Chapitre sept : Le vaisseau, le globe et l'anguille
Le premier jour de cours tortura Harry. Déjà, il était toujours en froid avec Ron, qui en plus de ne pas le croire quand il disait qu'il n'avait pas mis son nom dans la Coupe, jalousait sa célébrité. S'il avait pu échanger sa place avec quelqu'un d'autre, aucun doute qu'il l'aurait fait. Mais ça, Ron n'était pas assez mature pour le comprendre. Il se serait attendu à quelque chose d'autre venant de son meilleur ami.
Par ailleurs, il n'était pas le seul à le penser coupable de ce dont on l'accusait. À Gryffondor comme dans les autres maisons, personne ne le croyait. Sauf qu'à part ceux de sa maison, les autres ne lui témoignaient aucune admiration. Bien que les Serdaigles et Poufsouffles pensaient qu'il était un tricheur, étaient déchirés entre leur préférence pour la maison Gryffondor par rapport aux Serpentards qui accueillaient le vrai champion de Poudlard.
Pour cette raison, Harry redoutait son cours de Soin aux créatures magiques plus que tout. En plus d'être pris pour cible par les Serpentards, il craignait de revoir Envy qu'il n'avait plus rencontré depuis sa sélection. Comment prenait-il le fait qu'il lui vole en quelque sorte la vedette ? Il savait qu'Envy se montrait particulièrement vaniteux à l'occasion et aimait attirer l'attention. C'était d'ailleurs ce comportement qui l'avait fait le détester en premier lieu. Maintenant, il avait peur de perdre son amitié pour une chose sur laquelle il n'avait aucun contrôle. Après tout, Ron l'avait rejeté sans raison. Envy en avait un tas au contraire.
– Regardez, c'est le champion, clama Malefoy moqueusement quand le trio arriva dans le parc, devant la cabane de Hagrid. Vous avez vos carnets d'autographes ? Il vaut mieux lui demander sa signature maintenant, parce que ça m'étonnerait qu'il soit encore là très longtemps... La moitié des champions du Tournoi des Trois Sorciers sont morts pendant les épreuves... Combien de temps croyez-vous que Potter va tenir ? Je suis prêt à parier qu'il ne dépassera pas les dix premières minutes de la première tâche.
Crabbe et Goyle éclatèrent d'un rire gras.
- Potter est un tricheur ! clama un Serpentard dans le groupe. Le vrai champion, c'est Envy ! À bas Gryffondor !
Immédiatement, ces derniers se mirent en barrage entre Harry et les Serpentards mécontents. À l'écart, le champion angoissait.
- Tu crois qu'il va m'en vouloir d'être le deuxième champion de Poudlard ? demanda-t-il à Hermione à voix basse.
Ron ne dit rien, même s'il connaissait déjà la réponse.
– On va bientôt le savoir, fit-il remarquer en désignant Envy qui descendait la colline, les mains dans les poches.
Hermione et Harry le suivirent du regard avec appréhension, puis une lueur de confiance apparut dans les yeux de la fille.
– Non, c'est ton ami après tout. Il ne t'en voudra pas, j'en suis sure. Quand tu lui diras la vérité, il comprendra.
Ron se sentit honteux sous le rapide coup d'œil de son amie. Quand les deux groupes adverses remarquèrent à leur tour l'arrivée d'Envy, leur débat s'interrompit de lui-même. Baissant le nez alors qu'il observait auparavant rêveusement les nuages, Envy haussa un sourcil en voyant tous les regards fixés sur lui. Il sourit finalement et distingua Harry, Hermione — et Ron, à son grand agacement. Par réflexe, il se dirigea vers eux et leur lança son habituel salut nonchalant de la main.
- Alors, comment ça fait d'être un champion ? demanda-t-il en s'adressant à Harry d'une voix ne trahissant aucune émotion particulière.
– Envy je... Enfin... Hier, je n'ai pas eu le temps de te demander si tu...
Envy secoua la tête sans comprendre son bégaiement.
– Tu devrais aller voir le nabot aujourd'hui, il s'inquiète comme un dingue pour toi depuis que tu as été entraîné là-dedans. C'est une vraie mère poule.
- Alors vous me croyez tous les deux ? s'exclama Harry, immensément soulagé.
Il ne put retenir son sourire.
– Merci, Envy, tu es bien l'un des seuls.
– Faut être sacrément stupide pour penser que quelqu'un de sain d'esprit puisse s'inscrire là-dedans volontairement, rétorqua-t-il en fixant Ron qui détourna les yeux.
