Chapitre n°4

Playlist

« Cassé » Nolwenn Leroy

« Donne moi le temps » Jenifer

« 7 years » Luckas Graham

« Ain't it fun » Paramore

« Ever since New-York » Harry Styles

« Si c'était ça la vie » Emmanuel Moire

Point de vue d'Aurore

Venise. C'est dans cette ville italienne que j'ai trouvé refuge après avoir quitté ma sœur Alice à Florence. On a dû partir précipitamment pour fuir James.

Le visage de ma sœur me revient en mémoire, de plus en plus. Son visage fermé, tentant de garder son self-control afin de ne pas m'effrayer me hante encore. Nous sommes devant la portée notre ancien appartement, en pleine nuit.

Venise est une ville incroyable. Elle est paisible, outre sa réputation méritée de ville des amoureux, dommage que je sois seule pour en profiter.

Une brise vient frapper ma peau dure et froide depuis la terrasse minuscule de ma chambre d'hôtel. Le regard rivé dans le vide depuis tout à l'heure, des centaines de questions fusent dans mon esprit.

Mes mains dans mes cheveux, mes doigts s'y entremêlent. Mes doigts tirent sur quelques mèches. Ma vision se focalise sur la vue qui s'offre à moi. Être dans cette ville devrait me rassurer sauf que ma conscience me hurle de fuir l'Italie pour aller trouver refuge dans un autre pays. C'est la meilleure solution. Venise s'est présentée comme étant un refuge éphémère juste pour souffler quelques jours avant de partir. Je ne sais pas si mon séjour sera prolongé ou non car les évènements récents m'ont fatigués et déstabilisés. J'ai trouvé rapidement une chambre dans un hôtel familial. Ici, je suis tranquille.

Ce soir, je vais explorer les rues de la ville. Il fait encore jour. La nuit ne doit plus tarder à tomber. Par exploration, j'entends aussi une partie de chasse pour assouvir ma soif qui se fait ressentir car ma gorge commence à me faire mal.

Je me lève de là où je suis pour m'allonger sur le lit et regarder le plafond. Ma sœur fait la même chose. L'image qui repasse en boucle dans ma tête est celle d'Alice à Florence qui part vers une destination que je ne connais pas. J'ignore où elle se trouve. Cette image me rend déjà folle de toute façon et ça m'effraie un peu car je ne sais pas ce que l'avenir me réserve. C'est Alice qui lit l'avenir, pas moi.

Des questions resteront sans réponses. La présence de ma sœur me colle à la peau. J'en souffre. Sans elle, je ne suis pas complète et il faut que je le sois. ça m'obsède et avec le temps, c'est pire. Je suis pourtant habituée à a condition de vampire, à mes flashbacks et à d'autres choses: la fuite, l'indépendance, la soif... Et pourtant, je reste vulnérable. Ce n'est pas bon.

Il va falloir que je quitte Venise dès que possible et j'ai l'attention de quitter le pays pour une destination encore inconnue. J'y réfléchis.

Mon cerveau va saturer. Il faut que je sorte. Je ferme la fenêtre avant de ranger quelques affaires. Toutes mes pensées se mélangent et ce n'est pas bon signe. Alice. Je dois retrouver ma sœur. J'ai besoin d'elle.

Mes mains s'entremêlent à mes cheveux et je m'assois sur le lit. Impossible de pleurer, les larmes ne peuvent franchir la barrière de mes yeux. Je suis en train de me torturer dans une chambre d'hôtel à Venise. C'est ridicule. Respire une seconde pour reprendre tes esprits et ça ira mieux. Tu vaux mieux que ça.

Si nous avons pris une direction opposée et différente, il y a une raison valable. Si Alice me voyait, que penserait-elle ? Elle trouverait cette situation pathétique mais étant de la même famille elle ne me le dira pas, restant polie et en me regardant de façon bienveillante.

