Chapitre trente-six : La guerre commence


« Folie meurtrière à Poudlard, par Betty Braithwaithe

De bien tragiques incidents sont survenus, ce 24 juin, lors de la dernière tâche du Tournoi des Trois Sorciers qui s'est déroulé à l'école de sorcellerie Poudlard. En effet, suite à de nombreuses failles de sécurité et à l'obstination du Mangemort condamné Bartemius Croupton junior, ce dernier a réussi à s'introduire dans l'enceinte protégée de l'école malgré la vigilance constante des Aurors dépêchés pour l'occasion. Là-bas, il aurait pénétré sur le terrain où s'affrontaient les champions et aurait ensorcelé deux d'entre eux, afin qu'ils tuent leurs concurrents avant de s'entre-tuer par la suite. Ce scénario macabre a résulté sur le meurtre d'une des concurrentes, Fleur Delacour, dix-sept ans, décédée alors qu'elle allait gagner le trophée.

''Par chance pour les autres champions en lice et pour les élèves présents en tant que spectateurs terrifiés'', nous dit Mr V. Parlphor, porte-parole du Bureau des Aurors, dans un communiqué officiel. ''L'équipe d'Aurors présente sur les lieux a rapidement compris la situation et a poursuivi le meurtrier jusqu'à le mettre hors d'état de nuire''. L'homme délirant serait mort en luttant durant son arrestation. Les trois champions survivants sont désormais en sécurité, bien que traumatisés par cette terrible épreuve.

Suite à ce drame, nous pouvons décemment nous interroger sur les capacités du directeur, Albus Dumbledore, à exercer seul son rôle de protecteur de Poudlard. Après tout, ce n'est pas la première fois cette année que des failles si béantes ont permis le meurtre d'un membre du ministère ainsi que l'agression d'un élève. Le ministre de la Magie en personne a annoncé qu'il ferait de ce problème sa priorité dans les prochaines semaines, avant la rentrée scolaire en septembre prochain. »

C'était tout. Pas de photographie, un article, trois paragraphes en septième page, rien de plus. Ce n'était pas le style habituel de la Gazette du Sorcier et cela s'en ressentait, en plus de ne pas être de la plume acérée de la journaliste vedette Rita Skeeter, qui se trouvait en ce moment même entre les mains d'Hermione après qu'elle l'ait attrapé dans l'infirmerie après la fin du Tournoi. Le manque de diffamation coutumière du journal pouvait donner une impression de sérieux et surtout, laissait cet article dans l'anonymat. Pas de polémique, pas d'intérêt pour le public. Il passait précisément pour ce qu'il était, une information officielle, copiée mot pour mot de ce que les autorités souhaitaient.

C'était tout bonnement parfait. Après cette lecture, Edward ne pouvait qu'être satisfait. Bien sûr, Braithwaithe ne mentionnait ni Envy, ni Harry, ni Voldemort, ni Goyle, ni Little Hangleton. Et c'était ça justement qui était parfait. Car il n'y avait rien de mieux qu'une version officielle remplie de blancs pour mieux réussir à vendre une version différente de la vérité aux lecteurs sceptiques. Rien que les élèves présents à Poudlard savaient que le ministère mentait sur certains points, car ils savaient tous que c'était Edward qui était parti à la recherche de Croupton, et ils savaient également que les champions étaient tous revenus bien après l'arrestation du Mangemort.

La chronologie donnée par le ministère ne tenait pas. Sa version était bancale. De plus, c'était sans compter le procès d'Envy qui avait été ouvert au public. Nombreux s'y étaient rendus, rien que par curiosité par rapport à la réputation de l'élève dit « paranoïaque », ou « dangereux », ou « louche ». Ils avaient bien fait de venir en nombre, les rumeurs se répandraient comme une traînée de poudre. Tous ceux qui avaient été présents savaient que Frederick Goyle avait été tué dans un cimetière à Little Hangleton dont il n'était fait aucune autre mention nulle part dans les communiqués officiels et dont pourtant Fudge et le ministère ne niaient pas l'existence.

Les questions à se poser étaient celles-ci : que s'était-il passé dans ce cimetière ? Quels en étaient les acteurs ? Dans quels contextes tout cela s'était-il produit ?

Harry avait donné plusieurs débuts de réponse dans son témoignage. Sa version était simple, dépouillée de tout élément politique qui aurait pu lui attirer des problèmes avec la justice. Pour lui, le Trophée des Trois Sorciers était un Portoloin. Celui-ci les avait emportés — Envy, Fleur et lui — dans ce cimetière. Là-bas, des inconnus les auraient menacés. Pour se défendre après le meurtre de Fleur, Envy aurait lancé un sortilège de désarmement puissant qui avait envoyé par malheur un assaillant trop brutalement contre une pierre. Goyle était mort par accident.

Cette version était parfaite pour semer les premières graines du doute dans la communauté. Pourquoi le ministère ne mentionnait-il pas le Portoloin ? Le meurtrier de Fleur Delacour était-il réellement Barty Croupton ? Qui étaient ces inconnus en compagnie de Frederick Goyle ? Seuls Harry et Envy semblaient être à même de donner les réponses que tout le monde attendait. Même s'ils n'étaient pas encore prêts à les entendre. Avant de publier un quelconque témoignage des survivants de l'attaque, il fallait que l'Ordre du Phénix soit certain d'avoir toutes les cartes en main. Plusieurs critères en dépendaient encore, avec le plus important, obtenir des preuves concrètes de la renaissance de Voldemort. Pour cela, Pettigrow jouerait un rôle capital.

En attendant, Edward observait de loin Fudge creuser sa propre tombe avec une joie dissimulée. Tous les silences, tous les coups médiatiques ratés, toutes les tentatives de diffamation, toutes les contradictions finiraient par le faire sombrer, et lorsque la vérité éclaterait au grand jour, il n'allait pas que perdre la face, mais tout ce qui lui restait. Avec assez de persuasion et de préparatifs, mettre Rufus Scrimgeour ou Amélia Bones au pouvoir ne serait pas très difficile et ne pourrait que mener le pays à la victoire face à Voldemort.

Edward referma son exemplaire de la Gazette d'un mouvement sec avant de replonger dans son bol de café. Pendant ces deux mois de « vacances », il savait déjà qu'il peaufinerait l'article phare qui serait publié dans le Chicaneur par Xenophilius. Mais ce ne serait pas avant quelque temps. Pour l'instant, les différentes affaires étaient closes. Officiellement, c'était une conclusion nette et sans bavure.

