Chapitre quinze : Rogue dans les toilettes
– Pourquoi est-ce qu'il refuse de nous voir ? s'étonna Hermione lorsque, après avoir fini par abandonner pour la énième fois, ils reprirent le chemin du château. Il n'irait quand même pas penser qu'on attache de l'importance à cette histoire de géant ?
De toute évidence, Hagrid y attachait une certaine importance, lui. Pendant toute une semaine, il ne donna aucun signe de vie. Il ne venait plus à la table des professeurs aux repas ni n'allait dans le parc et le professeur Gobe-Planche continuait d'assurer les cours de Soins aux créatures magiques – au grand dam d'Envy à qui les créatures dangereuses manquaient. Alors chaque soir, ils venaient dans l'espoir d'avoir plus de chance et que leur ami ouvre sa porte. Cependant elle restait obstinément close.
Grelottant d'être restés dans le froid pendant plus d'une vingtaine de minutes, ils remontaient la colline avec mal, glissant dans la neige à moitié fondue. À l'aller, ils étaient toujours cinq, au retour, jamais plus de quatre. Ce soir-là ne dérogeait pas à la règle et Edward observa Envy par-dessus son épaule un moment, alors qu'il cognait contre la porte avec acharnement. De tous, il était le plus obstiné. Il lui arrivait même de venir pendant les repas, que ce soit le matin, le midi, ou au dîner, afin de tenter sa chance. Sans jamais recevoir la moindre réponse.
Edward constatait cet entêtement d'un œil critique, sans ni l'encourager ni le réfréner. Il pensait, sans le dire toutefois au concerné, qu'il s'agissait d'une expérience qu'il devait mener seul. Envy avait spontanément éprouvé de la compassion et le besoin de réconforter quelqu'un sans rien recevoir en échange. Bien sûr, Envy s'identifiait au cas de Hagrid. Lui aussi aurait pu se retrouver dans la même situation, ce qui le rendait le plus apte à comprendre le demi-géant. Quand il observait ce progrès social, Edward ne pouvait s'empêcher de se sentir comme un parent qui regarde son enfant grandir. Puis il balayait très vite cette pensée perturbante.
Edward ricana en enfonçant ses mains dans ses poches. Harry à côté de lui parut surpris, mais ne commenta pas et ils entrèrent enfin dans la Grande Salle. Le souffle chaud qui en provenait picota son visage habitué au froid et il soupira de contentement en repérant Luna qu'il rejoignit après avoir salué les Gryffondors.
Alors qu'il se déshabillait pour s'asseoir sur le banc bondé, Edward ne put retenir un coup d'œil à la table des Serpentards où se tenait le seul point noir au tableau : Drago Malefoy. Il avait appris par le trio pour l'altercation entre Envy et lui suite à la parution de l'article sur Hagrid. La description du résultat lui amena un sourire coupable... Drago en pleurs et en panique. Quand comprendrait-il enfin qu'il ne fallait pas provoquer Envy ? Il s'y était déjà tellement frotté et en était toujours sorti perdant, alors pourquoi s'acharner ? Il devait verser dans le masochisme, Edward ne voyait aucune autre explication possible. À une autre occasion, il se serait sûrement énervé contre Envy pour avoir perdu le contrôle, mais c'en était assez maintenant. Malefoy devait comprendre et arrêter son petit jeu de gamin arrogant et mauvais. S'il fallait le bousculer pour ça, tant pis pour lui. Il n'avait qu'à se montrer plus malin.
– J'ai des nouvelles de ce que tu m'as demandé, annonça Luna avec bonne humeur.
Elle prit une enveloppe à côté de son assiette et la fit glisser vers lui. Il reconnut l'écriture de Xenophilius et l'ouvrit pour en extraire un morceau de papier à lettres mauve.
– Il en parle au dernier paragraphe, indiqua Luna en le pointant du doigt.
Edward lut le passage concerné et resta perplexe à la fin de sa lecture. Apparemment, Ludo Verpey avait enfin envoyé des gens partir à la recherche de Bertha Jorkins, sans qu'ils ne la retrouvent. Pourtant on savait désormais qu'elle était bel et bien arrivée en Albanie, où elle avait séjourné chez son cousin. Ensuite, elle était partie voir sa tante, dans le Sud. C'était sur le chemin qu'elle avait disparu sans laisser de traces. Personne n'avait la moindre idée de ce qui avait pu lui arriver.
Et les rumeurs sur Voldemort... C'était si frustrant de ne pas pouvoir mener leur propre enquête là-bas !
– Merci beaucoup Luna.