Une fois la nuit tombée, je décide de sortir dehors. Pour respirer autre chose que la poussière de la chambre, pour essayer de chasser ma mélancolie et pour assouvir mon besoin immédiat d'hémoglobine. Si je veux survivre, chasser discrètement est une règle d'or. Si un humain m'aperçoit et m'identifie comme un vampire, je peux partir à la seconde mais avant, je dois effacer le témoin et ce serait dommage. Ayant déjà ôté la vie de personnes, je ne tiens pas à allonger la liste de noms. Mon identité doit rester secrète.

Je marche ainsi dans les rues de Venise sans me faire remarquer. Non. Ce n'est pas le moment de m'attirer des ennuis. Marcher dans la pénombre, seule, dans une ville que je ne connais pas, attire quelques regards. Je n'y prête pas attention et continue mon chemin.

Une odeur attire mon attention dans une ruelle. Dois-je m'arrêter ? Au risque de découvrir une mauvaise surprise ou alors d'être obligée de consommer la totalité de l'hémoglobine de la victime. Tout est possible. Mon regard analyse le lieu, personne aux alentours à part moi. Un corps est étendu sur le sol. Je ne sais pas s'il respire ou non. J'arrive à distinguer son visage. Mon corps se fige sans que je ne sache pourquoi. Il me faut quelques secondes avant de ressentir une présence derrière moi. Sans me retourner, une appréhension s'empare de moi. S'il s'agit d'un humain je vais devoir le tuer pour éviter les propagations de rumeurs de présence d'un vampire dans les parages et s'il s'agit d'un vampire je vais devoir discuter un peu et fuir le plus vite possible. J'appréhende que mon départ de Venise soit précipité. Mais j'ai besoin de savoir qui est derrière moi.

« Oh je ne suis pas seule ici. Ne t'inquiète pas, je ne veux de mal à personne » entendis-je avant que je ne prenne la parole.

Mon regard croise celui d'une femme de mon âge. Ses cheveux ondulés descendent sur ses épaules, elle est plus grande que moi mais ses yeux rouges indiquent son besoin d'étancher sa soif. La mienne se fait ressentir. Je ne réponds rien. C'est le premier vampire que je rencontre depuis que ma sœur soit partie et j'appréhende les nouvelles rencontres. Mon corps refuse de bouger. La jeune femme se dirige vers le corps étendu au sol et mord son cou pour absorber le reste de sang. Cela ne semble pas étancher sa soif. Son odeur me parvient, une odeur de cannelle. En passant prêt de moi, je peux voir sa courte tenue noire. Elle me regarde de ses yeux ambres.

« Nous sommes pareilles » murmure t-elle. « Rare sont les fois où je rencontre un autre vampire ici » s'exclame t-elle.

Elle me demande de la suivre, ce que je fais sans me soucier d'un éventuel danger. C'est inconscient. Je ne connais pas cette fille ni où elle m'emmène. Pour être honnête, je me demande si je risque quelque chose. La présence de cette jeune fille me rassure un peu parce qu'elle dégage de la confiance.

Elle m'indique qu'on va entrer dans un établissement que j'ai sans doute jamais vu de ma vie. J'appréhende un peu, mon regard analyse la devanture sans savoir comment la décrire. Une fois devant l'entrée, elle m'ouvre la porte et je comprends le type d'établissement dont il s'agit. Des lumières tamisées, des fauteuils rouges en velours, des filles habillées de vêtements courts, nous sommes dans une maison close.

Elle me propose de la suivre pour discuter plus calmement et hors des regards. La pièce dans laquelle m'emmène la jeune fille, dont je ne connais pas encore le prénom, est une chambre. Si c'est ce que je pense, nous nous sommes mal comprises. Elle n'est plus dans mon champs de vision et mon regard se dirige vers les meubles de la pièce. Ce ne sont que des meubles anciens, il faut aimer le style mais ils sont magnifiques. La pièce n'est pas très grande et une fenêtre donne sur la rue d'une ruelle de Venise, la place St Marc se distingue au loin. Le quartier n'est pas si triste que cela.

Je n'ai jamais mis les pieds dans une maison close. Cet endroit m'effraie parce que j'ai eu connaissances des pratiques exercées dans ce type d'établissement. Je connais aussi les préjugés. Ayant séjourné toute mon enfance dans un hôpital psychiatrique, je ne peux émettre de jugements. On nous impose cette vie.

