Chapitre treize : La sixième âme


La réaction d'Edward sema la panique dans l'infirmerie.

Insensible à son environnement, il poussa Envy pour le plaquer dos au matelas, il écarta ses mains comme il put en tirant de toutes ses forces, puis il arracha le haut de sa robe de sorcier. L'hématome fut découvert et Pomfresh voulut s'avancer. Edward l'arrêta d'un geste de la main.

– N'avancez pas. Reculez tous.

Envy pouvait « exploser » à tout moment. Comment faire pour calmer ses âmes et les empêcher de partir ? Pendant le Jour promis, quand la même chose était arrivée à Père, il n'avait pas survécu longtemps. Envy allait-il devenir humain en perdant sa Pierre ? Ou bien allait-il tout simplement...

– Oh mon dieu non, pas ça, implora-t-il à voix basse.

Les yeux fixés sur la poitrine, il remarqua que ce n'était pas une simple bosse à l'aspect inquiétant. Quelque chose bougeait en dessous. Les exclamations confondues de Maugrey, Rogue et Pomfresh se firent entendre, mais il n'en fit pas cas. Ceux assez proches pour le voir reculèrent.

Les hurlements de douleur s'intensifièrent. On implora Edward de réagir. Vint l'ultime supplique.

– Tue-moi !

Tous se figèrent tandis qu'Edward se décidait enfin à agir.

– Donnez-moi un couteau, une arme, quoi que ce soit ! ordonna-t-il en se tournant vers les adultes. Et faites les sortir d'ici nom d'un chien ! cria-t-il en désignant le trio au fond de la salle qui le fixait avec frayeur.

– Vous n'allez tout de même pas le tuer, Elric ! hurla Pomfresh, échevelée et horrifiée.

Ne perdant pas une seule seconde, Maugrey tira brutalement Hermione, Ron et Harry hors de l'infirmerie avant de claquer les portes et de les verrouiller magiquement. Rogue quant à lui pointait sa baguette vers Edward, menaçant, pendant que son autre main tenait son nez ensanglanté.

– Un seul mouvement, Elric, et je vous stupéfixe. Ce sera mon seul avertissement.

– Si vous ne me laissez pas agir rapidement, Envy va mourir !

Ses yeux passèrent sur tous les objets à portée de main, sans en trouver un seul pouvant lui servir d'arme. Il n'aurait pas la force de tuer Envy à mains nues. Il lui fallait absolument quelque chose. Si seulement il possédait encore son alchimie !

Ed, je t'en supplie ! implora Envy dans un moment de lucidité. Fais-le !

Puis il ne cria plus. Sa voix s'était brisée et sa gorge n'émettait plus que des sons étranglés.

– Donnez-lui ce foutu couteau s'il sait ce qu'il fait ! aboya Maugrey.

Comme personne n'agissait, il prit les devants et tendit à Edward une lame qu'il venait de sortir de sa poche. Celui-ci n'hésita pas une seconde pour bondir en avant et la lui arracher des mains. Il revint près d'Envy et observa la bosse qui enflait à chaque poussée des âmes. Les veines du cou et des tempes de l'Homonculus pulsaient clairement. En voyant ses soubresauts, Edward eut un doute.

– Si tu peux faire quelque chose, par Merlin, fais-le maintenant ! rugit Maugrey.

Alors il plongea le couteau jusqu'à la garde. Il se fraya un chemin dans la chair qui n'opposa aucune résistance. Un éclat rouge illumina toute la pièce alors qu'une âme réussissait à s'arracher à lui. Ébloui, personne excepté Edward n'avait compris ce qu'il venait de se passer. La lumière disparut aussi vite qu'elle était arrivée. Ils baissèrent lentement les bras qui avaient protégé leurs yeux pour découvrir le spectacle choquant.

Pomfresh lâcha un cri en voyant le corps inerte de son patient. Mort.

Le silence tomba. Personne n'osait le briser. Tous les regards se tournèrent vers Edward, qui affichait une expression indéchiffrable. Lentement, il posa sa main libre près de l'entaille pour tenir le corps contre le matelas. Puis Edward arracha son couteau d'un geste sec et précis, dans un bruit écœurant. Le sang gicla sur lui, maculant le bas de son visage, le col de sa robe et sa main gauche qui tenait le manche de la lame fermement. Il plaqua sa main sur la plaie pour retenir le flot de sang alors que le processus de guérison peinait à débuter.