Deux visages surpris se tournèrent vers lui.
– Tu ne t'étais pas présenté non plus ?
– Oh si, mais allez demander son avis à Ed et je parie qu'il vous dira que je suis loin d'être sain d'esprit.
Le trio éclata de rires nerveux.
- Pourquoi tu t'es inscrit ? demanda Harry avec curiosité.
– Tu n'as pas le niveau, ajouta Hermione, inquiète. Tu es à peine en quatrième année, tu ne connais pas assez de sortilèges et de maléfices pour t'en sortir contre Krum et Fleur.
– J'ai besoin des milles Gallions de récompense, confia Envy. Je n'ai aucun autre moyen de gagner ma vie, en vivant ici à Poudlard. Et j'en ai besoin pour les prochaines vacances d'été.
– Mais tu pourrais mourir ! Tu as encore le temps de trouver un moyen plus sûr de gagner de l'argent avant ta sortie de Poudlard dans trois ans. Pourquoi tu en as besoin si vite ?
Envy grinça des dents en fixant ses pieds qui grattaient la terre molle.
– Je veux qu'on ait un toit à nous, Ed et moi, avoua-t-il, affreusement embarrassé. On a parlé de s'acheter une maison, mais on n'a pas les moyens. Maintenant, lâchez-moi. Et lui ne sait pas ça, alors vous la fermez, compris ?
- Envy, qu'est-ce que tu fais avec ces tricheurs ! s'exclama un Serpentard alors que plusieurs venaient le chercher en remarquant qu'il n'allait pas se disputer contre Potter. Viens avec nous !
Les membres de sa maison semblaient tous pleins d'enthousiasme et Envy les suivit sans rechigner. Il aimait qu'on l'idolâtre comme ça, c'était un péché mignon. Sous les regards mi-figue mi-raisin de ses amis, il se laissa encore féliciter alors qu'on parlait avec plein d'entrain autour de lui en insultant Harry et les Gryffondors. Pire, il ne les contredisait pas et ricanait en affichant un sourire plein d'autosatisfaction.
– Des fois, je me demande s'il n'est pas complètement schizophrène.
– Ski zoo frêne ? répéta Ron.
Ce n'est qu'alors qu'il se rendit compte que c'était la première fois qu'il s'adressait à Harry depuis leur dispute. Il se reprit et se détourna obstinément pour aller rejoindre Hagrid qui venait d'arriver.
Les jours suivants, les premières impressions d'Envy quant à son statut au sein de l'école en temps que champion s'étaient certifiées. Les camps s'étaient bien plus définis désormais. Peu de personnes croyaient la version de Harry, tout le monde le pensait tricheur, mais les Poufsouffles, bien que déçus que Cédric n'ait pas été choisi, et les Serdaigles, penchaient davantage vers Harry que vers Envy. Ce qui menait à la situation étrange, mais prévisible selon laquelle le champion légitime était définitivement moins populaire que l'illégitime. Heureusement, Envy s'en fichait pas mal. Son objectif premier n'était pas la popularité, même si ça l'arrangeait et qu'il appréciait de ne plus être fui.
De plus, en tant que champion, il avait vaguement réussi une première approche de Krum, qui se révéla plutôt réservé. Cette situation créa une nouvelle rivalité entre Malefoy et Envy, alors qu'ils se battaient plus ou moins publiquement pour obtenir les faveurs du joueur de Quidditch. Envy s'échinait à agir discrètement et naturellement, mais Malefoy sentait le danger grandir et son emprise disparaître. Il avait donc mis tous ses amis à contribution en espérant réussir à l'éloigner. Sans succès. Il s'attaquait à plus malin que lui.
Si l'on n'enlevait cette petite bande, les autres Serpentards étaient les seuls à le soutenir et à l'admirer. Ils ne le lâchaient plus jamais et par malheur, ils portaient tous sans exception ces stupides badges anti-Potter que bien sûr lui-même refusait catégoriquement. La première fois que Harry les vit, les pressentiments d'Envy concernant sa réaction se confirmèrent. Ils ne furent ni au goût d'Hermione ni de Harry quand eut lieu le premier cours de potion commun Serpentard/Gryffondor, qui se termina en duel dans lequel Goyle fut frappé d'un Furunculus, tandis qu'Hermione se vit affublée de dents immenses. Rogue, toujours aussi impartial — sûrement encore plus depuis que les deux champions de Poudlard appartenaient respectivement aux deux maisons ennemies — attribua une perte de cinquante points aux Gryffondors.