En effet, il ne restait aucune enquête en cours concernant tout ce qu'il s'était passé cette année. Ou si, il en restait une, mais le Département des Mystères restait étrangement silencieux sur cette fin d'année. Edward s'était attendu à voir McKollughan débarquer en plein procès pour reprendre l'affaire en disant que le Magenmagot n'avait pas les accréditations nécessaires. Ce n'était pas arrivé. Apparemment, Fudge avait fait pression et, furieux comme il était, il avait dû obtenir ce qu'il désirait. Du coup Edward n'avait aucune idée de ce qui se tramait dans l'ombre. McKollughan avait dû assister aux trois morts d'Envy la nuit de l'épreuve, c'était certain. Et Edward s'inquiétait. Car au bout d'un certain temps, il en était arrivé à la conclusion qu'Envy avait discuté à un moment ou un autre avec la Vérité. Il espérait que le Langue de plomb n'avait rien entendu, car ce qui se disait dans ce monde-là devait mieux rester secret.

En plus de s'inquiéter de ce problème, il se faisait du souci pour Envy.

Depuis son retour du cimetière, il agissait, parlait, plaisantait comme d'habitude, mais c'était clairement uniquement pour donner le change. Même Harry, bien plus innocent que lui, se remettait mieux de ce qu'il s'était passé cette nuit au cimetière. Edward ne savait pas quoi faire alors qu'il voyait Envy se fermer peu à peu à son contact. C'était comme s'il... refusait tout à coup de devenir humain et que l'idée même le révulsait. Il paraissait amer, et quand il pensait que personne ne le regardait, il portait cet air qu'Edward connaissait bien pour le pratiquer très souvent : la culpabilité. Pas n'importe laquelle, la vraie et écrasante culpabilité.

Au début, il avait pensé que c'était parce qu'il n'avait rien pu faire pour éviter le retour de Voldemort, cependant Envy paraissait lucide sur le fait qu'ils n'auraient rien pu faire et que la Vérité avait été très claire sur ce point. Donc il en était arrivé à penser que l'Homonculus se sentait coupable de la mort de Fleur. Encore une fois, ça ne ressemblait pas à Envy, même s'il progressait, il détestait cordialement la jeune Française et il n'évitait pas le sujet, comme si parler de sa mort était parler de la pluie et du beau temps.

Finalement, Edward pensa que c'était peut-être en rapport avec la mort accidentelle de Frederick Goyle. N'ayant pas assisté au procès — il regrettait amèrement maintenant —, il ne savait pas dans quel état d'esprit Envy s'était trouvé en faisant face à son meurtre et à la réaction de la famille. Était-il satisfait du déroulement des événements, était-il indifférent ou se sentait-il coupable ? Edward ne se faisait pas d'illusions, il savait pertinemment qu'Envy avait tué et massacré dans sa vie passée et qu'il y avait pris plaisir, mais depuis cette époque, il avait beaucoup évolué.

En était-il arrivé à un stade de son apprentissage qu'il répugnait désormais à prendre une vie ? Edward préférerait cela, ce serait un bon signe, et il saurait comment réagir pour apporter son aide à son ami. Hélas, il doutait qu'Envy soit si avancé. Il penchait pour l'indifférence. Surtout en voyant Envy prendre ses repas à la table des Serpentards en ignorant complètement les regards noirs de haine de Gregory Goyle. Il semblait totalement détaché de la crainte et la colère qu'il inspirait à la plupart de ses camarades de maison, et même à l'ensemble des autres maisons.

Edward ne savait pas si ce n'était qu'une apparence qu'Envy voulait se donner, et il n'arrivait plus à le cerner. L'Homonculus ne s'ouvrait plus à lui. Par contre, il se montrait étonnement proche de Harry avec qui il passait le plus clair de son temps. En fait, Edward semblait le seul surpris par ce comportement. Pendant sa période de recherches intensives avant la troisième épreuve, Envy avait déjà commencé à se rapprocher autant des Gryffondors et Edward n'avait rien vu, absorbé par sa tâche. Envy avait bien changé. Encore plus dans sa relation avec Harry. Il avait même accompagné Harry lorsqu'il avait rencontré la mère et la sœur de Fleur Delacour qui étaient venues le remercier d'avoir ramené le corps. Il était encore présent pour soutenir Harry qui subissait les rumeurs de ses camarades sur sa prétendue folie que Rita Skeeter avait dépeinte le jour même de la dernière épreuve du tournoi. Certains pensaient que les deux champions de Poudlard avaient tué Fleur pour gagner. C'était difficile à supporter pour Harry qui tenait pourtant vaillamment la barre, Ron et Hermione à ses côtés.

Edward se tenait légèrement à l'écart, volontairement ou non. Il tentait de prendre du recul par rapport à ses amis, et plus particulièrement à Harry. Depuis qu'il en était arrivé au terme de sa réflexion sur le lien qui l'unissait à Voldemort, il ne savait plus quoi penser de la situation. Il ne savait pas si Dumbledore avait deviné, s'il avait une autre théorie ou quoi d'autre. Alors il prenait son mal en patience, le temps que Dumbledore ait un moment à lui consacrer pour qu'ils aient une sérieuse discussion sur l'immortalité présumée de Voldemort et le moyen auquel il avait eu recours.

Pour le moment, il n'avait pas un instant à lui accorder entre la réorganisation de l'Ordre du Phénix, la recherche d'un quartier général, les rendez-vous obligatoires avec le Département de la coopération magique internationale et l'ambassade de France ainsi que l'administration de l'académie Beauxbâtons concernant le décès de Fleur Delacour... Le directeur de Poudlard était débordé et assailli de toute part. Heureusement, il n'était pas seul, car les anciens membres de l'Ordre étaient très compétents et efficaces. Une fois leur tâche donnée, ils s'en acquittaient dans de bons délais et cela soulageait un peu la charge monumentale de pression qui pesait sur les fragiles épaules du vieux sorcier.