Allez, Envy, réveille-toi, grinça-t-il entre ses dents.

Edward soupira de soulagement en silence lorsque la lumière caractéristique de la Pierre émana de la plaie, qui se referma à la stupeur des témoins gênants de la scène. Envy prit une grande inspiration alors qu'il revenait à la vie, ensuite il se mit à se débattre, comme s'il se noyait. Edward lâcha son arme et prit sa main dans la sienne. Il dut s'y reprendre à deux reprises, les mains glissantes du sang encore épais et chaud.

Envy, tu m'entends ?

L'Homonculus souffla en laissant rouler son visage sur le côté, la joue reposée sur l'oreiller humide. Sa main affaiblie dans celle d'Edward lui transmit son épuisement. Edward le tint avec plus de force.

Je suis là. Tu vas bien maintenant.

Envy hocha faiblement la tête et essaya de refermer ses doigts sur ceux de son sauveur, mais il s'évanouit presque aussitôt. Les jambes d'Edward le lâchèrent. Il serait tombé si Maugrey n'avait pas remarqué son moment de faiblesse et ne l'avait pas soutenu. Il le remercia vaguement d'un hochement de la tête avant d'observer son ami de plus près. La main tremblante, il écarta ses cheveux collés à son visage pour les glisser sur le côté. Quand il posa sa paume sur son front, la chaleur de la fièvre persistait. Néanmoins cela entrait dans les compétences de Pomfresh désormais.

– La fièvre a baissé. Mais pas de beaucoup.

Pomfresh partit aussitôt dans son bureau chercher de quoi le soigner. Pendant ce temps, Rogue s'était approché, méfiant, et ne lâchait plus sa baguette qu'il ne savait plus où diriger. Elric ou Alighieri, il ne savait plus lequel paraissait le plus dangereux. Maugrey lui, fixait Edward avec fascination. Le garçon nota cette information dans un coin de son esprit embrouillé avant de se tourner vers Dumbledore.

– Albus... Je vous en prie, faites que personne ne sache ce qu'il vient de se passer.

Dumbledore garda le silence pendant un moment alors qu'il dévisageait son protégé d'un œil nouveau. Un garçon venait de mourir sous ses yeux puis d'être ramené à la vie... Il y avait de quoi remettre toutes ses croyances en question. Comprenant pourtant qu'Edward était abattu et exténué, il remit des réflexions à plus tard et posa une main réconfortante sur son épaule.

– Bien entendu, tous les professeurs présents sont tenus au silence. Mais il me faut une explication convaincante quant aux événements de ce soir. Ensuite, j'aviserai.

Edward hocha la tête avant de détourner le regard. Il sentit la culpabilité le frapper. Il aurait dû savoir, remarquer qu'Envy n'allait pas bien. Il aurait dû savoir... Il aurait dû. Ils étaient censés s'entraider. Si jamais il n'était pas arrivé à temps...

Il poussa un soupir douloureux qui résonna dans la pièce. Puis il enfouit son visage contre la main d'Envy qu'il tenait toujours. Pomfresh était revenue entre-temps et fit boire une potion à son blessé avant de réussir cette fois à analyser ses constantes. Elle écarquilla les yeux. Affolée, elle se précipita pour poser ses doigts sur la jugulaire du blessé. Rien. Pas un battement. Pourtant, il respirait.

– Que se passe-t-il, Pompom ? demanda Dumbledore.

Pomfresh secoua la tête sans cesser de fixer Envy, décontenancée. Elle préféra garder son observation pour elle-même et reprit son travail en cachant au mieux son trouble. Son patient n'était de loin pas comme les autres, elle en avait la certitude. Chamboulée intérieurement, elle tenta au mieux de se distraire de son trouble en lançant quelques sorts de nettoyage autour du lit et en s'affairant dans le plus grand silence à ranger le désordre qui régnait.

– Que lui est-il arrivé ? questionna Dumbledore.

Edward déglutit difficilement en relevant la tête.

– Il a... Il n'est pas réellement...

Les mots ne voulaient pas sortir. Comment leur expliquer qu'Envy n'était pas humain sans qu'ils veuillent l'expulser de Poudlard directement ? Cependant, Dumbledore parut comprendre quelque chose et cligna des yeux.

