Note : Bonjour et merci à Neferkitty's Tomb pour la bêta. La première partie de ce chapitre est la dernière que j'avais écrite à l'époque (la scène avec Seifer n'était pas la même à l'origine, ce passage-là n'existait pas que j'ai repris l'histoire, je l'ai ajouté avant de commencer la publication), vous devriez donc voir une amélioration du style à partir de la deuxième moitié. Quand le fichier est revenu de bêta, les trois quarts des remarques étaient concentrées sur le début, preuve s'il en fallait une qu'on ne se relit vraiment pas bien soi-même, même dix ans plus tard !
Merci pour votre patience, votre fidélité, vos reviews et bonne lecture !
Chapitre 5
Heart, don't fail me now!
Courage, don't desert me!
Don't turn back now that we're here.
People always say
Life is full of choices.
No one ever mentions fear!
Or how the world can seem so vast
On a journey ... to the past.
Liz Callaway, Journey to the Past (Anastasia)
Ce ne fut pas la lumière qui le réveilla. Quand il ouvrit les yeux, il faisait encore sombre et il se demanda un bref instant où il se trouvait. La mémoire lui revint très vite. Il y avait des gens autour de lui, et certains discutaient. C'étaient leurs voix qui l'avaient tiré de sa torpeur. Ils ne faisaient pas du tout attention à lui.
Il se redressa un peu. Il était frigorifié et endolori de partout – surtout sa cheville et son dos. Que faisaient ces gens ? Ils avaient l'air d'attendre quelque chose. Une dame d'âge mûr, assise à côté de lui sur le banc en plastique, regardait sa montre avec impatience. Il décida de se dégourdir un peu les jambes.
Il se leva avec précaution. Il sentit le poids de son sac sur son épaule et en ajusta la courroie, puis fit un, deux pas prudents. Les gens ne le regardaient pas, mais un garçon vêtu d'habits aux couleurs vives et aux motifs symétriques s'assit aussitôt à sa place. Il avait de petits morceaux de plastique dans les oreilles qui intriguaient le jeune homme au plus haut point, mais ses jambes lui faisaient trop mal pour qu'il reste immobile à l'observer. Il fallait qu'il réchauffe ses muscles raidis par le froid, et il entreprit donc de faire le tour du square en s'appuyant le moins possible sur sa cheville blessée. Cela lui prit quelques instants, et il vit deux autres personnes s'arrêter sous l'abri pour attendre.
Il y revint lentement en clopinant et s'arrêta pour lire les affiches placardées là. Il y avait des horaires, des tarifs pour des billets et des noms de destinations qu'il ne connaissait pas, mais il comprit enfin : tous ces gens attendaient un bus.
Il se pencha aussitôt vers la liste des prix. C'était l'occasion de s'éloigner encore de l'institut, et sans marcher. Il se ferait plus remarquer qu'autre chose, il le savait, s'il errait sans but en boitant dans la rue. Dans l'immédiat, il décida qu'il allait prendre le premier véhicule qui s'arrêterait et qu'il irait jusqu'au terminus. Il prépara le compte juste et fourra le reste de l'argent dans sa poche, puis il attendit avec les autres. Il regretta rapidement d'avoir abandonné sa place assise. Il ne voulait pas continuer à marcher, de peur que le bus ne passe et ne l'attende pas pour repartir et la station debout devint très vite pénible. Il devait s'appuyer de tout son poids sur sa jambe valide, celle-ci fut bientôt aussi douloureuse que la cheville qu'il s'était tordu.
Je vais finir par m'assoir par terre.
Il avait des fourmis dans les jambes quand l'autobus arriva, dix minutes plus tard. Il laissa les autres personnes entrer devant lui en les observant attentivement. Lorsqu'il monta à son tour, il fut enveloppé par la lumière et la chaleur qui y régnaient. Il déposa sa monnaie dans la main tendue du chauffeur mais ne parvint pas à articuler un seul mot. Il avait la gorge serrée, et l'impression que s'il essayait de parler malgré tout, sa voix déraillerait comme quelques années plus tôt lorsqu'il avait mué. L'homme derrière la vitre compta les pièces, indifférent, avant de lui tendre un billet. L'adolescent le reçut d'une main hésitante avant de se diriger vers le fond du bus.
