La façade de la maison, fraichement sortit de terre, renvoyait les rayons du soleil printanier. Avec ses grilles droites et noires, la bâtisse me faisait penser à un manoir. Un sac à dos bleu foncé sur l'épaule, je l'observais d'un air dubitatif. Non pas qu'elle ne m'inspirait pas confiance mais parce que je ne savais pas ce que j'allais trouver derrière cette porte.
Je n'avais que vingt ans et pas énormément de moyens dans la vie. Les maigres économies que je possédaient ne me suffiraient guère pour louer un studio. Ou bien je devrais choisir entre vivre et payer mes factures et mon loyer. Autant dire que cette perspective n'était guère très attirante.
Aussi quand j'avais trouvé cette annonce, venant d'une propriétaire à peine plus âgée que moi, qui avait reçu en héritage cette magnifique maison d'une vieille tante décédée, j'avais sauté sur l'occasion.
L'annonce disait à peu près ceci:
Grande maison de presque deux mille mètres carrées avec jardin et terrasse en plein centre ville dans une rue tranquille. Je propose une colocation (quinze personnes maximum) pour de jeunes gens ou des étudiants n'ayant pas beaucoup de moyens. Mis à part les abonnements (sauf celui à la box Internet) qui seront à payer chacun de son côté, le loyer, les assurances et les factures seront à payer collectivement à hauteur de 200 euros chacun. L'entretien sera à effectuer par vous-même sauf le jardin qui sera fait par un spécialiste qui viendra tous les deux mois. Maison déjà meublée et raccordée à la fibre. Voir les photos pour une vue d'ensemble.
Si vous êtes intéressé, merci de me contacter à l'adresse mail suivante: colocationmaisonruedathena arobase boitemail. com
Et effectivement, cela m'avait paru pertinent. Je jetai un coup d'oeil aux photos et j'en étais resté bouche bée. Cette maison était magnifique et je voulais vraiment y loger. Aussi j'avais envoyé un mail à l'adresse indiquée demandant si il restait une place pour cette colocation. Je reçu rapidement une réponse qui me répondait par l'affirmatif et me demandant juste une pièce d'identité. Ce que je fis sans me poser de question. J'avais enfin la possibilité de quitter mon village provincial pour une grande ville et je ne comptai pas laisser passer cette chance.
Aussi ce fut avec une valise contenant mes affaires et un sac à dos que je me retrouvai devant une porte en bois sombre, hésitant. Et si je ne parvenais pas à m'intégrer ? Et si finalement la colocation n'était pas pour moi ? Et si… non. Si je commençai à me poser des questions maintenant, j'étais bon pour rentrer chez mes parents et c'était hors de question. Et puis, j'avais déjà versé cinq cent euros de caution et avancé le premier mois de loyer alors hors de question de faire machine arrière.
Je frappai alors à la porte et attendis. Quelques secondes plus tard, la porte s'ouvrit sur un sosie loupé de Marilyn Manson. C'était une jeune femme d'environ mon âge, même si le maquillage noir et surchargé ne me facilitait pas la tâche. Elle m'arrivait aux épaules et avait de longs cheveux et une robe à manches longues avec des impressions toiles d'araignée dessus. Son teint était blanc comme la neige.
- Oh, bonjour, fit la jeune femme en me regardant d'un regard rouge sang dénué de chaleur et avec un ton enjoué mais qui sonnait faux. Vous êtes l'un des colocataires… Vasilakis Milo c'est ça ?
- Oui exactement.
J'avais l'impression grandissante d'avoir fait une grossière erreur en acceptant cette colocation. Cette fille était-elle une de mes colocataires ? Honnêtement, je ne sentais pas à l'aise à l'idée de devoir partager une partie de ma vie avec cette groupie de Kiss.
- Enchantée ! s'exclama-t-elle avec toujours son ton faux. Je m'appelle Molly. Je suis la propriétaire de la maison. Vous êtes le premier à arriver.
Ah c'était elle la propriétaire ? J'étais un peu soulagé de savoir que elle n'allait pas cohabiter avec moi mais être ailleurs à jouer les poupées macabres. Elle ne semblait d'ailleurs pas très sociable malgré le fait qu'elle cherchait à le paraitre.
- Vous voulez boire quelque chose ? me demanda-t-elle en me faisant rentrer. Il y'a de la bière, du soda ou du jus de raisin. A moins que vous ne préfériez un verre d'eau ?
- Si vous avez du Coca, je veux bien, dis-je en entrant et posant mes affaires dans l'entrée.
Je m'attendais presque à voir des toiles d'araignée et des murs peints en noir avec des crânes un peu partout mais en vérité, tout était simple et épuré. Les murs étaient blancs avec un grand placard gris clair juste à côté de la porte, un meuble à chaussures certainement, et un paillasson noir devant pour s'essuyer les pieds. Le sol était en carrelage blanc et noir en damier.
Le couloir débouchait au fond sur un grand escalier de bois brun sombre. Mais avant d'y monter, Molly me fit faire le tour du propriétaire.
