Chapitre vingt-trois : Rencontre avec un visage du passé
Deux semaines passèrent dans un rythme tout à fait différent que tout ce à quoi Envy était habitué. La petite furie pleine d'énergie qui partageait désormais sa vie lui donnait bien du souci et changeait drastiquement sa manière de se comporter. Fini les nuits entières hors des dortoirs, car quand il restait absent trop longtemps, le chaton l'appelait à grand renfort de miaulements pitoyables, dérangeant ses camarades de chambre qui hésitèrent apparemment à écorcher l'animal pour le faire taire. Donc il en était venu à deux façons de procéder : soit il emportait le chaton pour ses rondes nocturnes, soit il passait la nuit dans son lit.
À côté de ces nouveaux aménagements, son esprit, loin d'être fixé sur ses objectifs et ses espionnages, gardait toujours une petite part tournée vers le chaton. Ce qui constituait un changement énorme dans sa manière de penser. Il se souciait de son bien-être, craignant de mal faire en oubliant de le nourrir, ou de lui administrer les soins dont il avait besoin, ou encore de lui offrir la tendresse dont il raffolait.
C'était une étrange sensation que d'être suivi partout où il allait par un être vivant innocent qui n'attendait que ses caresses. Cette bestiole se montrait bien imprudente pour l'accepter si facilement et s'attendre à ce qu'il s'occupe d'elle et surtout, qu'il ne la blesse pas. Si faible... Si fragile. Il avait peur de l'écraser par mégarde. Si ce sentiment avait presque disparu lors de sa cohabitation avec Edward l'an passé, cette fois, il surpassait tout le reste.
Il trouvait ça fou de s'être attaché à une telle vitesse à ce petit être. Dormir avec lui le rassurait et il accueillait sa présence dans son lit la nuit avec bonheur. Avoir ce chaton ronronnant tout près de lui quand il se réveillait de ses cauchemars était le meilleur des remèdes possibles. Bientôt, il ne put plus s'en passer. Chaque nuit répétait le même rituel et il finissait immanquablement par enfouir son nez contre un petit ventre vibrant et soyeux.
À côté de ça, ses amis le tannaient pour qu'il lui trouve un prénom. Blasé, il avait demandé à Edward de le nommer à sa place, mais celui-ci refusa catégoriquement, arguant que « c'est ton chat, appelle-le comme tu le veux avec un nom qui te plaît ». Mais il n'avait jamais fait ça auparavant ni réfléchi à un nom qui lui plaisait. Il n'en connaissait pas beaucoup à vrai dire. La plupart étaient des militaires dont il n'avait aucune envie d'avoir le souvenir en tête à chaque fois qu'il voyait son animal de compagnie et les autres des sacrifices, dont il ne voulait pas non plus pour les mêmes raisons. Maintenant, il connaissait des élèves (pour ceux dont il pensait trouver une certaine importance), mais aucun ne lui plaisait vraiment et ni n'allait à un animal.
Il pensa alors aux animaux de compagnie des personnes qu'il connaissait. Pattenrond, Hedwige, Errol, Coquecigrue... Norbert selon Hagrid. N'importe quoi, vraiment. Il se demandait bien où ils avaient trouvé des choses si horribles. Et puis il avait bien le temps. Pour l'instant il l'appelait « le chat », « sale bête », « gros tas » et « reviens ici » la plupart du temps. Il avait bien d'autres soucis depuis son anniversaire dont le principal tenait en six lettres.
Edward.
Depuis son anniversaire, le nabot lui inspirait des sentiments contraires. D'un côté, il lui en voulait de ne pas lui avoir révélé sa date d'anniversaire, et surtout de lui avoir enfin avoué la raison de son refus, soit que selon lui, fêter son anniversaire sans Alphonse n'avait aucun sens. Cette confidence l'avait vraiment blessé. Mais à côté de ça, en plus de vouloir s'éloigner parce qu'il était vexé, il ne pouvait s'empêcher de vouloir l'approcher.
Depuis qu'il avait réalisé à quel point Edward avait changé, il se sentait... bizarre en sa compagnie. C'était indescriptible. Par malchance, le concerné s'était rendu compte du changement de comportement et l'interrogea plusieurs fois sur la raison qui le poussait sans cesse à le fixer étrangement. Il le lui fit remarquer à de nombreuses reprises pour qu'il arrête ou s'explique, et ça ne fit qu'envenimer les choses du côté d'Envy, qui ne savait plus où se mettre.
