et qui le fixait l'air inquiet en secouant légèrement la tête de droite à gauche. Richard rejoignit l'officier de police et monta en voiture sans dire un mot. Dwayne le regarda perplexe « Tout va bien, Chef ? Vous avez vu Camille ? » Le nom de Camille le fit réagir. Il tourna la tête vers Dwayne puis demanda, de la voix la plus calme qu'il pût composer, à être conduit chez-lui. Sans passer par le commissariat, sans prendre connaissance des affaires en cours, sans essayer de voir Fidel, le Commandant ou Catherine. Les dernières vingt-quatre heures avaient été éprouvantes et tout ce qu'il voulait c'était se reposer. Un tel comportement si inhabituel chez son supérieur inquiéta grandement Dwayne mais le ton de la requête de ce dernier n'appelait aucun commentaire alors il s'exécuta sans poser de question.

Richard utilisa le trajet en voiture pour se calmer un peu. Il arriva chez-lui légèrement plus apaisé, mais toujours aussi confus. Le pseudo désordre dans lequel il retrouva le cabanon suite à son départ à moitié précipité quelques jours plus tôt le laissa indifférent. Il déposa sa valise à côté de son lit, se dirigea vers la cuisine où il prit un grand verre d'eau et se rendit compte qu'il avait besoin de quelque chose de plus fort. Il se servit un large whisky et alla s'asseoir sous la véranda. Il enleva son veston qu'il plia méticuleusement dans la longueur avant de le déposer sur le dossier du fauteuil à côté de lui. Ce faisant, le test de grossesse qu'il avait glissé dans une poche tomba. Il le regarda un instant, le ramassa et le posa sur la petite table face à lui.


Quand Catherine revint voir sa fille à l'hôpital après le départ de Richard, elle trouva Camille les yeux bouffis et l'air inquiet. « Camille, ma chérie, ça ne va pas ? C'est Richard qui t'as mis dans tous ces états ? » commença t-elle à pester contre le chef de la police d'Honoré. « Non, bien sûr que non. » mentit Camille. « J'ai vu une scène triste à la télé et avec toutes ces drogues qu'on me donne et les derniers événements je dois juste être plus émotive que d'habitude. C'est tout. » Catherine observa sa fille un instant. Elle savait que Camille mentait, mais visiblement elle n'était pas prête à en discuter avec sa mère. Elle se fit une raison. Si Camille ne voulait pas parler de la visite de Richard, peut-être pourrait-elle lui tirer quelques informations sur la bombe qu'elle avait lâché lorsque les ambulanciers l'avaient mise dans l'ambulance. « Tu sais, il y a une drôle de rumeur qui circule dans l'hôpital et en ville. »

« Maman, tu sais quelle importance j'attache aux rumeurs ? Cette île vit et se nourrit de rumeurs et de ragots comme, NOUS, nous avons besoin d'air pour respirer. Si j'étais toi, je n'accorderais pas beaucoup d'importance à ce qui se dit. » objecta Camille.

« Pourtant, celle là te concerne toi. » Camille leva vers sa mère un regard interrogateur. « Voilà quand on t'a amené à l'hôpital, l'autre jour, quand on t'a mis dans l'ambulance, tu aurais dit au brancardier 'attention au bébé'. » Catherine fit une pause pour observer l'effet de cette annonce sur sa fille. « Ma chérie, y aurait-il quelque chose que je devrais savoir ? » demanda Catherine avec espoir. Camille ne se souvenait pas de cet épisode et cette révélation la paniqua légèrement. Les choses étaient déjà compliquées comme ça avec Richard si en plus les ragots s'y mettaient, cela ne présageait rien de bon pour tous les deux. Mais avant de pouvoir faire face à la rumeur, il fallait d'abord qu'elle sache où ils en étaient avec Richard. Alors même si ça ne lui fit pas plaisir, elle mentit à sa mère. « Maman, on venait de me poignarder, j'étais confuse et j'avais mal. J'ai dû dire n'importe quoi ! Vraiment ? Tu crois que si j'étais enceinte je te le cacherais ? Non, si ça m'arrivait… et puis d'abord il faudrait au moins que je sorte avec quelqu'un, n'est-ce pas ? Non, si ça m'arrivait, je te promets que tu serais la deuxième personne à qui je le dirais. »

Catherine accepta l'explication de sa fille avec peu de conviction, mais s'en contenta et releva « La deuxième personne seulement ? » Camille lui sourit « Oui, la première serait le père ! » Les deux femmes échangèrent un regard complice et Camille engagea la conversation sur un autre sujet. Il ne restait plus beaucoup de temps avant la fin des heures de visite et Catherine dû s'en aller rapidement. Camille prit alors son téléphone et envoya un texto à Richard.


Richard ne quittait pas des yeux cet objet tout blanc si simple, quasi anodin et qui pourtant venait de faire basculer sa vie. Richard n'était pas matérialiste. C'était un solitaire pragmatique qui se contentait de peu tant que ce qu'il avait lui était relativement confortable et familier. Et pourtant, ce petit bout de plastique prenait maintenant l'intégralité de ses pensées et il ne voyait plus que lui. Comment un objet aussi insignifiant pouvait tant l'accaparer ? Richard en était là de sa réflexion quand son téléphone vibra dans sa poche de pantalon. Il prit le téléphone et regarda le texto qu'il venait de recevoir de Camille. « Richard, je suis désolée. Il faut qu'on parle. Je t'aime. »

Camille. Bon sang ! Il avait oublié Camille ! Sous le choc, il avait oublié qu'elle était elle aussi impliquée et que sa vie à elle aussi avait basculé. En plus, elle avait aussi failli la perdre, la vie. Et avec ...cette autre vie. Cette révélation causa à Richard un choc encore plus grand. Il fixa le texto sur son téléphone, essayant de mettre de l'ordre dans ses idées et surtout ses émotions. Au bout de quelques minutes, il composa le numéro de Camille.