Heureusement, peu après le début du cours, Colin Crivey arriva et annonça qu'il devait emmener Harry et Envy sur la demande de Verpey pour une réunion entre les juges et les champions. À contrecœur, Rogue les laissa fuir le cours. Colin ne se tut pas de tout le trajet, au grand ennui d'Envy. « C'est extraordinaire, hein, Harry ? C'est vrai, hein ? C'est formidable que tu sois champion ! » Le tout accompagné d'un regard mauvais visant le Serpentard qui les suivait en silence.
Il grimaça un sourire quand le môme annonça que la Gazette du Sorcier allait prendre des photos. Encore davantage de publicité ! Si quelqu'un l'avait oublié là dehors, il se souviendrait de lui grâce à sa participation au tournoi. Les paris allaient pleuvoir sur lui. Il devrait demander à Edward de participer et de miser gros sur sa victoire pour qu'ils s'enrichissent encore (Edward avait peut-être raison en disant qu'il lui arrivait grandement de ressembler à Greed dans certaines situations).
Colin souhaita bonne chance à Harry avant de les abandonner devant une porte. Il frappa et ils entrèrent dans la petite salle de classe. La plupart des tables avaient été repoussées au fond de la pièce. Trois des tables étaient disposées bout à bout devant le tableau noir et recouvertes d'une étoffe de velours. Envy repéra immédiatement Krum et s'en approcha pour engager la conversation malgré son air peu avenant et renfrogné. Quand Envy prononça ses premières paroles dans la langue natale du joueur de Quidditch et que le visage du champion s'ouvrit, il comprit qu'il avait encore visé juste.
- Les voilà ! s'exclama Verpey. Nos deux derniers champions ! La cérémonie de l'Examen des Baguettes va pouvoir commencer, dès que les autres membres du jury seront là dans un instant... L'expert est là-haut avec Dumbledore. Ensuite on fera une petite photo... Ah, Mrs Skeeter !
La porte venait de se rouvrir pour laisser apparaître la journaliste en robe rose foncé accompagnée d'un homme enrobé et dont les boutons de la robe de sorcier ne tenaient le coup que par miracle. Il pointa directement son appareil photo sur Fleur et prit un cliché avant de se tourner vers Envy et Krum.
– Je vous présente Rita Skeeter qui travaille pour la Gazette du Sorcier et qui va écrire un petit article sur le tournoi...
– Peut-être pas si petit que ça, Ludo, dit Rita, les yeux fixés alternativement sur Harry et Envy.
Elle prétexta souhaiter une première impression du plus jeune participant et l'emmena dans un placard à balai. Heureusement pour lui, Dumbledore les sortit bientôt de leur cachette et l'Examen des Baguettes put avoir lieu. Ollivander était loin d'avoir oublié l'achat de la baguette d'Envy et inventa complètement les ingrédients de sa baguette pour les protéger tous les deux. Il prétexta du bois d'orme et du crin de licorne avant de hocher la tête vers Envy, le regard pâle et fasciné. Lui aussi avait dû entendre parler de ses récents exploits dans la Gazette.
Ensuite vint une courte séance photo. D'abord en groupe, champions et jury, puis des photographies individuelles. Rita se fit un plaisir de prendre des clichés de Harry sous tous les angles, puis d'Envy avec qui elle discuta sous l'œil méfiant et attentif de Dumbledore. Apparemment, il avait catégoriquement refusé qu'elle l'interview, mais ils négligèrent l'interdiction et parlèrent à voix basse quand le vieux mage avait le dos tourné. Skeeter appréciait particulièrement Envy pour sa grande coopération. Il lui en donnait toujours pour son argent. Dès qu'elle écrivait le moindre article sur lui, c'était toujours une colonne qui attirait l'attention.
Comprenant leur manège, Dumbledore mit fin à leur entretien et à la réunion.
Aucun doute qu'il serait de nouveau mis à l'honneur dans la Gazette du sorcier.
– La nourriture de Pot-de-lard est tellement riche, grimaça Fleur le lendemain matin.
Elle fut approuvée par ses camarades sans qu'Edward s'y intéresse davantage. Il était bien trop occupé à ruminer après avoir plusieurs fois croisé le regard jaloux de Ron. Il appréciait vraiment son ami, drôle et sympathique, mais la jalousie le rongeait sans arrêt. La célébrité de Harry, puis celle d'Envy (qui était encore passé dans la Gazette avec un éloge de Rita Skeeter), et maintenant, Ron était jaloux de la relation privilégiée qu'entretenait Edward avec les élèves de Beauxbâtons et en particulier Fleur Delacour. Cette situation l'insupportait. Harry se retrouvait isolé de l'un de ses piliers alors qu'il avait besoin de tout le soutien possible.