– Tu as trouvé une piste intéressante avec cette disparition. Papa a dit qu'il voulait écrire un article là-dessus. Il trouve ça bizarre que le ministère ne se soit pas inquiété plus tôt. En plus avec les rumeurs sur Tu-Sais-Qui, c'est peut-être un scoop. Papa va peut-être raccourcir une page sur la recherche du Ronflak Cornu pour placer quelques lignes sur Jorkins. Il a aussi dit qu'il irait peut-être lui-même en Albani —
– Non, surtout pas ! s'exclama Edward, inquiet. Il ne peut pas prendre un tel risque ! Et si quelque chose lui arrivait ?
– C'est son travail, tu sais, commenta Luna. Il sera prudent.
Edward n'aimait pas du tout cette idée. Il avait l'impression de reproduire la même erreur qu'avec Hughes. Il ne pouvait pas laisser les Lovegood pâtir de sa mission. Il écrirait une lettre à Xenophilius pour le convaincre de ne surtout pas partir. Il s'en occuperait dès ce soir, pour s'assurer que rien de mal ne lui arrive.
La moitié du mois de janvier passa ainsi rapidement, avant qu'une sortie à Pré-au-lard soit prévue vers le quinze. N'ayant reçu aucune interdiction de la part de Dumbledore, Edward quitta le château en compagnie de ses amis et traversa le parc humide et froid en direction du grand portail. Lorsqu'ils passèrent devant le vaisseau de Durmstrang amarré sur le lac, ils virent Viktor apparaître sur le pont, vêtu d'un simple maillot de bain. Il monta sur le bastingage du navire, tendit les bras au-dessus de sa tête et plongea dans l'eau.
De toute évidence, lui aussi avait résolu une partie de l'énigme de l'œuf d'or. À moins que la natation dans un lac glacé soit un passe-temps (en fait, réalisa Edward désabusé, c'était tout à fait possible connaissant le spécimen).
– Il est fou ! s'exclama Harry en voyant la tête de Krum émerger au milieu du lac. Il doit faire un froid glacial, on est en janvier !
– Ça vivifie, plaisanta Edward, bien content de ne pas être un champion. Et puis il fait beaucoup plus froid chez lui. L'eau d'ici doit lui paraître à une température parfaite.
– Oui, mais il y a quand même le calmar géant, fit remarquer Ron.
– Il n'est pas si féroce que ça, le défendit Envy.
– Tu parles du calmar ou de Krum ?
Ils continuèrent leur route en riant jusqu'à ce qu'un cri se fasse entendre derrière eux. Quelqu'un les poursuivait en courant. Envy plissa les yeux.
– C'est Rogue.
– Tu crois qu'il veut m'empêcher d'aller à Pré-au-lard ?
Ils échangèrent un regard puis avant que le trio n'ait pu comprendre leur échange silencieux, ils se mirent tous les deux à sprinter vers le village, le tout en riant à perdre haleine.
– Ils vont se faire massacrer, commenta Harry.
– Sauf si Rogue ne les attrape jamais, rit Ron avant d'encourager ses amis à grands cris.
Essoufflés, Edward et Envy s'assirent au bar des Trois Balais. Après avoir parcouru tout le chemin et traversé la grand-rue du village en sprintant, ils avaient bien besoin de se reposer. Le pub était aussi bondé que d'habitude, mais Hagrid ne s'y trouvait pas. Avec un pincement au cœur, Edward s'accouda au comptoir pour reprendre son souffle alors qu'à côté de lui, Envy continuait à rire en repensant à l'expression furieuse et incrédule de son directeur de maison. Ce dernier avait abandonné la course bien vite. L'âge, sûrement.
– Et voici les deux Bièraubeurres pour les charmants jeunes hommes, annonça chaleureusement Rosmerta en déposant les deux chopes devant eux.
– Je t'invite.
– Très drôle, rétorqua Edward en roulant des yeux. C'est comme si je payais moi-même.
Il but deux longues gorgées de bière avant de la reposer en se léchant les lèvres, le regard tourné vers l'agitation. La pièce était surpeuplée d'élèves qui profitaient de leur week-end pour décompresser entre amis et les habitants du village avaient sûrement encore déserté l'endroit à cause de cette présence bruyante et dérangeante. Néanmoins, un coin abritait un groupe adulte des plus étranges. Edward crut reconnaître Ludo Verpey et il se pencha sur Envy pour lui demander son avis.
– Dans le coin, à dix heures.
Intrigué par son ton de conspirateur, Envy tourna sur son tabouret et croisa les jambes avant de tendre le cou de manière à ce que son geste paraisse naturel. Lui aussi discerna très bien Verpey en compagnie d'une bande de gobelins. Il parlait très vite et à voix basse à ses compagnons qui l'écoutaient les bras croisés, l'air menaçant.
– Il doit avoir des problèmes d'argent pour qu'un gobelin le fixe de cette manière, estima Edward en cherchant son assentiment.