La première pièce du rez-de-chaussée était à gauche. Il s'agissait de l'espace de vie salon et salle à manger. il était très grand et lumineux grâce à sa grande baie vitrée qui donnait sur le jardin. En jetant un coup d'oeil par la fenêtre, je vis que dans une plate-bande poussait des rosiers chargés de roses jaunes, blanches, rouges et roses. Molly surprit mon regard.
- Ma tante adorait les roses, me confia-t-elle. Je la comprend parfaitement: ces fleurs sont magnifiques. J'espère que ça ne vous dérange pas.
- Non pas du tout, répliquai-je. Ma mère en fait pousser aussi.
Elle me sourit pour toute réponse. Et cette fois, le sourire semblait être chaleureux. Je reportai mon attention sur la pièce. Les murs étaient également blancs avec quelques tableaux représentant des peintures connues. Mais je devais admettre que même si les peintures me disaient vaguement quelque chose, je ne pouvais citer leur nom. L'art ne m'intéressait pas beaucoup.
La salle à manger était spacieuse avec une table, toujours dans ce même bois sombre, de l'ébène peut-être, aux dimensions impressionnantes et pouvant rassembler une quinzaine de personnes sans finir serrés comme des sardines. Les chaises semblaient confortables avec un coussin noir dessus. A côté de la table, trônait un grand buffet du même bois avec quatre grandes portes. Sans doute devait-il contenir des bouteilles d'alcools et de la vaisselle. Dessus, quelques statuettes représentant des figures antiques servaient de décorations. De couleurs blanches, elles représentaient des hommes et des femmes. Par contre, je ne pouvais affirmer avec certitude de qui il s'agissait réellement. A part l'une d'elle que j'identifiai comme étant Athéna.
- Elles sont belles, n'est-ce pas ? Ma tante aimait beaucoup la mythologie grecque.
Je sursautai en entendant la voix de Molly. Elle tenait en main un verre avec un liquide brun foncé et pétillant à l'intérieur. Quand était-elle partit exactement ?
- Votre verre de Coca, continua-t-elle en me tendant le verre.
Je le pris en la remerciant. Je remarquai alors qu'elle portait des lentilles colorées.
- Il y'a aussi une chaine Hi-Fi, si vous avez des CD, m'apprit-elle en prenant une télécommande posée sur la table. Le son est très bon.
Aussitôt qu'elle eut appuyé sur le bouton ON/OFF, un rift de guitare, accompagné d'une batterie, déchira l'air tandis qu'un homme s'époumonait, en anglais, dans le micro faisant presque trembler le mobilier. Ce qui me fit grimacer en identifiant le genre musical.
- Oups ! s'excusa-t-elle un peu penaude en coupant le son. J'oublie que la majorité des personnes n'aiment pas le métal.
Et de ce que je pouvais en entendre, c'était compréhensif. C'était une musique à s'en déchirer plus les tympans que de prendre du plaisir dessus. Mais bon, chacun ses penchants. Faisant fit de cet interlude musical de mauvais goût, je regardai le salon. Baigné de lumière, trois grands canapés de cuir brun foncé occupaient l'espace autour d'une table basse plutôt grande en verre. Dessus se trouvait une télécommande ainsi que des dessous de verres en damiers noirs et blancs. Un peu plus loin, une immense télévision à écran plat qui diffusaient des images d'oiseaux en 4K.
- La décoration est épurée mais si elle vous déplait, vous pouvez la changer. La seule chose que je ne veux pas c'est que vous refassiez la peinture des murs. Il y'a quatorze chambres au total. Toutes font dans les dix mètres carrés. Elles sont toutes au nom d'un dieu grec. Ne me demandez pas pourquoi, c'est une fantaisie de ma tante. Juste après le salon, il y'a une salle de bain et un cabinet de toilettes. Puis sur les deux étages, il y'aura un espace toilettes et salle de bains.
Ce disant, elle se dirigea vers le fond de couloir et ouvrit une porte peinte en bleu ciel.
- La salle de bain.
En y entrant, je vis de suite une double vasque sous laquelle il y'avait un meuble avec le nécessaire de toilettes. Il y'avait une grande baignoire ainsi qu'une douche dans l'un des angles. Le sol était du même motif en damier que le couloir et les murs couverts de carreaux gris perle. C'était très joli et il y'avait également une fenêtre. Une odeur un peu semblable à celle de la lavande flottait dans l'air.
- Navrée si l'odeur vous gêne, s'excusa Molly en entrebâillant la fenêtre. Ce sont les absorbeurs d'humidité. Je pensais que ce serait une bonne idée de les prendre parfumés mais en fait, c'est plus une affaire à donner la migraine qu'autre chose.
Ce disant, elle s'éloigna, évitant soigneusement le tapis de bain de la même teinte que le carrelage du mur. Sans doute qu'elle craignait de glisser dessus. Je décidai de la suivre me disant que de toute façon, une salle de bains n'avait pas trop besoin d'être visitée.
- La cuisine, continua Molly en ouvrant la porte juste en face.