– Quel pouvoir a bien pu le ramener à la vie ?

Encore abruti par l'enchaînement trop rapide des événements les plus récents, il mit un certain temps avant que la question du directeur prenne tout son sens et qu'il en comprenne les conséquences. La panique le prit soudain en réalisant les implications d'une telle révélation. Sans y réfléchir à deux fois, il reprit le couteau qu'il avait lâché plus tôt et fit barrage de son corps entre Envy et le reste des personnes présentes.

Sa réaction démesurée et instinctive créa un mouvement de flottement suivi de panique. Dumbledore avait poussé Pomfresh et Rogue derrière lui et pointait désormais lui aussi sa baguette vers son protégé. Bien sûr, il ne pourrait pas le blesser, et il maudit encore davantage Nicolas si c'était possible. Une menace réelle engageait l'intégrité de son personnel et il se trouvait impuissant face à un ennemi potentiel. Heureusement, Edward en cet instant ressemblait davantage à un animal pris dans un piège qu'à un tueur démasqué. Il suffisait de le rassurer puis d'essayer de tirer toute cette affaire au clair.

Conscient que chacun de leurs mouvements était analysé, Dumbledore fit signe à Maugrey et Rogue de baisser leurs baguettes avant de lever ses deux paumes en signe universel de paix.

– N'ayez pas d'inquiétude Edward, personne ne lui fera le moindre mal, vous avez ma parole, promit-il sans le quitter des yeux.

– C'est drôle, la dernière fois qu'on m'a dit ça, j'ai dû le sauver du sort de rat de laboratoire, cracha Edward, prêt à se battre en cas d'attaque.

Puis il mesura l'impact de ses paroles lâchées sur le vif. Il jura intérieurement. Merde, il en avait trop dit.

« Ne vous en faites pas, major Elric. Je vais le mettre à l'abri en attendant votre retour. Vous avez ma parole »

La similitude des deux situations l'avait mis hors de lui et il avait répondu sans réfléchir. Car comment oublier que la dernière fois qu'on lui avait dit ça, c'était pendant le Jour promis, après la défaite d'Envy, et que suite à cela, il avait passé des mois à le rechercher pour le sauver de laboratoires dans lesquels il n'avait pas la moindre idée de ce que les scientifiques avaient fait subir à l'Homonculus affaibli. Il ne supporterait pas que cette situation se répète.

– Je vois.

Ce fut la seule réponse de Dumbledore pendant un moment. Il n'avait pas bougé et les autres professeurs attendaient derrière lui. À l'exception de Maugrey, plus proche, qui exprimait d'ailleurs tout son engouement pour la tournure des événements et surtout les révélations sur Envy. Edward grinça des dents en le fixant avec méfiance. Quel idiot il faisait à en avoir révélé autant ! En plus, Envy ne pouvait même pas fuir le château à cause de ce fichu contrat avec la Coupe de Feu ! Dumbledore les avait à sa merci. Edward allait devoir la jouer fine pour les sortir de ce mauvais pas. Et il n'échapperait pas à quelques réponses honnêtes cette fois. Bien qu'en gardant une réserve sur certains points.

– Vous êtes donc bien deux fugitifs si je comprends bien, poursuivit soudain Dumbledore, pensif. Puis-je prendre la liberté de vous demander où se trouve ce laboratoire que vous avez mentionné ?

– Là d'où nous venons.

– Ce qui veut dire... ?

– Notre pays natal.

– Mais encore... ? insista Dumbledore qui gardait patience devant le caractère borné de son protégé. Je vous demande une information précise.

– Je l'avais bien compris.

Dumbledore comprit qu'il n'obtiendrait rien qu'Edward n'accepterait pas de donner. Pourquoi ne pas simplement lui fournir les informations qu'il demandait alors qu'il savait que Dumbledore ne pourrait ni les blesser ni leur causer de tort ? Ils devaient lui faire confiance, il était le seul à qui ils le pouvaient et pourtant...

– Bien. Alors est-ce possible de savoir pour quelle raison des moldus s'intéresseraient à deux jeunes garçons comme vous ?

– Ça paraît clair, rétorqua Edward qui donnait l'impression de parler à un imbécile profond. Je viens de vous le dire. Ils voulaient expérimenter sur Envy pour savoir comment il fonctionnait et je l'ai fait s'échapper. Il n'y a rien d'autre à —

– Qu'est-ce qui l'a fait revenir à la vie ? interrogea Maugrey, l'air encore plus intéressé qu'auparavant.