Soudain, une forme grise atterrit à moitié dans son assiette à peine touchée. Edward recula brusquement, de même que les personnes les plus proches. La chouette grise hulula et tendit la patte avec impatience. Préférant éviter les coups de bec, Edward lui donna un morceau de bacon avant de dénouer la lettre de ses serres. La chouette repartit tout aussi vite.
« Edward Elric, Poudlard, Grande Salle »
Il regarda l'arrière de l'enveloppe, mais aucun nom d'expéditeur n'apparaissait. Intrigué, il l'ouvrit et commença à lire. Nom d'un Scroutt à pétard ! Dans la précipitation pour la ranger dans sa poche, Edward manqua de renverser son jus de citrouille sur la table. Il aurait pu se faire prendre, cet idiot inconscient de Sirius ! Pourquoi prendre le risque de lui envoyer une lettre ici à Poudlard alors que des membres officiels du ministère s'y trouvaient ? Ne réfléchissait-il donc jamais ?
Edward soupira silencieusement en essayant de calmer les battements erratiques de son cœur. Ce devait être important pour que le fugitif ait pris un tel risque. Il se rendit compte qu'il avait dû apprendre lui aussi pour la participation de son filleul au Tournoi des Trois Sorciers. Quelle tête en l'air ! Edward aurait dû se douter qu'il réagirait à un si grand danger pesant sur Harry.
Nerveux, Edward regarda tout autour de lui et vit Envy en pleine conversation à voix basse avec Krum dans un coin de la table des Serpentards. Les deux paraissaient s'être bien rapprochés. Sûrement pendant la séance d'Examen des Baguettes qui selon Envy s'était très bien passé. Dommage qu'Edward doive briser cet échange.
Il se leva, la lettre au poing.
– Oh non, Édouard, où t'en vas-tu ? demanda Marie, l'air implorant.
– Désolé de vous quitter, s'excusa-t-il pensivement, sans prendre garde aux regards intéressés des filles. Le devoir m'appelle.
Puis il s'en alla, sous les regards concupiscents des filles qui le dévoraient des yeux. Il contourna la table des Serpentards jusqu'à arriver derrière Envy sur qui il se pencha.
- Je pourrais te l'emprunter, s'il te plaît ? demanda-t-il à Krum.
Le garçon leva les yeux vers lui et hocha la tête avant qu'Edward force Envy à se lever et à le suivre.
– À plus tard, Alighieri.
Envy le salua d'un mouvement de tête puis tourna un regard irrité vers Edward qui le força à quitter la Grande Salle. Une fois isolé, Edward ressortit la lettre de Sirius et la lui tendit pour qu'ils la lisent ensemble. Déconcerté par son comportement, Envy le fixa interrogativement avant qu'ils parcourent le message en silence.
– Eh bien... C'est inquiétant. J'espère que personne ne le trouvera dans sa cachette, commenta Envy.
Edward garda le silence en repensant à la faveur que Sirius leur demandait à tous les deux. Protéger Harry de celui cherchant sa mort en le faisant participer au tournoi. Apparemment, il en était venu aux mêmes conclusions qu'eux. Au moins Harry pouvait compter sur le soutien de son parrain. Un problème se posait cependant. Comment procéder pour accéder à sa requête ? Les bras d'Edward se remplissaient à vue d'œil, alors qu'il cherchait activement des informations fiables sur le déroulement de la première épreuve tout en surveillant Verpey, et il essayait de se rapprocher de Fleur pour obtenir des indices sur son avancement. À côté de ça, Envy espionnait Karkaroff tout en se liant lentement à Krum avec qui une ouverture venait de se créer. Hors de question d'abandonner à ce stade de l'opération. Dans ce cas de figure, comment réussir à agir sur tous les fronts ?
– Il faut qu'on revoie nos priorités, soupira Edward finalement. On sait très bien que Harry est l'élément clé d'un plan plus grand encore que le tournoi. Mais on n'avance à rien. L'espion n'agira pas avant la première tache.
– On pourrait lui tendre un piège pour le débusquer avant qu'il n'ait le temps d'agir.
– On n'a pas les moyens de le faire, rétorqua Edward. Pour ça, il faudrait confronter directement Verpey et Karkaroff et c'est trop risqué. Qu'ils soient coupables ou non.