Les « Tu es bizarre, tu le sais ça ? », « Pourquoi tu me fixes avec cet air ahuri ? », « C'est un peu flippant. », « On dirait que j'ai un énorme nez qui m'a poussé au milieu du front » s'enchainaient et il perdait sans fautes tous ses moyens, provoquant cette fois une avalanche de : « Depuis quand tu bégaies ? », « Tu es sûr que ça va ? » puis inexorablement il se mettait à suer et rougir : « Ne me dis pas que tu es allergique au chat quand même ! ». Naïf, Edward ne se rendait pas compte que tous ces symptômes n'apparaissaient qu'en sa présence. Tant mieux. Envy n'aimait pas ce que ces signaux pouvaient signifier et il ne voulait en aucun cas en discuter avec le coupable. Depuis le rejet de son Envie par Edward à Noël, il redoutait ses réactions à propos de tout ce qui pouvait avoir trait à sa nature profonde, sujet qu'il évitait désormais soigneusement.
Envy baissa les yeux sur « le chat », qui ronronnait de tout son saoul sur ses genoux.
–Toi au moins tu m'acceptes comme je suis.
Un petit œil s'entrouvrit et il sourit en coin, amer. Edward se donnait de grands airs de seigneur, mais à côté de ça, même son prétendu génie et sa tolérance n'étaient que grandement surévalués. Il ne comprenait rien, ne voyait rien et ça le frustrait. Son idéal humain n'était donc pas infaillible, et encore moins parfait comme il avait pu le penser.
Une semaine avant la fin de mai vint enfin la présentation de la troisième tâche. À huit heures et demie ce soir-là, Harry et Envy s'étaient retrouvés dans le hall où Ludo Verpey les attendait, accompagné de Viktor et Delacour. Cette dernière offrit un grand sourire à Harry avec qui son comportement avait complètement changé depuis qu'il avait sorti sa petite sœur du lac. Le Serpentard quant à lui préféra s'éloigner pour rester en compagnie de Viktor, qu'il ne voyait plus si souvent depuis l'attaque de l'imposteur et la mise en place des mesures de sécurité.
Tandis que Verpey monologuait gaiement sous le ciel nocturne chargé de nuages, le petit groupe avançait d'un bon pas en direction du fond du parc, où se trouvait le terrain de Quidditch, délaissé à cause du tournoi. Envy espérait que la dernière épreuve ne consisterait pas en un match, car s'il devait apprendre à voler aussi bien que Viktor et Harry, c'était mission impossible. Connaissant le sadisme des juges qui avaient préparé les épreuves, il doutait que ce soit quelque chose d'aussi simplet et sans danger. Un match contre des dragons, c'était déjà plus leur style. Mais il doutait de la faisabilité d'une telle épreuve.
– Je suis persuadée qu'il va falloir découvrir un trésor caché dans des souterrains, commenta Delacour en s'adressant à Harry qui se retrouvait coincé entre Verpey et elle.
Le membre du jury rit de bon cœur à cette affirmation et la détrompa. Finalement, ils traversèrent la pelouse plongée dans l'obscurité et entrèrent sur le terrain de Quidditch. La vision qui s'offrait à eux les étonna. Le terrain avait cessé d'être plat et lisse. À la place, de longs murs bas le sillonnaient, serpentaient et se croisaient en tous sens. Qu'avaient-ils encore fabriqué ?
Ils enjambèrent les haies pour venir au centre du terrain.
– Alors, qu'est-ce que vous en pensez ? dit Verpey d'un air ravi lorsque Viktor et Envy eurent franchi la dernière haie. Elles poussent bien, non ? Encore un mois, et, grâce aux bons soins des professeurs Hagrid et Chourave, elles auront atteint six mètres de hauteur. Ne vous inquiétez pas, ajouta-t-il avec un sourire en voyant l'expression déconfite de Harry. Votre terrain de Quidditch sera remis en état dès que la tâche sera terminée ! J'imagine que vous avez deviné ce qu'on est en train d'installer ?
– Un labyrinthe, grommela Viktor.
– Exactement, approuva Verpey. Un labyrinthe. Le principe de la troisième tâche est tout simple. Le trophée du tournoi sera placé au centre de ce labyrinthe. Le premier champion qui l'atteindra recevra la note maximum.
– Il suffit de trouver son chemin dans le labyrinthe ? demanda Fleur.
– Oh, bien sûr, il y aura des obstacles, répondit Verpey d'un air guilleret. Hagrid va nous fournir quelques créatures pour pimenter l'épreuve... Il y aura aussi des mauvais sorts qu'il faudra conjurer... des tas de choses dans ce genre-là. Les champions qui ont actuellement le plus grand nombre de points pénétreront les premiers dans le labyrinthe.
Il adressa un grand sourire à Harry et Envy.
– Ensuite ce sera au tour de Mr Krum... puis à celui de Miss Delacour. Mais chacun aura sa chance, tout dépendra de la façon dont vous parviendrez à franchir les obstacles. Ça devrait être amusant, non ?