– Je ne peux pas vous le dire, grogna Edward en le fusillant du regard. À moins que vous vous soumettiez un Serment inviolable. Et encore, même avec ça, je ne suis pas sûr d'accepter.

Dumbledore tenta de mesurer le degré de sérieux de la proposition avant de comprendre qu'Edward pensait entièrement ce qu'il disait. À moins d'obtempérer, Dumbledore n'obtiendrait aucune information supplémentaire. Il n'avait pas appris grand-chose de nouveau et n'avait répondu qu'à peu des questions qu'il se posait. En plus de renforcer ses craintes. Deux possibilités s'offraient alors : soit Edward pouvait ramener les gens à la vie, soit Envy n'était pas humain en plus d'être immortel. Compte tenu de la démonstration dont ils venaient tous d'être témoins, les deux théories se valaient. Les militaires — de quelque pays mystérieux que ce soit — avaient appris la différence d'Envy — et peut-être l'hypothétique don d'Edward — et avaient poursuivi les deux garçons pour découvrir leurs secrets. L'immortalité déchaînait de nombreuses passions.

Si ce secret tombait entre les mains de Voldemort, il en était terminé du monde des sorciers tel qu'on le connaissait. Ce qui l'amenait à se féliciter chaudement d'avoir refusé la demande de sortie de ses deux protégés. Leur destin paraissait encore plus lié au Mage noir que jamais. Et cela d'une façon qui présageait le pire. Jamais, au grand jamais, il ne devrait les laisser vagabonder à leur guise après avoir appris tout ça. De plus, les Mangemorts les avaient déjà pris pour cible depuis la déclaration de guerre. Il ne les comprenait vraiment pas ! Si Edward et Envy savaient à quel point leur secret pouvait les mettait en danger, pourquoi chercher à attirer l'attention sur eux ? Pourquoi chercher les Mangemorts et vouloir lutter contre eux, alors qu'ils étaient déjà poursuivis par l'armée ?

Soudain fatigué et las, il sut qu'il passerait une longue nuit à mener toutes ces réflexions à bien avant de commencer à prendre une décision. Quelle qu'elle soit. De toute façon, quel choix avait-il ? Avec sa marge de manœuvre réduite, il ne pouvait que prendre des mesures pour protéger ces deux garçons, sans leur interdire ni son toit, ni sa protection, ni son enseignement. Si la situation l'exigeait, il pourrait les expulser de Poudlard et les enfermer dans une demeure protégée avec de quoi les instruire, afin de respecter le contrat sans mettre ses élèves en danger. Mais il y avait le Tournoi des Trois Sorciers. Jusqu'à la fin de la troisième tâche, il se verrait dans l'obligation de les garder tous deux à Poudlard. En attendant, il fallait savoir s'il devait prendre des mesures pour protéger le reste des habitants du château.

Son long moment de réflexion avait provoqué l'impatience de nombreuses personnes, en majorité celles derrière lui, et ils attendaient tous son verdict en silence. Edward était toujours tendu à l'extrême, sa lame au poing, et il fixait alternativement Maugrey et Rogue avec animosité. Le nez du professeur de potion avait cessé de saigner, mais il ne décolérait pas du coup qu'il avait reçu.

– Envy présente-t-il un danger pour cette école ? conclut Dumbledore.

– Non. Seulement pour lui-même. Tout ce qu'il veut ici, c'est commencer une nouvelle vie, avoua-t-il en baissant définitivement son arme, harassé de fatigue. Mais je peux très bien comprendre qu'après ça vous vouliez notre départ...

Dumbledore soupira silencieusement et recula.

– Pour le moment, il n'est pas question de cela, alors prenez du repos. Pompom s'occupera de vous deux cette nuit pendant que je réfléchirai à votre cas. Demain matin, je viendrai vous faire part de ma décision.

Edward hocha simplement la tête tout en lançant un regard soupçonneux à Pomfresh qui s'avançait prudemment de son patient dans l'intention de s'occuper de lui. Puis, de l'autre côté de son champ de vision, il vit Rogue approcher lui aussi, son regard noir oscillant entre son visage et le couteau qu'il tenait encore. Edward comprit le message et recula la main pour signifier son refus de lâcher l'arme. Pas avant le verdict de Dumbledore. Rogue parut vouloir insister en lui ordonnant de le rendre quand le directeur l'arrêta d'un signe de la main. Mécontent, le directeur de Serpentard quitta l'espace personnel de son élève et s'éloigna définitivement, prêt à partir pour avoir une longue discussion avec son collègue.