Il était très étrange que Verpey se trouve aux Trois Balais un week-end alors qu'il n'y avait aucune épreuve à juger dans le Tournoi des Trois Sorciers et qu'il devrait plutôt rechercher sa collègue toujours portée disparue. En l'observant plus attentivement, il remarqua que Verpey paraissait tendu. Trop tendu. Il fallait vérifier, c'était l'occasion.
– Allons voir, suggéra-t-il en faisant mine de descendre de son tabouret.
Envy le retint d'une main et faillit le faire tomber de façon tout à fait ridicule. Le brusque arrêt lui fit renverser une bonne partie de sa bière sur lui et il poussa un juron alors qu'Envy le lâchait.
– Eh bien bravo, grogna Edward en tentant d'essuyer son pull. Je te félicite.
– Laisse-faire le pro, répondit Envy en roulant des épaules avant de partir en direction de la table de Verpey.
Au même instant, la porte des Trois Balais s'ouvrit, laissant entrer un Rogue à l'air patibulaire. Edward engloutit le reste de sa chope avant de vider celle d'Envy et de se précipiter vers les toilettes pour s'y cacher.
Il poussa la porte en bois brut et trouva les sanitaires vides à l'exception d'un homme bedonnant et d'un vieux moustachu.
– Nom d'un-
Il reconnut le premier homme comme étant le photographe de Rita Skeeter. Par réflexe, il fit demi-tour pour ressortir des toilettes et bifurqua sur la gauche, du côté du bar. Se plaquant contre une étagère, il la contourna quand Rosmerta passa près de lui. Il avisa un interstice entre deux meubles et s'y glissa en crabe, le cœur battant, et le front couvert de sueur. Finalement, sa petite taille l'aurait bien arrangé en ce moment même, contracté comme il l'était.
– Je cherche un élève. Garçon, cheveux blonds, queue de cheval, à peu près cette taille.
Il se pétrifia en entendant la voix grave de Rogue de l'autre côté du bar. Il s'accrochait comme une moule à son rocher celui-là !
– Il était là i peine un instant, répondit Rosmerta, intriguée. Avec un autre garçon... Je ne le vois pas non plus. Ils avaient l'air pressés. Je pense qu'ils sont repartis.
– Vous ne savez pas vers où ?
– Non, ils n'ont rien dit. Pourquoi les cherchez-vous ?
– Problème administratif, grogna Rogue.
La conversation s'arrêta là et Edward ne put résister longtemps à la tentation de jeter un coup d'œil vers l'extérieur de sa cachette. Ses poumons se vidèrent d'un coup en croisant un regard noir. Il loucha sur le nez fourchu avant d'être brusquement tiré hors de son trou et traîné dans les toilettes encore une fois. Ils s'engouffrèrent dans une cabine et le verrou fut tiré si violemment qu'il faillit s'arracher de la porte. Plaqué contre la paroi en bois, Edward fixait Rogue sans y croire.
– Monsieur... Elric...
Il écarquilla les yeux alors que le professeur se tournait d'un bond vers lui. Son regard ne lui plaisait pas du tout. Il avait l'impression qu'il allait être bouffé tout cru. Rogue émit un reniflement amusé tandis qu'un mince sourire élevait le coin de sa bouche.
– Tu ressembles à une biche sur laquelle on pointe un fusil.
Edward entrouvrit la bouche de stupeur et Rogue s'approcha d'un pas avant de passer deux doigts sous son menton pour lui fermer la bouche.
– Ne bave pas, nabot.
– Je te déteste vraiment beaucoup, affirma Edward en hochant la tête. Tu le sais ça ?
Envy sourit, sardonique.
– Tu pensais vraiment que Rogue se serait attaqué comme ça à ta vertu en public ?
– Je n'ai pas pensé une seule fois à ma vertu, rétorqua Edward. Mais à ma vie, oui, énormément.
– Je t'ai déjà connu plus téméraire.
– Franchement... Qu'est-ce que tu fous sous cette apparence ?
– Je voulais t'effrayer, et j'ai réussi. Ça m'a beaucoup amusé.
En disant cela, il avait peu à peu repris son propre visage et Edward se détendit enfin.
– Et le vrai ?
– Parti quand j'en avais terminé avec Verpey. D'ailleurs tu peux tranquillement l'enlever de ta liste. C'est définitivement pas lui que l'on cherche. Je sais enfin pourquoi il est aussi bizarre à propos du tournoi, poursuivit Envy à voix basse. Il est complètement endetté, et il a parié sur Harry pour gagner le trophée. Les gobelins avec lui attendent son argent et veulent le traîner devant la justice. Il ne veut pas tuer Harry, il veut qu'il gagne le tournoi.