« Camille ? Je suis désolé. Je ne sais pas ce qui m'a pris tout à l'heure. Je suis un idiot et je n'aurais pas dû partir comme je l'ai fait. Bien sûr qu'on peut en parler. Laisse-moi juste un peu de temps, tu sais pour digérer tout ça. Je t'aime aussi. » Maintenant que Camille était revenue dans ses pensées, il pouvait essayer d'y voir plus clair.


Le lendemain matin, Richard se réveilla aux aurores et groggy. Il accusait le décalage horaire et avait mal dormi. Il ne savait toujours pas comment prendre l'annonce de sa paternité, mais au moins le mot ne le faisait plus bondir. Ses précédentes relations, certes peu nombreuses, ne l'avaient jamais mené sur ce terrain soit parce qu'elles avaient été trop courtes soit parce qu'elles n'avaient jamais atteint l'intensité de ce qu'il avait avec Camille. Alors il manquait clairement de référence en la matière et la question ne s'était jamais posé de savoir s'il voulait des enfants. Il supposait que oui. Que c'était la suite logique dans une relation de couple si celle-ci se formalisait, ce qui était le souhait de Richard. Il avait admis depuis peu qu'il n'imaginait plus sa vie sans elle et cela le paniquait et le ravissait à la fois.

Comme souvent lorsqu'il était dans cet état de confusion des sentiments, il se mis en mode 'pilote automatique'. Il se rendit au poste de police d'Honoré pour prendre son service dès qu'il fut prêt. Il était le premier et profita du calme pour se mettre au travail et se plonger dans les rapports des incidents qui avaient eu lieu pendant son absence. Cet exercice lui libéra un peu l'esprit et il en fut reconnaissant. Fidel arriva environ une heure après lui et le tira de sa solitude apaisante.

« Chef ! Vous êtes de retour ! Vous avez vu Camille ? Ça fait plaisir de vous voir ! » La joie non feinte de Fidel qui retrouvait son chef et donc le retour à la routine, détourna un temps de sa tâche Richard qui se prêta malgré lui aux échanges de banalités sur son séjour à Londres, l'incident avec Camille et le reste des affaires en cours. Le silence retomba vite dans le petit bureau de police. Habituellement Richard ne prêtait que peu d'attention à ses collègues au travail. Non pas par manque d'empathie, mais par manque d'intérêt pour les trivialités qui s'échangeaient généralement dans les conversations de bureau. Mais, ce matin, la présence de Fidel seul au poste avec lui -et il faudra aussi parler à Dwayne de son retard inexcusable, se dit Richard- le rendait nerveux. Fidel était le seul homme de ses connaissances à être père et cela lui brûlait les lèvres de lui poser des questions sur cet état, mais la réserve naturelle de Richard, sans compter le respect des conventions dans les relations professionnelles, l'en empêchait. Au bout d'un moment, il ne put cependant résister. « Fidel, comment vont Rosie et Juliette ? »

La question surprit grandement Fidel qui n'avait pas l'habitude que son Chef lui pose des questions personnelles. Mais il répondit avec plaisir, tant parler de sa petite famille le rendait fier. « Elles vont très bien, Monsieur. Merci de demander, Monsieur. Juliette a trouvé un petit travail alors ça bouscule un peu Rosie et elle teste nos limites à Juliette et moi. C'est assez fatiguant pour tout le monde, si vous voyez ce que je veux dire. » Il n'osa pas en rajouter connaissant Richard. Alors quand ce dernier répondit « Non, je ne vois pas mais si vous voulez bien m'expliquer... » Fidel fut pris de court. « Eh bien, Monsieur, c'est qu'elle pleure beaucoup et fait souvent des caprices parce que sa maman lui manque. Alors on ne dort pas beaucoup non plus. » devant la grimace que fit Richard, Fidel s'empressa d'ajouter comme pour le rassurer « Mais ce n'est qu'un mauvais moment à passer. Et puis elle est si mignonne quand elle ne pleure pas ! »

Richard rétorqua « Et vous ne pouvez pas lui donner quelque chose ? Pour la calmer ? »

« Ben c'est que c'est un bébé, monsieur. C'est normal que ça maman lui manque. On ne peut pas donner de médicament pour ça. »

« Ah, oui. Bien sûr. Bien sûr. Où avais-je la tête ? » répondit Richard penaud de son ignorance. Il se replongea dans le dossier sur son bureau. Décidément, il n'était vraiment pas prêt pour être père se dit-il avec résignation. Pourtant, maintenant que le sujet était à nouveau dans sa tête, Richard avait du mal à se concentrer sur son travail. Il brûlait de demander à Fidel ce qu'il pensait de la paternité, ce qu'il avait ressenti quand il avait su pour Rosie, s'il avait toujours voulu des enfants. Autant de questions auxquelles lui-même n'avait pas de réponse.

