Chapitre 4

Encore se taire ou bien se révolter
Et saluer mes frères apprivoisés
Encore attendre, encore apprendre
Mais y a rien à comprendre
Y a rien à comprendre, y a rien à comprendre
J'veux m'en aller, j'veux m'en aller
Mais je veux pas crever
Dans cette inhumanité

Saez, J'veux m'en aller


Il resta caché une demi-heure dans une stalle des toilettes du rez-de-chaussée. Il avait vomi en arrivant, et les vertiges et les tremblements ne s'étaient pas dissipés. Toujours présente aussi était l'aigreur de la bile dans sa bouche et sa gorge, qui lui donnait parfois encore des haut-le-cœur secs et douloureux. Il n'osait pas sortir pour boire à l'évier. Ce qui l'y poussa fut la conscience pressante qu'il s'était caché dans un endroit des plus évidents, isolé et dans lequel Seifer et sa bande, s'ils décidaient de le coincer, pourraient très facilement l'acculer. Il passa donc des toilettes des garçons aux toilettes des filles en se disant qu'on risquait moins de venir l'y chercher. Il se rinça rapidement la bouche au passage puis, assis sur la planche rabattue de la cuvette, il ramena ses genoux contre son torse et les serra entre ses bras.

Cet endroit puait un peu moins que le précèdent, sans doute à cause de l'absence d'urinoirs. Comme il n'avait ni de montre au poignet ni d'horloge dans la pièce, il se fiait aux rayons du soleil mourant pour juger du temps qui passait à mesure que l'obscurité gagnait du terrain.

Il resta très longtemps enfermé dans cette cabine, sursautant violemment à chaque fois que la lumière s'allumait et que quelqu'un entrait. Heureusement, les heures d'affluence étaient passées et il n'y avait jamais plus d'une ou deux filles en même temps alors personne ne vint frapper à la porte toujours verrouillée. La nuit finit par tomber, les allées et venues par s'arrêter complètement.

Il attendit longtemps après ça pour tenter une sortie. Il remonta le couloir à pas feutrés et poussa la porte d'une classe déserte pour trouver une horloge. Celle-ci lui révéla qu'il était presque deux heures du matin. Il avait passé plus de six heures dans les toilettes mais surtout, pensa-t-il avec soulagement, tout le monde devait dormir à présent. Si Seifer avait essayé de le trouver, il avait probablement remis sa chasse au lendemain.

L'adolescent s'autorisa un soupir. Il avait passé les dernières heures à repasser dans sa tête les événements de la journée. Les douleurs avaient presque complètement disparu, à part celle de son front, là où sa tête était entrée en collision avec la brique et où il allait sans doute avoir une énorme bosse. Mais ses bras courbaturés, son visage en feu, la plaie à l'intérieur de sa bouche, même le coup sur sa tête... il s'en fichait. L'important n'était pas ce que Seifer lui avait fait mais ce qu'il ne lui avait pas fait. Ou du moins pas encore, car il ne faisait aucun doute qu'il mettrait ses menaces à exécution dès que l'occasion se présenterait et que personne ne lèverait le petit doigt pour lui venir en aide. Même si les adultes n'étaient pas complices, ils n'étaient pas présents partout ni tout le temps. Les mains et la bouche de Seifer sur lui, la sensation d'être pris entre lui et le mur, les choses qu'il lui avait dites... Il avait une brique dans l'estomac rien que d'y penser. Il était en danger. Il allait lui arriver des choses graves. S'il restait ici.

Il avait eu largement le temps de réfléchir et de prendre une décision, et il avait décidé que le jeu n'en valait pas la chandelle. Ce que cet endroit avait à lui offrir se limitait au gîte et au couvert. Certes, ce n'était pas rien, mais ça ne justifiait pas qu'il reste là, à la merci d'un détraqué qui lui voulait du mal.

Alors, à pas de loup, il gagna le dortoir dans lequel tout le monde dormait. En silence, il tira le tiroir sous le sommier de son lit, appréciant que ce soit le premier de la rangée, et en sortit ses maigres possessions. Il se débarrassa des lambeaux de son t-shirt et enfila celles de ses affaires dont l'état était le meilleur, deux de ses trois pulls les uns au dessus des autres et la veste par-dessus, puis fourra le reste dans son sac de cuir. Il glissa le petit carnet de cuir dans la poche intérieure de son blouson et ressortit en silence, ses vieilles baskets à la main.