– Il est lavé de tout soupçon alors... Eh bien au moins ça réduit la liste. Tu as appris d'autres choses ?
– Non, mais je crois avoir vu Hermione, Harry et Ron arriver dans la grand-rue. On pourrait aller les rejoindre et terminer notre sortie avant que Rogue ne mette réellement la main sur toi et te ramène de force au château.
Prenant un air tout à fait naturel, ils sortirent l'un après l'autre de la cabine avant de revenir dans la salle principale qui paraissait encore davantage bondéee qu'à leur arrivée. La table occupée auparavant par Verpey et ses collègues gobelins avait été prise d'assaut par un groupe bruyant de Poufsouffles. Plus loin, ils distinguèrent leur trio d'amis et slalomèrent entre les chaises jusqu'à les rejoindre et s'installer à leur table. Leur conversation s'interrompit alors qu'ils leur souriaient.
– Vous l'avez semé ? On l'a vu passer dans la grand-rue avant d'entrer.
– Je me suis caché à temps, répondit Edward.
– Vous avez croisé Verpey ? demanda Harry à son tour.
Envy et Edward furent parfaitement synchrones en haussa un sourcil. L'image fit pouffer les Gryffondors.
– Il a proposé de m'aider pour l'œuf d'or, expliqua Harry. Toi aussi, il t'a incité à tricher ?
– Non. Tu as accepté ?
– Non ! s'indigna Harry. Bien sûr que non... J'aurais peut-être dû...
– Harry ! s'exclama Hermione, d'un air réprobateur. Tu n'as pas vraiment dit ça, rassure-moi ! Si Dumbledore savait que Verpey a voulu t'inciter à tricher...
– Et toi Envy ? demanda Ron. Tu as avancé avec l'œuf ?
– Ça fait un sacré bout de temps que je l'ai décodé, clama-t-il avec fierté avant de capter les mauvaises ondes d'Edward à côté de lui. Enfin Ed m'a donné un coup de main pour certains détails... OK, pour plus que des détails... Oh, ça va, t'as pas tout fait, quand même !
– Tu t'emballes tout seul.
– Vous avez vraiment trouvé ? insista Ron.
– Harry aussi a dit qu'il était sur le point de trouver, annonça Hermione avec confiance en regardant son ami. N'est-ce pas Harry ?
Il rentra la tête dans les épaules.
– Eh bien...
Hermione parut furieuse.
– Tu as menti ? Tu ne sais rien du tout sur cette énigme ? Tu devrais être dans la salle commune à essayer de le décoder à l'heure qu'il est !
Harry prit un air penaud alors qu'il se faisait gronder comme un enfant. En face, Edward se pencha vers le champion de Serpentard.
– Tu m'autorises à lui donner un indice ?
– Tu me laisses vraiment le choix ?
– C'était pour être poli, répondit Edward avant de se racler la gorge pour attirer l'attention de Harry sur lui. Je vais te donner un coup de pouce.
Très intéressé, le Gryffondor se pencha au-dessus de la table pour ne pas en perdre une seule miette. Hermione et Ron aussi attendaient avec impatience qu'il livre le secret.
– Tout ce que je peux te dire, c'est que tu devrais peut-être aller nager dans le lac un de ces jours. Prends l'œuf avec toi et... essaie des trucs...
Le trio et Envy le fixaient en silence avec étonnement et incompréhension.
– Le lac en plein hiver ? Comme Krum ?
– Et essayer quoi ?
– C'est bizarre comme conseil.
– Pourquoi tu sembles surpris, Envy, si tu as décodé l'œuf ? demanda Hermione, curieuse.
Edward remarqua qu'effectivement son ami paraissait perdu. Il lui expliqua à voix basse :
– Ceux qui ne savent pas parler cette langue peuvent la comprendre sous l'eau.
– Oh... Mais tu donnes trop d'indices là ! s'exclama Envy, faussement vexé. N'avantage pas la concurrence, nabot.
Harry décida qu'il vérifierait le plus rapidement possible le conseil du Serdaigle.
– Tiens, tiens, marmonna Ron en regardant la porte.
Rita Skeeter venait d'entrer dans la salle, vite rejointe de Bozo qui venait de quitter le bar pour l'accueillir avec deux consommations. Ils se frayèrent un chemin parmi la foule pour aller s'asseoir à une table proche, sous le regard noir des cinq élèves. Elle parlait vite et semblait très satisfaite du sujet de son prochain article qui avait déjà trouvé un titre à son goût : « Déshonneur pour l'ex-directeur des sports magiques, Ludo Verpey ».
– Vous essayez encore de briser la vie de quelqu'un ? lança Harry d'une voix forte.
