Note : J'ai rectifié une erreur dans le chapitre précédent. Les événements qui se sont produits jusqu'ici ont eu lieu à la mi-novembre et non décembre. Vous pourrez aussi constater dans cette histoire que KH3 aura entre autres eu le mérite de me réconcilier avec Vexen et Ansem. Du coup ils ont de meilleurs rôles. Bonne lecture et encore merci pour les reviews, c'est tellement motivant !
Chapitre 3
I'm about to lose my mind
You've been gone for so long
I'm running out of time
I need a doctor
Call me a doctor
I need a doctor, doctor
To bring me back to life
Eminem, I need a doctor
Le docteur Even Vexen était psychiatre. C'était un homme mince au regard sévère, doté de longs cheveux d'un blond qui commençait à grisonner, et âgé d'une cinquantaine d'années. Il recevait ses patients dans un cabinet dont il avait très soigneusement étudié l'ameublement et la décoration pour qu'il ressemble à un salon douillet où quiconque pouvait se sentir chez lui. Mais lorsqu'il reçut Tifa Lockheart, elle ne s'installa pas dans le divan couvert de velours pêche réservé aux patients. Elle et le docteur Vexen s'assirent de part et d'autre du large bureau qui occupait un côté de la pièce. Elle attendit qu'il ait ouvert un nouveau document sur son iPad, après quoi il se cala confortablement dans son siège en jouant distraitement avec son stylet.
- Mon secrétaire m'a dit que vous ne preniez pas rendez-vous pour vous ? demanda-t-il aimablement.
- C'est vrai. Je suis venue pour vous parler de mon fils, pour avoir un avis avant d'entreprendre quoi que ce soit.
- Je vais déjà lui faire un dossier, et nous verrons bien. Comment s'appelle-t-il ? demanda-t-il en se penchant pour prendre des notes.
- Ven… Ventus. V,e,n,t,u,s.
- Quel joli prénom, fit remarquer le docteur en notant le nom sur le devant de la farde.
- Ce n'est pas moi qui l'ai choisi.
- Votre mari ?
- Non. Ven n'est pas mon fils biologique. Je l'ai adopté il y a presque quatorze ans. Et je ne suis pas mariée.
- Est-ce qu'il le sait ?
- Oui.
- Ça n'a jamais posé de problème ?
- Aucun. Je n'en ai jamais eu l'impression en tout cas. J'ai été un peu obligée de lui expliquer, précisément à cause du problème pour lequel je viens vous voir.
- D'accord. Et quel âge a-t-il aujourd'hui ?
- Il vient d'avoir dix-sept ans.
Le docteur Vexen leva la tête de l'écran sur lequel il notait ce que Tifa lui disait.
- Comment se fait-il que vous ayez dû lui dire la vérité ? Il ne doit avoir aucun souvenir de sa vie d'avant s'il était si jeune.
- Ce n'est pas tout à fait exact. C'est vrai qu'il ne se souvient pas, ni de ses parents, ni de son frère ou de son ancienne maison. Par contre, il y a un pan de sa mémoire qui se souvient de l'incendie dans laquel sa famille est morte.
Le psychiatre lui fit signe de continuer.
- Il y a quatorze ans, la maison où ils vivaient à brûlé. Ses parents sont morts asphyxiés et son frère aussi, plus tard, à l'hôpital. Lui a survécu avec quelques égratignures à peine. Mais il a gardé des séquelles. Il y a dix ans, à peu près, il a commencé à faire des cauchemars très réalistes pendant lesquels il revit l'incendie. Il crie dans son sommeil, et ces derniers temps il en fait de plus en plus et j'ai du mal à le réveiller. Il n'aime pas l'idée de partager ces choses avec quelqu'un d'autre que moi, mais je suis complètement dépassée. Ça fait des années qu'il dit que ça va s'arrêter, mais ça ne fait qu'empirer. En plus de ça, il a quelques autres problèmes pour lesquels il ne serait pas superflu qu'il reçoive une aide.