L'allié inattendu et bienvenu qui rejoignit leur cause fut Rufus Scrimgeour, chef du Bureau des Aurors. Son poste était capital dans la guerre contre Voldemort et le fait qu'il soit dans le camp de l'Ordre était une aubaine qu'ils cueillirent sans attendre. Grâce à sa présence — ainsi que d'autres tels que Tonks, la jeune Auror qu'Edward appréciait bien, et Shacklebolt qu'il n'avait pas encore rencontré — ils avaient la certitude que la vérité sur les événements survenus à Little Hangleton ne serait pas oubliée ni étouffée. Même Gurdjieff, avec qui ça n'avait pas toujours été facile, se comportait bien moins froidement à l'encontre d'Envy et Edward. Comme de nombreux autres Aurors sous les ordres de Scrimgeour, il n'acceptait pas la position de faiblesse de Fudge sur toute cette affaire, et il appréciait encore moins de devoir se taire.

Le deuil pesait lourdement sur le Bureau des Aurors. Après enquête sur leur collègue dont Croupton avait usurpé l'identité pendant plusieurs jours avant le drame de la troisième tâche, Scrimgeour et son second, Gurdjieff, s'étaient rendus au domicile de l'Auror en congés maternité. La découverte des quatre corps les avait plongés dans l'horreur. Martha Campbell, son mari, leur fille de quatre ans et leur nourrisson de quelques semaines, tous morts, assassinés d'un Avada Kedavra. Ces meurtres devenaient une affaire personnelle pour le Service et tous voulaient venger ces morts inutiles et barbares. Si Croupton n'avait pas agi seul, ils voulaient savoir qui avait ordonné une telle tuerie. Compte tenu de ces conjonctures, il ne faudrait pas longtemps pour que la vérité éclate.

Tout ça grâce à Envy et son action inespérée de lucidité, une espèce d'éclair d'illumination lors du combat entre Harry et Voldemort : ramener Pettigrow. Aussi insignifiant ce Mangemort puisse paraître aux yeux de son maître, il n'en restait pas moins un élément clé à plusieurs échelons. Dans un premier temps, il permettait de faire la lumière sur la mort des Potter et de réparer la plus grosse erreur judiciaire de Grande-Bretagne. Dans un second temps, il tenait un rôle presque équivalent à celui de Croupton dans la résurrection de Voldemort, en plus d'avoir procédé au rituel lui-même, et il pourrait dire la vérité sur les événements à Little Hangleton. Dans un dernier temps, il était un Mangemort fidèle et actif, qui devait connaître nombre de secrets. Il représentait donc un tournant non négligeable dans la guerre qui se préparait.

D'après Rogue, Voldemort était furieux de cette capture et il ferait tout pour récupérer son Mangemort afin d'éviter que dans sa couardise habituelle, il révèle tous les secrets les plus sombres du mage noir. Dumbledore travaillait déjà sur un interrogatoire en règle, Veritaserum à l'appui. C'était illégal, mais nécessaire, car pour l'instant, Scrimgeour ne pouvait pas rouvrir officiellement l'enquête sur Sirius Black, étant donné l'hostilité croissante de Fudge pour tout ce qui avait trait à la dernière grande guerre sorcière. Toutefois, l'Auror étudiait avec beaucoup de minutie les témoignages et souvenirs réunis par Dumbledore. L'utilisation des Pensines n'étant pas une pratique très fiable, il ne pouvait qu'avancer à tâtons, en attendant le bon moment pour sortir Pettigrow de sa manche et de le présenter comme preuve irréfutable.

Tout se déroulait dans une mécanique bien huilée qui promettait le meilleur dans un avenir proche. Les pions se mettaient en place.


– Je me demande ce qu'il se passe dehors, soupira Ron, assis dans l'herbe avec ses trois amis de Gryffondor et Serpentard. Maman et papa ne veulent rien me dire et ils n'arrêtent pas de me répéter qu'on ne doit pas s'occuper de tout ça.

– Ils ont raison, concéda Hermione à contrecœur. Ils savent probablement mieux que nous ce qu'il convient de faire en ce moment, n'est-ce pas, Envy ?

L'Homonculus haussa les épaules et attrapa Greta pour la forcer à rester calmement sur ses genoux où elle se mit à ronronner si fort qu'elle aurait pu faire trembler les fondations du château.

– C'est sans doute vrai, répondit-il, blasé comme jamais. En fait, je n'en sais pas beaucoup plus que vous. Depuis le procès je suis un peu mis à l'écart. Déjà avant c'était le cas.

– Et Ed... ? interrogea Harry. Il est souvent absent...

– Il travaille sur une stratégie publicitaire avec Luna, informa Hermione. Je les ai croisés à la bibliothèque, ils parlaient d'un article dans lequel vous témoigneriez sur ce qu'il s'est vraiment passé. Pour l'instant, c'est une mauvaise idée de publier à ce sujet.

– Papa dit à peu près la même chose, approuva Ron en hochant la tête. Fudge est dans un état de paranoïa avancé ces derniers temps. Je ne crois pas qu'il va tenir longtemps avant de faire un infarctus. Ce serait pas plus mal...

– Ronald !

– Bah quoi ? Il fiche n'importe quoi ! À cause de lui les gens ne savent pas ce qu'il se passe réellement !

– On ne le sait pas non plus tout à fait, rétorqua Hermione avant de se reprendre face au regard de Harry. Je veux dire, on sait qu'IL est revenu, mais en dehors de ça, on n'a aucune idée de ce qu'il prépare.

– Tuer des gens, proposa Harry.

– Dominer le monde ! intervint Ron.

Hermione poussa un soupir défaitiste et personne ne parla pendant plusieurs longues minutes à observer de loin le calmar flotter paresseusement à la surface du lac, sous les regards impressionnés des premières années.

Depuis la fin du Tournoi des Trois Sorciers, leurs journées se déroulaient souvent de cette manière. Ils restaient tous les quatre ensemble, à discuter, à rester dans le silence, ou bien à jouer aux échecs. C'était comme s'ils n'avaient plus besoin de mots pour se comprendre. Il était rare de les voir séparés et ce n'était que lorsqu'ils devaient retourner dans leurs dortoirs respectifs. Et encore, il arrivait très souvent qu'Envy reste un peu plus longtemps, sous sa forme « d'Animagus » présumée dont seul le trio connaissait l'existence.