Quelques personnes tournèrent la tête vers lui. Lorsque Skeeter le reconnut, ses yeux s'écarquillèrent derrière ses lunettes.
– Harry ! s'exclama-t-elle avec un grand sourire. C'est merveilleux ! Pourquoi ne viens-tu pas te joindre à...
Elle remarqua ceux qui l'accompagnaient. Son regard acéré s'attarda sur Edward. Envy retint un grognement.
– Je ne m'approcherais pas de vous même avec un balai de trois mètres, répliqua Harry, furieux. Pourquoi est-ce que vous avez fait ça à Hagrid ?
La journaliste haussa ses sourcils soulignés d'un épais trait de crayon. Vulgaire et idiote étaient les premiers mots qui venaient à Envy désormais quand il la voyait. Il aurait voulu l'étrangler à mains nues. De Drago et elle, il ne savait pas lequel il avait le plus fait souffrir dans ses rêves délirants.
– Il semblerait que tu apprécies beaucoup le danger, Harry. Dès que j'essaie de t'ouvrir les yeux — ainsi que ceux de mes lecteurs — sur un danger dans ton entourage, tu me le reproches. D'abord ton besoin suicidaire d'attention en jetant ton nom dans la Coupe, puis ce garçon, dit-elle avec une note tant de moquerie que de dédain en pointant Edward du menton. Et maintenant ce... demi-géant.
Envy voulut se lever pour cracher son venin à son tour. Il n'aimait pas du tout le ton qu'elle employait en parlant d'Edward. Mais alors qu'il faisait racler sa chaise pour se lever, une main se referma sur son bras. Il vit Edward secouer la tête de gauche à droite, lui signifiant que ça n'en valait pas la peine.
Prenant le parti de la sagesse, il se rassit et rongea son frein.
– Il n'y a aucun danger ! C'est vous qui voyez le mal partout, pour avoir des scoops à publier dans votre journal. On s'en fiche que Hagrid soit un demi-géant. Il n'y a strictement rien à lui reprocher !
Le pub était désormais entièrement silencieux. Bouillant de rage, Envy gardait les yeux fermés et se concentrait sur la chaleur de la main qui tenait son bras. Ne pas étrangler cette femme. À la limite, il pouvait s'amuser à terroriser Malefoy, mais pas Rita Skeeter. Ce serait autrement plus compliqué de s'en sortir indemne.
– Vous êtes horrible ! s'insurgea Hermione entre ses dents serrées après s'être levée d'un bond. Vous n'avez aucune considération pour personne, tout ce qui compte pour vous, c'est de trouver quelque chose à écrire sur n'importe qui, même sur Ludo Verpey...
– Assieds-toi donc, espèce de petite sotte et ne parle pas sans savoir, répliqua froidement Skeeter avec un regard dur. Je pourrais te raconter sur Ludo Verpey des choses à te faire dresser les cheveux sur la tête.
Ce n'était pas faux, pensa Edward. Cet homme traînait dans plusieurs affaires louches. Pour le principe, il prit cependant le parti d'Hermione.
– Venez, on s'en va, ordonna celle-ci.
Ils sortirent tous les cinq du pub, suivis du regard par les autres clients. Avant de refermer la porte, Edward vit la Plume à Papote qui parcourait à toute vitesse un morceau de parchemin.
– Maintenant c'est à toi qu'elle va s'en prendre, Hermione, commenta Edward d'un air inquiet tandis qu'ils remontaient la rue d'un pas vif. Avec tout ce que tu lui as dit...
– Qu'elle essaie ! s'écria Hermione d'une voix perçante, en tremblant de rage. Je vais lui montrer, moi ! Il paraît que je suis une petite sotte ? Très bien, elle va me le payer ! D'abord Harry, puis Ed et maintenant Hagrid !
– Justement, l'interrompit le Serdaigle. Je n'avais rien fait et pourtant elle a quand même écrit cet article stupide, alors maintenant que tu t'es désignée comme cible...
– Elle trouvera n'importe quoi, renchérit Ron, soucieux. Il ne faut pas mettre Rita Skeeter en colère. Je parle sérieusement. Elle va dénicher quelque chose sur toi...
Mais Hermione resta sourde à tous leurs avertissements et elle annonça, pleine de fureur, qu'elle ne laisserait pas Hagrid se cacher plus longtemps et que cette fois il leur ouvrirait, coûte que coûte. Alors elle les entraîna au pas de course le long de la route, franchit le portail encadré de sangliers ailés et ne s'arrêta que lorsqu'ils furent arrivés devant la cabane de Hagrid. Les rideaux étaient toujours tirés, mais ils entendaient Crockdur aboyer.