- Comme quoi ?
- Hé bien… C'est un peu compliqué à expliquer, d'autant que je crois qu'il ne se rend compte de rien. Vous savez, c'est un gentil garçon, il est enjoué et intelligent, mais il a parfois l'air triste. Lui me dit que non, mais toujours vu avoir cet air de porter le deuil de quelqu'un. Au début, j'ai trouvé que c'était normal parce qu'il avait perdu sa famille, mais ça ne s'est jamais arrêté complètement. Pourtant, à l'entendre, il va bien. Il sourit beaucoup mais quand il croit que personne ne le regarde, ça revient. Je n'irais pas jusqu'à dire qu'il fait semblant mais... il cache sa souffrance derrière cette apparence joyeuse. Je le sais.
Le docteur Vexen termina de prendre des notes reposa son stylo. Il sembla réfléchir un instant.
- Je vais recevoir votre fils, mademoiselle Lockhart. Nous allons fixer un rendez-vous pour lui. Le mercredi après-midi, après l'école ? A 15h00 ?
- Ce sera parfait. Merci beaucoup, Docteur, dit Tifa en se levant.
Elle serra la main du docteur Vexen, et s'en alla.
Moi, petite au cœur tendre
Voudrais bien rentrer...
M'laissez pas tomber !
J'suis comme vous, pas comme eux
Venez me chercher !
Ici, c'est la loi du feu
M'laissez pas tomber !
Ils sont fous, c'est sérieux
Charlotte, La loi du feu
Les jours s'écoulaient et se ressemblaient péniblement. Plus le temps passait et plus il se sentait mal. Il regrettait amèrement l'époque où tout le monde ou presque l'ignorait et où il était tranquille. À présent, même si personne ne lui parlait, il se sentait épié tout le temps. Les gens arrêtaient de parler quand il passait à côté d'eux, murmuraient dans son dos… Il n'arrivait pas à comprendre qu'on s'intéresse à lui comme ça, parce qu'il savait très bien qu'il n'avait rien d'intéressant. Il sentait bien que quelque chose se tramait. Quelque chose, il le devinait, de peu appréciable.
Effectivement, il n'apprécia pas. Les problèmes lui tombèrent dessus six jours après sa visite au secrétariat. Six journées infernales pendant lesquelles il alla de classe en classe suivre des cours dont il ne comprenait presque rien (le peu qu'il comprenait ne faisait qu'empirer les choses, ça ne pouvait pas continuer comme ça), hagard et résolument muet. Manifestement, les professeurs avaient vite compris qu'ils perdaient leur temps avec lui et ils ne lui demandaient plus rien.
Les ennuis commencèrent par se manifester à travers la personne de Seifer Almasy.
Pour comprendre l'ampleur du « problème », il convient d'expliquer qui était Seifer. A presque dix-huit ans, un mètre quatre-vingt-trois et quatre-vingt kilos, il avait plus l'air d'un jeune malfrat que d'un orphelin. D'ailleurs, il n'en était pas un. Son père était en vie (ou pouvait l'être, ça faisait des années qu'on n'en avait plus entendu parler, et c'était mieux comme ça), mais les services d'aide à l'enfance l'avaient retiré de sa garde parce qu'il avait la mauvaise habitude de le battre comme plâtre une ou deux fois par semaine, quand ce n'était pas quelque chose d'encore pire. C'étaient les voisins, qui avaient fini par ne plus supporter les cris et le bruit, qui avaient alerté les services sociaux. Quand c'était arrivé, Seifer avait quinze ans. C'était jeune, mais assez d'années s'étaient écoulées ainsi pour que dans sa tête, il ait élevé la violence au rang de panacée universelle, remède efficace contre n'importe quel problème. Arrivé à l'institution, quand il avait compris que personne ne le frappait plus, il s'était mis à son tour à s'en prendre aux plus faibles que lui, ce qui, vu son gabarit, lui laissait un champ d'action assez large. Rapidement, il était devenu le « boss » de la cour de récréation. Tous le monde avait peur de lui. Il avait fini par assembler autour de lui une petite bande de privilégiés, qui avaient la chance de pouvoir rester dans ses environs sans prendre des coups, qu'il avait autoproclamé Comité Disciplinaire. Et le nouveau, avec ses airs de biche effarouchée, lui sciait déjà les nerfs.