De son côté, Edward tira une chaise à lui pour s'asseoir au chevet de son ami inconscient. Le dos droit et les mains posées sur les genoux, il paraissait l'image même de l'obstination.

– J'attendrai votre verdict.

Pomfresh voulut objecter. Son patient avait besoin de soins, de même qu'Edward avait besoin de sommeil. Elle n'admettrait pas qu'un élève après une soirée si traumatisante reste éveillé toute une nuit, une arme à la main. Jamais elle n'avait vu une chose pareille dans son infirmerie !

Les poings sur les hanches, elle fronça les sourcils en ouvrant la bouche.

– Laissez-le, la pria Dumbledore. Son inquiétude est tout à fait légitime et le forcer à quitter le chevet d'Envy ne ferait que l'angoisser davantage. Faites seulement en sorte que personne n'entre dans cette infirmerie avant que je n'en aie donné l'autorisation.

– Et mes autres patients ? objecta Pomfresh qui contenait tant bien que mal sa colère.

– Espérons que la fête les aura assez épuisés pour qu'ils dorment assez longtemps et n'aient pas le temps de se blesser. Pour m'assurer que tout se passe pour le mieux, Alastor, puis-je vous demander de garder cette salle pour quelques heures ? Afin de m'assurer que Mr Alighieri ne fasse pas d'autre malaise en mon absence.

Maugrey hocha la tête et prit à son tour une chaise qu'il plaça à côté de la porte, à quelques mètres seulement d'Edward et de son poste de guet, alors qu'il faisait barrage entre Envy et le reste de la salle. Personne n'était dupe quant à la demande de Dumbledore. C'était pour garder les deux garçons sous surveillance et non pour prévenir une autre crise peu probable.

– Bien, à tout à l'heure, Edward.

La porte se referma derrière Rogue et Dumbledore qui tombèrent directement sur trois paires d'yeux embués et effrayés. Se relevant maladroitement en s'entraidant, Harry, Hermione et Ron quittèrent l'emplacement froid et inconfortable pour se remettre debout. Avant qu'ils n'aient pu vomir un flot de questions angoissées, Rogue émit un son de gorge proche du grognement et s'avança vers eux d'un air lugubre.

– L'accès à cette salle est interdit jusqu'à nouvel ordre. Le couvre-feu est dépassé depuis longtemps, allez vous coucher.

– Mais nos amis sont là ! s'exclama Harry.

– On veut savoir comment ils vont ! ajouta Hermione.

– Ils vont très bien, répondit Rogue. Pompom s'occupe d'eux. Vous les verrez quand monsieur le directeur en donnera l'accord.

Les trois visages pleins d'espoir se tournèrent vers le concerné qui sentit son cœur fondre face à tant d'inquiétude sincère.

– Vous avez eu une longue soirée, admit-il d'un ton doux. Allez vous reposer.

Puis il s'en alla d'un pas rapide, Rogue le suivant de près. Leur comportement étrange les intrigua. Même si dans des circonstances pareilles, garder une attitude normale relevait du miracle.


15/07/1993, environ 10 h.

06/06/1994, 22 h 7.

24/11/1994, 13 h 37.

Keith McKollughan avait bien progressé depuis son arrivée dans le service du Département des Mystères deux ans plus tôt et, en septembre de cette année, il avait enfin pu passer au niveau supérieur, abandonnant derrière lui son statut d'apprenti. Pourtant, sa toute première mission — et la plus frustrante de toutes — restait en suspens. Bien sûr, il avait travaillé sur de nombreux autres sujets en même temps, mais ses rondes autour de l'arcade de la Mort restaient très fréquentes. Et toujours aussi peu fructueuses.

Que signifiaient ces dates aléatoires qui semblaient se rapprocher un peu plus depuis la nouvelle année ? Il avait fallu onze mois entre la première anomalie et la seconde. Les deux dernières n'étaient espacées que d'un mois. Désormais, il avait été réinvesti plus formellement de la surveillance quasi constante de l'Arcade. Il ne comptait plus les heures qu'il passait dans la salle de la Mort, à remplir ses dossiers de recherches assis sur les marches en pierre brute.