– Hagrid ! cria Hermione, en martelant la porte à coups de poing. Hagrid, ça suffit ! Nous savons que vous êtes là ! Vous n'allez quand même pas vous laisser faire par cette horrible Rita Skeeter ! Hagrid, sortez de là, vous êtes en train de la laisser gagner !
– À trois, je défonce la porte ! renchérit Envy, très sérieusement. Un... deux...
Alors qu'il se préparait à prendre son élan, la porte s'ouvrit. Ils se retrouvèrent face à face avec Albus Dumbledore.
– Bonjour, les salua-t-il avec un grand sourire et des yeux pétillants.
– Nous... euh... nous voulions voir Hagrid, bégaya Hermione d'une voix devenue soudain timide.
Edward rougit sous le regard scrutateur du directeur.
– Oui, c'est ce que j'avais cru comprendre, répondit Dumbledore sans quitter Edward du regard. Vous avez fait beaucoup courir notre pauvre professeur de potion, aujourd'hui. Je pense que des excuses seront de mise... plus tard... Pour le moment, pourquoi restez-vous dehors ? Entrez donc.
Ils s'engouffrèrent dans la cabane qui leur parut bien étroite, aussi nombreux. Dès qu'Edward eut posé un pied à l'intérieur, Crockdur se jeta sur lui en aboyant et manqua de le renverser. Blasé, le Serdaigle se laissa docilement lécher les oreilles sous le regard amusé de Dumbledore. Puis il le repoussa pour voir Hagrid.
Ce dernier était assis à sa table sur laquelle étaient posées deux grandes tasses de thé. Il paraissait anéanti avec son visage rouge et ses yeux gonflés. Il répondit à peine aux salutations de ses amis. Finalement, Dumbledore proposa de préparer plus de thé et ils s'assirent autour de la table.
– Est-ce que par hasard vous avez entendu ce que Miss Granger a crié tout à l'heure, Hagrid ? Dit le vieux mage après un instant de silence.
Hermione rougit légèrement, mais le directeur lui adressa un sourire et poursuivit :
– À en juger par la façon dont Mr Alighieri a menacé de défoncer la porte, je pense qu'ils ont tous les cinq toujours envie de vous voir.
– Évidemment qu'on a envie de vous voir ! dit Harry. Vous ne pensez quand même pas que ce qu'a écrit cette grosse truie de Skeeter... Excusez-moi, professeur, ajouta-t-il précipitamment en se tournant vers Dumbledore.
Celui-ci prétexta ne pas avoir entendu et fixa le plafond d'un air angélique.
– Euh... Je... reprit Harry d'une voix contrite. Je voulais simplement dire... Enfin, Hagrid, comment pouvez-vous penser que nous attachons la moindre importance à ce que cette... cette femme... a écrit sur vous.
De grosses larmes jaillirent des yeux de Hagrid et coulèrent lentement le long de son visage bouffi.
– Voilà la preuve vivante de ce que je vous disais, Hagrid, commenta Dumbledore. Combien de fois ces jeunes gens sont-ils venus prendre de vos nouvelles cette semaine ? Et j'ai entendu dire que Mr Alighieri était passé plusieurs fois chaque jour. Je vous ai montré les innombrables lettres de parents qui se souviennent de leurs années d'école et me font savoir en des termes dénués de toute ambiguïté que, si jamais l'idée me venait de vous renvoyer, ils auraient deux mots à me dire...
– Il y en a d'autres, répondit Hagrid d'une voix rauque. D'autres qui ne veulent pas que je reste...
– Écoutez, Hagrid, intervint Edward pour la première fois. Vous n'aurez jamais une approbation universelle, c'est dans l'ordre des choses. Que croyez-vous qu'il soit arrivé après la parution de l'article de Skeeter sur moi ? J'ai reçu des Beuglantes, des lettres de menace — et Mr Dumbledore aussi — me concernant. J'ai lu les premières, j'ai écouté celle de Mrs Weasley et quelques-unes m'ont explosé au visage, mais je n'ai pas quitté Poudlard pour autant.
Ron, plus que les autres, réagit à la mention de sa mère. Ils entendaient cette anecdote pour la première fois.
– Vous... vous n'êtes pas des demi-géants ! riposta Hagrid d'une voix éraillée.
– C'est vrai, admit Envy. Mais je sais ce que c'est d'être différent. Ne vous laissez pas faire. Tout le monde ne vous rejette pas. Vous avez des amis sur qui compter. Moi-même si je n'avais pas eu Ed quand les gens ont découvert qui j'étais, aujourd'hui je serais mort.
Il se tut et Edward secoua la tête de lassitude. Quelle bonne idée d'en dire autant devant Dumbledore qui n'attendait que ça ? Aucun d'eux ne remarqua les regards interloqués de leurs amis.