L'orphelin était assis sur un des bancs de pierre de la cour, il tenait son carnet ouvert entre ses mains tremblantes de froid pour relire ce qu'il y avait déjà écrit – pas mal de choses, depuis son arrivée. Il leva les yeux sur le groupe qui s'approchait de lui, dans l'air glacial du matin, et sentit son cœur se serrer. Il devina aussitôt ce qui se passait et il se leva pour ranger son carnet dans la poche arrière de son pantalon. Puis il attendit, en essayant de rester impassible. Il expérimentait la peur pour la première fois depuis de longues années. Si longues qu'il l'avait presque oubliée. Il avait compris dans quel genre d'endroit il se trouvait, il comprenait aussi que si ça tournait mal – ce qui était à peu près sûr – personne n'allait intervenir.
L'autre s'arrêta devant lui, sa clique sagement rangée un pas derrière lui. Il y avait une fille à l'air antipathique, un garçon à la large carrure et au teint mat et un drôle de petit mec, aussi, dont le visage disparaissait dans les ombres de sa capuche rabattue.
- Alors, le nouveau ? C'est quoi ton nom ? lui demanda Seifer d'une voix brusque.
Il ne répondit pas et se contenta de le regarder. Il était tellement plus grand et carré que lui qu'il devait le cacher à tout le monde, pensa-t-il. Manifestement, son mutisme ne dérangeait pas Seifer. Peut-être pensait-il qu'il était trop impressionné pour parler, toujours est-il qu'il n'insista pas et passa à la suite de son petit discours de bienvenue.
- Bon, c'est pas grave, j'ai pas besoin que tu causes, juste que t'écoutes. Moi, c'est Seifer, et ici, c'est moi qui décide. J'aime que les choses soient bien claires et comme je suis gentil, je vais t'expliquer les règles du jeu pour t'éviter de faire des bêtises. Pas vrai, les gens ?
Ses acolytes approuvèrent bruyamment, sauf la fille qui se contenta de hocher sèchement la tête, et l'orphelin se redressa. Il ne se souvenait pas avoir jamais éprouvé des sentiments pour qui que ce soit, mais là, ça y était. Il les détestait, tous, et ça lui faisait mal à la poitrine. Il se sentait oppressé. Seifer poursuivit.
- Primo, comme je te l'ai déjà dit, ici, c'est moi qui commande. Quand j'ai un truc à te dire, tu m'écoutes et tu fais ce que je te demande, et personne n'aura de problèmes. Compris ?
L'adolescent ne desserra pas les dents, mais son regard d'azur se fit résolument méprisant. Bien sûr, ça ne passa pas inaperçu, et l'autre l'empoigna par les pans de son blouson, le soulevant presque de terre.
- Tu vas arrêter de me regarder comme ça. Ce qui m'amène à la deuxième règle, à savoir, t'avises surtout pas de me chercher des noises ! Compris ?
Toujours pas de réponse, toujours ce regard hautain et méprisant… Pour Seifer, qui n'était plus habitué à inspirer autre chose que la crainte et le respect, c'était très désagréable, parce que ça lui rappelait de bien douloureux souvenirs. Il se mit à secouer l'adolescent comme un prunier.
- J'en ai ma claque de ton petit numéro de cinéma muet, tu vas me répondre espèce de petite…
Il leva son poing. Le jeune homme ferma les yeux et s'arc-bouta pour accuser le coup… qui ne vint jamais. On venait de crier son nom. Seifer le lâcha et le foudroya du regard.
- C'est loin d'être terminé, on reprendra cette conversation plus tard.