Vers le milieu de la matinée, n'en pouvant plus, Richard décida de prendre une pause et sortit se promener sans but précis. Fidel et Dwayne, qui avait fini par arriver en excusant son retard par une visite à l'hôpital pour voir Camille (ce que Richard avait accepté avec mauvaise foi), se regardèrent incrédules quand leur patron sortit du bureau en annonçant qu'il prenait une pause et qu'il ne savait pas quand il reviendrait mais qu'il était joignable par téléphone si besoin était.

Richard déambula un moment dans le marché et les rues avoisinantes, observant les gens et plus particulièrement les mamans avec leurs enfants et les rares papas aussi. Visiblement c'était les vacances scolaires car il y en voyait plus que d'habitude selon lui. Il finit par arriver au bar de Catherine. Ce n'était sans doute pas le meilleur endroit pour observer des parents avec leurs enfants ou méditer sur sa future paternité, mais il avait follement envie d'une tasse de thé. Il salua Catherine et s'installa sur la petite terrasse face à la rue. Catherine lui apporta sans mot dire une théière fumante avec du lait dans son petit pot et sa tasse préférée. Oui, maintenant il avait sa tasse réservée chez Catherine et cette pensée le rendait heureux. Tous les deux étaient arrivés à un statut quo dans leur relation. Catherine avait accepté ses petites manies et, lui, faisait en sorte d'oublier qu'elle était Française. Mais quand Catherine s'assit à côté de lui après avoir déposé le plateau qui contenait sa boisson préférée, Richard se raidit aussitôt.

« Richard, » interpella Catherine «Quel plaisir de vous revoir ! Comment avez-vous trouvé Camille hier ? Toute cette histoire, vous n'imaginez pas à quel point j'ai eu peur ! Et dire que ça s'est passé ici, dans cette même rue ! Vous savez, je trouve Camille très nerveuse, différente, ces derniers jours. Je suppose que son agression y est pour quelque chose, qu'elle doit être plus ou moins sous le choc, mais quand même ! Elle en a vu d'autre ! Vous savez qu'on lui a déjà tiré dessus ? » Richard voulut lui répondre que non seulement il savait – Camille le lui avait fait remarquer dès les premiers jours de leur collaboration, il y avait de cela maintenant presque 3 ans - mais qu'en plus il connaissait par cœur les deux petites cicatrices qu'elle en gardait, une sur sa cuisse gauche et l'autre sur son épaule droite. Mais il s'en garda bien pensant que ce n'était pas vraiment le moment de révéler à sa mère la connaissance approfondie qu'il avait de l'anatomie de Camille. Il se contenta d'acquiescer de la tête en ignorant plus ou moins le discours de Catherine qui continuait. « Richard, je suis repassée hier soir après que vous soyez parti. Et je l'ai trouvée en pleurs. Enfin, en tous cas elle avait pleuré. J'espère que ce n'est pas à cause de vous ! Que lui avez-vous dit ? »

« Moi ? J'ai rien fait ! Pourquoi ? Que vous a t-elle dit ?» coupa Richard sur la défensive, conscient d'avoir causé le chagrin de Camille, mais en aucun cas capable de révéler qu'il en était la cause et la raison. Catherine intriguée par la réaction de Richard poursuivit. « D'après elle, elle aurait vu à la télé une scène triste et elle se serait mise à pleurer à cause des hormones qui la rendrait plus émotives... » Catherine mentit sciemment en laissant en suspens sa déclaration pour étudier la réaction de Richard. Ce dernier cracha à moitié la gorgée de thé qu'il venait de prendre en entendant le mot 'hormones' et répliqua avec indignation « Catherine, je ne sais pas ce que vous insinuez, mais je ne suis certainement pas la personne adéquate pour parler des hormones de votre fille ! ». Ce disant, il se leva et partit. Il ne savait pas où voulait en venir la mère de Camille, mais son instinct lui dictait qu'il valait mieux ne pas tenter le diable et essayer de raisonner l'irraisonnable française.

Il ne savait pas ce qu'il allait lui dire, mais il était grand temps de parler à Camille. Il appela un taxi et se rendit à l'hôpital. Quand il arriva à la chambre de Camille, il trouva celle-ci vide. On lui expliqua que Camille passait quelques examens avant de pouvoir sortir. Elle venait de voir le chirurgien et d'après sa feuille de soins devait sans doute être maintenant à la maternité. Richard s'inquiéta aussitôt de l'état de santé de Camille et l'infirmière lui indiqua la maternité pour qu'il trouve la réponse par lui-même. Au fur et à mesure qu'il déambulait dans les couloirs de la l'hôpital Richard se sentait mal. Il n'aimait pas les hôpitaux. N'avait jamais aimé ça. Et quand il franchit le seuil de la maternité, son cœur se mit à battre plus vite et il sentit ses mains devenir moites malgré la climatisation. Il sentait une nouvelle attaque de panique monter et il lui fallut toutes les réserves de calme et de flegme britannique qu'il avait en lui pour calmer sa nervosité incontrôlable.