Il se faufila jusqu'au rez-de-chaussée en guettant une lumière ou un bruit, mais il n'y eut rien. Il passa devant le guichet du secrétariat et avança jusqu'à la porte d'entrée… qui était fermée. Il se retourna, à la recherche d'une fenêtre. Il remonta jusqu'au guichet, et soudain, se souvint d'une chose : sa carte d'identité ! Le mieux serait évidement d'éviter la police puisqu'il s'apprêtait à fuguer, mais si on la lui demandait et qu'il ne l'avait pas, il pourrait lui arriver des soucis. Il était mineur, il ne pouvait pas prendre le risque qu'on le ramène ici.

II essaya d'ouvrir la porte à côté du guichet mais le loquet intérieur était fermé. Il resta devant quelques instants, pensif, puis il sortit un T-shirt de son sac, l'enroula autour de sa main, serra le poing et cassa la vitre. Il crispa les mâchoires en entendant les bruits que firent les débris de verre en tombant par terre, mais personne ne vint. Il passa alors son bras à travers le trou et déverrouilla la porte de l'intérieur. Il entra dans le secrétariat et se dirigea vers l'étagère pleine de gros classeurs où il avait vu la dame revêche ranger ses papiers le jour de son arrivée, quelques jours auparavant. Il chercha la lettre G, puis ouvrit le classeur jusqu'à trouver son dossier. Il en sortit la carte en plastique qu'il glissa dans son carnet, bien en sécurité dans sa veste. Il emporta aussi son dossier et remit tout en place avant d'aller vers la fenêtre. Au moment de l'ouvrir, il avisa, sur un coin de table, qui luisaient doucement dans la clarté lunaire, quelques pièces de monnaie. Après une seconde d'hésitation, il les prit et les glissa dans la poche revolver de son jean. Puis, il ouvrit la fenêtre du secrétariat qui donnait sur la cour de récréation. Il sauta à l'extérieur et traversa la cour en courant à toute vitesse, son sac rebondissant sur sa hanche. Il le balança par-dessus le mur et se mit à l'escalader en s'accrochant aux pierres saillantes et en appuyant ses pieds là où d'autres pierres, descellées, avaient laissé des trous. Arrivé en haut, il s'écorcha les doigts sur les barbelés qui couronnaient toute l'enceinte de l'institut mais parvint malgré tout à s'y mettre debout, en équilibre précaire, accrochant le bas de son jean dans les épines métalliques. Il regarda le pied du mur, où le sol semblait à peu près mou (en tout cas, ce n'était pas dallé), et son sac qui se trouvait sur la chaussée. Il respira un bon coup et sauta.

Il se reçut mal, se tordit la cheville et s'étala par terre de tout son long.

Allongé sur la terre battue, les bras en croix, le mollet en feu, il resta un long moment sans bouger. Il regarda le ciel qui était parfaitement dégagé. Les étoiles brillaient dans le froid hivernal, et la lune répandait sa lumière argentée sur le corps immobile du jeune fugueur.

Puis, il y a eut un bruit. Il s'assit brusquement. Ça venait de l'intérieur, des voix qui criaient, qui semblaient en colère. Il se leva, ramassa son sac et se mit à courir à toutes jambes, sans se soucier de la douleur qui lui sciait la cheville. Si on avait trouvé la porte fracturée du secrétariat, ce n'était qu'une question de secondes avant que quelqu'un ne découvre la fenêtre encore ouverte et ne comprenne qu'un pensionnaire avait fait le mur. Il ne leur faudrait pas longtemps pour se lancer à sa poursuite, sa seule chance était de ne pas leur laisser savoir dans quelle direction il était parti, et de mettre un maximum de distance entre lui et l'institut. Comme il avait emporté son dossier et rangé derrière lui, il espérait qu'ils ne comprendraient pas tout de suite que c'était lui qui avait disparu.

Il courut longtemps. Il avait très chaud malgré la température qui était glaciale, même pour un mois de décembre. Il transpirait, ses cheveux collaient à son front et l'air froid lui brûlait la gorge et les poumons, mais il courait quand même. Il ne voulait pas s'arrêter, il avait trop peur. Il ne pensait même pas à regarder autour de lui, ce monde dont il avait tant rêvé et qui était enfin là.