De nombreuses nuits, il s'était questionné sur l'utilité de sa mission. Depuis quelques heures, ce n'était plus le cas. Quelque chose se passait. Une ombre approchait. Cette fois, le Voile ne s'était pas soudainement illuminé pour s'éteindre aussitôt. Pendant vingt-et-une minutes, l'Arcade avait continué à vibrer. Ce n'était pas tout. Il avait aussi entendu quelque chose... Un cri.

« Envy »

Il le nota en face du nouvel horaire et le souligna.

25/12/1994, de 23 h 5 19. Envy.

Ce nom rare ne lui était pas inconnu. Il jeta un regard en coin à la Gazette du Sorcier qu'il avait apporté pour passer le temps. Dès l'aube, il partirait à la recherche de quelques anciens numéraux. S'il réussissait à obtenir un dossier solide, il tenterait tout pour obtenir une autorisation de se rendre à Poudlard. Il lui semblait bien que sa tâche rébarbative eût pris un tournant passionnant.


Ils se regardaient dans le blanc des yeux depuis maintenant trois heures, sept minutes et trente-trois secondes. Toujours pratiquement sans ciller. Celui aux yeux topaze renvoyant de la méfiance, celui aux yeux dissemblables, une neutralité sans borne. L'œil grand et bleu restait néanmoins tourné vers Envy, toujours endormi. Pratiquement depuis qu'ils avaient été laissés seuls — lorsque Pomfresh avait dit aller se coucher —, ils se regardaient continuellement en attendant que l'autre cède.

Mais Edward était doué à ce jeu-là. Même s'il fallait bien avouer que Maugrey possédait un grand avantage, puisqu'il ne paraissait pas aussi assommé de fatigue que le plus jeune. Il avait tenu toute la nuit à veiller sur son ami, malgré la difficulté que cela présenta peu après le départ de Pomfresh vers une heure du matin, car la fièvre de l'Homonculus remonta brusquement. Edward se débrouilla seul pour la faire baisser manuellement à l'aide de compresses et d'eau froide.

Après une rapide vérification de la température encore élevée du front du blessé, Edward abandonna un moment sa guerre de regard pour préparer une nouvelle compresse sous l'œil attentif de Maugrey, qui le fixait toujours en silence. Il n'avait pas dit un mot de la nuit. Pourtant, Edward savait qu'il mourait d'envie de l'assaillir de questions. Quelle personne censée ayant assisté au spectacle pitoyable de la veille ne poserait aucune question ? Edward redoutait la décision de Dumbledore. En y réfléchissant bien, il pourrait sûrement trouver une alternative à son contrat, il en avait parfaitement conscience.

Pour l'instant, son contrat de champion du tournoi emprisonnait Envy autant qu'il le protégeait. Une fois le tournoi terminé, Envy deviendrait une cible. D'ici là Voldemort serait revenu définitivement. Peut-être Edward et Envy auraient-ils déjà pris le large quand Dumbledore viendrait les expulser. Avec un peu de chance.

Edward se redressa pour essorer le linge dans la petite bassine d'eau claire et refroidie magiquement. Ce geste était devenu machinal au court de la nuit et ses doigts commençaient sérieusement à ne plus apprécier le mauvais traitement. Une fois le surplus d'eau parti, il se pencha sur le lit pour presser le tissu contre la gorge découverte du malade. Il exerça plusieurs pressions prudentes tout en gardant un œil attentif sur Maugrey qui le fixait sans décroiser les bras. Peut-être dormait-il les yeux ouverts après tout.

Ça foutait les jetons.

Il rafraîchit ensuite les tempes et le front d'Envy avant d'abandonner le linge sur le bord de la bassine et de vérifier une nouvelle fois l'évolution de la fièvre. Elle avait chuté. Pomfresh ne devrait plus tarder à revenir pour prendre le relai. D'après l'horloge murale, il était cinq heures du matin. Bon, peut-être qu'elle ne reviendrait pas encore, finalement. Tant pis, il savait se débrouiller. Combien de fois ne s'était-il pas occupé de veiller sur les soldats blessés pendant ses missions ? Il avait l'habitude. Même si ici, Envy revêtait une tout autre importance à ses yeux.