Une infirmière l'aperçut et le prit en charge. « Ça va pas Monsieur ? » Richard, regarda la personne qui s'adressait à lui avec surprise. « Vous attendez votre femme ? » Richard nia de la tête. « Je ne suis pas marié. Je suis officier de police. DCI Richard Poole de la police d'Honoré. » répondit Richard que le formalisme de son titre aida à lui faire reprendre ses esprits. « Ah ! Vous êtes là pour le bébé abandonné alors ? Venez, je vous conduis. Vous êtes arrivé vite, on l'a trouvé i peine une heure ! » Et Richard se vit mener, malgré ses protestations, vers la nurserie où on lui présenta un bébé de quelques jours, trouvé sur le perron de la maternité. On lui expliqua que le bébé était plutôt en bonne santé mais qu'il pleurait sans cesse. Que ce genre d'abandon n'arrivait pas souvent mais n'était pas inhabituel. Richard écoutait d'une oreille à moitié distraite les informations que lui prodiguait l'infirmière. Il était fasciné par le petit être dans le berceau qui criait et pleurait toutes les larmes de son corps sans que personne ne puisse y faire grand-chose. L'infirmière qui lui parlait prit le bébé dans ses bras pour essayer de le calmer sans plus d'effet. Bizarrement, Richard ne se sentait pas agressé par les cris et les larmes. Il sentait juste une immense vague d'empathie pour le petit bonhomme qui commençait tout juste sa vie et qui déjà venait d'être chamboulée irrémédiablement. Il se revit à 8 ans dans le hall de son pensionnat après que ses parents l'aient déposé : seul, perdu et abandonné.

L'infirmière remarqua l'émotion de Richard et décida de tenter une expérience. « Tenez, Inspecteur, vous devriez le prendre. Ici on n'a pas d'infirmier masculin. Parfois les bébés sont sensibles à ce genre de chose, vous savez. Et puis de toutes façons on a toutes essayé de le calmer et aucune de nous n'y arrive. » Richard tenta de protester, mais l'infirmière ignora ses objections et déposa sans plus de cérémonie le bébé dans les bras de Richard avant qu'il ait pu dire quoi que ce soit. Qu'il ait senti l'empathie de Richard ou sa nervosité et son ignorance dans la façon de tenir un nouveau-né, miraculeusement le bébé commença de se calmer. Richard voulut aussitôt rendre le bébé à son infirmière, mais celui-ci se remit à crier. « Je crois que vous lui plaisez, Inspecteur ! Vous devriez vous installer dans le fauteuil dans le coin pour le bercer. Si vous voulez bien en profiter pour lui donner un biberon ? »

« Quoi ? Mais non, je ne sais pas faire ça ! Je ne peux pas faire ça ! » protesta Richard que toute l'expérience rendait nerveux. Mais c'était sans compter avec la détermination de l'infirmière en charge de la nurserie. Il se retrouva, sans savoir comment, assis dans le fauteuil à bascule avec le bébé dans les bras, un linge sur l'épaule par dessus son costume et un biberon dans la main droite. Il reçut quelques instructions et se vit enfourner le biberon dans la bouche du nouveau-né. Celui-ci se mit à boire goulûment faisant taire définitivement les cris et les pleurs. La paix et le silence revinrent dans le service et devant tant de succès Richard commença à se détendre et même à prendre plaisir à voir le petit être tirer sur la tétine du biberon et sentir le petit corps dans ses bras se détendre enfin sous l'effet de la nourriture et, qui sait, de sa paternelle bienveillance. Le biberon fini, avec les instructions de l'infirmière en chef de la nurserie, il fit faire son rot au bébé qui s'endormit aussitôt dans ses bras, repu.

Toute la scène avait pris peut-être une vingtaine de minutes et l'arrêt des cris et des pleurs avait surpris le personnel de la maternité qui avait défilé pour voir le policier en costume donner le biberon au bébé abandonné. Camille qui sortait de son rendez-vous avec l'obstétricien, entendit la rumeur et demanda au brancardier qui poussait son fauteuil roulant de la conduire voir la scène. Celui-ci avait d'abord refusé, mais quand elle lui dit qu'elle était le sergent Bordey de la police d'Honoré et qu'il s'agissait probablement de son patron, il avait fini par obtempérer. Et elle ne regretta pas d'avoir insisté tant la scène qu'elle trouva en arrivant était touchante. Richard était assis dans le fauteuil à bascule et tenait l'enfant endormi dans ses bras. La tête du bébé reposait sur son bras gauche tandis que de sa main droite il lui caressait gentiment le ventre. Le bébé avait saisi un doigt de la main de Richard et ne le lâchait pas. Richard était tout absorbé par sa tâche et ne faisait plus attention aux personnes qui entraient et sortaient de la pièce. Aucun mot ne sortait de sa bouche, mais il était en grande conversation avec ce petit être qu'il voulait rassurer en lui disant qu'il allait retrouver ses parents et qu'il ferait tout pour qu'il ne grandisse pas seul comme lui, même si, lui Richard, avait encore ses parents.

« Richard Poole ! » interpela Camille au bout d'un moment. Richard leva les yeux vers Camille et fut surpris de la voir. « Camille ? Camille ! Qu'est-ce que tu, vous faites là ? » Richard se souvint qu'il était dans un lieu public et se reprit au dernier moment. « J'ai entendu qu'un officier de police en costume donnait le biberon à un nouveau-né, j'ai voulu voir ça de mes propres yeux ! Parce que le seul policier en costume que je connais c'est un certain Richard Poole et jamais il ne s'approcherait d'un bébé. A moins que vous ne m'ayez pas dit quelque chose que je devrais savoir ? » répondit Camille en taquinant un peu son compagnon. « Oui, hum, j'étais venu vous voir et on m'a emmené ici, mis ce bébé dans les bras et puis un biberon et bon, enfin. Voilà. » Richard ne savait pas pourquoi il éprouvait le besoin de justifier à Camille sa présence dans la nurserie mais la voir ici l'avait surpris comme si elle l'avait surpris, lui, en train de la tromper. Ou plutôt de la tromper elle et leur bébé. Il se ressaisit et l'inspecteur annonça « Vous savez que c'est un bébé abandonné ? Il va falloir prévenir Dwayne et Fidel qu'ils viennent prendre ses affaires pour les analyser et essayer de retrouver les parents de cet enfant. » Richard avait repris son ton professionnel et, ce faisant, fit signe à l'infirmière de reprendre l'enfant. Celui-ci ne se réveilla pas quand il passa de bras en bras jusque dans son berceau. Richard se leva, quelque peu étourdi par toute l'expérience. « Sergent, je vous retrouve dans votre chambre, si vous voulez bien ? Il faut qu'on parle. » Camille lui sourit et fit signe au brancardier de la ramener à sa chambre laissant Richard reprendre complètement ses esprits.