Il courut au moins une demi-heure. Il le sut parce quand il s'arrêta, il se trouvait sur une petite place éclairée par des réverbères où se trouvait une bijouterie. Il s'en approcha pour regarder les montres qui indiquaient toutes trois heures du matin.

Hors d'haleine, il alla vers la fontaine qui se trouvait au milieu de la place pour y boire. Il avait la gorge en feu, et il but dans ses mains des lampées d'eau très froide. Cela lui fit mal aux dents et à la tête, et à peine s'était-il redressé, que son estomac vide protesta contre l'intrusion de ce liquide glacé et probablement non potable. Plié en deux par les crampes, ses mains raides de froid appuyées sur le bord de la fontaine, il y vomit l'eau et encore un peu de bile. Puis il s'assit par terre, contre la margelle, pantelant et les yeux larmoyants, la poitrine et la gorge douloureuses.

Après quelques minutes, il parvint enfin à se détendre un peu, et il leva les yeux au ciel. C'était le même ciel que celui qu'il avait contemplé quand il était allongé à côté du mur d'enceinte de l'institut, et pourtant, il en était loin… Sans le moindre nuage, la lune et les étoiles aussi brillantes que des lampes. Que le monde doit être grand, se dit-il.

Et c'est à ce moment là, la tête renversée en arrière sur la pierre glacée, son regard bleu perdu dans les astres, qu'il réalisa qu'il était enfin dehors. Il était libre. Il avait froid, il ne sentait même plus ses doigts, sa respiration était laborieuse et lui brûlait la gorge et la douleur dans sa cheville palpitait désagréablement, mais les larmes qui se mirent à rouler sur ses joues étaient des larmes de joie. Il sortit les pièces de monnaie de sa poche et les fit briller au creux de sa main. Il n'avait jamais eu d'argent de sa vie et même s'il savait comment le compter (centimes, euros), il n'avait pas la moindre idée de ce que cela représentait. Les seuls prix qu'il avait vus étaient ceux qui étaient affichés dans la vitrine de la bijouterie, et il se doutait bien que ce n'était pas représentatif.

Il regarda autour de lui, s'intéressant enfin à ce qui l'entourait. Il vit de hauts immeubles de brique rouge, chacun avec plusieurs étages. Les rez-de-chaussée de ces immeubles étaient occupés par des boutiques. En plus de la bijouterie, il y avait une librairie, une épicerie, une boulangerie et un magasin dont la devanture était protégée par une grille de fer. Intrigué, il se leva avec précaution et se dirigea vers la vitrine en boitant.

À la lumière des lampadaires, il jeta un œil à travers la grille, et ce qu'il vit le laissa perplexe. C'était rempli de rectangulaires lisses, noirs et brillants. Il n'avait jamais vu de choses pareilles de sa vie.

Il recula pour regarder l'enseigne – « Le roi du smartphone : téléphones portables et accessoires ».

Il se pencha à nouveau. Ces choses, des téléphones ? Mais aussi, pensa-t-il, je n'ai jamais mis le nez dehors de quasiment toute ma vie. Je vais en voir, des choses que je ne connaîtrai pas… et que je ne comprendrai pas.

Il s'étira et retourna voir l'heure dans la bijouterie. Quatre heures trente. Que ferait-il lorsqu'il ferait jour ?

Il avisa une espèce d'abri, de l'autre côté de la fontaine, fait de verre ou de plastique. Des affiches y étaient collées et il y avait un banc en-dessous. Il alla s'asseoir sur le banc et réfléchit. Que ferait-il, en fait ? Il venait de faire une fugue, et il savait très bien ce que les gens faisaient avec les fugueurs : dès qu'ils les repéraient, ils les renvoyaient là d'où ils venaient. Il ne pouvait s'adresser à personne. Et de toute façon, pensa-t-il, jamais il n'oserait demander quoi que ce soit à quelqu'un. En fait, ça n'était pas très malin de s'être sauvé comme ça. Que pourrait-il bien faire, sans argent et tout seul…

- De tout façon, j'avais pas le choix. Je verrai bien… murmura-t-il pour lui-même.

Il s'adossa contre la paroi transparente en serrant ses bras autour de son sac. Il voulait essayer de grappiller une ou deux heures de sommeil avant l'aube, et malgré le froid et l'inconfort de sa position, il s'endormit presque aussitôt.