Il le repoussa brutalement et s'en alla, suivi de ses copains qui semblaient tous inquiets. L'orphelin, lui, ramassa son sac et alla vers la personne qui l'avait appelé. Il se sentit soulagé en voyant que c'était Léon.
- Je t'emmène chez le directeur, lui dit-il. J'ai vu que tu étais avec Almasy. Tu ne devrais pas t'approcher de lui et de sa bande.
Le garçon haussa les épaules. Il n'avait rien demandé et n'avait provoqué personne, seulement Seifer le détestait, ça ne faisait pas un pli. Que pouvait-il faire contre ça ? Il suivit l'homme jusqu'au bureau du directeur, au rez-de-chaussée du bâtiment.
- Je vais expliquer pour toi, lui dit Léon. Mais il valait mieux que tu viennes quand même.
Il frappa à la porte et entra sans attendre.
C'est là que les ennuis se manifestèrent à nouveau. Cette fois, ils portaient le nom de « monsieur le directeur », ou, comme il était inscrit sur la petite plaque dorée posée sur son bureau en dessous de l'énoncé du poste, Mr Xehanort. L'homme était large d'épaules et avait la peau sombre, le crâne chauve et son regard cuivré était dur et froid. Le garçon se sentit terriblement intimidé. Il éprouva pour Léon un élan de reconnaissance à l'idée qu'il allait lui épargner de s'expliquer lui-même.
- Asseyez-vous, leur dit le directeur en désignant d'un geste les deux sièges disposés devant son bureau. Vous avez demandé à me voir, Leonhart, je vous écoute. (L'adolescent pensa pour la première fois que, peut-être, il ne s'appelait peut-être pas vraiment « Léon ».) Je vous préviens tout de suite que je n'ai pas trois heures devant moi. Qui est ce garçon ?
- Je vous en ai parlé, monsieur, c'est lui qui a été transféré depuis l'établissement qui a brûlé.
- Ah, oui, c'est vrai. Comment tu te sens ici ? Demanda-t-il en se tournant vers le jeune homme.
Qui ouvrit la bouche, sans trouver quoi répondre. Il ne s'était jamais trouvé dans pire situation de toute sa jeune vie, mais il sentait bien que ce serait malvenu de le dire. Son cœur commença à cogner contre ses côtes. Il détestait être obligé de parler. Finalement, il baissa la tête et riva les yeux sur ses genoux sans dire un mot. Le directeur le regarda d'un air mécontent et se tourna vers Léon.
- Il a perdu sa langue ?
- Euh… non, seulement, il n'est pas très, euh, loquace.
- C'est un euphémisme, il me semble. Enfin soit, qu'est ce que vous voulez ?
Léon se mit à parler, et au fur et à mesure qu'il expliquait la situation au directeur, l'orphelin se détendit. Il n'aurait pas pu faire mieux, bien au contraire. Léon n'oubliait rien, il parla de tout ce dont il lui avait parlé lui-même : son désir d'obtenir un diplôme et une bourse afin d'aller à l'université, son malaise quant à l'endroit et aux gens qui constituaient son nouvel environnement, son incompréhension totale face aux matières qui lui étaient enseignées ici. Lorsque l'éducateur eut fini de parler, le jeune homme se sentait confiant : personne ne pouvait dire non à une demande si légitime, et si bien formulée. Il se sentait incroyablement reconnaissant, c'était un bon sentiment.
Mais lorsque le directeur ouvrit la bouche pour répondre à Léon, ce qui en sortit était tout sauf agréable.
Quand il entra dans le dortoir, les yeux vides et le visage inexpressif, personne ne le remarqua. Almasy n'était pas dans le coin. Il s'allongea sur son lit, le regard fixé sur une lézarde du plafond.
Il resta ainsi pendant longtemps, à repasser dans sa tête toute l'entrevue. Le discours de Léon, si encourageant. La tête de monsieur Xehanort quand il en avait eu fini, et le savon qu'il lui avait passé pendant cinq bonnes minutes. Il s'était senti très mal à ce moment là, parce que c'était à cause de lui qu'il était venu parler de ça. Il aurait voulu rentrer sous terre.