Envy était visiblement le seul d'accord. Passer des bêtes féroces serait un jeu d'enfant, si on prenait en compte le coup de chance qu'il avait eu avec son dragon en novembre. Si toutes les créatures dites dangereuses avaient peur de lui et le fuyaient, il arriverait sans mal au centre aussi vite que dans le lac.
– Parfait... conclut Verpey. Si vous n'avez pas de questions à poser, nous pouvons tout de suite rentrer au château. Pour respecter les mesures de sécurité, je dois vous raccompagner chacun chez vous. Nous allons commencer par Miss Delacour.
Ils prirent le chemin du carrosse en se dirigeant vers la Forêt interdite et la cabane de Hagrid. Arrivé au niveau du grand marchepied, Verpey frappa à la porte. Madame Maxime lui ouvrit et lui demanda un rapide entretien à propos des mesures de sécurité. Le juge voulut refuser, mais ne put pas bien longtemps résister au regard persuasif de la directrice, alors il demanda aux trois élèves restants de ne pas bouger en attendant son retour avant d'entrer et de refermer la porte derrière lui.
Restés dehors, les trois garçons profitèrent du temps aux températures clémentes et discutèrent entre eux amicalement.
– Tu es trrrès bon surr un balai. Je t'ai rregarrdé pendant la prrremièrrre tâche.
– Merci, répondit Harry avec un grand sourire. Moi, je t'ai vu à la Coupe du Monde. La feinte de Wronski, c'était vraiment...
Quelque chose bougea dans les arbres derrière eux. Envy, instinctivement, saisit ses amis par le bras pour les tirer derrière lui.
– Qu'est-ce qu'il y a ? demanda Harry.
Au même instant, un homme sortit en titubant de derrière un grand chêne. Sa robe de sorcier était déchirée et tachée de sang aux genoux, il avait une barbe de plusieurs jours, le teint grisâtre épuisé. Edward avait semblé dans le même état à son retour de son errance dans la Forêt interdite. Les mêmes yeux vides et vitreux. Un sortilège de confusion, comprit aussitôt Envy.
– Mr Croupton ! appela-t-il, pour faire cesser les gesticulations et marmonnements incompréhensibles de l'homme.
Les yeux exorbités, il cessa de fixer le tronc à côté de lui pour regarder Envy. Puis ses yeux roulèrent dans leurs orbites.
– Dumbledore ! s'écria Croupton d'une voix haletante. Je dois... voir... Dumbledore...
Il avait l'air complètement fou. Ses yeux exorbités continuaient de rouler et un filet de salive coulait sur son menton. Chaque mot qu'il prononçait semblait lui coûter un terrible effort. Un sort d'Impérium, réalisa cette fois Envy.
– Allez prévenir Verpey, ordonna Envy en s'approchant à vive allure de Croupton.
Il le prit par les épaules pour le regarder en face et le maintenir debout tandis que derrière lui il entendait à peine les coups désespérés de Harry et Viktor contre la porte.
– Regardez-moi.
Envy attrapa le visage du sorcier pour le tourner et accaparer toute son attention. L'homme continuait à parler à quelqu'un que lui seul pouvait voir.
– Que s'est-il passé ? Qui vous a fait ça ?
– J'ai fait... des choses... stupides... murmura Croupton dans un souffle avant qu'une lueur de peur apparaisse dans ses yeux. Vous n'êtes pas... avec lui ?
– Qui ? Dites-moi qui ! s'emporta Envy.
Croupton perdit encore le fil de son discours décousu et écuma davantage. Perdant le peu de force qui lui restait, il s'effondra, seulement tenu verticalement par la prise ferme d'Envy.
– Avertir... Dumbledore... Bertha... morte... ma faute... mon fils... ma faute... Harry Potter... Le Seigneur des Ténèbres... plus puissant... Immortalité... Elric... ma faute...
Tout à coup, la porte du carrosse s'ouvrit sous les coups persistants de Harry et Viktor. L'air furieux, Madame Maxime s'apprêtait à les réprimander quand elle vit la scène étrange et inquiétante. Derrière elle, Verpey arriva, les yeux écarquillés.
Au même instant, déconcentré par leur brusque arrivée, Envy ne vit pas le faisceau de lumière se diriger vers lui. Plusieurs cris d'avertissement retentirent dans la nuit, mais le sort frappa Croupton de plein fouet. Il se figea puis s'affaissa. Raide mort. Une seconde à peine passa avant que Verpey et Maxime partent à la poursuite du tireur. Resté immobile, Envy, qui portait toujours le cadavre, le lâcha. Croupton s'effondra dans l'herbe dans un bruit mat, les yeux encore grand ouverts.
Des bruits de pas qui martelaient le sol comme un tonnerre retentirent alors derrière eux et Hagrid apparut, hors d'haleine, son arbalète à la main, Crockdur sur les talons.