La jeune fille réapparait dans mon champs de vision, deux poches de sang à la main. Elle m'en tend une avant que je ne dise quoique ce soit. Ce n'est pas la peine, mon regard se porte tout de suite sur la poche de sang. Ma bouche savoure les premières gorgées comme si le manque m'avait rendue folle. Je n'ai pas prononcé un mot depuis que je suis avec elle. Ma politesse est mise de côté et ce n'est pas mon genre.

« Merci » murmurais-je.

« Parle moi de toi, que fais-tu dans les rues de Venise, seule la nuit ? » me demande t-elle en portant la poche de sang à la bouche.

« Je viens d'arriver. Auparavant, je vivais à Rome puis à Florence. En passant dans cette rue, une odeur de sang m'a attirée, intriguée et » commençais-je à dire.

« Comme par hasard, je suis tombée sur toi » dit-elle en buvant une nouvelle gorgée d'hémoglobine de la poche. « J'ai oublié mes bonnes manières, je suis Élise ».

« Aurore » répondis-je. «Je suppose que j'ai bien fait de tomber sur toi et merci de m'accueillir tu n'étais pas obligée ».

« Je t'en pris » dit-elle chaleureuse. « Puis-je savoir ce qui t'amènes ici ? ».

« Je... Je ne viens pas pour » commençais-je à dire. « Il vaut mieux que je parte ».

« Non, reste s'il te plait » dit-elle doucement. « Tu ne sembles pas comme les autres ».

Je croise son regard intrigué parce qu'elle vient de me dire. D'autres questions fusent dans mon esprit mais une seule surgit de ma bouche.

« Pourquoi ? ».

« Tu es différente ».

Cela ne m'aide pas davantage à comprendre. Soit je lui rappelle une personne soit elle éprouve beaucoup de sympathie à mon égard. Tout cela en une heure est presque déstabilisant. Elle semble avoir de la bienveillance à mon égard. Cela me fait plaisir, c'est la première personne à m'en témoigner depuis notre séparation avec Alice. Je regarde Élise es essayant de comprendre le pourquoi du comment. Agit-elle par pure sympathie ou pour d'autres attentions ? Je doute que ce soit pour d'autres choses.

Élise a un charisme. Elle dégage quelque chose que je ne peux réussir à décrire dans l'immédiat. Son attitude est respectueuse, elle ne fait pas de jugements attifes. Je suis incapable de juger étant donné mon passé particulier.

« Merci de m'accueillir chez toi, vraiment je suis reconnaissante mais sache que je ne veux pas » dis-je en regardant le lit. « Il faut juste que je puisse rentrer à l'hôtel et ça m'a fait plaisir de te rencontrer ».

« Oh » dit-elle surprise. « On s'est mal comprise Aurore, je ne cherche pas dans l'immédiat à faire ce que tu penses » ajoute t-elle en riant.

Son rire est lumineux, sincère et il résonne dans la pièce. Elle rit spontanément ce qui me fait rire aussi. Elle a un rire contagieux. Je n'ai pas mêlé mon rire avec celui d'une autre personne depuis longtemps. Elle reprend ses esprits mais sourit toujours lorsqu'elle me regarde. Ses pupilles sont redevenues normales, ses yeux sont de couleur ambre. Elle me rend la main comme pour que je la serre et pour m'expliquer de ne pas partir.

« Ce que je voulais te dire tout à l'heure, je ne te cherche aucun problème Aurore. Tu es la première vampire que je rencontre depuis un bon moment. Venise est une ville très mystérieuse. Je ne sors que la nuit. Les rares personnes que je rencontre ne reste pas avec moi. J'ai une vie sociale assez particulière. Les filles ici en font parties, elles sont spéciales pour moi ».

« Je ne t'en veux pas, cela m'a surprise mais tout va bien ».

J'en ai oublié de finir de boire ma poche de sang. Élise m'explique son parcours. Ancienne infirmière dans un hôpital militaire, elle voyait des patients différents les uns des autres avec des histoires plus folles les unes des autres. Elle a travaillé trois ans dans cet hôpital.