– Ce qu'il veut dire Hagrid, reprit Edward calmement. C'est que tant que vous aurez des personnes qui se soucieront de vous, alors vous devez vous relever et continuer à avancer. Peu importe ce que les gens peuvent penser de vous, tant que ceux qui importent vous acceptent. Ne m'avez vous pas dit quelque chose de semblable quand Skeeter s'en était pris à moi ?
Hagrid avala avec difficulté. Des larmes coulèrent dans sa barbe hirsute et finalement il éclata en sanglots. Il contourna la table en la cognant involontairement — provoquant un petit tremblement de terre — et vint prendre Edward et Envy dans ses bras. Ses bras puissants se resserrèrent autour d'eux et le Serdaigle s'y laissa presque aussitôt aller. Bientôt, l'Homonculus l'accepta lui aussi et posa son bras sur la taille géante de Hagrid. Les épaules secouées de pleurs, le demi-géant prit avec remerciement le mouchoir de la taille d'une nappe que Dumbledore lui tendait. Le trio se sentait un peu inutile alors que leurs deux amis géraient très bien la situation à eux seuls.
Il relâcha ses deux amis et se moucha dans un bruit de trompette.
– Revenez enseigner, Hagrid, demanda Envy. Vos cours sont les meilleurs.
Il devait bien être le seul à le croire sincèrement, pensèrent les quatre autres élèves.
– Je refuse votre démission, Hagrid, annonça Dumbledore à son tour. Et je veux que vous repreniez votre travail lundi prochain. Je vous donne rendez-vous à huit heures et demie dans la Grande Salle pour prendre le petit-déjeuner avec moi. Soyez-y sans faute. Je vous salue tous les six.
Dumbledore quitta la cabane en s'arrêtant pour caresser Crockdur.
– Ah oui, j'oubliais. Mr Elric, j'aimerais m'entretenir avec vous un instant.
Le concerné avait cru jusque là qu'il aurait oublié. Défaitiste, il le suivit les épaules basses et un soupir au bord des lèvres.
La porte de la cabane se referma derrière lui.
– Il serait bon que vous acceptiez les consignes quand je vous en donne, n'est-ce pas ?
– Je n'en ai reçu aucune...
– À part le professeur Rogue qui a couru dans tout le village à votre recherche. Ne vous êtes-vous pas dit qu'il vous cherchait pour une bonne raison ?
– Vous avez donné ma responsabilité à Envy pour les sorties à Pré-au-lard, répliqua Edward. Comptez-vous m'enlever ça aussi ?
Dumbledore le dévisagea en silence.
– Je comprends votre point de vue, mais ne pensez-vous pas que vous rendre là-bas est risqué ? Je n'ai aucun droit sur les sorties de Mr Alighieri puisqu'il est majeur, et je ne peux que vous suggérer de lui faire entendre raison. Vous n'êtes pas en sécurité en dehors de l'enceinte de Poudlard. De trop nombreuses personnes vous veulent du mal. Sans compter Mrs Skeeter qui n'attend qu'une occasion de vous traîner dans la boue encore une fois.
– Est-ce que vous étiez là, il y a cinq minutes dans la cabane ? demanda Edward du tac au tac. Ce que vous avez dit, c'était que du flan alors ? Ne pas se cacher, continuer à vivre normalement, ne pas se laisser abattre. Moi j'y crois. Envy aussi. Nous continuerons à sortir quand bon nous semblera tant que nous le voudrons.
– Quel intérêt trouvez-vous à courir ainsi dans tous les sens ?
– On dormira quand on sera morts. À ce moment-là, on aura tout le temps qu'on veut. Mais pour l'instant, on veut profiter du temps qu'il nous reste à Poudlard...
Cette fois Dumbledore fronça légèrement les sourcils face à l'étrange formulation et au ton presque nostalgique de son élève.
– Vous ne comptez donc pas rester à Poudlard jusqu'à la fin de votre scolarité ?
Edward ne répondit pas et lui lança un regard qui lui fit bien comprendre que c'était le cas, ils ne resteraient pas.
– Maintenant, excusez-moi, j'aimerais rejoindre mes amis. Je m'excuserai auprès du professeur Rogue à notre prochaine rencontre. Bonne fin de journée, monsieur.
Quand il rentra à nouveau dans la cabane en laissant Dumbledore avec ses pensées, Hagrid avait déballé quelques vieilles photographies. Sur la plupart figuraient son père et Hagrid — avec quelques années de moins.
– Vous savez quoi, tous les deux ? dit soudain le demi-géant en regardant Harry, puis Envy. Ce qui me ferait plaisir, ce serait que l'un de vous deux gagne. C'est vraiment ce que je souhaite. Ça leur montrerait un peu, à tous... qu'on n'a pas besoin d'avoir le sang pur pour y arriver. Et qu'on n'a pas à avoir honte de ce qu'on est. Ça leur montrerait que c'est Dumbledore qui a raison en acceptant tous ceux qui ont des dons pour la magie, d'où qu'ils viennent.