– Qu'est-ce que... ?
– Il faut que vous alliez prévenir Dumbledore, clama Envy en se tournant vers lui brusquement. Verpey et Maxime sont déjà à la poursuite du tueur.
– Je ne peux pas vous laisser seuls !
– On vient aussi, déclara Envy, qui pour une fois eut le réflexe de sortir sa baguette.
Il souleva le corps de Croupton d'un sort de lévitation puis ils partirent en direction du château, à toute jambe.
22 heures, le ministère fut mis au courant de l'assassinat brutal du directeur du Département de la coopération magique internationale.
22 heures 20, une escouade de vingt-cinq Aurors fut envoyée sur place par cheminette, sur ordre direct du ministre de la Magie.
Aussitôt arrivé, le chef des opérations, l'Auror Gurdjieff, répartit ses hommes entre différentes tâches. La moitié partit fouiller la Forêt interdite. Cinq se virent ordonner de patrouiller dans les couloirs du château, trois durent passer la scène de crime au peigne fin, deux encore restèrent en faction devant l'infirmerie où des médicomages officiels pratiquaient l'autopsie de Croupton. Les derniers, quant à eux, s'occupaient des témoins et de la liaison permanente avec le Bureau des Aurors à Londres, et leur chef, Rufus Scrimgeour.
C'était un état de guerre. Envy était bien placé pour l'affirmer.
À peine quarante minutes après les événements, Viktor, Harry et lui se trouvaient dans une salle de classe qui avait été transformée en quartier général des Aurors pour la nuit. Ils attendaient chacun avec un responsable « légal ». Karkaroff soutenait Viktor, McGonagall s'occupait de couver Harry, et Rogue fixait Envy d'un œil morne. En attendant qu'ils soient relâchés et puissent voir des psychomages, Pomfresh leur avait fait parvenir des potions calmantes afin qu'ils puissent surmonter le traumatisme engendré par le meurtre ayant eu lieu juste sous leurs yeux.
Personnellement, ça ne faisait ni chaud ni froid à Envy qui ne ressentait qu'un profond ennui. Il était encore impliqué dans une affaire louche, et en plus, Croupton, qui était un témoin clé, était désormais mort. Au moins, son réflexe de prendre le corps avec eux les avait aidés, car il n'avait pu disparaître, pris par le tueur qui aurait pu vouloir dissimuler d'éventuelles preuves.
22 heures 30, le chaos augmenta encore et Envy se demandait s'il était possible que les choses s'aggravent davantage. Soudain, d'autres membres du ministère, peu nombreux cette fois, débarquèrent en proclamant que le témoin Alighieri ne relevait pas de la juridiction des Aurors, mais de celle du Département des Mystères. Impuissants, les employés du service juridique les regardèrent partir avec frustration, leur témoin-clé avec eux, pour le séparer des autres champions et le sortir du QG de fortune.
Les Langues de plomb ne purent aller bien loin que Dumbledore les arrêtât en exigeant une explication. Il s'immisça dans leur petite réunion improvisée dans une autre salle de classe déserte avant même qu'elle ait commencé. Incapables d'agir à Poudlard sans l'aval de son directeur, ils lui expliquèrent qu'Envy faisait déjà l'objet d'une enquête du Département des Mystères. Ainsi, il devait obligatoirement être interrogé par des personnes qualifiées, donc des Langues de plomb, et plus particulièrement par l'enquêteur officiel, un certain Keith M. McKollughan.
– Je n'ai jamais eu la moindre information sur une enquête concernant mon élève ! tonna Dumbledore. Ici, je suis le directeur et je vous interdis formellement de l'interroger en mon absence et sans une autorisation écrite.
– La voilà, indiqua Mrs Bianpoch, la directrice du Département et cheffe du groupe, en lui présentant une feuille de parchemin signée et tamponnée d'un sceau officiel. Pour ce qui est de votre présence, elle n'est pas requise.
– Dans ce cas, je viendrai en qualité d'avocat.
– Je crains que cela ne soit impossible.
– Avez-vous complètement perdu l'esprit ? gronda Dumbledore, les yeux étonnamment froids. C'est contre tous les droits sorciers que de lui interdire la présence d'un avocat pour protéger ses intérêts.
– Il n'est pas suspect, seulement témoin. Le travail de notre Département vous dépasse de loin, sauf votre respect, Mr Dumbledore.
– Ça n'a pas de sens ! Que vient faire le Département des Mystères ici ? Deux enquêtes parallèles ne sont qu'une perte de temps.
– Nous transmettrons les informations nécessaires aux Aurors en charge de l'enquête officielle au Bureau des Aurors, rétorqua calmement la responsable.
– Alors quel est l'intérêt de votre participation ?