Quand Élise prononce le mot « hôpital » une drôle de sensation s'est fait sentir au creux de mon estomac. Les émotions resurgissent et les souvenirs me reviennent en mémoire. Ce fut une période compliquée. Je rêve de l'oublier mais ma condition de vampire m'en empêche. Même la mémoire ne permet pas d'oublier certaines choses même douloureuses. Elle stockes cela dans une partie précise de la mémoire et de temps en temps, des fragments resurgissent et font très mal.

Mes mains se crispent, les larmes veulent couler le long de mes joues mais c'est impossible. Je le sais pertinemment mais parfois les émotions humaines me manquent. Juste pour démontrer que je ne suis pas morte aux yeux de la Société. Être humaine m'aurait permise de vivre une vie normale. Être ambitieuse, rire aux larmes, rire tout cours, ne pas me soucier de quoique ce soit. Ma condition de vampire m'empêche de me soucier du lendemain parce que l'éternité fait partie de moi, de mon monde. Je le regrette presque. Il est trop tard pour éprouver des regrets.

Je croise les doigts avant de prendre une profonde inspiration. Je m'excuse auprès d'Élise du regard après qu'elle acquiesce afin de pouvoir continuer son récit.

« Tu es sûre que ça va ? » me demande t-elle. « Tu veux une autre poche de sang ? J'ai une réserve personnelle précieusement conservée si besoin ».

« Merci, ça ira » dis-je simplement. « Juste que j'ai passé mon enfance dans un hôpital ».

« Oh je m'excuse. Pardonne moi si cela te rappelle des souvenirs douloureux ».

« Ils le sont mais je dois oublier le passé ».

« Malheureusement, on ne l'oublie jamais ».

« Difficile de l'oublier en effet. Disons que cela fait partie de ma vie ».

« Beaucoup d'émotions ce soir » dit-elle en me gratifiant d'un mince sourire.

« Je ne voulais pas t'importuner » dis-je.

« Ce n'est pas le cas » dit-elle en prenant ma main. « Parle moi un peu de toi ».

« Je ne sais pas pas où commencer. Ma vie est banale. Il n'y a pas grand chose à dire sur moi ».

« Nous avons tous une histoire ».

« Ma sœur et moi avons grandit entre les murs d'un hôpital psychiatrique. Elle pour causes de visions qui concernent le futur et moi pour des flashbacks. Nous en avons souffert toute notre enfance » dis-je en ayant les larmes aux yeux. « Nous avons été transformées en créatures immortelles il y a presque un siècle. Un siècle où nous avons commencé à apprendre à vivre. Ma sœur représente ma moitié à mes yeux. On a dû se séparer à Florence en Italie car notre créateur, James un vampire qui nous a traqué des années avant de nous retrouver récemment. Ma sœur a pris un vol à destination d'un autre pays ou ville je ne sais pas. Je ne sais pas dans quelle partie du monde elle se trouve ».

« Je suis sincèrement désolée » dit-elle en me prenant les deux mains dans les siennes. « J'espère que tu te sentiras en sécurité ici ».

Je suis affreusement gênée d'être si vulnérable. Élise est bienveillante à mon égard. Elle me fait confiance et je sais que je peux lui en accorder.

« Reste ici cette nuit » me propose t-elle.

« Mes affaires sont encore à l'hôtel » dis-je.

« Alors on va aller les chercher ».

C'est alors que je me retrouve à régler la note de ma chambre d'hôtel, Élise derrière moi, mon bagage à la main. Cela ne m'ait jamais arrivé.

Le réceptionniste me regarde étonné de me voir accompagnée d'une personne. Il me donne une carte de l'hôtel avant que je ne parte.

Le trajet avec Élise se fait dans le silence. Mes pas sont rapides, je ne veux croiser le regard de personne et surtout pas d'humains.

Installée sur son lit, Élise me regarde de ses yeux compatissants.

« Tu peux t'installer sur le second lit, il n'est pas occupé. Normalement, je partage la chambre mais ma colocataire est partie sans laisser de traces ».