Pensif, Envy resta silencieux. Il avait une autre idée pour faire bouger les choses, mais il doutait que son ami accepte de prendre ce risque.
– OK, dit-il pourtant.
Mais intérieurement il savait qu'il agirait. De toute évidence, la leçon qu'Edward lui avait donnée l'an passé en le faisant poursuivre par la Protection de l'Enfance Magique et les bonnes mœurs ne lui avait pas suffi...
Cinq jours plus tard, Envy mit son plan en pratique en début de soirée. Voilà comment Envy se retrouva à nager dans le lac gelé, fonçant droit sur le bateau de Durmstrang où il comptait bien se rendre afin de fouiller un peu dans le bureau de Karkaroff. Il espérait sincèrement trouver de quoi l'incriminer en temps que Mangemort ou futur tueur de Harry. Peu importait l'avis d'Edward. Il ne voulait pas rester inactif. S'ils continuaient uniquement à surveiller leurs deux suspects de loin, les résultats ne suivraient pas. Pour cela, il faudrait une surveillance constante, ce qu'ils ne pouvaient pas se permettre.
Déterminé, il arriva bientôt près de la coque du bateau et s'en approcha silencieusement. Le bois lisse n'offrait aucune prise, il lui fallut le longer sur plusieurs mètres avant de distinguer un cordage qui trempait dans l'eau. Ses mains glacées se refermèrent dessus et il grimpa progressivement, agrippant la corde de ses doigts et de ses pieds pour se hisser sur les quatre mètres.
Une fois les yeux au niveau du pont principal, il vérifia que tout obstacle avait déserté la voie avant de se faufiler par-dessus la rambarde. Quand ses pieds touchèrent le plancher, il était le sosie parfait d'Igor Karkaroff. Loin d'être habitué à cette apparence, il enroula son bouc autour de son index en une imitation approximative du Mangemort, puis se mit à sourire en prenant le chemin de la cabine du capitaine. Chemin qu'il connaissait par cœur après maintes déambulations nocturnes pour contrer ses insomnies. Pourtant, c'était la première fois qu'il entrerait à proprement parler dans ses appartements.
Le chemin était court. Il ouvrit la porte d'un simple Alohomora puis la referma derrière lui avec précaution. Le manque de protections avancées signifiait soit une stupidité sans borne de Karkaroff, soit un piège. Il préférait largement la première option.
La cabine était bien plus spacieuse qu'on pouvait l'imaginer de l'extérieur. Elle comptait neuf grandes fenêtres, réparties sur trois murs, qui n'éclairaient en rien l'espace. À la place, chacune montrait — grâce à ses vitraux animés — quelques scènes de vie marine. Un fond rocheux, où divers animaux, poissons et mollusques vivaient paisiblement bercés par le remous des algues ondulant au gré du courant. Une scène de tempête, bien plus inquiétante, dans laquelle un navire se faisait engloutir, tiré par de gigantesques tentacules semblables à ceux du calmar géant. La dernière, qui paraissait aussi calme que la première, montrait un ban de sirènes souriantes, mais qui, une fois qu'elles croyaient ne pas être regardées, se transformaient en monstres effrayants.
Ces tableaux peints de divers tons bleus donnaient une atmosphère tamisée, semblable à celle des fonds aquatiques. Pour lui qui avait déjà à de nombreuses reprises participé à des excursions au plus profond du lac noir, c'était une imitation très proche de la réalité. L'odeur de renfermé et le plafond bas donnaient une impression oppressante qui lui colla à la peau et le fit frissonner. Clouées sur les poutres apparentes, quatre lanternes en fer noir pendaient au bout de courtes chaînes à gros maillons. Derrière leurs vitres noircies, les flammes mourraient en l'absence du maître des lieux.
Au centre de la cabine trônait un impressionnant bureau en bois brut et massif, sur lequel étaient entreposés une multitude de parchemins, une plume impressionnante tant par sa taille que sa couleur, et au milieu, une coupe élégante en argent rutilant, remplie de fruits mûrs à l'aspect appétissant.
– Il se fait plaisir, le vieux, marmonna Envy en prenant une grappe de raisin qu'il égraina en gobant chaque fruit pendant le reste de son tour du propriétaire.
Rien que le tapis sur lequel il venait de poser ses bottes encore trempées devait valoir plus qu'une dizaine d'elfes de maison sur le marché sorcier. Et les chandeliers posés çà et là, éteints et débordants de cire, pouvaient sûrement valoir une petite fortune s'il les revendait à Mondingus sur le chemin de Traverse. Il hésita grandement à en prendre un, puis se ravisa. Quelque chose d'autre le tentait depuis son entrée, entreposé sur sa gauche, à l'extrémité du bureau.