– C'est la procédure. Situation exceptionnelle appelle mesures exceptionnelles. Si vous préférez, nous pouvons directement vous arrêter pour entrave à la justice. Ne m'obligez pas à en venir à de telles extrémités, s'il vous plaît.
Dumbledore dut s'avouer vaincu et fit sécuriser la salle dans laquelle ils se trouvaient afin que l'interrogatoire confidentiel se déroule dans les meilleures conditions possible. Au milieu de toute cette agitation, le principal concerné restait de marbre, se contentant de jeter de temps en temps un regard appuyé à l'horloge murale qui affichait désormais 23 heures 05. La chatte devait bien le réclamer maintenant. Envy espérait que ni Drago ni ses autres camarades de chambre ne la blesseraient pour la faire taire définitivement.
Dans l'heure qui suivit, l'interrogatoire eut lieu dans le calme et le respect des règles. On lui demanda comment les événements tragiques s'étaient déroulés, ce que la victime lui avait dit dans son délire, à quoi ressemblait le meurtrier en fuite, pourquoi il avait ramené le corps au château. Envy se montra buté et c'est avec un profond agacement pour ces questions à répétitions qu'il répondit pour la plupart du temps avec cynisme, tout en raillant ses interrogateurs.
En outre, Keith McKollughan put enfin rencontrer le fruit de ses recherches en chair et en os. Envy Alighieri... Le fameux champion défaiseur de Mangemorts et truqueur de procès. Il était exactement comme il l'imaginait, soit impertinent, sûr de lui et extrêmement suspect. Qui, dans une situation pareille, aurait pensé à prendre le corps pour éviter que le meurtrier le fasse disparaître ? Qui aurait pu prévoir une telle éventualité ? Qui, après avoir survécu à une attaque potentiellement mortelle, pourrait afficher un tel je-m'en-foutisme, car aucun autre terme ne correspondait mieux au comportement du témoin ? Qui, en voyant un homme se faire tuer, pourrait être si détaché ?
Froid. Il était l'incarnation de l'expression « cœur de glace ». Rien ne pouvait le perturber.
00 heure 15, l'interrogatoire prit fin, au grand regret de McKollughan qui n'avait pas eu l'occasion de poser la moindre question concernant quelque chose en-dehors de l'enquête sur Croupton. Il espérait qu'on lui laisserait le temps de l'interroger davantage avant son départ de l'école et surtout, il espérait encore plus pouvoir rencontrer Edward Elric à son tour durant son court séjour. D'après les recherches qu'il avait rassemblées sur lui, il devait être le cerveau du duo. Calculateur, provocateur, arrogant et charmeur, voilà le personnage auquel il s'attendait. Le mieux, ce serait encore d'organiser une confrontation avec Elric et Alighieri ensemble, afin de rendre compte de leur façon d'agir l'un envers l'autre.
– Ils n'ont toujours pas retrouvé le tueur..., conclut Harry au terme du compte-rendu qu'il faisait à Edward.
C'était l'aube et le trio de Gryffondor avait retrouvé Edward et Envy de bonne heure à la volière d'où ils avaient envoyé un mot à Sirius pour lui expliquer la situation. Accoudés à une fenêtre, ils contemplaient le parc envahi par la brume. Excepté Edward qui avait dormi comme un loir en ignorant le déluge de drames qui avait eu lieu pendant la nuit, les quatre autres affichaient des yeux gonflés et ne cessaient de bâiller. Les Gryffondors avaient discuté de Croupton toute la nuit dans leur salle commune tandis qu'Envy était celui qui avait été interrogé le plus longtemps, bousculé entre Aurors, Dumbledore et Langues de plomb.
– Répète-moi ça encore une fois, Envy, demanda Edward. Qu'est-ce qu'a dit Croupton exactement ?
– Ça n'avait pas beaucoup de sens, soupira le Serpentard, de plus en plus avachi contre la rambarde de sécurité. Il a dit qu'il fallait avertir Dumbledore et bla et bla. Il a parlé de Jorkins en disant qu'elle était morte, il disait aussi que c'était sa faute pour elle et pour son fils. Après il est parti dans un délire concernant Voldemort, l'immortalité et toi et encore sa faute et bla-
– Quoi ?
Quatre visages déconcertés s'étaient tournés vers lui.
– Tu n'as jamais dit qu'il a parlé d'Ed ! s'exclama Hermione. Qu'est-ce que ça peut signifier ? Pour Harry, on peut comprendre, mais...
– Peut-être qu'il disait que c'était sa faute aussi pour l'agression, intervint Ron d'une voix mal assurée. Peut-être que c'est lui qui l'a attaqué, ou alors il sait qui l'a fait et ne l'a pas dénoncé.