Après avoir effectivement téléphoné à Fidel de venir prendre les affaires du bébé et les dépositions du personnel de la maternité, Richard se dirigea vers la chambre de Camille. Il la trouva dans son lit qui rayonnait. Il s'arrêta passé la porte ne sachant plus quoi dire ou faire. Il souriait juste, heureux de voir Camille lui sourire. « Richard ? Ça va ? » demanda Camille qui n'était pas habituée à voir son compagnon et encore moins son patron sourire sans raison évidente. « Richard ! Que se passe t-il ? Si tu essaies de te venger pour toute à l'heure, je te préviens, ce n'est pas drôle. Pourquoi tu souris comme ça ? »

Richard sortit de sa torpeur. « Camille, je souris parce que je suis heureux. Heureux de te voir et heureux parce que je t'aime. Hier, quand tu m'as dit pour le bébé, j'ai paniqué. On n'avait jamais parlé d'enfant ni même d'avenir d'ailleurs. Et tout d'un coup, ce n'était plus toi et moi, mais toi, moi et un être dont on serait responsable toute notre vie. Toute notre vie Camille. Quoi qu'il arrive ! Et je ne n'ai aucune idée de la façon dont on élève un enfant ! Et j'ai passé l'âge d'avoir des enfants ! Je veux dire j'ai quarante-trois ans ! Je ne suis plus tout jeune pour supporter les cris et les nuits raccourcies et imagines, quand il aura vingt ans j'aurais l'âge d'être grand-père ! Au mon Dieu Camille ! Imagine, grand-père ! » Camille commençait à paniquer en écoutant la teneur de ce discours. Il s'était approché d'elle maintenant, s'était assis sur son lit et lui tenait la main en la regardant dans les yeux. Elle interrompit son monologue.

« Richard, je sais que tout ça fait peur. J'ai peur ! Moi non plus je n'ai aucune idée de comment on élève un enfant ! » Richard parut surpris en entendant ces paroles. « Quoi ? Tu crois que parce que je suis une fille j'ai le manuel livré à ma naissance ? Tu te trompes ! Et au cas où tu ne l'aurais pas remarqué, je suis fille unique alors j'ai pas vraiment de référence en matière d'éducation si ce n'est Maman. Et puis tout ça n'était pas vraiment prévu non plus. Je veux dire, je t'aime, et le p'tit bout qui grandit en moi, je l'aime aussi, mais j'aime mon travail et je ne veux pas tout abandonner maintenant. » Camille s'interrompit un moment et observa Richard. Elle ne comprenait toujours pas pourquoi Richard souriait toujours. « Richard, pourquoi est-ce que tu souris comme ça ? »

« Camille, je souris parce que c'est la première fois que je t'entends dire que tu as peur de quelque chose. Ma Camille si impétueuse, sans peur et sans reproche, toujours si confiante en elle, viens d'avouer qu'elle est effrayée par la vie qui est en train de changer. Et tu sais quoi ? J'aime assez ça. Pour une fois, je ne suis plus le seul. »

« Oui, ben si tu répètes ça à qui que ce soit, je serais obligée de te tuer. » répliqua Camille en le taquinant. Richard attrapa la main de Camille et la porta à ses lèvres pour y déposer un baiser. Il fixa un moment Camille en silence. Prit une grande respiration et poursuivit. « Tu sais, ce matin quand je suis venu te voir je ne savais pas trop ce que j'allais te dire, si ce n'est que je ne voulais pas te perdre et que bébé ou pas, je serais toujours à tes côtés. J'avais peur et je n'avais rien compris. Et puis il y a eu ce p'tit bout qu'on m'a mis dans les bras. Je ne dirais pas que j'ai tout compris et que je n'ai plus peur, mais au moins maintenant je sais que c'est possible et quand il s'est endormi dans mes bras en s'accrochant à mon doigt comme si sa vie en dépendait, j'étais si fier ! Tu n'imagines pas ! Ce bébé a pu manger et dormir grâce à moi. Quand je l'ai vu je me suis revu au pensionnat quand mes parents m'y ont déposé. J'étais tout seul et abandonné comme lui. Je lui ai dit que ça irait que ça serait difficile mais que ça irait. Et puis je me suis dit que quand on fait un enfant on ne l'abandonne pas. On ne le confie pas à des étrangers pour l'élever, on ne le laisse pas sans donner des nouvelles. Camille, je ne sais pas ce que l'avenir nous réserve, mais cet enfant aura un père. Quoi qu'il arrive. » Richard, se pencha vers Camille et l'embrassa, oubliant un instant où ils étaient. Lorsqu'ils se séparèrent, Camille affichait un large sourire qui reflétait celui de son compagnon. Elle lui prit la main et la déposa sur son ventre. « Richard, je sais déjà que si c'est une fille elle sera raide dingue de son papa, comme sa maman ! ».