There was a time I was one of a kind
Lost in the world out of me myself and I
Was lonely then like an alien
I tried but I never figured it out
Why I always felt like a stranger in a crowd
Ooh that was then, like an alien

Britney Spears, Alien


Assis dans la salle d'attente du docteur Vexen, le mercredi suivant, Ventus et Tifa attendaient leur tour. Ven se rongeait les ongles. Ils n'étaient là que depuis dix minutes, et il en était déjà au troisième. À ce rythme-là, il aurait les deux mains en sang avant le début du rendez-vous. Il était si inquiet et nerveux qu'il en oubliait la présence de sa mère. Tifa le regardait, l'air attristé. Elle toucha son épaule et il sursauta.

- Tes doigts, chéri, dit-elle doucement.

Il posa ses deux mains à plat sur ses genoux et n'y toucha plus.

- Ven, tu sais que tu n'es pas obligé.

- Je sais, répondit-il d'une voix tendue. Mais je vais essayer quand même.

- D'accord.

Quelques minutes passèrent en silence. Le jeune homme mourait d'envie de recommencer à martyriser ses doigts. La douleur le calmait un peu, l'aidait à se concentrer. Il parla à nouveau.

- Maman, toi, tu veux que j'y aille, hein ?

Tifa sembla réfléchir à la question.

- Hé bien, disons que je préfère, au moins pour essayer, parce que ça devient évident que toi et moi, on s'en sort plus tout seuls. Alors de l'aide serait la bienvenue. Mais comme je te l'ai déjà expliqué, ça ne peut marcher que si tu collabores avec le docteur Vexen alors si tu sens que ça ne va vraiment pas, tu dois pas te forcer. D'accord ?

Oui, mais vraiment, ça ne me plaît pas, pensa-t-il par devers lui en acquiesçant.

La porte du bureau s'ouvrit au moment où Ven acquiesçait. Le docteur Vexen en sortit, en compagnie d'une femme d'un certain âge qui lui serra la main avant de s'en aller. Tifa et Ven se levèrent et attendirent que le docteur vienne vers eux, ce qu'il fit après avoir refermé la porte sur sa patiente. Il serra la main de sa mère avant de se tourner vers Ven. Ils échangèrent un regard bref. En tant que psychothérapeute, le docteur Vexen savait l'importance d'un premier regard, d'une première impression, il soutint donc celui du jeune homme sans ciller, et en tâchant de paraître sympathique. Ven serra la main que l'homme lui tendait. Puis, ils le suivirent dans le bureau.

- Asseyez-vous où vous voulez, invita-t-il.

La mère et le fils prirent place en face de lui, dans les deux chaises rembourrées devant son bureau. Le thérapeute commença à discuter avec Tifa. Le garçon regarda autour de lui pendant ce temps-là, le cabinet cossu, les fauteuils et le sofa d'aspect confortable. Il remarqua que le sofa était tourné vers la fenêtre et non vers le bureau au s'asseyait le psy.

Sa mère se tourna vers lui.

- Tu veux que je reste le temps de la consultation ou tu préfères être seul ?

Aucune de ces deux perspectives ne le rendait fou de joie, il n'y avait pas une grande différence. Il demanda ce qui était le mieux.

- L'idéal est que nous soyons seuls, bien entendu, dit le docteur Vexen, mais dans un premier temps, il faut surtout que tu te sentes à l'aise.

L'absence ou la présence de Tifa ne changerait rien à son malaise, pensa-t-il, alors il lui demanda de sortir. Il voulait faire au mieux. Elle se leva et pressa sa main sur son épaule.

- Je serai dans la salle d'attente, dit-elle, puis elle referma la porte derrière elle.

Le docteur se tourna vers son jeune patient.

- Alors, demanda-t-il, tu devrais commencer par t'installer.

Le garçon ne comprit pas ce qu'il voulait dire : il était déjà assis.

- Tu peux rester sur cette chaise, mais tu peux aussi prendre un fauteuil plus confortable, ou dont l'emplacement dans la pièce te plaise davantage… Tu peux aussi t'allonger sur le sofa.

- Pourquoi le divan est tourné vers la fenêtre et pas vers votre bureau ? Demanda le jeune homme.

Le docteur sourit. C'était un sourire un peu inquiétant, en fait, mais un sourire quand même.