Les regards dérivèrent sur Edward qui était plongé dans ses pensées. Sa migraine revenait et depuis peu, il avait commencé à comprendre la raison de ces douleurs ponctuelles. Était-ce lorsqu'il approchait du but ? Ce serait une explication bien simple et pratique. En tout cas, la mention du fils de Croupton le faisait sans cesse réagir. Il se souvenait qu'Envy lui avait raconté que Sirius en avait parlé le jour où Edward avait découvert toute la vérité sur l'imposteur, mais ça n'avait aucun sens. Barty Croupton Junior était mort depuis des années, il ne pouvait qu'être lié indirectement avec cette affaire.
– Il a dit quelque chose d'autre sur son fils ? questionna Edward, perturbé.
– Tu as une idée de ce qu'il s'est passé ? demanda Harry avec curiosité.
Edward haussa les épaules.
– Non, il n'a rien dit de plus sur lui, précisa Envy. Ce qui me turlupine le plus, personnellement, c'est plutôt qu'il ait dit ton nom. Qu'est-ce que Voldemort pourrait bien vouloir de toi ?
– Arrête de dire son nom ! s'énerva Ron, les joues rouges de confusion.
Deux regards blasés tombèrent sur lui avant qu'Envy et Edward reprennent leur discussion sans plus lui prêter la moindre attention.
– Je ne sais pas du tout, admit Edward, perplexe. Peut-être que c'est en rapport avec la raclée qu'on a mise aux Mangemorts pendant les vacances d'été, sinon je ne vois pas. Ron doit avoir raison. Croupton savait qui est l'imposteur et que je l'ai découvert. Mais dans ce cas, pourquoi ne pas l'avoir dénoncé ? Ça n'a pas de sens. Un homme de loi comme lui n'aurait jamais permis à un mage noir de rester en liberté.
– Il paraissait sous Impérium, répliqua Envy. L'imposteur le manipule peut-être depuis le début.
Edward se détourna de la fenêtre et leva les yeux vers la charpente.
– Vous pensez que Vous-Savez-Qui va revenir ?
La voix inquiète d'Hermione brisa le silence. Personne ne sembla vouloir répondre dans un premier temps, puis Harry prit son courage à deux mains, mal à l'aise :
– Après la prophétie de Trelawney et maintenant ça... Il y a de quoi se poser des questions.
– Vous... vous plaisantez, j'espère ? s'exclama Ron, paniqué. Il ne peut pas revenir !
– Tout prouve le contraire pourtant, répondit Hermione. Et ce que Croupton a dit sur l'immortalité... Vous pensez que Vous-Savez-Qui aurait pu trouver un nouveau moyen d'obtenir la pierre philosophale ?
Edward et Envy s'étranglèrent.
– La pierre philosophale ? s'écrièrent-ils à l'unisson en se tournant vers Hermione.
– Et comment ça « à nouveau » ? poursuivit Edward.
Les Gryffondors restèrent déconcertés un moment face à cette réaction immédiate et violente. Peu de personnes connaissaient cet artefact, eux-mêmes n'avaient aucune idée de ce que cela pouvait bien être avant d'effectuer des recherches approfondies sur Nicolas Flamel.
– Pour faire simple, lors de notre première année à Poudlard, Dumbledore a caché la pierre philosophale au troisième étage de l'aile ouest pour la protéger. Mais Vous-Savez-Qui avait comme... possédé notre ancien professeur de défense contre les forces du Mal, Quirrell, et il a essayé de la voler. Finalement j'ai vaincu Quirrell et Dumbledore a fait détruire la Pierre.
La bouche grande ouverte, Edward chancela, blême. Détruire la pierre philosophale ? Dumbledore avait sacrifié toutes ces vies humaines pour rien, comme si elles n'avaient pas la moindre valeur à ses yeux ? Edward espérait vraiment pour le vieux sorcier qu'il ne sache pas ce qui composait la Pierre, sinon il aurait perdu toute son estime. Détruire une pierre philosophale... Il se demandait comment, dans ce monde largement dominé par la magie, quelqu'un ait pu créer une Pierre en premier lieu. Y avait-il une alternative à l'alchimie ?
– Est-ce que vous savez qui l'a fabriqué ?
Ron, Harry et Hermione se concertèrent d'un regard avant que Harry réponde :
– C'est un alchimiste qui s'appelle Nicolas Flamel.
Ils auraient dû s'en douter. Le seul alchimiste de leur connaissance ne pouvait qu'être le seul à connaître le secret de l'immortalité et son prix. En plus, si Flamel était un sacrifice humain d'une première expérience de Père et qu'il avait disparu d'Amestris, il était simple de penser qu'il était mort puis avait atterri pour une raison inconnue dans ce monde-ci. À ce moment, était-il en possession de la Pierre créée par les Homonculus ou l'avait-il fabriquée plus tard ? Si c'était le cas, était-il possible que Voldemort puisse avoir eu vent du moyen de fabrication ?