- Hé, petit ! Tu valides ? Lui rappela le chauffeur.
Le jeune homme se retourna vers lui sans comprendre. Ça devait se voir sur son visage, car le chauffeur lui reprit son ticket et lui montra comment le faire en le faisant passer sur un appareil qui émit un « BIP ! » sonore.
- Merci, monsieur, dit le garçon d'une voix crispée.
Puis il se dirigea vers le fond du bus où il s'assit pour observer le titre de transport. Ils étaient en papier cartonné. Dessus, de petits caractères indiquaient la durée de validité – une heure – ainsi que le prix et les conditions d'utilisation. Il décida qu'il descendrait lorsque le premier billet expirerait, et qu'il garderait l'autre pour plus tard, en cas de pépin.
Il regarda les gens autour de lui. Il était très tôt et la plupart somnolaient encore. En face, le garçon aux habits colorés hochait la tête en rythme en bidouillant un appareil comme ceux qu'il avait vu dans la vitrine du magasin. Sous ses cheveux aux mèches sophistiquées, son visage à la peau lisse et aux joues pleines, il semblait appartenir à une autre espèce que lui, tout en etant étonnement semblable. Seuls son apparence, ses habits et cet objet qu'il tripotait fébrilement entre ses doigts, le rendaient différent de l'orphelin aux vêtements usés et au teint hâve.
Il se rendit compte qu'il était parfaitement fasciné par ce garçon de son âge, le premier qu'il voyait à l'extérieur. Il ne pouvait pas le quitter des yeux, il observait le moindre de ses gestes, buvant son attitude.
Voilà donc à quoi ressemblaient ceux de dehors. Les autres de son âge. S'il parvenait à s'en sortir, ressemblerait-il à cet adolescent dans quelques mois ? Ou, au contraire, son aspect si différent le handicaperait-il ? Il passa une main dans ses cheveux en bataille qui retombèrent en travers de ses yeux. Ils devaient avoir à peu près le même âge et, pourtant, il se sentait à la fois dix fois plus vieux et tellement plus jeune !
Le bus s'arrêta et le garçon descendit.
L'orphelin se retint de se lever pour le rattraper. Une femme corpulente vint s'assoir à côté de lui. Cette intrusion dans son espace vital inspira une violente répulsion au jeune homme qui dût se maîtriser pour ne pas jaillir de son siège en criant. Le bras de la femme touchait le sien et, s'il reculait, il serait alors en contact avec son voisin de gauche. Il avait trop mal à la cheville pour se lever. Il serra les dents et lutta de son mieux contre le puissant malaise que lui causait ce simple contact physique. Il se força à respirer normalement en se répétant que son horrible expérience de la veille ne risquait pas de se reproduire ici et maintenant, et que chaque mètre qu'il faisait l'éloignait un peu plus de Seifer.
La dame, parfaitement inconsciente de l'agitation qu'elle provoquait chez son jeune voisin, resta assise pendant trois arrêts avant de descendre du bus, laissant l'adolescent soulagé, mais aussi ébranlé par sa propre réaction. Elle n'avait même pas fait exprès de le toucher.
Une quart d'heure plus tard, le chauffeur annonça d'une voix forte que le bus avait atteint son terminus. Il suivit le mouvement des derniers passagers en descendit. Dans la pâle lueur de l'aube naissante, il découvrit la ville dont il avait tant rêvé. Il crispa une main sur son cœur avant de sortir son carnet de sa poche. Debout, il l'ouvrit et écrivit :
« Jamais de ma vie je n'oublierai cet instant. Peu importe ce qui m'attend, maintenant, ça valait la peine. Rien que pour ça. »
Fire, and ice, and rage inside
How long 'til I fall?