Cet idiot de palmier aurait dû lui avouer son mal-être avant que la situation dégénère à ce point. Cependant, en y réfléchissant, il ne savait pas s'il aurait pu éviter la crise. Si les âmes d'Envy ne supportaient plus d'être enfermées en lui, ses possibilités d'actions se résumaient à angoisser et attendre. N'était-ce pas d'ailleurs ce qu'Envy avait fait pendant tout ce temps ? Et puis, combien de temps exactement ? Il n'avait rien vu. Des fois, un signe par-là, ou autre par-ci. Jamais rien de concret qui lui aurait mis la puce à l'oreille. Envy était un professionnel de la dissimulation, il ne fallait pas l'oublier. Ce fait ne le rassurait pas pour une mornille. Ni ne le déculpabilisait.

Edward poussa un lourd soupir en luttant pour garder les yeux ouverts et les sens alertes. Il n'aimait pas savoir Maugrey si près. Il avait peut-être abandonné sa filature, mais ce n'était que partie remise. Maintenant que l'Auror en savait autant sur Envy, il faudrait recommencer à le surveiller. Et de près, de préférence. Après la conversation qu'Edward avait surprise entre Karkaroff et Rogue, espionner celui-ci ne serait pas de refus non plus.

Quand Edward releva les yeux de ses réflexions, il était six heures. Il faudrait attendre encore un bon moment avant que le soleil commence à se lever. La neige tombait à gros flocons et quelques-uns s'échouaient sur les carreaux sans bruit. Nul doute que le lendemain, ceux qui ne voudraient pas travailler se feraient une joie d'aller entamer des batailles ou encore de sculpter des bonshommes de neige pour ceux qui se sentaient retomber en enfance. Si Envy avait été dans son état normal, nul doute qu'il aurait entraîné Edward avec joie pour profiter de l'occasion.

Mais il n'était toujours pas réveillé. Néanmoins, au grand soulagement d'Edward, ses traits n'étaient plus crispés de douleur que par intermittence et avec de moins en moins de fréquence. Ses paupières, qui avaient paru si lourdes, s'étaient éclaircies pour quitter leur couleur mauve. Ses cernes se résorbaient rapidement et l'hématome sur son torse avait entièrement disparu. Apparemment, le départ d'une de ses âmes avait été un mal nécessaire. Une sorte de purge d'un surplus.

La sixième âme venait de partir. Plus que cinq restantes.

Les remords s'abattirent sur lui à cette pensée terrifiante. Il aurait pu éviter ça en lui interdisant de participer au tournoi. S'il avait su...

Tout à coup, un bruit venant de Maugrey lui fit relever la tête. Il s'était redressé sur sa chaise et son œil bleu était fixé sur la porte. Elle s'ouvrit et une silhouette familière entra. L'heure du verdict était tombée. Dumbledore ne parut pas surpris en les voyant tous les deux réveillés. Il remercia Maugrey pour son aide et le congédia. Le professeur se leva difficilement, sa jambe grinça sous son poids, puis il passa la porte en claudiquant, comme à son habitude. D'un mouvement souple de baguette, Dumbledore les enferma à nouveau avant de tourner toute son attention sur son élève.

Edward le fixait avec appréhension et un fort entêtement. Avec satisfaction, le sorcier remarqua que le couteau avait déserté son poing. Pourtant, il resta sur ses gardes en ne le voyant nulle part. Mieux valait se méfier d'une attaque-surprise. Confiant, il réduisit la distance entre lui et le chevet de son protégé. Une chaise vint le cueillir et il s'y assit avec soulagement.

– Comment vous sentez vous, Edward ? s'enquit-il d'un air sincère.

– Ce n'est pas moi sur le lit d'infirmerie, rétorqua Edward, avec un ton moins tranchant que la veille. Mais j'imagine que ça pourrait aller mieux.

Compréhensif, Dumbledore hocha la tête et parut soudain vingt ans de plus.

– Je dois dire que l'énigme que vous représentez tous les deux me dérange depuis votre apparition, c'est vrai, je vous l'ai déjà maintes fois dit. Et le bien-être de mes élèves et la sécurité de ce château sont mes priorités. Toutefois, si vous pensez que me faire de trop lourdes confidences pourrait vous mettre tous les deux en danger, alors l'unique question que je voudrais vous poser serait la suivante : êtes-vous certain qu'Envy ne représente aucun danger pour son entourage ?