Dans d'autres circonstances, ils auraient pu profiter de leurs derniers jours à Poudlard. Cette année, ils la passaient dans l'attente. Une attente interminable. Chacun attendait un signe, une parole, pour savoir ce qui se passait à l'extérieur de Poudlard. Le trio voulut bien interroger Envy et Edward, mais le premier ne savait rien et se joignit à eux pour aller poser une multitude de questions au second, qui se refusait à leur donner les détails qu'ils souhaitaient. La plupart du temps, il changeait de sujet, ou prenait la fuite sans que ça n'y paraisse, le plus souvent, il leur disait clairement que ça ne les concernait pas et qu'il leur transmettrait les informations que Dumbledore l'autoriserait à divulguer.

Ce comportement, qui aurait pu les énerver quelque temps auparavant, ne leur inspira aucun ressentiment. Edward paraissait trop grave ces derniers temps pour ne pas être pris au sérieux. Bientôt, ils commencèrent même à s'inquiéter pour lui. Il paraissait s'éloigner d'eux volontairement et ils ne comprenaient pas pour quelle raison il agissait ainsi. Pourtant il se comportait tout à fait amicalement envers eux quand ils passaient du temps ensemble, mais il se détachait lentement. Les trois Gryffondors se rendaient bien compte, plus que jamais, que leurs deux amis n'étaient pas de simples étudiants et qu'ils étaient bien plus que cela, comme ils l'avaient déjà deviné, sans en mesurer la proportion.

Celui qui en savait le plus, Harry, devait garder le secret le plus difficile de sa vie, qu'il vivait comme un fardeau. Dumbledore l'avait convoqué pour discuter de ce qu'il avait vu, lorsqu'Envy avait été tué non pas une, mais deux fois sous ses yeux. Ils avaient été très clairs sur le sujet : personne ne devait savoir. Il ne devait en parler à personne, pas même à Hermione ou Ron. Après tout ce qu'Envy avait fait pour lui, il lui devait bien le silence, surtout si c'était pour sa sécurité. Alors il se taisait, même s'il mourait d'envie d'en savoir plus.

– Euh...

Harry, Hermione et Envy se tournèrent vers Ron qui regardait fixement un point derrière eux, l'air entre la colère, la surprise et le malaise. Il lança un rapide regard à Envy pour qu'il observe à son tour qui avançait vers eux.

– Oh...

Envy hésita à la réaction à adopter alors que Viktor avançait vers eux de sa démarche malhabile, l'expression de son visage fermée et maladroite. Quand il arriva à quelques pas du groupe, il s'arrêta, les bras ballants et les mains se refermant spasmodiquement.

– Envy... On pourrrait parrler... en prrivé ?

Avec un soupir silencieux, Envy se leva et fit quelques pas le long de la Forêt interdite à côté de son ami, qui paraissait ne pas savoir comment engager la conversation après ce qu'il s'était passé entre eux dans le labyrinthe. Honteux, Krum l'évitait depuis la fin du tournoi.

– Je suis désolé de ce que j'ai fait... là-bas...

– Tu n'étais pas toi-même. C'est Croupton qui t'a ensorcelé. Tu n'y pouvais rien.

– J'ai quand même voulu te tuer, tenta Viktor, les sourcils tellement froncés qu'ils se rejoignaient à la racine de son nez. Tu ne peux pas fairre comme si de rrien n'était.

Envy poussa un long et bruyant soupir d'irritation en s'arrêtant brusquement pour se tourner vers Krum.

– Écoute, je m'en balance de ce que tu aurais pu faire dans ce labyrinthe. Harry t'a arrêté à temps, non ? On va pas rester cent-dix ans sur ce débat. Je te dis que c'est pas grave. Alors passe à autre chose.

Viktor resta muet un long moment en observant fixement Envy, avant de sourire légèrement. Tout son visage parut se détendre et pour la première fois, il perdit complètement son air renfrogné pour avoir le visage d'un garçon de dix-sept ans.

– Tu es vrraiment une perrsonne étonnante.

– Parce que tu en doutais encore ? rétorqua Envy en rejetant ses cheveux avec un dédain feint. Je suis une personne fantastique, c'est bien connu. Même s'ils disent le contraire, tout le monde m'adore.


Des exclamations paniquées résonnèrent dans le hall d'entrée alors que les élèves se jetaient sur le côté pour éviter les maléfices qui fusaient. Le dernier — particulièrement cuisant — toucha Envy en pleine poitrine, sans lui faire le moindre effet. Cependant les professeurs qui avaient accouru y avaient assisté et demeurèrent aussi choqués que leurs élèves. Flitwick et Rogue, les baguettes levées, immobilisèrent les quatre Serpentards pris en pleine joute.

– Avez-vous donc perdu la raison, Goyle ! s'écria Rogue en poussant la foule qui se pressait dans la Grande Salle pour fuir la bataille.

Goyle, figé par le sortilège du Saucisson lancé par son directeur de maison, ne quittait pas sa victime des yeux. S'il avait pu le tuer du regard, il l'aurait fait.

– Il mérite de mourir ! cria Goyle en essayant de bouger. Il a tué mon père ! C'est un assassin ! Pourquoi vous ne l'arrêtez pas ? C'est lui qui doit être enfermé à Azkaban !

Durant son discours, de grosses larmes avaient commencé à inonder son visage, sous les regards consternés de ses deux camarades — Drago et Vincent — qui furent incapables de lui donner la moindre preuve de soutien, bloqués comme ils l'étaient. Autour d'eux, la foule s'était calmée et quelques curieux s'étaient arrêtés pour voir ce qu'il se passait tandis que les nouveaux arrivants pour l'heure du déjeuner passaient lentement en espérant entendre des bribes de conversation. Furieux, Rogue les fusilla du regard en leur aboyant de se dépêcher d'entrer au lieu de flâner.

– Goyle, vous allez venir avec moi dans le bureau du directeur pour régler ça. Malefoy et Crabbe, dégagez le passage. Si je vous trouve trop proche d'Alighieri, vous aurez une retenue pour la rentrée prochaine. Compris ?

Les deux Serpentards hochèrent la tête en serrant les dents puis abandonnèrent leur ami aux bons soins de Rogue qui fit un signe de tête à Flitwick pour qu'il libère également Envy.

– Êtes-vous blessé, mon garçon ? s'enquit le petit professeur en levant les yeux pour croiser le regard du Serpentard.

– Non. C'est bon.