Ce qui attirait le plus sa convoitise et son admiration était l'immense et magnifique globe terrestre qui flottait au-dessus de son socle en tournant paresseusement sur lui-même. Il émettait une lueur bleue douce et fascinante, presque hypnotique.
Envy, fidèle à lui-même, ne put résister à l'envie de le toucher. Dès que la pulpe de son doigt en frôla la surface, la lueur s'intensifia. L'endroit qu'il avait touché fit apparaître des lettres qui formèrent le nom d'un pays. Curieux, il le fit tourner d'une poussée et admira les lumières changeantes qui éclairaient toute la pièce et se reflétaient sur les vitraux et les chandeliers en argent. Captivé, il abandonna sa grappe sur le socle et posa les deux paumes sur des continents dont il n'avait pas la moindre idée du nom avant de stopper la rotation.
Quelque chose de différent avait attiré son attention sur un point en particulier. Il changea l'axe de rotation pour revenir en arrière et retrouva le défaut qu'il avait perçu. Là, sur l'un des continents, une tache sombre avait été ajoutée sur un pays en particulier. Il pianota sur le morceau de terre et se pencha pour mieux lire le nom qui apparut progressivement en lettres cursives.
« Albanie »
Il en avait déjà entendu parler quelque part. Ce nom ne lui était pas inconnu, mais impossible de se souvenir d'où il venait. Pourtant, il entendait encore la voix familière et lointaine d'Edward prononcer ce mot. Peut-être avait-il trouvé quelque chose d'utile. Il garda l'information dans un coin de sa tête et commença les recherches par le bureau. Tous les papiers présents comportaient des cours, dans différentes matières, en langue slave. Sans aucun doute ceux que Karkaroff donnait toute la journée aux élèves qu'il avait emmenés. Il reconnut un traité sur la magie noire et le parcourut, mais malgré le sujet épineux, c'était une leçon comme les autres, théorique et barbante. Il abandonna les parchemins et ouvrit les tiroirs.
Massifs et pleins, il les fouilla l'un après l'autre. Les trois premiers contenaient des rouleaux de parchemin vierges, des encriers et des plumes. Le quatrième, plus spacieux, retenait de toute évidence les objets confisqués aux élèves. Il le referma en se retenant de fouiner et de céder à la tentation de prendre quelque chose. Le cinquième lui donna plus d'espoir quand il vit un éclat en sortir, mais il déchanta très vite. Une dizaine de petites fioles reposaient les unes contre les autres, contenant une espèce de liquide brumeux et argenté. Sûrement une potion dont il ne connaissait ni les effets ni le nom. Il n'y prit pas davantage garde et s'attaqua au dernier tiroir. Celui-ci contenait une soucoupe en argent, vide et peu profonde. Il la souleva, mais c'était le seul objet y étant rangé.
Sa patience le quittait peu à peu. Cette cabine ne contenait-elle donc aucune preuve, même infime, de son appartenance aux Mangemorts ? Était-il réellement repenti ou bien avait-il caché ses secrets les plus gênants autre part ?
Un instinct le fit tourner la tête sur sa gauche, vers le vitrail des sirènes qui reprirent instantanément des visages angéliques. Ce n'étaient pas elles qui l'intéressaient, mais plutôt la tapisserie ancienne à côté d'elle. En fait, il l'avait prise pour un rideau depuis le début, seulement les autres fenêtres n'en possédaient pas de semblables. Il s'approcha et tira le lourd tissu sur le côté pour découvrir une porte.
Un immense sourire étira sa bouche. La voilà, l'antre du vilain mage noir.
Il pivota la tête de droite à gauche pour trouver un objet capable de retenir la tapisserie, et prit une chaise en bois pour la bloquer. Maintenant, il avait pleine vue sur l'entrée.
À peine a-t-il posé la main sur la poignée que celle-ci disparut d'un coup. Un bruit strident résonna sur tout le bateau et sûrement jusqu'au château.
Affolé, Envy recula d'un bond et se frappa les reins de plein fouet contre le bord du bureau.
– Boulette.