Edward resta prudent dans sa réponse.

– Il n'y a jamais de risque zéro. En cas de légitime défense, si jamais quelqu'un cherchait à le tuer, il pourrait donner des coups en retour, c'est certain. Vous l'avez bien compris après la Coupe du Monde de Quidditch. Et s'il venait à m'arriver quelque chose, je ne peux garantir qu'il n'arrive rien en représailles. Mais jamais il ne ferait de mal gratuitement. Il cherche à devenir quelqu'un de respectable et de bien. Je le soutiens dans sa quête.

Dumbledore hocha une seconde fois la tête et ses mains vinrent se poser sur ses genoux alors que son regard dérivait sur Envy. En le voyant si vulnérable et affaibli, il ne pouvait que le croire. Mais quand il était éveillé, en pleine forme et qu'il combattait indifféremment des Mangemorts et des dragons sans mal, il s'interrogeait.

Pourtant, encore une fois, cette nuit il avait décidé de leur laisser une chance. Était-ce pécher ou non de se montrer si indulgent, il ne le saurait qu'à l'avenir.

– Je vous crois, Edward. Seulement le professeur Rogue ou Maugrey vont désormais se méfier, à tort ou à raison, de vous.

– Oh, Rogue se méfiait déjà bien avant, rétorqua Edward avec un mouvement nonchalant de la main. Et Maugrey a déjà dû vous interroger mille fois sur nous depuis qu'il est arrivé.

L'adulte ne le reprit pas sur le non-usage du titre de professeur et ses yeux reprirent soudain leur curiosité et un faible pétillement.

– En tout cas, votre loyauté envers lui est formidable. Je l'imagine réciproque et je pense personnellement qu'un tel amour ne peut unir deux personnes viles.

Edward tiqua au mot « amour » et voulut protester, mais Dumbledore le coupa en reprenant un air grave malgré son amusement.

– Je compte néanmoins sur vous dès aujourd'hui pour me mettre au courant dès que possible des futures crises qui pourraient à nouveau avoir lieu. J'aimerais être prêt si jamais cette situation venait à se répéter. Il serait plus prudent que le moins de personnes possible apprennent pour la particularité de votre ami, n'est-ce pas ?

Edward acquiesça vigoureusement.

– Nous le ferons. Merci pour tout, professeur Dumbledore. Votre compréhension vous honore.

Dumbledore sourit un peu à la flatterie sûrement délibérée et calculée et son visage s'éclaira.

– Oh, il n'est de loin pas le premier élève accepté ici à n'être pas complètement humain après tout. Vous connaissez sûrement un certain Remus Lupin, j'imagine ? plaisanta-t-il d'un ton léger. Tout le monde devrait avoir une seconde chance, j'en suis intimement persuadé. À Poudlard, une aide sera toujours offerte à ceux qui la demandent. Vous m'avez demandé l'hospitalité il y a presque deux ans et je mentirais si je disais qu'il ne m'était pas arrivé maintes fois de regretter d'avoir accepté. Mais ce n'étaient que des regrets parce que je crains les problèmes que vous pourriez m'attirer, et non ceux que vous avez effectivement produits. Et qui ne sont pas plus insurmontables que ceux causés par mes élèves habituels.

– Vous n'avez rien à craindre de nous, lui assura Edward, soulagé de cette chance qui leur était offerte.

Les yeux de Dumbledore pétillèrent et il se releva en prenant grand soin de défroisser sa robe de sorcier. Maintenant que toute cette affaire était réglée et qu'il avait terminé de calmer Severus, il allait enfin pouvoir retrouver son bon lit douillet qui l'attendait avec impatience.

– Je souhaite un bon rétablissement à Envy, qui a la chance d'avoir le meilleur garde-malade du château.

La remarque réussit à arracher une esquisse de sourire à Edward qui suivit des yeux le chemin du directeur vers la sortie. Quand il arriva devant les portes, il se retourna pour un dernier conseil.

– Je pense qu'il serait bon que vous changiez de tenue avant d'effrayer vos visiteurs qui ne tarderont pas à affluer. Vos amis semblent beaucoup se soucier de vous.

Edward afficha un grand étonnement avant qu'un véritable sourire vienne cette fois illuminer son visage.

– Je n'y manquerai pas. Et... merci.