Le regard neutre, Envy suivit Goyle des yeux alors que Rogue l'emmenait par la peau du cou en direction du bureau de Dumbledore. Le garçon, la démarche saccadée par son trop-plein de colère, se tourna une dernière fois vers Envy pour lui jeter un regard d'une animosité viscérale, les yeux rouges de larmes et la bouche tordue en un trait blanc de haine. Tout en lui criait qu'il se vengerait un jour pour la mort de son père.

Envy se détourna sans un frémissement.


La veille du départ de l'ensemble des élèves pour des vacances d'été plus que bienvenues, Envy sut qu'il ne pourrait plus fuir Edward aussi facilement. Comme l'an passé, et l'année d'avant, ils passeraient deux mois seuls — bien que ce ne soit pas à Poudlard, cette fois — et il redoutait de se retrouver en tête à tête avec lui. Depuis la fin du tournoi, il avait brillamment réussi à l'éviter tout en faisant passer son comportement pour naturel et discret (croyait-il). Malheureusement, ses techniques d'esquive ne lui seraient plus de grand secours lorsqu'ils commenceraient à vivre par eux-mêmes, sous le même toit. Là-bas, il n'aurait plus le prétexte d'une visite chez Hagrid, ou de vouloir la compagnie de Harry, Hermione et Ron. Il serait obligé de maintenir un minimum d'interaction avec Edward, qu'il le veuille ou non.

Avec un peu de chance, leurs tâches respectives concernant la chasse à Voldemort les occuperaient assez pour qu'ils ne se côtoient qu'à de rares occasions. Cependant, il ne se faisait pas d'illusions, ce scénario avait peu de chance d'aboutir, sauf dans ses fantasmes. Un jour ou l'autre, Edward arrêterait de jouer à son jeu du silence et il le prendrait entre quatre yeux pour savoir ce qui le tourmentait. Envy ne cessait de réfléchir à ce qu'il pourrait lui dire. La vérité était aussi dure à entendre qu'à dire et il refusait catégoriquement de faire peser ce fardeau sur les épaules d'Edward. Comment réagirait-il en apprenant qu'il mourrait de toute façon, quoi qu'il fasse, peu importe à quel point il luttait ?

Il ne voulait pas le faire souffrir, pas après tout ce qu'il avait fait pour lui.

La situation cornélienne dans laquelle il se trouvait lui donnait un sentiment de déjà-vu. Un an plus tôt, Edward avait appris que Sirius Black était le parrain de Harry et qu'il était censé avoir causé la mort de ses parents. Il n'était qu'un messager, et il avait refusé de transmettre la douloureuse nouvelle à son ami, pour lui éviter de souffrir. Aujourd'hui, Envy se trouvait dans la même situation et il comptait bien agir comme Edward l'avait fait. Il garderait le silence et il fuirait les questions. Il était résolu à se tenir à ces deux principes.

– Gros tas, viens là.

Son malheureux chaton, distrait par une cape qui l'avait frôlé à lui en faire sauter les moustaches de frayeur, tourna la tête vers lui avant de miauler avec énergie et de s'asseoir, buté et prêt à dormir ici et maintenant. Avec un geste brusque, Envy l'attrapa par la peau du cou, impatient de passer prendre son dernier repas en présence de sa maison. Après, cette corvée serait enfin terminée et il pourrait passer à autre chose, ne faisant plus officiellement partie des Serpentards, comme il n'était plus un élève, mais un « invité ».

Lorsqu'Envy entra dans la Grande Salle, il remarqua aussitôt la différence entre les décorations habituelles et ce qui avait été installé cette année. Dans des circonstances différentes, les couleurs de Gryffondor et Serpentard auraient dû être déployées côte à côte, à la place, des draperies noires étaient accrochées aux murs, sûrement en hommage à Fleur. Il ne ressentait aucune peine pour la fille, ni même un pincement au cœur. Toutefois, il comprenait qu'il valait mieux pour lui se taire plutôt que de lancer des remarques désobligeantes en public qui pourraient lui attirer plus de ressentiment qu'on lui en témoignait déjà.

D'un regard rapide vers la table des professeurs, il remarqua la chaise vide d'Igor Karkaroff, qui en ce moment devait fuir le pays pour échapper à son funeste destin. Madame Maxime, en revanche, était toujours là, assise à côté de Hagrid, vêtue de noir de la tête aux pieds et les yeux enflés d'avoir trop pleuré la mort de son élève. D'après une conversation qu'il avait épiée entre Hagrid et elle, les deux demi-géants devraient s'unir pour partir comme émissaires chez les géants.

– ... meurtrier...

– ... honte d'être ici...

– ... même pas l'air coupable ?

Envy s'arrêta en bout de table, chez les premières années qui se décalèrent prudemment de quelques places, comme pour créer une limite invisible entre leur aîné et le reste de la maison Serpentard. Être jugé non-coupable d'homicide volontaire n'effaçait pas son crime, loin de là, c'était une confirmation qu'il avait effectivement tué, mais qu'il avait une raison assez valable de l'avoir fait. Ses camarades avaient tellement peur de lui et le détestaient tellement que c'était Rogue qui avait dû se déplacer dans les dortoirs pour récupérer les affaires d'Envy et les emmener dans sa nouvelle chambre individuelle. Il semblerait que cette fois, il était définitivement coupé de tout autre lien amical que ceux qu'il avait déjà. Il était agacé d'y être sensible.

Avec un air morne, il croisa les bras sur la table et y posa son menton, le regard posé distraitement sur son assiette en or vide. Il crut y voir le reflet d'Edward, puis se renfrogna en ne voyant personne derrière lui. Depuis qu'il l'évitait, Envy pensait sans arrêt à son ami, c'était insupportable. Le pire, c'était sûrement qu'il ne parvenait pas à se sortir leur étreinte de la tête. Dès qu'il fermait les yeux, il avait l'impression de le sentir contre lui. C'était différent de Hagrid ou de Mrs Weasley ou même du premier contact de ce genre qu'il avait échangé avec Edward en début d'année, plus pour le mettre dans l'embarras qu'autre chose. Cette fois, ça avait été un besoin. Le sien, sans aucun doute, mais le plus important et qu'il retenait, c'était qu'Edward en avait eu besoin lui aussi.