Somewhere all my darkest fears are gathering
It's not enough to save the day
I can't escape my nightmares
Chameleon Circuit, Nightmares
Ven était soulagé de voir arriver bientôt les vacances de Noël. Les cauchemars ne s'étaient pas arrêtés, malgré ses visites chez le docteur Vexen – ces derniers temps, c'était même carrément pire. Il se doutait que les choses ne changeraient pas en si peu de temps (pour peu qu'elles pussent changer), mais il manquait sérieusement de sommeil. Il s'était à moitié endormi sur sa copie en lisant les questions de l'examen de géographie, et si sa voisine de table n'avait pas éternué bruyamment au moment où il piquait du nez, le menton posé dans sa main, il se serait probablement retrouvé avec un zéro pointé. Mauvais plan s'il en était puisqu'il n'était pas spécialement bon en géo, même s'il aimait bien. Il n'aurait jamais réussi à rattraper une note pareille. Quand il avait rendu sa copie, il était mitigé. Ça ne cassait pas trois pattes à un canard, aucun doute là-dessus, mais c'était définitivement mieux que rien. Si seulement il n'était pas si fatigué…
Tout son rythme de vie s'en trouvait affecté. Même s'il n'avait jamais été partisan du blocus sauvage, il ne négligeait pas de réviser avant de passer des examens. Pas simple quand il s'endormait régulièrement sur son bureau – une fois, il avait mêmebavé sur une de ses feuilles de cours, laissant dessus une auréole humide. Frappé par l'urgence de la situation, il avait essayé plusieurs méthodes pour tenter de régler le problème.
Il avait d'abord demandé à sa mère de venir voir de temps en temps s'il était réveillé, mais un week-end avait suffi pour démontrer l'inefficacité totale de la mesure : prise par son travail, Tifa avait tout simplement oublié et Ven avait fait de longues siestes – lesquelles n'avaient pas été interrompues par des cauchemars, qu'il ne faisait que la nuit. Et même si ces repos étaient plus que bienvenus, il fallait absolument qu'il travaille.
Ensuite, il avait essayé le café : noir, fort et à hautes doses. Echec total : si cela l'empêchait effectivement de dormir, ce n'était pas sans inconvénients. Premièrement, son esprit embrumé par la fatigue ainsi que la nervosité provoquée par la caféine l'empêchaient tout simplement de se concentrer sur quoi que ce soit. Il avait le sentiment d'être à bout de forces et de, malgré tout, ne pas pouvoir rester en place. Deuxièmement, il avait également des difficultés à s'endormir quand il allait se coucher. Troisièmement et enfin, il n'aimait pas le café et le digérait plutôt mal.
Il avait alors essayé des « stimulants ». Toute une petite pharmacopée s'était étalée sur son bureau, mais aucun de ces produits miracle n'avait le moindre effet. Il avait pesté contre le gaspillage en jetant les flacons à la poubelle. Ça lui avait coûté cher, en plus. Quelle arnaque...
Ce samedi de décembre qui précédait la seconde semaine d'examens, Ven était assis à la table de la salle à manger. Armé d'un surligneur vert (sa couleur) et de son cours d'histoire, il s'efforçait de synthétiser la matière du premier trimestre, laquelle portait sur la guerre quatorze-dix-huit et ses répercussions sur les pays qu'elle avait touchés, jusque dans les années trente. Autant dire qu'en plus d'être somnolent - il avait dormi quatre heures - il avait un peu envie de se pendre avec le cordon des rideaux terre-de-sienne (pas sa couleur, mais bon, sa mère ne lui avait pas demandé son avis).
Il venait d'en finir avec l'Italie et cherchait la motivation pour s'attaquer à la partie sur l'Angleterre. Il était en train de se dire qu'avoir encore des cours à résumer une semaine après le début des festivités aurait dû être une motivation suffisante quand son smartphone vibra sur la table.
Une étincelle familière jaillit dans sa poitrine, éteinte presqu'aussitôt. Ce n'était qu'un message d'Axel (qui s'il avait pu voir sa tête, aurait su apprécier à sa juste valeur l'enthousiasme qu'il suscitait chez son ami).
Ça va ?
Content malgré tout de la distraction, Ven prit son téléphone et répondit :
Je bûche l'histoire, ça me tue.
La réponse fut quasi-instantanée.
La guerre a tendance à avoir cet effet sur les gens. Mal dormi ?