- Connais-tu le docteur Freud, Ventus ?

- De nom.

- C'était un neurochirurgien qui a vécu à la jonction du dix-neuvième et du vingtième siècle. C'est lui qui a inventé la psychanalyse. Au début, il se tenait face à ses patients, comme nous le faisons en ce moment. Mais il paraît qu'après un certain temps, il a décidé de passer derrière le divan car il ne pouvait supporter les regards qu'ils posaient sur lui. C'est resté. Et beaucoup de gens ont plus de facilité à parler s'ils ne doivent pas regarder leur interlocuteur. C'est assez naturel.

Ven réfléchit un peu avant de choisir le sofa. Maintenant qu'il y était, il ne savait vraiment pas de quoi parler et il le dit au docteur.

- C'est normal, ne t'inquiète pas. Après tout, nous ne nous connaissons pas. Tu ne dois rien me dire de spécifique, juste ce qui te passe par la tête. Il faut que moi, je te connaisse. Parle-moi de toi, je ne sais que ton nom et ton âge. Qu'est-ce que tu aimes faire?

Ven ne voyait pas ce que ça venait faire là. Quel intérêt de parler de ça ?

- Vous voulez dire à l'école ?

- Par exemple. C'est toi qui parles.

Le garçon réfléchit un instant.

- J'aime bien les maths et les cours de langues. Surtout l'Anglais. Mais j'aime l'Allemand aussi. J'aime pas la chimie par contre.

- Pourquoi ?

- Je suis pas doué. Et puis ça me fait flipper, quand on fait des expériences.

- Ah bon ?

- Oui, c'est surtout les réactions chimiques que j'aime pas. Quand ça grésille ou que ça fume, j'ai toujours l'impression que ça pourrait mal tourner et exploser, ce genre de trucs. Alors que les travaux pratiques c'est ce que tout le monde préfère, dans ma classe. J'aimerais bien pouvoir sécher ces cours-là.

Il s'arrêta, une main posée sur ses lèvres.

- Je m'excuse, ça vous intéresse sûrement pas !

- Tout m'intéresse. Tout ce qui te passe par la tête. Et rien de ce que tu me diras ne sortiras d'ici.

- Secret professionnel ?

- Oui, et crois-moi, j'en ai entendu de bien pires que ton envie de sécher les cours de chimie. Continue, en dehors de l'école, tu as des loisirs ?

- Comme tout le monde.

- Quel genre ?

- Je fais du roller.

- De mon temps on appelait ça des patins à roulettes.

- C'est pas exactement pareil. Sur des rollers, les quatre roues sont alignées alors que sur des patins, elles sont fixées en rectangle. Je tiens pas sur des patins. J'ai aussi un skateboard mais c'est pareil, pas mon truc. Moi, je suis meilleur sur des rollers ou des patins à glace.

- Et tu fais ça où ?

- L'hiver à la patinoire. Quand il fait beau, je me déplace pratiquement qu'en rollers et avec mes amis, on va tous au skatepark.

- Vous faites tous du roller ?

- Non, il y a des rampes pour faire du vélo, du skate... et puis on est pas tous sportifs non plus mais c'est un peu notre base. Ma copine Naminé par exemple, elle se met dans un coin et elle parle presque pas mais elle dessine ce qu'elle voit.

- C'est ta petite amie ?

L'adolescent s'empourpra.

- Quoi ? Non !

- D'accord, d'accord, dit docteur Vexen en notant quelque chose sur sa tablette.

À la fin, il demanda à Ven de sortir dans la salle d'attente et de lui envoyer sa mère pour quelques minutes. En voyant le regard que le garçon lui lança, il expliqua :

- Je ne vais pas lui raconter ce qui tu m'as dit. Je dois discuter avec elle de deux ou trois choses.

Le jeune homme se mordit la lèvre inférieure. Il paraissait crispé.

- Il y a un problème ?

- Non, ne t'inquiète pas. Tout s'est bien passé.

Ven sembla soulagé et il sortit du cabinet. Tifa y entra un instant plus tard.

- Alors, docteur ? demanda-t-elle, anxieuse.

Le psychanalyste compulsa ses notes.

- Hé bien, en un seul rendez-vous, je ne peux pas tirer de conclusions, évidemment, mais il y a déjà des choses que j'ai pu remarquer.