Puis le directeur s'était tourné vers lui, l'air faussement désolé, et calmement, méthodiquement, en à peine quelques phrases, il avait démoli tous ses projets. Il avait commencé par s'excuser que Léon lui aie donné de faux espoirs (« Ça ne fait absolument pas partie de son travail de s'occuper de ces choses-là, je ne sais pas ce qui lui a pris », avait-il dit, et Léon avait baissé la tête sans broncher), puis lui avait expliqué que comme tous les autres pensionnaires, il suivrait la formation prévue par l'établissement. Il ferait tout ce qu'il voudrait après. (« Vous comprenez, monsieur Gillespie » (c'était son nom) « Si nous faisons une exception pour vous, il faudra la faire pour les autres, et c'est exclu »). Il avait dit ça sur un ton très aimable, comme si il espérait qu'enrober la pilule de sucre la rendrait plus facile à avaler, mais c'était sans réplique.
Les autres partirent manger et il resta seul avec ses pensées, seul avec la conscience terriblement aigüe que l'unique chose qui avait constitué un but dans le vide de sa vie lui échappait à présent, comme du sable entre ses doigts.
Il savait très bien qu'aucune université ne l'accepterait s'il n'avait pas le Bac. Et dire qu'il n'était qu'à quelques mois… C'était tellement injuste.
Sa poitrine lui faisait mal. Il se tourna sur le côté et pleura des larmes amères. Il pleura jusqu'à ce que ses yeux brûlent et que sa tête s'alourdisse. Toutes ces années passées à ne rien ressentir, à attendre que les émotions lui viennent ! tout n'était que colère et douleur.
Il aurait voulu s'endormir pour que ça s'arrête. Il attendit que ses sanglots s'arrêtent, que ses larmes se tarissent et l'épuisent. Mais au moment où il se sentait dériver vers l'oubli tant désiré, des pas qui s'approchaient le réveillèrent complètement.
Il voulut se redresser pour regarder qui arrivait mais il n'en eut pas le temps. À la seconde où il remua, les pas se précipitèrent et quand il s'assit, ce fut pour se retrouver nez à nez avec Seifer Almasy. Encore. Et ses trois satellites qui gravitaient autour du lit, au cas où il aurait eu l'idée de s'enfuir.
- Ben alors Bambi ? On a tiré sur ta maman ? Demanda la brute avec un sourire.
L'adolescent ne répondit pas, pas plus qu'il ne baissa les yeux ou ne recula. Rien n'allait lui permettre de se tirer de là de toute façon.
Comme lors de leur premier « entretien », son absence de réaction fut mal reçue par son interlocuteur. Seifer l'attrapa par le devant de son t-shirt et le tira vers lui. Le tissu déjà usé craqua et se déchira et Seifer enroula sa main dedans pour raffermir sa prise. L'orphelin se retrouva debout, la ligne du col mordant la chair de sa nuque. Il pouvait sentir l'haleine de son agresseur sur son visage.
- Tu veux jouer à ça avec moi, moustique ? Tu ferais mieux d'écraser. Pas vrai ?
Ces derniers mots s'adressaient à ses acolytes qui s'empressèrent de répondre.
- Vrai, dit la fille.
- Ouais, ça vaudrait mieux pour toi, tu vois.
- T'as pas les épaules, conclut une voix fluette.
C'était celle du mec à la capuche il n'avait pas encore dû muer. Seifer s'attendait sans doute à ce que, confronté à une telle cohésion, l'orphelin courbe enfin l'échine. Compte là-dessus et bois de l'eau claire, songeait ce dernier qui, d'instinct, avait compris que céder n'arrangerait rien.
Seifer était plus grand et plus fort que lui et pourtant, il choisissait de lui tomber dessus comme ça, à quatre contre un dans un lieu désert. Pas besoin d'avoir une grande connaissance de la nature humaine pour comprendre que la moindre faiblesse ferait de lui une victime désignée aussi longtemps qu'il vivrait dans cet endroit. Il leva donc le menton, son visage l'expression même du mépris. Seifer s'empourpra légèrement.