Comme il aurait eu du mal à cacher quelque chose qui s'affichait à tout moment sur son visage, Ven avait dit à ses amis qu'il souffrait d'insomnies ; c'était plus simple que d'expliquer les cauchemars. Axel, ami fidèle et compatissant, avait passé la semaine à essayer de trouver quelque chose pour l'aider.
Il lui avait d'abord fait une playlist de musique zen sur Spotify. Ça n'avait pas aidé Ven à s'endormir mais constituait un agréable bruit de fond quand il étudiait.
Après la playlist, Axel lui avait offert des cônes d'encens censé procurer un sommeil paisible. Là, Tifa avait posé son véto, interdisant à Ven de laisser de l'encens brûler sans surveillance ou sans aérer après. De plus, il n'en aimait pas l'odeur, trop capiteuse à son goût.
Toujours pareil.
Tu as essayé l'app ?
La dernière trouvaille d'Axel était une application qui permettait de composer une ambiance sonore à partir de sons comme le vent soufflant dans les feuilles, les chants d'oiseaux ou même le bruit du trafic dans la rue. Un autre message arriva avant que Ven ait pu répondre.
Je me suis laissé avoir par le feu de bois, moi.
Ven, qui n'avait pas besoin de davantage de flammes, s'était constitué un bruit de fond à base de pluie contre la vitre et de chat qui ronronne.
Je l'utilise. Ça me fait pas dormir mais c'est vrai que c'est relaxant.
Ven reposait son portable quand il se mit à sonner.
- J'aime pas texter, dit Axel en guise de salut.
- Pourquoi t'as pas juste appelé alors ?
- Au cas où t'aurais été en train de dormir. Je voulais pas risquer de te réveiller.
Ven se frotta les yeux.
- Il est onze heures passées... ça aurait pas été un mal si tu m'avais réveillé. Je dors pas la nuit mais je somnole toute la journée. En plus, ma mère est pas beaucoup là en ce moment.
- Justement, c'est de ça que je voulais te parler.
- De ma mère ?
- De toi qui t'endors sur tes cours. Tu crois que j'ai pas vu la grosse tâche de bave sur ta liste de temps primitifs ?
- Si t'écrivais plus proprement tu pourrais relire tes propres notes et tu serais pas obligé de me taxer les miennes.
- Bref. Les filles veulent faire ce truc de groupe d'étude mais, comme personne n'est très motivé, ça prend pas. Je me suis dit que ce serait une bonne idée si on venait chez toi. Tous au calme, ensembles, et on t'empêcherait de ronquer au lieu de bosser.
- Juste Kairi, Naminé et nous ?
- Je pense que si on lui donne le feu vert, Kairi rameutera tout le monde.
Ven réfléchit un peu et calcula. S'il ajoutait les deux rallonges de la table à manger et les chaises pliables de la terrasse, il pouvait installer confortablement une dizaine de personnes, chiffre qu'il communiqua à Axel.
- Tu leur dis bien qu'on est là pour bosser et que tout le monde enlève ses chaussures, d'accord ?
- Bien reçu. Je transmets l'info et j'arrive.
Axel sonna à la porte un quart d'heure plus tard et aida Ven à placer les rallonges que ce dernier était allé chercher à la cave. Ils récupérèrent les chaises de la terrasse et Axel les disposa autour de la table pendant que Ven retirait, du centre de cette dernière, le coquillage géant qui servait de bol à fruits.
C'était, d'après lui, une mocheté venue des abysses qu'elle n'aurait jamais dû quitter mais un bénitier de cette taille valait plus cher que son smartphone et Tifa l'adorait. Mieux valait donc mettre la chose à l'abri, ce qu'il fit avec mille précautions.
- On peut aller dans ta chambre avant que les autres arrivent ? demanda Axel en posant son sac sur la chaise de son choix, marquant par ce geste son territoire de premier arrivé, premier servi.
- Si tu veux, répondit Ven.
Il le suivit sans comprendre. Arrivé à destination, Axel se mit à examiner la pièce, allant même jusqu'à se mettre à quatre pattes pour jeter un œil sous le lit.
- Qu'est-ce que tu cherches ? finit-il par demander.
Axel se releva.