« Et si c'est un garçon ? » demanda Richard avec anxiété. « Si c'est un garçon il aura le papa le plus cool qui lui montrera comment tomber les filles avec des tours scientifiques. Bon, faudra que je l'aide un peu pour s'habiller mais il sera cool ! »


Catherine profita du creux de la matinée, un peu après le départ de Richard, pour aller voir sa fille à l'hôpital. Quand elle arriva à la porte de la chambre, elle vit par la fenêtre que Richard était déjà là, assis sur le lit de Camille, une main sur son ventre et qu'ils semblaient tous les deux heureux et détendus. Elle ne put empêcher le large sourire qui lui barra le visage et décida d'attendre un peu avant d'entrer. Elle ne savait pas encore si elle voulait les surprendre ou si elle préférait les laisser choisir le moment où ils révéleraient leur secret.

Camille revint la première à la réalité pragmatique « Tu sais qu'il va falloir le dire à Maman et à tes parents ? Et aussi au Commandant ainsi qu'à Dwayne et Fidel ? Et le plus tôt sera le rumeur circule déjà que je suis enceinte et mon tour à la maternité ce matin ne va pas rester inaperçu éternellement. Ni le tien d'ailleurs» Richard fixa Camille avec angoisse tandis qu'elle poursuivit. « Apparemment, quand ils m'ont mis dans l'ambulance, j'aurais dit en tenant mon ventre 'attention au bébé'. Je n'ai aucun souvenir de ça, mais Maman, le Commandant et Fidel et Dwayne l'auraient entendu. et je suis sûre qu'ils ne sont pas les , parait-il, la rumeur courre. Et connaissant le fonctionnement de ce genre de ragot, je pense que les paris sur l'identité du père sont déjà en cours ! »

Richard se leva et fit les cents pas en pestant contre la mentalité de l'île, contre son manque d'anonymat, contre le fait qu'on ne pouvait pas le laisser tranquille cinq minutes, contre le fait que les gens se mêlaient toujours de ce qui ne les regardait pas. Camille le laissa faire sans protester sachant très bien qu'il était impossible de raisonner avec Richard quand il partait dans ce genre de diatribe. Et puis pour une fois elle aurait effectivement aimé avoir un peu plus d'intimité et de discrétion concernant leur situation.

C'est à ce moment là que Catherine, voyant que Richard n'était plus dans une position compromettante avec Camille, décida d'entrer. « Richard ! Quelle bonne surprise ! Vous êtes parti bien vite toute à l'heure, tout va bien ? Il paraît que vous avez donné le biberon à un bébé à la maternité ? Vous prenez des leçons ? » ajouta Catherine avec malice, juste pour le plaisir. Cette dernière remarque finit d'exaspérer Richard qui lança un regard furibond à Catherine en haussant les épaules sans prendre la peine de répondre. Pour détendre l'atmosphère, Camille lança « Au fait, grande nouvelle ! Je sors demain ! »

« Quelle merveilleuse nouvelle ma chérie ! Je vais préparer ton ancienne chambre. Il est hors de question que tu restes seule alors que tu es encore en convalescence. N'est-ce pas Richard ? » Celui-ci se trouva pris de court par la proposition de Catherine et regretta de n'avoir pas penser plus tôt la sortie d'hôpital de Camille. Et l'idée de passer encore plusieurs jours sans pouvoir tenir Camille dans ses bras lui parut une épreuve insurmontable mais se retint de dire que c'était à lui de prendre soin de la convalescente. « Vous ne croyez pas que c'est à Camille de décider pour elle ? Vous savez, elle a peut-être d'autres projets. » intervint-il en lançant un regard implorant à Camille.

Mais Catherine qui n'était pas la mère de Camille pour rien et qui aimait bien taquiner et sa fille et Richard décida de pousser les amoureux dans leurs retranchements. « Ah oui ? » répondit Catherine. « C'est vrai ma chérie, tu as d'autres projets que de laisser ta chère maman s'occuper de toi pendant que tu récupères de ta blessure ? Tu ne veux pas profiter de mon bouillon de poule ? Tu adores mon bouillon, n'est-ce pas ma chérie ? » ajouta t-elle en défiant Richard du regard qui se garda bien de répondre tout en levant les yeux au ciel.

« Disons que je n'y avais pas encore trop pensé, mais tu sais c'est un peu bruyant chez-toi et j'ai besoin de repos. » essaya de temporiser Camille.

Catherine feignit la déception mais n'avait pas dit son dernier mot et était bien décidée à mettre ces deux-là le plus tôt possible ensemble pour les observer. « Je vois. Je suppose que je peux quand même te faire un bon repas de sortie d'hôpital ? » Elle se retourna vers Richard. « Bien sûr, Richard, vous serez présents avec Dwayne et Fidel et le Commandant ? Et Juliette aussi, elle n'arrête pas de me demander de tes nouvelles ? »

« Oui, Maman. Bien sûr. Avec plaisir. » et lançant un regard complice à Richard « Monsieur, vous viendrez ? »

Richard se résigna à différer ses retrouvailles avec Camille mais s'assura qu'il avait encore une petite marge de manœuvre. « Oui, bien sûr. Je passerai vous prendre. Et pour votre information, Catherine, je ne m'entraînais pas à donner le biberon à un bébé, j'enquêtais sur une nouvelle affaire d'enfant abandonné. Maintenant, si vous voulez bien, je dois y aller. Je me suis absenté bien trop longtemps et j'ai une enquête à résoudre. » dit-il en partant.