Dès qu'il l'avait vu ressusciter, Edward l'avait pris dans ses bras pour vérifier qu'il était bien là, en vie. C'était la preuve que s'il venait à mourir, son ami en serait très affecté et qu'il tenait à lui, qu'il avait peur qu'il disparaisse. Cette pensée était des plus satisfaisantes. C'était un sentiment indescriptible, d'être cher au cœur de quelqu'un, surtout quand la réciproque était vraie elle aussi.

Rien qu'à cette idée, il sentait son cœur se réchauffer et une douce chaleur prendre place dans son ventre. Jamais Père ne lui avait fait ressentir une émotion pareille, alors qu'il avait été sa seule famille pendant près de 175 ans. Jamais Père ne l'avait pris dans ses bras pour lui montrer qu'il tenait à lui. Jamais Père n'aurait couru vers lui dans l'espoir de le trouver en vie. Pourtant, il ne cessait de leur rabâcher les oreilles avec son idée de la sacro-sainte famille qu'il s'était composée lui-même. Ce n'étaient que des mots, qui, bien qu'ils aient motivé Envy durant des décennies, ne valaient pas grand-chose au final.

Une patte entra violemment en collision avec son nez. Envy ouvrit brusquement les yeux pour loucher sur Greta qui se frotta de tout son long contre son visage.

– Casse-pied, marmonna-t-il.

Il se rendit alors compte que son insulte s'était bien plus entendue que prévu, alors que la Grande Salle était étrangement et totalement silencieuse. En se tournant vers la table des professeurs, il remarqua que Dumbledore s'était levé.

– Voici donc venue la fin d'une autre année... Il y a beaucoup de choses que je voudrais vous dire ce soir. Mais je dois d'abord rendre hommage à une jeune fille de grande qualité qui aurait dû être ici pour partager ce banquet avec nous. Je vous demande de vous lever et de porter un toast en l'honneur de Fleur Delacour.

Dans un raclement de chaises et de bancs, tous les élèves se mirent debout et levèrent leurs gobelets. Envy hésita sur la conduite à suivre, surpris par le mouvement d'un seul corps. Finalement il les imita, alors que d'une même voix, qui se répercuta en écho dans la salle, tous prononcèrent le nom de Fleur Delacour, excepté Envy, qui ne comprenait pas l'intérêt de la chose. La seule chose dont il était sûr, c'était qu'il passait à côté d'un sentiment partagé collectivement par les centaines de personnes présentes dans cette salle, alors qu'il en était totalement exclu. Autour de lui, à diverses tables, mais davantage celle des Serdaigles, des élèves pleuraient. La plus grande majorité de ceux qui ne le faisaient pas affichait des visages graves.

Pourquoi, alors que tellement peu de personnes appréciaient ou côtoyaient Delacour, tous se montraient si... empathiques ? Était-ce de l'hypocrisie, un masque d'occasion ou quelque chose qui lui échappait ? Parmi tous ces gens, la réaction d'Edward l'intéressait tout particulièrement, cependant il n'apercevait pas son visage de là où il était. Que ressentait-il personnellement par rapport à Fleur, qu'il avait fréquenté une partie de l'année ?

Il n'eut pas le temps de pousser sa réflexion plus loin que tout le monde se rasseyait. Il les imita encore une fois.

– Fleur présentait de nombreuses qualités, poursuivit Dumbledore. C'était une amie généreuse, une élève appliquée, ambitieuse, pleine de rêves d'avenir. Sa mort vous a tous affectés, que vous l'ayez bien connu ou pas. Je pense donc que vous avez le droit de savoir ce qui s'est exactement passé.

Dumbledore marqua une courte pause.

– Fleur Delacour a été assassinée par Lord Voldemort.

Un murmure de panique parcourut la Grande Salle. Les élèves fixaient Dumbledore d'un air incrédule et terrifié. Parfaitement calme, Dumbledore attendit que le silence revienne.

– Le ministère de la Magie ne souhaite pas que je vous donne cette information. Les parents de certains d'entre vous seront peut-être horrifiés d'apprendre que je l'ai fait — soit parce qu'ils ne croiront pas au retour de Lord Voldemort, soit parce qu'ils penseront que vous êtes trop jeunes pour que je vous dise une chose pareille. J'ai cependant la conviction que la vérité est généralement préférable au mensonge et que toute tentative de faire croire que Fleur est morte à cause d'une erreur qu'elle aurait commise serait une insulte à sa mémoire.

Pétrifiés, épouvantés, tous les visages étaient tournés vers Dumbledore... ou presque tous les visages. À sa propre table, Envy vit Malefoy, Crabbe et Goyle le fixer du regard. Il les ignora.

– Je ne peux évoquer la mort de Fleur Delacour sans citer le nom de quelqu'un d'autre. Je veux parler, bien sûr, de Harry Potter, poursuivit Dumbledore. Il a réussi à échapper à Lord Voldemort. Il a risqué sa propre vie pour ramener à Poudlard le corps de Fleur. Il a fait preuve, à tous égards, d'une bravoure que peu de sorciers ont su montrer face à Lord Voldemort et c'est pourquoi je veux à présent lui rendre hommage.

Envy trinqua comme les autres. Crabbe, Goyle et Malefoy ainsi que d'autres Serpentards étaient restés assis sans toucher à leurs gobelets. Des enfants de Mangemorts, sans nul doute. Il y compta Nott, et quelques uns de sixième et cinquième année. Envy se rassit en les scrutant tous à la recherche d'un nom à mettre sur les visages. Cette maison serait un vrai nid de vipères, et il ne doutait pas que ce serait également le cas d'autres maisons. Harry était vu comme un ennemi à abattre et Envy comme un traitre tueur de Mangemorts. Il leur avait déclaré la guerre quelques mois plus tôt et n'avait pas tout à fait été pris au sérieux. Maintenant, il l'était.

– Le Tournoi des Trois Sorciers avait pour ambition de favoriser le rapprochement et la compréhension entre les sorciers du monde entier. À la lumière de ce qui s'est passé, de tels liens deviennent plus importants que jamais, annonça Dumbledore en regardant alternativement Madame Maxime, les élèves de Beauxbâtons et ceux de Durmstrang. Tous les invités présents dans cette salle seront toujours les bienvenus chaque fois qu'ils souhaiteront revenir ici. Une fois de plus, je vous le répète à tous, maintenant que Lord Voldemort est de retour, l'union fera notre force, la division notre faiblesse.