« Oh » dis-je intriguée. « Cela ne gêne pas ? ».

« Non » dit-elle. « Je vais te faire visiter les lieux. Suis moi ».

Les couloirs sont étroits et l'éclairage est tamisé. Des filles sont assises sur des fauteuils rouges en velours. Elise croise plusieurs d'entre elles qui travaillent ici. Beaucoup ont des profils différents et elles ne sont pas regardantes au sujet des nouvelles venues dans la maison.

Des filles me regardent sans plus, des minces sourires s'affichent sur quelques visages. Elise le remarque et me dit de ne pas y prêter attention. Elle me prend par la main et m'indique une grande salle à la lumière rouge où se trouve pleins de fauteuils avec quelques tables et chaises. Elise se dirige vers un bar au fond de la salle que je n'ai pas vu tout de suite. Elle revient avec deux verres et deux poches de sang qu'elle est allée chercher au frais.

« On trinque ? » me dit-elle en remplissant nos verres de ce liquide rouge indispensable à notre survie.

« À quoi ? ».

« Aujourd'hui, tu fais partie de notre famille parce que c'est un esprit de famille qui règne ici et les filles sont bienveillantes, tu pourras compter sur elles en cas de problème ».

« Rassurant » dis-je en buvant une gorgée. « Je ne sais pas à quoi je peux me rendre utile ici ».

« Nous recherchons une couturière et à en croire le contenu de tes affaires tu aimes coudre ».

« C'est exact oui, j'aime coudre. Je vendais mes créations à des boutiques florentines ».

« Oh magnifique, tu feras un tabac ici alors, il faut que tu restes ».

« Alors Elise » interpelle une autre fille que je ne connais pas. « On trinque en quel honneur ? ».

« À notre nouvelle couturière ».

« Vraiment ? Parfait, j'ai des robes à réparer et je suis nulle en couture. Enchanté au fait, je suis Sarah ».

« Ravie » dis-je en lui serrant la main. « Aurore » ajoutais-je.

« Je t'apprécie déjà » dit-elle en souriant puis en me serrant dans ses bras. « Les autres filles seront ravies d'apprendre à te connaitre et je suis sûre que tes talents seront récompensés ».

« Merci beaucoup, j'espère que je serais utile à nos côtés » dis-je touchée par ce que Sarah vient de me dire.

« À plus tard les filles » dit-elle en s'éloignant visiblement ravie de constater mes compétences en couture sur ses affaires.

« Déjà adoptée ».

« On dirait ».

Me voilà entre les murs d'une maison close pour une durée indéterminée. Un sentiment partagé entre mon interrogation d'avoir trouvé refuge ici, dans un lieu où je n'ai jamais mis les pieds et le fait d'avoir rencontré des personnes bienveillantes en deux heures.

Elise a un parcours particulier. Elle a trouvé refuge ici après sa transformation par un vampire nommé Laurent. Elle croyait en un amour réciproque qui ne l'était pas pour lui. Elle a alors trouvé refuge ici par le biais d'une annonce en recherche d'une femme de ménage. Cela fait trop longtemps qu'elle se sent enfermée ici.

Un an plus tard...

L'année est passée si vite que je ne m'en suis pas aperçue. Je suis arrivée à Venise sans grandes convictions, sans savoir où j'allais aller ensuite.

En quelques heures, ma vie a changé. Elise m'a accueillie au sein de la maison close où elle travaillait. Je ne lui ai pas demandé ce qu'elle faisait les premiers temps. On m'a accueilli comme la nouvelle couturière. J'ai rapiécé des tenues, crée quelques unes et recousue des robes déchirées.

Au fil des semaines, j'ai appris à connaitre les filles qui travaillent ici. Sans jugements. Je ne peux me permettre de juger quoique ce soit. La vie offre son lot de souffrances, c'est assez compliqué pour ajouter des choses. Sinon tout s'effondre comme un château de cartes. Ce n'est pas l'objectif. Les filles ont établies un lien très particulier. Elles sont solidaires et bienveillantes entre elles. C'est une famille. Elles se soucient toujours l'une de l'autre. Quand elles m'amenaient des vêtements à recoudre, elles se sont confiées à moi parfois et ont posé des questions.