Il repartit vers la porte de la cabine pour s'enfuir avant qu'on le découvre, mais elle était verrouillée. Rien n'y fit. Aucun sort, ni même sa force physique naturelle n'y vinrent à bout. Désabusé, il s'assit sur un fauteuil à côté de la porte en reprenant sa grappe de raisin abandonnée pour grignoter en attendant que l'on vienne lui ouvrir. C'était long. Étaient-ils en train d'appeler des Aurors ? Ou bien Karkaroff faisait venir tous ses élèves pour les placer en barrage pour l'exécuter dès sa sortie. Ou alors Peeves avait vraiment réussi à le garder au château pour toute la nuit, quoi qu'il puisse se passer ici.
Quand il commença à croire qu'il allait avoir sa première migraine causée par le son insupportable, des bruits de course se firent entendre à l'extérieur. La porte s'ouvrit à la volée.
– Stupéfix !
Le sort ricocha sur les carreaux d'en face qui se fissurèrent, faisant fuir les poissons dans les coins des vitraux, à l'abri.
Le visage crispé de rage, Karkaroff pointa sa baguette dans tous les coins de la pièce avant de s'immobiliser en voyant Envy, toujours assis et qui termina de manger à toute vitesse avant de se lever. Le moment de flottement dura quelques secondes alors que Karkaroff fixait son sosie sans comprendre. Profitant de l'effet de surprise, Envy lui fonça droit dans l'estomac. Le sorcier fut projeté hors de la pièce et atterrit de plein fouet sur le pont où il glissa sur plusieurs mètres, contre les jambes des élèves venus voir ce qu'il se passait.
- Attrapez cet imposteur ! hurla Envy en pointant Karkaroff du doigt.
Les élèves parurent complètement perdus et ce fut suffisant pour qu'Envy se mette à courir au milieu de la foule en la poussant sur les côtés tandis que certains courageux menaçaient le vrai Karkaroff de leurs baguettes.
- Arrêtez-le ! s'écria ce dernier. C'est lui l'imposteur !
Trop tard. Les derniers sons qu'ils entendirent de sa part furent ceux d'un ricanement grave et d'un corps plongeant dans l'eau.
– Attrapez l'espion !
Ils n'avaient plus aucune chance désormais. Envy s'était métamorphosé en anguille et ondulait dans les profondeurs. Avec Edward, il était le seul à connaître le passage souterrain menant au château. De plus, perdus, tout habillés et glacés par les températures négatives de l'eau, les quelques élèves ayant sauté du pont n'avaient aucune chance de le rattraper.
Préoccupé, Dumbledore observait d'un œil lointain l'agitation prenant place dans son bureau. Karkaroff enrageait et ses yeux lançaient des éclairs à quiconque lui adressait la parole.
– C'est un scandale !
À ses côtés, Verpey et McGonagall tentaient d'apaiser son courroux, en vain.
– Ce tourrnoi est un désastrre ! À moins que ce soit l'école hôte ! Jamais je n'aurrais accepté en sachant à quel point Poudlarrd tenterrait de trricher parr tous les moyens ! Deux champions maintenant quelqu'un s'intrroduit dans mes apparrrtements !
– Puis-je suggérer l'idée que placer de meilleures protections aurait été une initiative judicieuse ? proposa Rogue d'un ton neutre, mais que l'on sentait légèrement narquois.
– Je ne suis pas stupide, Severus Rogue, cracha Karkaroff en s'avançant vers le professeur. Ma cabine est protégée contrre les intrrus et je suis le seul à pouvoirr y entrrer, ainsi que mes elfes de maison. Même mes élèves ne peuvent y entrrer. Je ne vois qu'une explication, vous avez envoyé vos elfes pourr voler mes secrrets !
– N'avez vous pas dit que l'intrus avait bu du Polynectar pour prendre votre apparence ? répliqua McGonagall. Un elfe de maison n'aurait en aucun cas pu —
– Alors vous avouez qu'un sorcier l'aurrait fait ! Serrait-ce vous parr hasarrd ? aboya Karkaroff. Il n'y a que trrois possibilités. Soit c'était un elfe de maison à votrre solde, soit une autrres crréature non humaine qui n'aurrait dans ce cas pas déclenché mes alarrmes, soit un sorrcier trrès puissant. Je penche surr cette hypothèse !
Dumbledore croisa ses doigts devant son visage en penchant la tête pour mieux réfléchir dans le désordre ambiant. Il avait une idée très précise de l'identité de celui s'étant introduit dans les appartements de son collègue. Car en prenant en compte la diversion manifeste d'un certain esprit frappeur de Poudlard pour enfermer Karkaroff dans un placard, Dumbledore savait qu'il ne restait pas beaucoup de doute raisonnable à avoir. Peeves avait joué un rôle que l'intrus lui avait demandé de jouer. Et l'esprit frappeur n'obéissait qu'à trois individus.