« Oh, je vois. » répondit Catherine avant d'ajouter « Dommage, il paraît que ça vous très bien la paternité. » Richard se retourna, pointa son doigt vers Catherine « Je. Je ne suis pas... » il s'arrêta dans son élan réalisant que toute tentative d'explication ne faisait que le jeu de Catherine qui ne cachait pas son large sourire de satisfaction. Celui qu'elle affichait quand elle avait atteint son but qui était de l'embarrasser lui. Il haussa les épaules et partit en se disant que décidément entre la mère et la fille il serait toujours le jouet de leurs taquineries.


Durant le trajet entre l'hôpital et La Kaz, Richard et Camille s'étaient mis d'accord que pour mettre fin à la rumeur qui circulait, il fallait annoncer officiellement la grossesse de Camille. Elle ne voulait pas que la rumeur enfle et que toutes sortes de théories voient le jour et préférait annoncer l'heureux événement maintenant. Richard aurait voulu plus de temps pour se faire à l'idée et mettre le plan qu'il avait imaginé pendant la nuit à exécution, mais Camille insistait. Il la déposa donc au restaurant.

Personne ou presque, ne fit attention à l'aisance avec laquelle il soutint Camille pour l'aider à sortir de la voiture, l'aider à marcher jusqu'à la table, la tenant d'une main ferme pour l'entraîner vers l'avant, tandis que son autre main s'attardait dans le creux de son dos pour la soutenir dans sa démarche douloureuse. Lui d'habitude si gauche dès qu'il était en contact, même imperceptible avec une femme, seule Catherine remarqua sa démarche assurée et comment sa main s'attarda dans celle de Camille quand il l'aida à s'asseoir. Et comment leurs regards se croisèrent avec tendresse avant qu'il ne balbutie, à la surprise générale, une excuse et reparte, prétextant avoir une opération très importante à faire pour le succès de la petite expérience qu'il menait en ce moment par rapport au dossier du bébé abandonné.

Ils étaient tous là pour fêter la sortie d'hôpital de Camille : Fidel avec Juliette et Rosie, Dwayne, le Commandant qui avait délaissé son uniforme se présentait plus en ami qu'en chef de la police, et bien sûr Catherine qui couvait des yeux et de ses attentions sa fille Camille anxieuse d'avoir vu disparaître Richard juste après leur arrivée. Ils n'attendaient plus que Richard.

Au cabanon, Richard se précipita sur sa penderie, enleva sa veste, sa cravate et sa chemise, prit une chemisette qu'il enfila avec un soulagement qu'il n'aurait jamais imaginé, renoua sa cravate et enfila sa veste. Puis fouilla dans son cartable pour retrouver ce qu'il y était venu chercher. Il lança un regard satisfait à Harry qui l'avait observé avec attention et repartit.


« Enfin ! » s'écria tout le monde en voyant revenir Richard. Il était cramoisi, le soleil l'écrasait et il était très nerveux. Il s'assit à côté de Camille qui présidait la table. De l'autre côté, faisant face à lui, Catherine avait pris place et lui lançait un regard inquisiteur. «Bien, maintenant que tout le monde est là », dit-elle, « On peut commencer ! » Alors qu'elle s'apprêtait à prendre la parole, Camille l'arrêta « Maman, s'il te plaît, j'aimerais dire quelque chose ». Et tandis qu'elle se levait péniblement, Richard posa sa main sur celle de Camille, la regarda droit dans les yeux et la supplia « S'il te plaît, laisse-moi faire. ». Elle le regarda avec surprise et tandis qu'il insistait pour prendre la parole en lui serrant légèrement la main, elle s'inclina. Richard se leva, s'éclaircit la gorge pour chasser la nervosité qui l'envahissait.

« Hum, s'il vous plaît ? J'aimerais dire quelques mots... » il hésita un instant « au sujet de Camille. »

L'assemblée se tut pour laisser parler le supérieur de Camille. Catherine était déconcertée. Les autres ne pouvaient pas voir que Richard n'avait pas lâché la main de Camille, et celle-ci ne protestait pas. Richard regarda Camille, lui sourit affectueusement, prit une grande respiration et commença. « Hum. Il y a presque trois ans maintenant on m'a envoyé à Sainte-Marie pour y résoudre le meurtre de l'Inspecteur alors en charge de la police d'Honoré. A peine le pied posé sur cette île, je ne pensais qu'à quitter cet enfer de chaleur et de sable dès que l'affaire serait résolue. Bien sûr c'était sans compter avec les arrangements du Commandant et le fait que mes anciens collègues à Londres étaient bien trop contents de me voir suffoquer dans cette fournaise. Et comble du pompon, alors que j'apprenais que je venais d'être nommé pour remplacer la victime, voilà que pour remplacer le Sergent qui s'avérait avoir commis le crime, on m'affectait un nouveau sergent, une femme véhémente, irritante et Française en plus ! » Tout le monde sourit au souvenir de l'annonce de cette union contre nature.

Richard reprit « Oui, hum, dès le moment où Camille est entrée dans ma vie, j'ai su que plus rien ne serait comme avant ! Il ne se passe pas un jour sans qu'elle me houspille, me taquine, me contredise ou ne remette en question mes hypothèses et mes principes. C'est ce qui en fait un officier de police remarquable. Bien sûr. Et puisque vous êtes tous ici assis autour de cette table, je tiens à vous dire que ça a été un plaisir et un honneur de faire partie de cette équipe de policiers remarquables dont je peux dire aujourd'hui qu'ils sont devenus des amis. » Richard fit une pause, prit une large gorgée d'eau fraîche, laissant à chacun le temps d'apprécier la portée de ses dernières paroles.