Au cours de la journée, les résultats de l'autopsie de Barty Croupton furent connus du grand public : Impérium et Avada Kedavra. Le premier était normalement impossible à déceler, mais l'Impérium avait duré sur une longue période selon l'expertise et le cerveau de Croupton présentait de grosses séquelles. L'usage de cet Impardonnable faisait craindre le pire aux enquêteurs. Une équipe obtint donc rapidement l'assertion nécessaire pour rouvrir tous les dossiers que le sorcier avait traités durant la période sous influence d'un tiers, afin de vérifier le motif d'un tel crime et qui en était coupable. Il en ressortit bien vite qu'il n'avait reçu que peu d'affaires entre les mains lors des derniers mois, reléguant la majorité à son assistant personnel. Entre autres, il s'occupa brièvement d'un rapport sur la chasse aux vampires commandée par le gouvernement magique allemand, ainsi que de réunir et rédiger plusieurs projets de loi à soumettre au Conseil de Sorcellerie Européen.
Albus Dumbledore, qui en était le représentant, n'avait jamais reçu ce dossier et demanda à le consulter dans l'espoir de découvrir si les propositions de loi de Croupton étaient en lien avec sa mise sous Impérium. Cependant, on lui en interdit la lecture. Les Aurors se chargeaient déjà de vérifier les implications de chaque ligne et tournure de phrase, afin d'essayer de découvrir les motivations politiques du tortionnaire inconnu.
Dans le même temps, une perquisition eut lieu au domicile de Croupton et il apparut que l'homme s'était enfui après une longue séquestration chez lui. Aucun témoin ne fut trouvé dans le voisinage. Les lettres d'instruction qu'il envoyait régulièrement à Percy Weasley étaient bien de sa main, mais dictées par celui qui le manipulait. Le frère de Ron évita la disgrâce de peu, après avoir été interrogé de longues heures sur sa possible complicité dans la séquestration de Croupton. Son calvaire ne se terminerait pas de sitôt.
Il apparut bientôt clairement aux Aurors que le seul témoin viable qu'il leur restait était l'ancienne elfe de maison, Winky. Par chance, elle avait trouvé un emploi à Poudlard et fut rapidement retrouvée. Quelques enquêteurs l'interrogèrent et eurent tout le mal du monde à lui soutirer le moindre mot cohérent, entre ses baragouinements saouls et ses sanglots incontrôlables à l'annonce de la nouvelle de la mort de son ancien maître.
Quand les Aurors se montrèrent trop pressants pour elle et tentèrent de lui faire révéler les secrets de Croupton, l'elfe fut prise d'une véritable crise d'autoflagellation avant de prendre la fuite. Les elfes de maison étaient les seules créatures capables de transplaner dans l'enceinte de Poudlard et le temps de partir à sa poursuite par les voies accessibles aux humains, Winky s'était déjà évanouie dans la nature.
En milieu d'après-midi, un mandat d'arrêt fut intenté contre elle et des affiches la représentant furent placardées dans toutes les plus grandes villes sorcières de Grande-Bretagne. Quiconque la verrait devrait en avertir les autorités afin qu'elle soit appréhendée, emprisonnée puis soumise à un interrogatoire en règle. La nouvelle n'enchanta personne, et encore moins Hermione dont le fantôme de la SALE parut soudain pesant autour d'elle. Ses discours enflammés furent évités de peu, et ses amis lui en furent reconnaissants. L'atmosphère était déjà assez pesante pour ne pas en rajouter une couche avec une dispute stérile.
Cette journée se révélait encore plus brouillonne que celle du lendemain de l'agression d'Edward. Agression qui ne tarda pas à venir aux oreilles des enquêteurs. Ils voulurent l'interroger et déposèrent une requête officielle après un premier refus de Dumbledore. Le directeur tenta par tous les moyens de le protéger en disant qu'il était amnésique, sous sortilège de confusion et qu'il l'avait déjà interrogé sans rien en ressortir. Mal lui en prit, ses arguments furent retournés contre lui et l'Auror Gurdjieff lui passa un savon mémorable pour ne pas avoir fait part de l'agression aux autorités. On cria au scandale, on le traita d'irresponsable et finalement, il n'en eut sûrement jamais autant pris pour son grade. En tort, il n'eut droit à aucun recours.
En plein cours de botanique, des Aurors en uniformes vinrent chercher Edward, sous les regards avides de ses camarades, et soucieux d'Envy. Qu'avaient-ils bien pu trouver pour lier Edward au meurtre de Croupton alors qu'il n'était même pas présent dans le parc au moment des faits ?