Edward s'arrêta sur le pas de la porte alors qu'il observait les yeux des deux champions de Poudlard s'illuminer de détermination.
Envy mordit sans réelle faim dans son sandwich au poulet préparé avec amour par une horde d'elfes de maison serviables. Son esprit ne le laissait plus tranquille et il rejouait sans arrêt tout ce qu'il avait dit à Hagrid pour le réconforter et lui redonner courage. Il ne comprenait vraiment pas ce qui lui avait pris d'en dire autant. Depuis quand se montrait-il si imprudent ? Sur le moment, il n'avait pensé à rien, ni aux conséquences que ses paroles pouvaient avoir, ni à l'impact qu'elles pouvaient avoir sur son entourage. Son discours l'avait surpris lui-même. D'où avait-il sorti tout ça ? Ce n'était de loin pas son genre.
– Arrête de trop réfléchir, tu vas attraper un rhume de cerveau, ânonna Edward, avant d'avaler sa bouchée de pain. Tu as dit ce qu'il fallait. C'était très bien. Eh au fait, merci pour la dédicace. Ça fait toujours plaisir.
Envy ignora boudeusement sa remarque dite sur le ton de la moquerie et mâchouilla rageusement son poulet froid. Toutefois il abandonna très vite l'idée de se nourrir et grimpa sur la balustrade pour s'y percher, le regard tourné vers la cabane dont la cheminée fumait.
– Je n'arrive pas à comprendre. C'était comme si ce n'était pas moi qui parlais... C'est... frustrant.
– Tu as laissé parler ton cœur, le taquina Edward, avec un sourire dans la voix. Comme c'est mignon.
Interloqué, Envy lui fit les gros yeux et Edward se mit à rire bruyamment avant de reprendre un peu de sérieux.
– Tu te souviens de ce que tu m'as dit un jour quand j'étais encore un sacrifice ? « Analyse l'humanité avec logique et non avec émotion ». Maintenant, tu essaies de faire l'exact contraire, alors c'est normal que ce soit perturbant. Et tu veux que je te dise un truc ?
Envy grommela quelque chose d'incompréhensible qu'Edward prit comme une approbation.
– Tu t'en sors vraiment pas mal.
– C'est une tentative de félicitations ?
– Et si c'était le cas ?
– Alors je serais très fier de moi, répondit Envy en souriant, effectivement fier comme un paon.
– Je le suis aussi, dit Edward à voix si basse qu'il ne fut pas entendu.
L'humeur plus apaisée, Envy balança des jambes alors qu'il contemplait le parc désert et froid. La neige avait commencé à fondre et laissait le paysage métamorphosé. La bordure du lac avait dégivré et-
Quelqu'un venait d'y apparaître. Subitement, alors que le parc paraissait désert une fraction de seconde plus tôt.
– Ed...
Sa tête blonde apparut entre deux barreaux et se tourna vers la rive du lac. Il y avait effectivement une silhouette, il la reconnut aussitôt.
– Comment a-t-il pu apparaître comme venu de nulle part ? demanda Envy, intrigué.
En contre-bas, Harry déposa une sorte de vêtement sur un rocher et prit son œuf d'or sous le bras.
– Une cape d'invisibilité ? proposa Edward, curieux, et les yeux plissés pour mieux voir. Ça expliquerait bien des choses...
Harry s'agenouilla au bord de l'eau.
– Tu aurais pu lui conseiller la salle de bain des préfets au lieu de le laisser se geler ici, commenta Envy.
– J'y ai pensé trop tard. Il était déjà parti chez les Gryffondors.
– Tu penses qu'il va comprendre ?
Au même instant, après avoir vérifié qu'il était bien seul, Harry plongea l'œuf sous l'eau et une lueur chaude et claire brilla d'un éclat doré. Il l'avait ouvert et aucun cri strident n'en était sorti. Le garçon sembla étonné que l'indice donné par son ami soit vrai et Edward en fut un peu vexé. Ensuite, le Gryffondor mit la tête sous l'eau et y resta immobile pendant un moment avant de se redresser. Puis il recommença son manège plusieurs fois, sûrement pour mémoriser la chanson en entier. Quand ce fut le cas, il referma l'œuf et se redressa en s'ébrouant, la tête sans doute transie de froid.
Finalement, il remit sa cape et disparut de leur vue. Quelle chance pour lui que le château reste ouvert la nuit depuis l'arrivée des deux délégations !
– On devrait y aller aussi, dit Edward dans un bâillement sonore. Je tombe de sommeil.