Lui-même... le Baron sanglant... Et Envy Alighieri.
Il avait eu l'occasion de la remarquer déjà l'an passé, et encore plus pendant les vacances d'été. Les deux semblaient entretenir une certaine amitié, ou plutôt une relation de maître et élève en matière de farces. Dans ce cas, il connaissait l'identité du coupable, sans aucun doute possible. Dumbledore n'aurait jamais demandé une chose pareille à Peeves, et il ne voyait pas la raison pour laquelle le fantôme de la maison Serpentard souhaiterait espionner le directeur de Durmstrang. Ne restait plus que son protégé, qui selon ses recherches, s'intéressait de très près aux Mangemorts, repentis ou non. Il se demandait bien s'il avait trouvé quelque chose dans la cabine du directeur de Durmstrang.
Mais un autre élément le perturbait, après avoir entendu le discours de Karkaroff.
Trois possibilités.
Envy n'était pas un elfe de maison.
Envy n'était pas davantage un sorcier puissant, c'était même l'inverse.
Envy... n'était alors pas complètement humain.
Ses recherches sur l'Ouroboros lui revinrent. L'être parfait, immortel, le Roi-Serpent. Tout se mélangeait et perdait son peu de sens.
La question à ce jour évolua de : qui est-il ? À : qu'est-il ?
Et cette question ne risquait pas de trouver de réponse avant un long moment.
Envy poussa un cri effrayé loin de l'idée qu'on se faisait de la virilité lorsque deux mains se refermèrent sur sa gorge pour l'étrangler avec acharnement.
- Je t'avais prévenu ! cria Edward, au-delà de la fureur.
Il le secouait tout en l'étouffant méthodiquement et Envy ne put retenir son rire plus longtemps. Le visage de son ami en colère était hilarant. Les yeux plissés, une moue bizarre avec les lèvres en avant et les narines qui menaçaient de fumer. Son éclat de rire mourut alors qu'il toussait, manquant réellement d'air, maintenant.
– Tu es le pire crétin, idiot, attardé, imbécile, arriéré, débile, âne bâté, abruti, demeuré, couillon que la terre ait jamais porté, Envy ! Bête à manger du foin ! Vraiment, je me demande pourquoi on m'a foutu une gourde pareille pour coéquipier !
Pourpre, Envy ouvrait la bouche pour respirer, mais Edward appuyait avec une joie malsaine sur sa trachée. Ses genoux, astucieusement posés sur ses bras, l'empêchaient de bouger alors qu'il était assis à califourchon sur son torse pour lui vider les poumons plus vite. N'en pouvant plus, Envy le fit basculer de côté. Surpris, Edward poussa une exclamation stupéfaite avant de se retrouver en position de soumission.
Essoufflé, Envy se massa la gorge en grommelant dans sa barbe.
Quelque chose de dur atterrit sur son nez et il bascula en arrière. Un talon s'enfonça entre ses jambes. Il se recroquevilla, KO.
Edward sourit, les joues rougies par l'effort, en voyant l'état pitoyable de son ami, roulé en boule. Il se tenait l'entrejambe en gémissant et il crut même apercevoir des larmes aux coins de ses yeux.
– Ah, ça fait du bien, soupira-t-il avec délectation en s'adossant contre la tête de son lit.
Il bénissait les sorts d'insonorisation, très utiles ce soir. Au bout du lit, Envy ne bougeait plus, pétrifié dans sa position douloureuse. Edward le tâta de la pointe du pied, mais il ne reçut aucune réaction en réponse. Il roula des yeux, blasé. C'était donc ça le point faible des homonculus ?
– Eh, ça va ?
Un geignement misérable lui répondit.
– Tu l'as bien cherché. Je t'avais prévenu que la prochaine fois que tu feras une chose débile sans me demander mon avis avant, je serais intraitable. J'espère que ça t'aura vraiment ôté le goût de recommencer, cette fois. Quelle idée d'aller sur le territoire de Karkaroff ! Maintenant, il va se méfier de tout le monde. Ce n'était déjà pas facile avant, alors là... La prochaine fois que tu auras une brillante idée de ce genre, préviens-moi.
Envy resta muet et Edward se pencha pour essayer de voir son visage, mais il était caché derrière un rideau de cheveux.
– Oh, arrête de faire ta chochotte. J'ai même plus mon automail.
– Encore heureux. Un peu plus et tu me les faisais remonter jusqu'aux amygdales.
Edward éclata de rire.