- Hier j'ai fait quelques recherches sur un truc qui s'appelle le feng-shui - en gros, c'est l'art d'aménager un lieu de vie pour qu'il génère des bonnes ondes. D'après ce que j'ai lu, si tu mets un tas de linge sale ou une poubelle au mauvais endroit, ça peut t'envoyer des vibes super pourries qui risquent, entre autres, d'affecter ton sommeil.
Il se remit à l'œuvre sans attendre de réponse. Ven le regarda faire pendant une minute, mitigé. L'idée de régler tous ses problèmes en dénichant un trognon de pomme décomposé au fond du placard était aussi loufoque que plaisante, mais son ami ne savait pas réellement de quoi il souffrait. Après une brève hésitation, il s'assit sur son lit.
- Axel, arrête-toi deux minutes.
Le concerné reposa le tapis sous lequel il était en train de regarder.
- Quoi ?
- Il faut que je te dise un truc.
Croisant le regard de Ven, Axel comprit qu'il n'allait pas s'agir d'un échange de trois mots et s'installa à califourchon sur la chaise de bureau.
- Qu'est-ce qu'il y a ?
- Je veux que tu saches que je suis super touché par tout le mal que tu te donnes pour essayer de m'aider.
- C'est ça que tu voulais me dire ? Mais c'est normal, même pas la peine d'en parler.
- Justement, si, il faut qu'on en parle. Ce serait pas honnête de ma part de te laisser continuer à faire ça alors que je suis même pas insomniaque.
Axel eut un air incrédule.
- Non ? Pourtant ça se voit que tu dors pas.
- C'est parce que c'est le cas. Enfin si, je dors, je m'endors même très vite. Si je me couchais, là, je dormirais, pareil quand ce sera le soir. C'est pour ça que je dis que c'est pas de l'insomnie. Et c'est pour ça que ça sert à rien que tu te décarcasses à chercher des solutions.
- Mais c'est quoi alors ? demanda Axel, apparemment plus inquiet que contrarié de découvrir que son ami ne lui avait pas dit la vérité.
- Des cauchemars. Tu sais ce que c'est, une terreur nocturne ?
Ven fut étonné de voir Axel grimacer et jurer entre ses dents.
- C'est ça que t'as ?
- Pas seulement. Ça t'est déjà arrivé ?
- Pas à moi. Reno a eu une période quand on était petits. Je m'en rappelle très bien alors que j'avais seulement quatre ans, possible que ce soit mon tout premier souvenir même, tellement ça m'avait traumatisé. Imagine. On dormait dans la même chambre à cette époque, le grenier était pas encore aménagé. Il me réveillait au milieu de la nuit en hurlant comme un possédé, assis tout raide, les yeux grands ouverts.
- C'est ça.
- Mais mes parents disaient que c'étaient pas des cauchemars qu'il avait. Et ça le réveillait pas, il fallait attendre qu'il ait fini sans le toucher ou le réveiller, juste rester près de lui au cas où il risquerait de se faire mal. Et il s'en souvenait même pas après. C'est différent pour toi ?
- Non, c'est pareil. Le soucis avec ça c'est que je réveille ma mère et tous les voisins. Ils commencent à en avoir marre d'ailleurs. Et puis quand tu fais deux crises par nuit la qualité de ton sommeil diminue vachement.
- Deux par nuit ?
- La plupart du temps. Ce sont les heures où je dors, les quatre premières. Après, en général, je me lève pour éviter ce qui suit si je me rendors.
- C'est à dire ?
- Hé bien les cauchemars, justement. Si j'essaye de dormir encore, j'ai des épisodes de paralysie du sommeil et ça... ça, c'est terrifiant. Surtout avec les hallucinations.
- Les hallu - Ven, c'est du délire, il faut que tu voies un médecin !
- J'en vois déjà un. Ma mère m'avait pris rendez-vous avant que ça en vienne à ce point-là. Pour le moment, il a pas pu faire grand-chose pour moi mais il m'a expliqué tous mes problèmes et même si je dors pas mieux, ça aide déjà de savoir ce qui m'arrive. Parfois, je me réveille et mon corps ne répond pas du tout.
- Mec, c'est super flippant...