- Baisse les yeux ! aboya-t-il.
Quand il n'obtint pas le résultat attendu, il le repoussa violemment. L'adolescent retomba sur son lit, un peu étourdi, son t-shirt déchiré en vrac sur son torse étroit. Seifer le toisa de toute sa hauteur.
- Tu vas le regretter, crois-moi. J'en ai maté des plus durs que toi, lui dit-il sur un ton lourd de menace avant d'ajouter : Contre le mur.
L'orphelin se demanda ce qui pouvait bien faire penser à Seifer qu'il allait soudain se mettre à lui obéir. Puis il sentit les mains de ses complices se refermer sur ses bras et comprit que ces derniers mots ne s'adressaient pas à lui.
- Fujin, à la porte, ajouta encore Seifer.
L'adolescent vit une hésitation passer dans les yeux de la jeune fille mais Seifer la fit obéir d'un regard noir. Pendant qu'elle s'installait à son poste de guet, les deux garçons l'avaient tiré du lit et collé au mur, le maintenant fermement. Et inutilement. L'orphelin ne se débattait pas, il refusait de leur donner cette satisfaction. En quelques jours, il avait tout perdu. Seifer ne pouvait rien lui prendre de plus si ce n'était sa dignité et il comptait bien la garder.
Seifer se pencha sur lui, leurs nez se touchant presque.
- T'as pleuré. Ça te va bien, les yeux rouges.
Et avant qu'il ait eu le temps d'intégrer la teneur de ses paroles, Seifer s'était écarté et l'avait giflé. L'adolescent sentit la douleur lui embraser tout le côté gauche du visage et sa tête partir à droite. Il se redressa, les yeux étincelants de défi. Seifer le gifla encore, plus fort. L'intérieur de sa joue droite s'ouvrit contre ses dents. Quand il se redressa, étourdi, Seifer lui adressa un grand sourire.
- Tes joues aussi. C 'est mieux comme ça.
Il lui prit le menton pour pouvoir examiner son visage sous tous les angles et une sensation de malaise s'insinua soudain dans tout le corps de l'orphelin.
Peut-être était-ce parce qu'il y était confronté pour la première fois et en ignorait presque tout, mais la violence ne lui faisait pas peur. La douleur physique était éphémère, comme les brûlures sur ses joues qui laissaient déjà la place à des picotements d'engourdissement. Mais quelque chose lui disait qu'il ne s'agissait plus de ça. Comme la fille qui avait disparu derrière la porte, ses deux gardiens n'avaient plus l'air de trouver la situation amusante. Ils l'immobilisaient mais ils regardaient ailleurs. Qu'avait-il l'intention de lui faire ?
Il eut la réponse à sa question quand Seifer lâcha son visage et commença à le toucher, à le caresser à travers son t-shirt déchiré et le malaise se transforma rapidement en nausée. Puis d'une main passée dans son dos, Seifer lui prit une fesse et de l'autre - horreur des horreurs ! - il lui attrapa l'entrejambe.
Ce dernier geste, en dépit de tout le stoïcisme dont l'orphelin faisait preuve, lui arracha un glapissement.
Seifer fit bouger sa main. Ses gestes, tout en restant violents de cent façons différentes, n'étaient plus brutaux. Il souriait toujours et ce sourire était pire que tout.
- Ben voilà. Je commençais à croire que tu savais pas.
Et sans déplacer l'une ou l'autre de ses mains, il se mit contre lui et le garçon sentit sa langue dans son cou. Chaude. Mouillée. Répugnante. Il s'efforça de refouler les larmes qui lui montaient aux yeux et serra les poings.