Tifa croisa les jambes et se cala bien contre le dossier de sa chaise.

- Vous savez que votre fils vous est très – très – reconnaissant de l'avoir adopté ?

- Oui. Même s'il ne l'a jamais dit en ces termes, il a toujours trouvé des moyens de me le montrer. Je pense qu'il a toujours tout fait pour être un enfant facile, pour ne jamais avoir le moindre problème à l'école ou ailleurs. Même ce que je vous ai dit la dernière fois. Il se peut qu'il y ait un lien entre sa façon d'ignorer le problème et son désir de ne pas être pour moi une source d'inquiétude.

- C'est ce que je pense aussi. Il présente très bien et il a tout d'un adolescent épanoui. Il est sociable, en bonne santé, il fait du sport et d'après ce que j'ai compris, il est dans la moyenne supérieure en ce qui concerne son travail scolaire.

- Vous pensez qu'il n'a pas besoin de consulter ?

- Bien au contraire. Vous lui avez permis de grandir et de devenir un garçon équilibré, c'est un fait, mais vous aviez raison. Il y a quelque chose, loin sous la surface, quelque chose qui l'empêche d'être vraiment heureux, qui le retient. Je ne sais pas ce que c'est et je ne crois pas qu'il le dissimule volontairement, plutôt que comme vous l'avez dit vous-même, il a toujours vécu avec ça et il ne s'en rend pas vraiment compte. Je voudrais le voir une fois par semaine, pour commencer.

Tifa se leva en lissant sa chemise blanche.

- Il faut lui demander, dit-elle. Pour moi, il n'y a pas de problème.

Tifa alla chercher Ven. Non, ça ne le dérangeait pas de revenir. Non, une fois par semaine, ce n'était pas trop si cela convenait à Tifa. Il collaborerait de son mieux. Au moment où ils allaient partir, le psychiatre retint Ven un instant.

- La prochaine fois, lui demanda-t-il, voudrais-tu prendre tes rollers avec toi ? Lui demanda-t-il.

- Oui, bien sûr, répondit le jeune homme, un peu interloqué.

- Tu pourras m'expliquer en détail la différence avec des patins à roulette. À la semaine prochaine.

- Alors, demanda Tifa une fois qu'ils furent dans la voiture, comment ça s'est passé ?

De la vapeur sortait de sa bouche quand elle parlait. Les températures étaient très basses pour la saison et la voiture rechignait à démarrer. Ven hésita un peu avant de répondre.

- Je m'attendais à ce qu'il me pose un tas de questions, dit-il. En fait, c'est moi qui ai parlé, presque tout le temps.

- C'est normal, dit Tifa alors que le moteur démarrait enfin. Elle enclencha le chauffage. C'est son métier, d'écouter ce que tu as à dire, c'est comme ça qu'il tire des conclusions. L'important, c'est que tu parles spontanément. S'il te faisait subir un interrogatoire continu, même si tu lui répondais à toutes ses questions, le résultat serait moins probant.

Ven attacha sa ceinture de sécurité.

- Mais j'ai vraiment rien dit d'important, tu sais. On a même pas parlé des cauchemars.

- Ça viendra en temps voulu, ne t'inquiète pas. Il a été très satisfait de la séance.

- Ah.

Tifa hésita un instant avant de lui poser la question qu'elle voulait.

- Et toi ? Fini-t-elle par demander. Comment c'était, de parler avec un inconnu ?

Il tourna la tête vers la vitre et regarda la route défiler.

- Plus facile que je croyais.

Il n'ajouta pas qu'il se sentait différent de d'habitude après ça. Il avait l'impression que ça lui avait fait du bien, d'une certaine façon. Il ne voulait pas lui donner de faux espoirs, s'il s'avérait que ça n'avait aucun rapport.


Peut-être une touche de soulagement, ici, pour ceux qui n'avaient pas aimé le dernier chapitre. Enfin, c'était pas pensé pour être agréable non plus… mais bon, voilà, plus de prédateur sexuel en vue ! A partir du prochain chapitre, on dit bonjour et merci à Neferkitty's Tomb qui reprend la bêta et on s'aventure un peu plus dans le « vif du sujet » avec davantage d'événements du côté de Ventus dont je ne vous ai pas encore dit grand-chose (et vous verrez enfin Axel, oui, oui !). A bientôt !