Son regard s'attarda furtivement sur Envy avant de revenir sur l'ensemble de la salle.

– L'aptitude de Lord Voldemort à semer la discorde et la haine est considérable. Nous ne pourrons le combattre qu'en montrant une détermination tout aussi puissante, fondée sur l'amitié et la confiance. Les différences de langage et de culture ne sont rien si nous partageons les mêmes objectifs et si nous restons ouverts les uns aux autres. Je suis convaincu — et jamais je n'ai tant souhaité me tromper — que nous allons connaître une période sombre et difficile. Certains, dans cette salle, ont déjà eu à souffrir directement des agissements de Lord Voldemort.

Envy ne daigna pas accorder son attention à Goyle dont il sentait le regard le transpercer de part en part.

– Les familles de nombre d'entre vous ont été déchirées à cause de lui. Il y a une semaine, une élève nous a été arrachée. Souvenez-vous de Fleur.

Un violemment frémissement fit trembler Envy de tout son corps à cette demande.

– Si, un jour, vous avez à choisir entre le Bien et la facilité, souvenez-vous de ce qui est arrivé à une jeune fille courageuse, simplement parce qu'elle a croisé le chemin de Lord Voldemort.

Du bout du doigt, Envy crut avoir frôlé ce sentiment collectif de deuil et il força le contact.

– Souvenez-vous de Fleur Delacour.

Sa bulle d'indifférence éclata à ce dernier rappel.

« Assassin ! »

Le hurlement le prit par surprise. Choqué, Envy se pétrifia.

Il ressentit la culpabilité de ne pas l'avoir sauvée.

Ça aurait pu être n'importe qui à sa place. Harry aurait pu mourir. Viktor aurait pu mourir.

Voldemort ne lui avait laissé aucune chance. Il avait pris sa vie, d'un simple ordre, il avait réduit à néant toute une existence. Fleur n'avait aspiré qu'à la gloire, la richesse, le respect de ses pairs. Désormais, elle commencerait lentement à disparaître, jusqu'à ce que plus personne ne se souvienne de son existence.

« Elle aurait dû vivre à ta place ! »

Tout à coup, Envy se sentit tellement proche de Fleur, comme jamais il ne l'avait été. La Vérité et Voldemort n'étaient pas si différents. Tôt ou tard, il serait la prochaine Fleur. Tous ses rêves, tous ses espoirs, tout ce qu'il avait amassé dans cette vie, tout serait détruit, emporté par sa mort sur laquelle il n'exerçait aucun contrôle. Quelqu'un d'autre avait décidé où et quand son existence prendrait fin.

« Tu mérites de mourir ! »

L'air parut plus dense, moins respirable. La vérité nue et cruelle le frappa.

Il avait fait subir cela lui aussi.

Pendant ces guerres, ces massacres, il avait fait la même chose. Exactement la même chose. Il revoyait tous ces regards défaits, apeurés, ces suppliques pour qu'il épargne ses victimes. Les cris, les pleurs, les enterrements, les deuils... Tous de sa main.

« Regarde ce que tu as fait ! Tes crimes ! »

Les visages apparaissaient sous ses yeux écarquillés, chacun se superposant à un autre, dans une suite insoutenable. Tous ces fantômes du passé qu'il avait cru avoir enfoui en lui, dans toute son indifférence, comme s'ils n'avaient pas la moindre importance.

« Tu as tout dévasté ! »

« Tu as tout tué ! »

Sa respiration se coupa alors que l'image de Hughes lui sautait au visage.

« J'ai une femme et une fillette qui m'attendent... »

C'était donc ça.

Il se remémora la peine d'Edward et comprit enfin la souffrance qu'il lui avait infligée.

« Tu l'as fait souffrir ! »

« Il n'aurait jamais dû te pardonner ! »

Envy plaqua ses mains sur ses oreilles, le cœur au bord des lèvres.

« Qui sait... Peut-être fait-il semblant de te pardonner... Peut-être a-t-il menti... »

Cette remarque, insidieuse, lui fit l'effet d'une claque. Bien plus que tous les cris et hurlements précédents.

Il n'en supporta pas davantage et se leva précipitamment en faisant trembler la table dans un vacarme assourdissant, qui résonna comme une explosion dans le silence commémoratif suivant le discours de Dumbledore. Les regards se tournèrent vers lui et il ouvrit la bouche, inconscient de l'image de pure horreur qu'il offrait. Affolé, il vit tous les regards peser sur lui, certains accusateurs, d'autres rancuniers, celui haineux de Goyle. Puis celui sincèrement inquiet d'Edward qui s'était retourné lui aussi.

Comment pouvait-il... ?

Révulsé, Envy prit la fuite.


– Tu l'as retrouvé ? s'inquiéta Ron alors qu'Edward arrivait.

Harry, Hermione et lui attendaient dans le hall bondé que les diligences qui devaient les emmener à la gare de Pré au lard arrivent. Depuis la fuite d'Envy de la Grande Salle, il restait introuvable malgré leurs recherches. L'expression qu'il avait eue avant de partir les avait inquiétés plus que de raison, car il était rare de voir le Serpentard soumis à des émotions si vives. Habituellement, il était l'image même de l'indifférence, et même les situations les plus périlleuses ne lui faisaient jamais perdre son flegme. Pourtant... il avait fui sans raison, comme s'il avait le diable aux trousses. Edward, plus encore que ses amis, trouvait ce comportement inquiétant.

Malgré ses nombreux allers-retours, le Serdaigle ne l'avait toujours pas retrouvé. Il pouvait être n'importe où, sous n'importe quelle forme. La seule certitude qu'Edward avait, c'était qu'il se trouvait encore dans l'enceinte de l'école, car tous les passages secrets étaient toujours condamnés.

– Il refera surface, affirma-t-il devant les trois regards insistants des Gryffondors. Je vais voir si j'arrive à lui tirer les vers du nez et je vous tiendrai au courant si j'ai la moindre info.

– Vous nous écrirez souvent tous les deux, n'est-ce pas ? s'assura Hermione.

– Autant qu'on le pourra, répondit Edward évasivement, sans faire de promesse intenable. On va avoir pas mal de pain sur la planche dans les prochains temps, je ne sais pas du tout ce qui nous attend. Profitez bien de vos vacances.