- T'as pas idée. C'est parce que quand tu dors c'est normal, à un certain point. Pendant le sommeil paradoxal - c'est celui où tu rêves. Ça dure quelques minutes par cycle et normalement, après, tu remontes lentement vers l'éveil, comme si tu passais par des paliers. La paralysie, c'est quand tu te réveilles d'un seul coup au mauvais moment.
- Putain...
- C'est déjà horrible en soi, mais j'ai souvent des hallucinations en même temps.
- Mais c'est aberrant.
- Je te jure que c'est vrai et que j'exagère pas. Je me rends bien compte que ça a l'air tiré par les cheveux, c'est pour ça que j'ai préféré dire que j'avais juste des insomnies. C'était plus simple que de commencer à expliquer que je fais des cauchemars et que je les ramène avec moi quand je me réveille. On se croirait dans Freddy.
- Et tu vois... tu rêves de quoi, si c'est pas indiscret ?
- De l'incendie qui a tué ma famille quand j'étais petit.
- Tu t'en souviens ? Je croyais que t'avais à peine trois ans quand c'est arrivé.
- Je peux pas dire que je m'en souvienne, non. Mon psychiatre dit que ça a laissé une empreinte dans ma mémoire, trop loin pour que je puisse l'atteindre consciemment, mais que les rêves fonctionnent différemment. Et apparemment, mon cerveau n'aime pas qu'on lui rappelle ce qu'il s'est passé...
- Sans blague.
- ... alors, à chaque fois, il me réveille en plein milieu. D'où la paralysie et presque toujours le cauchemar qui continue, je serais incapable de dire si ça dure dix secondes ou dix minutes. On dirait des heures.
- Et tu te crois dans une pièce qui brûle ?
- Je vois des flammes, je les entends crépiter mais je peux pas remuer d'un millimètre. Ça s'appelle des hallucinations hypnopompiques.
- Mais tu peux pas continuer comme ça quand même !
- Non. Quand ma mère m'a emmené consulter, je faisais juste des cauchemars. Les parasomnies ont commencé après. En soi, ce que j'ai n'est pas un problème. C'est plutôt la fréquence. Si ça se calme pas d'ici les vacances, il faudra que j'aille passer des examens à l'hôpital.
Axel souffla très fort.
- Bon, okay. Je vais arrêter de chercher des remèdes de grand-mère contre l'insomnie.
- Mais merci, vraiment. À part maman, personne d'autre s'est donné autant de mal pour moi.
- C'est normal, Ven. Et puis, pour être complètement honnête aussi, je cherchais aussi à te distraire un peu et à te remonter le moral. Pour que tu te sentes soutenu et, tu vois, entouré quoi. Je me disais que c'était peut-être...
Axel gambergeait rarement, il était plutôt du genre qui parle d'une traite. Le voir tourner autour du pot comme ça était plutôt agaçant car Ven savait très bien où il voulait en venir.
- Ça n'a rien à voir, Axel, dit-il pour essayer de couper court à la conversation.
Sauf que maintenant que le sujet était sur le tapis, Axel avait retrouvé tout son aplomb.
- Ven, il faut que t'en parles. Je sais que t'as pas envie et je comprends pourquoi mais...
Ven garda le silence. Le visage fermé, il croisa les bras sur sa poitrine. Axel poursuivit.
- Je sais que si t'en parles ça devient tout de suite plus réel mais Ven... ça fait deux mois, tu crois pas qu'il serait temps de -
- Non, je ne crois pas. Et puisque tu sais que je veux pas en parler, j'aimerais que tu arrêtes, l'interrompit Ven d'un ton qui ne souffrait aucune réplique. Ça n'a aucun rapport avec Vani.
Un calme orageux emplit la pièce pendant que les deux amis se mesuraient du regard. Ils sursautèrent de concert quand un coup de sonnette retentit.
- Sauvé par le gong, dit Axel en adressant à Ven un sourire mi-figue mi-raisin.
Celui-ci se hâta d'aller accueillir les nouveaux arrivants et Axel laissa échapper un soupir plus profond que l'Allégorie de la Caverne.
- Tout a toujours un rapport avec Vani, marmonna-t-il avant de le suivre.