Il était naïf, c'était certain. Il avait grandi isolé du monde réel et savait qu'on l'avait trop protégé mais il n'ignorait pas ce qu'était un viol. Il avait lu le mot, l'avait cherché au dictionnaire quand il ne l'avait pas compris. Il avait aussi lu la Bible, qui lui avait appris que si le sexe était une chose honteuse, le sexe entre deux hommes était une abomination. Il en avait déduit, quoique pas consciemment, que n'étant pas une fille, ça ne le concernait pas. Il comprenait son erreur et sentait monter en lui une terreur primale, sans nom ni visage - peur d'une menace dont il ignorait quelle forme elle allait prendre, mais qui était déjà sur lui.
- Si c'est ça qu'il te faut, je vais te faire chanter, moi, dit la voix de Seifer tout contre son oreille.
Sans réfléchir, l'orphelin se met à ruer. Après tant d'inertie, son geste prit ses agresseurs au dépourvu. Seifer reçut un coup dans la cuisse et ses deux copains faillirent le lâcher. Il y eut quelques secondes de lutte et pendant un court instant, l'orphelin crut qu'il allait réussir à s'en sortir. Il s'arracha à la prise du type à la capuche, passa sous les bras du basané qui essayait de le retenir et courut... droit sur Seifer.
Il refit connaissance avec les briques, beaucoup plus brutalement que la première fois. Le choc le laissa étourdi, puis il sentit qu'on le retournait pour le mettre face au mur et tenta de se dégager.
-Tenez-le, ordonna Seifer derrière lui.
Ses compagnons s'exécutèrent, pas enthousiastes mais quand même dociles. L'adolescent ne se laissa pas faire cette fois-ci. Il se débattit de toutes ses forces, essaya de s'arc-bouter contre le mur ou même de crier mais avant qu'il ait réussi à trouver assez de souffle pour ça, Seifer le saisit par les cheveux et cogna sa tête contre le mur.
Il vit tout noir, puis une pluie d'étoiles filantes. Il pria, pria comme jamais il n'avait prié, de ne pas perdre conscience.
Il ne s'évanouit pas. Seifer revint se coller à lui, son corps dur plaqué contre son dos, ses fesses, ses cuisses. Il écumait.
- On va bien voir si tu la ramènes toujours autant avec ma bite dans ton-
- Seifer.
Tout s'immobilisa une seconde. C'était la fille qui faisait le guet.
- Quoi ?
- Des gens.
Seifer s'attarda deux secondes avant de reculer.
- Lâchez-le.
L'orphelin retrouva l'usage de ses bras et se retourna pour s'adosser au mur, juste à temps pour voir Seifer qui s'arrêtait à la porte. Il lui adressa un sourire et quelques mots.
- On aura tout le temps de se retrouver, t'inquiète pas. Je commencerai peut-être par te la mettre dans la bouche.
Et il sortit.
L'adolescent resta immobile, s'attendant à moitié à ce qu'ils reviennent mais quand quelqu'un entra, ce fut un groupe de garçons qu'il ne connaissait pas. Il se demanda ce qu'il allait bien pouvoir dire. Le visage tuméfié, affaissé comme si ses jambes ne le portaient plus qu'à moitié, son t-shirt en ruine pendouillait lamentablement sur ses épaules. On allait forcément lui poser des questions.
Et pourtant, non. Les nouveaux venus ne lui dirent rien, ne le regardèrent même pas. Il les regarda l'ignorer, et quand d'autres arrivèrent ce fut pareil.
C´est Seifer, pensa-t-il. Ça fait partie de son jeu. Tout le monde va regarder ailleurs, personne ne va lever le petit doigt. Je suis tout seul.
Il avait mal partout, mais le pire c'était la nausée. Plusieurs minutes après le départ de Seifer, il quitta le dortoir à son tour. Il croisa des garçons et des filles et personne ne le regarda, ne lui demanda ce qui lui était arrivé. Il pressa le pas jusqu'à se mettre à courir.
Je commencerai peut-être par te la mettre dans la bouche.
Voilà, voilà. Eeeeeeeuurhhhh, j'ai détesté écrire ce passage !