Une fois installé dans le QG temporaire des Aurors, Edward eut le plaisir de revoir la jeune Auror maladroite qui avait fait la Une avec Envy quelques mois auparavant. Tonks, d'après son souvenir. Elle était agréable et drôle, ce qui changeait de tous ces Aurors surchargés de travail et au comble du stress. Pourtant, il n'eut pas plus d'une dizaine de minutes pour se réjouir de cette présence rafraichissante que les Langues de plomb apparaissaient, prétextant que le témoin leur appartenait.
– Votre Département tente de nous court-circuiter ! s'écria Gurdjieff, à bout de nerfs. C'est insensé, parfaitement insensé ! Nos deux témoins ne peuvent pas faire tous les deux objets de vos enquêtes !
Une violente dispute éclata entre les deux chefs d'enquête sous le regard décontenancé d'Edward, du reste des Aurors et des autres Langues de plomb.
Tout à coup, parmi ces dernières, Edward aperçut un visage familier. Les yeux sombres de l'inconnu le fixaient en retour, curieux. Cet homme... ne lui était pas totalement inconnu. Seulement Edward n'arrivait pas à se souvenir où il l'avait vu pour la première fois. Pourtant, étant donné le peu de personnes qu'il avait rencontré en dehors de l'école, c'était étrange qu'il ne se souvienne pas de lui plus en détail. Il n'était même pas allé au Département des Mystères lors de sa descente sur Londres.
Peut-être était-ce à cause de la banalité de son visage ? Entre ses mèches châtains, ses yeux marron et sa taille moyenne, il n'y avait pas grand-chose qui attirait l'attention. Si encore il avait été affreusement laid ou incroyablement charmant, il aurait pu le garder en mémoire, mais là, rien. C'était frustrant. Surtout que l'homme en question paraissait ne regarder rien d'autre que lui, sans se départir de son regard calculateur et intrigué.
À l'opposé de la pièce, Keith ne pouvait en effet plus détourner les yeux du second sujet de ses recherches. Si Alighieri avait semblé avoir triché sur son âge pour se vieillir, Elric avait effectivement fait l'inverse pour se rajeunir, car il doutait grandement qu'un tel physique appartienne à un garçon de quatorze ans. Sur ce point, Rita Skeeter n'avait pas menti et il approuva certains de ses commentaires, ce n'était pas un visage que l'on pouvait oublier facilement. Concernant son sang de Vélane, il n'avait rien trouvé dans ses documents personnels, mais il était impossible de douter qu'Envy et lui avaient un physique hors-norme, bien différent de ce que l'on voyait habituellement. C'était une espèce de beauté venue d'un autre monde, pensa-t-il avec sarcasme en haussant les épaules.
Outre la manipulation tout à fait illégale dont il avait fait preuve dans le procès contre les Malefoy, Keith devait bien avouer qu'Elric avait un certain sens de l'humour qui l'avait fait sourire à plusieurs reprises. Il aurait bien voulu assister au procès rien que pour voir la tête de Fudge et d'autres à ses sous-entendus graveleux. Mais il ne devait pas se laisser embobiner. Des deux, Elric s'avérait le plus redoutable, car si Alighieri affichait ses qualités de combattant avec le Tournoi des Trois Sorciers et la Coupe du Monde, Elric, lui, cachait bien son jeu. Personne en dehors du ministère et du peu de témoins n'en savait beaucoup sur sa participation, alors que c'était lui qui avait ouvert les hostilités contre les Mangemorts et il s'était apparemment très bien débrouillé. Keith en était venu à la conclusion que l'absence d'Elric dans les articles de la Gazette du Sorcier était son choix et non un oubli des journalistes.
Cette déclaration de guerre publique n'était pas non plus un coup de publicité lancé à la légère. Ou en tout cas, elle n'avait pas été prise de cette façon d'après l'agression dont Elric avait été la victime récemment. Un Mangemort avait décidé de venger l'honneur de son groupe en tentant de tuer leur Ennemi N° 3, après Potter et Alighieri. À moins que ce soit Elric le premier ? Les Mangemorts devaient avoir davantage d'informations que Keith sur lui et avaient dû comprendre qu'il était le cerveau des opérations. De plus, avec tous les regards tournés vers le tournoi qui voyait participer et Potter et Alighieri, Elric restait le premier choix, le seul à pouvoir être attaqué sans que tout le pays le sache directement.
D'après Dumbledore, Edward ne gardait aucun souvenir de son agression, mais Keith doutait que ce soit la vérité. Elric semblait toujours avoir une longueur d'avance, impossible qu'il ait été pris par surprise. Cependant... les rapports qu'ils avaient déjà pu consulter des médicomages venus aider Mrs Pomfresh semblaient indiquer que c'était vraiment le cas. Il n'arrivait pas à y croire.
Peut-être surestimait-il Elric, mais il préférait cela à le sous-estimer et être piégé plus tard.