Je ne pouvais pas regretter mon arrivée dans ce lieu. Il est particulier. J'y ai trouvé un environnement presque familial. Le soir, je partais chasser avec Elise. Elle a pris soin de moi, comme une sœur, comme une meilleure amie. Ma sœur me manque. Plus les semaines et les mois ont passé plus je pensais à elle, davantage le jour de son anniversaire. Ce souvenir me fait mal au cœur.

Je regarde les premiers flocons de neige de la journée tomber sur le sol. Les fêtes de fin d'années ont débuté cette semaine. Les filles ne parlent que de ça en ce moment afin de préparer tout le nécéssaire pour ce soir. Noël. Depuis ce matin, certaines évoquent le sujet de la distribution des cadeaux à offrir, des derniers préparatifs, d'autres de la décoration et du repas. Ce genre de choses ne fait pas partie de mon quotidien. J'aime cuisiner mais je n'ai pas de famille.

« Tu viens finir de cuisiner avec nous ? » m'interpelle Sarah. Une jeune fille de mon âge, adorable qui a une spontanéité et un sourire collé au visage.

Dans la cuisine, chacune s'affaire à une tâche précise. Les rires se mêlent aux diverses préparations. Elles aiment partager des moments conviviaux.

Récemment, Sarah m'a proposé de participer à un atelier cuisine. J'étais surprise de voir les filles intéressées par mes recettes. Je n'étais pas très à l'aise au début, Sarah m'a encouragé à continuer l'atelier. Elle m'a aussi aidé à en programmer d'autres.

Dans ma vie, j'ai ressenti le sentiment de sécurité qu'avec ma sœur Alice. En cette période de fête je ne peux que penser à elle. Sarah me regarde de ses yeux bleus. Je suis pensive. Elle me donne un léger coup de coude pour me ramener à la réalité. Je la regarde en essayant d'afficher un mince sourire.

« Il y a une très bonne odeur dans cette cuisine ».

« Grâce à tes recettes » me dit Elise avec un clin d'œil. « On utilise davantage la cuisine depuis un an ».

« Je confirme » ajoute Maria.

Maria a intégré la maison close six mois après mon arrivée. Ella quitté celle de Vérone pour Venise. Elle est maman d'une petite Hélène de trois ans. Elle souhaite une autre vie pour sa fille. Hélène vient souvent me regarder coudre dans le salon ou dans ma chambre. Je ne m'occupe pas d'autre chose que de la couture et sa mère s'occupe des coiffures des filles de la maison close.

« Hélène s'il te plait, on cuisine. Ne reste pas près de moi. Va jouer avec ta poupée » lui murmure sa mère avant d'embrasser sa joue.

« Je m'en occupe » dit une autres voix féminine depuis l'entrée de la cuisine. Elle réceptionne l'enfant.

Hélène est l'enfant le plus mignon que j'ai pu rencontrer. Ses cheveux bruns sont bouclés et elle a hérité des yeux bleus de sa mère. En passant la porte, elle me regarde en souriant. Maria m'a fait part de son envie de quitter la maison close, de travailler dans un petit salon de coiffure. C'est tout ce que je lui souhaite, avoir une vie normale avec sa fille. Les autres filles l'aient dans certaines démarches comme trouver un logement.

« On va pouvoir passer à table » dit Sarah.

Après avoir mangé et rit entre nous, chacune regagne sa chambre.

« Tu m'as l'air pensive » me dit Elise depuis son lit.

« Non ça va. J'ai passé un bon moment dans la cuisine tout à l'heure avec vous ».

« Nous aussi » me sourit-elle.

« Tu te rends compte du temps qui passe ? ».

« Non » dit-elle simplement. « Je suis heureuse que tu te soies aussi bien intégrée ».

« Les filles m'ont fait confiance ».

« Tu ne porte aucun jugement ».

« Je... Je n'ai » dis-je comme si je rougissais.