Celle-ci était spacieuse et lumineuse comme le salon. Dans un coin se trouvait une petite table en bois pouvant accueillir cinq personnes en même temps et des chaises. Un grand lustre à multiples branches de couleur blanche permettait d'offrir le maximum de luminosité quand la lumière naturelle baisserait. Un plan de travail formait un angle droit avec un four incrusté dans un grand meuble. Juste à côté, quatre plaques de cuissons attendaient que l'on s'en serve.
- Elles sont électriques, me précisa la propriétaire. Attention cependant: elles restent longtemps brûlantes.
Sur ces mots, elle se tourna pour me montrer le frigo avec sa partie basse qui faisait office de congélateur. De couleur gris métallisé, il renvoyait nos reflets.
- Tout est moderne ici. Il y'a également des robots culinaires dans le placard au-dessus du four. En bref, vous pouvez vous faire mijoter tout ce que vous voulez. Inutile de faire des courses: les placards et le frigo sont pleins. Inutile de me remercier: je n'allais pas vous laisser avec des courses à faire pile au moment où vous allez vous installer.
Elle s'assit à la table de la cuisine et prit la pochette noire qui était dessus. Elle l'ouvrit et en sortit des papiers.
- Je ne vous fait pas visiter les chambres car je ne pense pas que ce soit utile. On pourra voir l'extérieur après si vous voulez. Alors, comment vous trouvez cette maison ?
- Honnêtement, elle est très bien, dis-je. Je ne m'attendais pas à tout ça. Même si j'ai vu les photos avant, je restai sceptique mais là, je suis ravi de ce que j'ai vu. Cependant, vous pouvez me dire qui sont les autres colocataires ?
- Je ne sais pas grand-chose sur eux, avoua Molly. Mais ils ont entre vingt et trente ans et occupent des métiers divers. Je ne suis pas très regardante. La seule condition est savoir vivre en communauté et de respecter le matériel. Après, le reste je m'en fiche. Mais je sais que ce sont tous des hommes. Ce qui m'arrange. Pour être franche, vivre entre hommes et femmes dans une même maison peut parfois poser des problèmes. Là, ce sera déjà un peu plus facile.
Je hochai la tête même si je n'étais guère plus avancé qu'au départ. Molly saisit alors un document.
- Voici un « contrat » qui va nous lier durant le temps où vous vivez ici.
Je le pris et le lu.
En acceptant de partager ma vie avec d'autres personnes, je m'engage à
- Respecter les règles de savoir-vivre et de respecter les autres
- Ne pas dégrader le matériel
- Que toute décoration apportée devra être retirée lors du départ
- Ne pas repeindre les murs
- Payer le loyer sans retard (si toutefois vous êtes dans l'incapacité de le faire durant un mois, prévenez-moi. Cependant, en cas de loyer impayé durant trois mois, vous serez expulsé)
- Ne pas déranger la propriétaire (c'est-à-dire moi) pour rien
En cas de problème, vous pouvez me contacter n'importe quand. Pas sûr que je réponde de suite mais vous pouvez toujours essayer. En cas d'extrême urgence, appelez le 15, le 17 ou le 18.
Règlement de la maison:
- Vous pouvez choisir la chambre que vous désirez mais une fois le choix fait, il ne faudra pas ne changer, sauf si il y'a un problème. Ainsi je serais où aller si je dois vous tirer les oreilles.
- Vous avez le droit d'inviter vos amis et votre famille à manger et dormir (si personne n'y voit d'inconvénients) mais interdiction d'héberger quelqu'un ici.
- Vous devez faire le ménage minimum une fois dans la semaine
- Toute dégradation constatée sera déduite par un paiement supplémentaire ainsi que le fait que je garderai votre caution
- Durant votre séjour ici, vous pouvez avoir une relation amoureuse mais si vous voulez vivre avec, ce ne sera pas ici.
- Vous avez deux garage à disposition. Si jamais il n'y a plus de place, j'ai des garages en location pour dix euros par mois
- Tout le monde aura un double de clé pour aller et venir comme il veut.
- Il y'a des verrous sur toutes les portes excepté celles de la cuisine et du salon
- Si vous utilisez la piscine, n'oubliez pas de remettre la bâche dessus.
Une dernière chose, j'habite juste à côté et si je remarque que les règles ne sont pas respectées, je vous flanque dehors d'un coup de pied dans le derrière, c'est comprit ?
A la fin de ma lecture, je regardai Molly d'un air ahuri. Alors elle, elle n'y allait pas avec le dos de la cuillère. La métalleuse me fit un petit sourire en réponse à ma question silencieuse. Cependant, malgré le côté direct et presque parodique du contrat, rien n'était vraiment étrange ou abusif à mes yeux. C'était juste une jeune femme un peu dérangée qui tentait de faire quelque chose de bien avec cette demeure. Aussi je signai de mes initiales le bas de la page.
- Parfait, dit-elle en la reprenant. Bienvenue chez vous dans ce cas-là.
Elle me fit signer encore un papier qui m'engageait à verser de l'argent tous les mois sur le RIB qui était mentionné et elle partit me laissant seul dans cette grande maison vide. Enfin, plus pour très longtemps.