« Mais revenons à Camille ! Camille qui m'a sauvé la vie, non seulement au sens littéral, il y a de cela plusieurs mois, mais aussi et surtout en s'immisçant tout simplement en elle. Ses remarques, ses petites attentions, comme cette tasse de thé qu'elle m'a fait découvrir chez Catherine, » Richard adressa un regard de gratitude à celle-ci qui lui rendit un sourire complice « Son insistance à me faire découvrir Sainte Marie autrement que par le travail, sa bienveillance à l'égard de mes maniaqueries et ses taquineries ont fini par avoir raison de toutes ces couches de résistance que j'enfile tous les matins. » Et joignant le geste à la parole, il déboutonna sa veste et l'enleva sous les yeux ébahis de l'assemblée qui constata avec surprise que Richard portait une chemisette à manches courtes. Même Camille le regarda avec stupeur lui qui avait juré de ne porter ce genre de vêtement qu'en sa seule présence.

Richard, fit une courte pause pour mesurer l'effet de son geste et satisfait devant les yeux écarquillés de chacun, reprit son discours libéré d'un poids non négligeable. « Oui, donc. Camille. Camille dont le caractère si affirmé et français n'a d'égal que sa détermination sans faille. Camille dont la beauté n'a d'égal que sa passion. Camille dont j'ai fini par tomber amoureux et qui, allez savoir pourquoi, m'aime aussi. » Richard ne s'arrêta pas devant les yeux ébahis, ravis ou surpris de l'audience qui était bouche bée.

Il reprit après s'être éclairci la voix une fois. « Et vous savez ce n'est pas si facile de s'aimer en cachette sur une île aussi petite ! Cela demande beaucoup d'attention et de concentration pour ne pas se dévoiler. Mais il est temps maintenant ! » Richard fit une nouvelle pause. Il regarda Camille dans les yeux et lui sourit avec tendresse avant de poursuivre. « Vous savez, je ne suis pas très doué pour la vie à deux. L'autre jour, alors que je me préparais pour partir à ce séminaire à Londres et que je cherchais mon passeport, Camille était là. Elle voulait me parler, mais je ne voulais pas l'écouter parce que j'essayais de me concentrer sur ma tâche et j'ai fini par m'énerver parce qu'elle me regardait m'affairer au lieu de m'aider. Alors elle est partie en furie en me criant 'quand tu auras du temps tu regarderas dans ta serviette !' Bien sûr, je n'ai pas regardé dans ma serviette. Enfin pas tout de suite. Et puis quand j'ai pris place dans l'avion pour Londres, je me suis rendu compte qu'à cause de mon entêtement j'avais oublié de l'embrasser avant de partir et que Camille me manquait déjà. J'avais aussi déjà oublié pourquoi nous nous étions disputés. » Richard s'arrêta, fouilla dans sa poche de pantalon pour y prendre le petit boîtier qu'il était allé cherché plus tôt. Et reprit sans quitter des yeux Camille.

« Camille, je suis désolé de ne pas t'avoir écouté l'autre jour. Je regrette de ne pas avoir regardé dans ma serviette plus tôt et je promets, à partir de maintenant, de t'écouter même quand je suis occupé, de te regarder même quand je suis fatigué et de te parler même quand je suis en colère. Alors si tu veux encore d'un vieil Anglais pédant, irritant et maladroit tu ferais de moi le plus heureux des hommes. » dit-il en présentant à Camille la bague qu'il tenait.

Le silence se fit, toute l'assemblée était atterrée, les regards allaient alternativement de Richard à Camille et de Camille à Richard. Camille se leva douloureusement, regarda la bague puis fixa Richard avec malice avant de lui dire « Je croyais que c'était moi qui devais faire une annonce ? » Richard fut décontenancé par cette déclaration et aussitôt sentit le rouge lui monter au visage. « Oui, mais j'ai pensais que ce serait mieux si je faisais d'abord la mienne. Tu sais, faire les choses dans l'ordre. » balbutia t-il. Camille opina du chef, « Faire les choses dans l'ordre, hein ? »

« Oui, tu sais, mariage, b... » Camille le fusilla du regard et l'arrêta immédiatement en pressant un doigt sur ses lèvres. Richard était à l'agonie et sentait tous les regards sur lui. Il commençait à se demander si son grand geste romantique n'était pas une lamentable erreur. Il supplia Camille. « Alors ? » Camille lui sourit et répondit « Oui, je le veux. » Richard laissa échapper un long sifflet de soulagement tandis que tout son visage s'illuminait. Camille lui prit le visage entre ses mains, « Tu ne vas pas aimer ça... » lui dit-elle avant de l'embrasser passionnément. Richard d'abord embarrassé par cet élan se ressaisit et l'enlaça tandis que tout le monde se remit à respirer et applaudissait de joie.

Quand ils se séparèrent, Camille demanda le silence « J'ai moi aussi une déclaration à faire. » Elle prit une respiration pour chercher ses mots, « L'autre jour, ce que que j'ai glissé dans la serviette de Richard avant qu'il parte, c'était un test de grossesse. Je suis enceinte. Et Richard et moi en sommes tous les deux très heureux. » déclara t-elle tandis que Catherine l'étouffait déjà en la prenant dans ses bras.