« Merci » dit-elle en me donnant un clin d'œil. « Justement, j'ai quelque chose pour toi ».

« Il ne faut pas » dis-je en découvrant le petit paquet enveloppé d'un papier noir.

« C'est un cadeau et tu as fait beaucoup pour nous ici. Entre tes talents de couture, les ateliers cuisines, tu es là pour nous alors ce cadeau témoigne de notre gratitude et avant que je n'oublie, celui-ci est de ma part ».

Le regard d'Elise brille et tape dans ses mains.

« Un rouge à lèvres ? » dis-je surprise en découvrant le paquet. « Le maquillage coûte cher et celui-di vaut une certaine somme ».

La marque est connue et je sais que le maquillage n'est pas donné. Je suis surprise de la valeur de ce cadeau, à la fois sentimentale parce qu'Elise a une très jolie collection de cosmétiques.

« Je t'en pris ma belle et attend d'ouvrir l'autre paquet » dit-elle en me donnant le paquet lui aussi recouvert d'un papier noir.

« Merci, c'est trop » dis-je timidement.

« Je pense que la couleur t'ira à merveille et concernant la taille, c'est un jour où tu as laissé trainer un sous vêtement et ma curiosité a pris le dessus sur la politesse ».

« Oh tu n'aurais pas dû ».

Il s'agit d'un cadeau surprenant, un ensemble de lingerie rouge foncé absolument magnifique en dentelle. Jamais je n'aurais pensé en avoir un entre les mains. Je regarde Elise avec un sourire et aussi sans savoir quoi dire. Je me redresse pour la serrer dans mes bras.

« J'en conclue que tu apprécies les cadeaux ».

« Merci » murmurais-je.

« De rien ma belle. Tu as beaucoup fait pour nous. S'il te plait, tu veux bien l'essayer ? ».

« Maintenant ? ».

« Il n'y a que toi et moi » dit-elle. « C'est comme tu veux, ne te sens en aucun cas gênée ».

« D'accord ».

Je pars me changer dans la salle de bain. Mon reflet dans le miroir me saute aux yeux car c'est tout ce que j'évite. Mon apparence m'a toujours posé un problème. J'ai passé ma vie dans un hôpital psychiatrique où j'ai été négligée, mise de côté et avec les fortes doses de médicaments qu'on m'a administré, mon aspect physique ne m'a jamais parut évident à prendre en compte.

Mes yeux se focalisent sur l'ensemble offert par Elise. En arrivant ici, je n'avais pas eu de regard sur ma féminité. Les filles me complimentaient parfois et cela me fait plaisir et me surprend en même temps. Cela n'est pas habituel pour moi. Je ne connais pas. Elles insistent pour que je m'assume. En discutant avec plusieurs d'entre elles, elles m'ont aidé à m'accepter et à prendre un peu plus de confiance en moi. Cela m'a vraiment été utile. Je réalise les progrès sur moi en un an.

Il est temps de rejoindre Elise de l'autre côté de la porte de la salle de bain. Mon regard se reflète une dernière fois dans le petit miroir.

« Tu es superbe » s'exclame Elise en me voyant.

« N'exagère pas » dis-je gênée.

« La coupe, la couleur, le modèle, tout est parfait. Ne te sous estime pas Aurore ».

« Merci » dis-je touchée. « Le choix du modèle te revient. Me voir comme ça n'est pas dans mes habitudes ».

« Contente d'avoir pu contribuer à un changement de point de vue. Tu as un physique parfait. Les garçons doivent se retourner dans la rue non ? ».

« Pas vraiment, je ne suis pas la fille qu'ils regardent en premier ».

« Ils sont aveugles » rit-elle.

« Je n'ai pas... ».

« Non, ne te dénigre pas. Tu as ta personnalité, tu es belle et franchement tu mérites de trouver la bonne personne, cela viendra bientôt ».

« Tu es sûre de toi ».

« En ce qui te concerne oui ».

« Merci encore Elise ».

« Je t'en pris » me sourit-elle avant de plonger le nez dans un magasine de mode dont je reconnais la couverture.

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