– Quand tu dis ça, on dirait qu'on va tous mourir à la rentrée, commenta Ron.

Edward afficha un air penaud avant de grimacer un sourire.

– Je vous signale que c'est l'année des Buses, alors oui, toi tu vas sûrement souffrir, je pense.

– Eh !

La pique tira des sourires à Hermione et, fait plus rare ces derniers jours, à Harry. Suite à cela, ils se saluèrent définitivement avant qu'Edward aille saluer Luna une dernière fois, vite suivie de Viktor qui était déçu de ne pas avoir l'occasion de réellement dire ses adieux à Envy. Edward lui promit de rappeler à l'Homonculus de lui donner fréquemment des nouvelles jusqu'à leur prochaine rencontre qu'il espérait aurait lieu bientôt et dans des circonstances plus gaies.

Une fois le hall d'entrée vide, les calèches parties, le carrosse volant disparu et le vaisseau de Durmstrang englouti par le lac noir, Edward se sentit vidé de toute énergie. Encore une année de passée, et il se demandait quand il arrêterait de sans cesse vivre à cent à l'heure. Sûrement quand il serait mort, à vrai dire. C'était très encourageant.

Edward se rendit compte qu'il était planté comme un piquet au milieu de nulle part les bras ballants, alors il se secoua un peu et se creusa les méninges. Où Envy pouvait-il bien se cacher ? Il devrait peut-être aller chercher de la nourriture aux cuisines pour l'appâter. C'était même une très bonne idée. Dobby allait être heureux de se montrer utile.


Du haut de son perchoir sur le toit de la tour des Serdaigles, Envy se morfondait dans sa solitude qu'il savait parfaitement bien conserver. Personne ne penserait jamais à venir là-haut, pas même Edward qu'il suivait du regard à chaque passage dans le parc, visiblement à sa recherche. Défaitiste, Envy se demandait bien pourquoi le blond se donnait cette peine. Depuis une semaine déjà ils s'évitaient et jusque là, Edward n'avait pas manifesté le besoin de renouer le contact. Peut-être s'était-il dit qu'il n'avait pas besoin de lui, à moins que ce soit l'inverse. L'Homonculus ne pouvait s'empêcher de se sentir honteux à son âge de ne pas réussir à se passer d'un soutien extérieur pour le guider, et encore plus de ne pas réussir à demander de l'aide.

Envy soupira. S'il ne lui disait rien sur ce qui le tourmentait, aucune chance que son ami le devine, c'était évident. S'il mettait sa fierté de côté, son problème pourrait trouver une solution, Edward comprendrait quoi dire pour le rassurer. S'il osait mettre des mots sur ce qu'il avait ressenti... Hélas... Il ne pourrait jamais...

Si seulement rien n'avait changé, s'il avait stagné dans son évolution, tout serait plus simple. Au début, apprendre les émotions qu'Edward lui enseignait était facile, un vrai jeu d'enfant pour certaines, dont il avait déjà des bases. Quelques-unes lui avaient donné du fil à retordre, mais jamais plus de quelques mois. Au contraire de celles qu'il avait expérimentées la veille. Celles-là étaient plus profondes et il doutait de réussir à les accepter même au bout d'une vie d'homme entière. Il ne les contrôlait pas, elles l'avaient vaincu.

Les gens avaient raison : des fois, l'ignorance avait du bon. Avant, il tuait sans remord parce qu'il ne mesurait pas les conséquences de ses actes dans leur intégralité, la seule chose qui l'intéressait, était par exemple de tuer une petite fille ishvale au hasard afin de déclencher une guerre. Il ne pensait pas au reste. Il savait que les humains voudraient se venger, mais il ne cherchait pas à comprendre pourquoi ils le faisaient. Ils le faisaient, c'était tout. Les humains fonctionnaient tous de manière semblable et répétitive. Toujours les mêmes schémas.

Maintenant qu'il prenait pleinement conscience de ce que signifiait prendre une vie, il se voyait comme il était : un monstre. Nombreux l'avaient qualifié en ce terme qu'il avait toujours pris à la légère. Tout était différent désormais. Il avait une compréhension profonde de la souffrance qu'il avait semée autour de lui.

Il aurait préféré ne jamais savoir. Il n'aurait jamais dû rêver de cette humanité qu'il idéalisait. Devenir mortel n'était pas un rêve, c'était un cauchemar. Une semaine auparavant, il avait avoué à Edward qu'il avait peur de sa mort, mais il n'avait pas encore compris la portée de ses mots à ce moment-là. Il craignait simplement de perdre un « jouet », en quelque sorte, un objet, qu'il croyait pouvoir récupérer ou remplacer. Maintenant, il avait la conviction que c'était impossible. C'était irréversible. Les mortels mourraient et ne revenaient plus.

Un jour, Edward aussi mourrait et ne reviendrait plus. À partir de l'ultime instant où son cœur cesserait de battre, tout disparaîtrait. Ses connaissances, ses idées, sa voix, ses rêves. Il n'existerait plus. On l'enterrerait dans une caisse en bois qu'on refermerait et qui ne serait plus jamais ouverte, oubliée. Bientôt, son corps pourrirait puis retournerait dans la terre, comme s'il n'avait jamais existé. Comme si tout avait été faux dès le départ, que ses rires, ses sentiments, sa personnalité, n'avaient été que des inventions. Plus personne ne se souviendrait de lui. Il nourrirait la vermine.

Un est Tout, Tout est Un, murmura Envy.

Cette formule, chaque alchimiste la connaissait. Chaque humain naissait en intégrant ce principe pour ce qu'il était : leur destin à tous. Dès leur venue au monde, ils savaient que ce n'était que pour un temps, une fraction d'année dans un monde qui les oublierait bien vite. Certains tentaient de « survivre » en laissant la trace de leur passage sur terre, mais c'était inutile et vain. Ce n'était qu'une signature au bas d'un tableau, un nom sur une tranche de livre, un personnage dans un manuel d'histoire. Voldemort était dans cette peur perpétuelle de disparaître et Envy comprenait bien mieux sa détermination à présent.

Quel qu'en soit le prix, Voldemort lutterait sans relâche pour vaincre la mort et découvrir le secret de l'immortalité.


Eh oui, le dernier chapitre de ce tome. J'espère que ça vous aura plu :)