Chapitre 6
School bell rings, walk me home
Sidewalk chalk covered in snow
Lost my gloves, you give me one
"Wanna hang out?" Yeah, sounds like fun
Video games, you pass me a note
Sleeping in tents
It's nice to have a friend
Taylor Swift, It's nice to have a friend
La séance d'étude en groupe fut une réussite.
Après Axel, c'était Ienzo qui était arrivé le premier et qui, en attendant les autres, avait investi la cuisine. Ven l'avait regardé traverser l'appartement, lourdement chargé de son sac de cours et d'un autre au contenu moins évident.
À l'inverse de Ven, Ienzo adorait la chimie et les matières scientifiques en général. Le voyant s'étaler sur le plan de travail de sa mère avec des racines de gingembre et d'autres ingrédients qui auraient été à leur place dans un cours de potions à Poudlard, Ven avait battu en retraite. Ienzo était trop soigneux et bien élevé pour ne pas nettoyer derrière lui de toute façon.
Les filles arrivèrent ensuite, emplissant la pièce d'un babillage tranquille pendant qu'elles installaient leurs affaires sur la grande table.
La populaire Kairi, la reine du bal dans toute sa perfection, et gentille avec ça. La discrète Naminé qu'on entendait peu car elle préférait s'exprimer avec les pastels sans lesquels elle ne se déplaçait jamais. Et enfin, Xion, réservée quand on ne la connaissait pas encore mais qui cachait, sous ses dehors fragiles, une loyauté sans faille et un humour taquin.
Xion posa ses affaires à côté de celles d'Axel et ses deux amies prirent les places voisines, encouragées à rester groupées pour éviter que cette belle table d'étude ne tourne à la séance de bécotage.
Xion et Axel n'étaient pas concernés puisqu'ils étaient les célibataires de la bande - les vrais célibataires, ceux qui assumaient leur statut. Ils étaient très proches pourtant, tant que des rumeurs circulaient régulièrement sur eux dans les couloirs de l'école. Cela ne se produirait pourtant jamais, comme ils aimaient à en rire, « même s'ils avaient été les deux derniers êtres humains de la planète ». Xion avait trop de poitrine pour Axel qui, de son côté, n'en avait pas assez au goût de son amie. Nope. Not happening.
Riku et Sora arrivèrent juste après. Riku était grand, beau et tellement cool que tous les mecs de l'école auraient donné n'importe quoi pour être lui - à l'exception des quelques-uns qui auraient tout donné pour être en lui, comme aimait à le préciser Axel. Il avait aussi de bonnes notes et une petite amie qui adorait le dessiner. Naminé supportait plutôt bien la pression qui allait de pair avec cette relation qui lui valait la jalousie et l'inimité de presque toutes les filles de l'école. Heureusement, Kairi était sa meilleure amie ; cela lui conférait une forme d'immunité diplomatique qui la mettait à l'abri des envieuses qui auraient pu avoir l'idée de lui jeter autre chose qu'un regard noir.
Sora, lui, était le veinard drôle et sympa qui avait conquis la fille la plus convoitée de toutes. Lui, Kairi et Riku étaient amis d'enfance, et l'heureux couple filait le parfait amour depuis le collège et tout le monde aurait parié sur leur mariage à venir.
Les nouveaux arrivants prirent place de l'autre côté de la table. Chacun avait plus ou moins étalé ses cours devant lui et le bois disparaissait presque sous les cahiers, les classeurs et les feuilles volantes. Ils se mirent à discuter de l'organisation de la séance à proprement parler.
Ienzo avait les meilleures notes de toute la classe et il était davantage venu aider les autres que réviser. Riku était fort en Anglais et rassembla autour de lui Xion et Sora qui avaient bien besoin d'un coup de main. Il était midi trente quand le dernier membre du groupe daigna enfin se montrer, en retard comme d'habitude et sa guitare sur le dos.
Demyx se fichait pas mal de l'école, si ce n'était pour ses amis et l'expérience de vie que représentait le lycée. Il serait une pop star ou ne serait pas. Il avait le talent et tout ce qu'il fallait : la voix, le physique, la présence et cette flemme désinvolte qui le caractérisait sans arriver à cacher sa détermination. Il avait regardé trop d'épisodes de Glee et avait une tendance (parfois heureuse, parfois douteuse) à se lancer dans n'importe quelle chanson qui lui passait par la tête. Ses parents l'avaient toujours soutenu et continueraient à le faire, n'ayant jamais rien exigé d'autre de leur fils que ce qui l'amenait chez Ven en cette froide journée : qu'il décroche son Bac. Même s'il se contenterait de passer au raz des pâquerettes, il ne pouvait pas espérer obtenir la moyenne en math sans l'aide de Ienzo.
Ce dernier sortit enfin de la cuisine et distribua à la ronde des tasses remplies d'un liquide fumant que nous qualifierons d'ambré pour rester positif. Kairi plissa le nez.
- Ew ! fit-elle. Qu'est-ce que ça sent ?
- On dirait du détergent, dit Axel en regardant la sienne avec un air dubitatif.
- C'est l'odeur du gingembre, les rassura Ienzo.
- C'est tout ? demanda Xion, soupçonneuse. T'as passé tout ce temps dans la cuisine à préparer du thé au gingembre ?
- Bien sûr que non ! C 'est une infusion de thé noir au gingembre frais, citron et miel d'acacia, avec un boost de vitamines, d'acides aminés et d'Oméga 3. Quoi ? Tous ces comprimés sont en délivrance libre !
Un lourd silence plana sur le groupe pendant que chacun baissait sur son mug un regard méfiant. À la surface, Ven vit flotter de fines bulles qui trahissaient la présence de l'huile que Ienzo avait ajoutée, sans doute quelques gouttes dans chaque tasse. Après une brève hésitation, il se dit qu'il avait essayé cinq stimulants différents et qu'il pouvait bien faire honneur à celui que son ami s'était donné la peine de préparer.
Il prit une gorgée brûlante, aspirant au passage les gouttelettes d'huile (oméga 3 signifiait poisson mais il prit le parti de ne pas y penser). Il sentait sur lui le regard de ses compagnons à qui il servait un peu malgré lui de sujet-test et s'il grimaça, ce ne fut qu'à cause de la température du liquide.
- Alors ? Demande Ienzo, que tout ce chichi agaçait.
D'un côté, Ven le comprenait. À quoi bon son statut de petit génie (surtout en chimie !) si ses propres amis remettaient en question ses compétences à la première tisane ? Ce n'était pas bon, inutile de mentir, mais c'était parfaitement buvable. Surtout comparé aux autres stimulants qu'il avait ingurgité.
- On sent seulement le gingembre et un peu le citron, tout le reste est masqué derrière.
Ienzo adressa à la tablée un "AH !" victorieux et chacun trempa ses lèvres dans sa tasse. À peu près tout le monde avait besoin de son aide, aussi était-il dans leur intérêt de mettre de l'eau dans leur vin - en l'occurence, leur thé.
Quelques minutes plus tard, ils étaient tous plongés dans leurs révisions. Riku avait déplacé son petit groupe d'Anglais autour de la table basse du salon, à l'autre bout de la pièce, où Sora et Xion travaillaient à mi-voix leur prononciation en vue de l'examen oral. Ienzo, plus ou moins installé près de Demyx, allait et venait entre les autres pour donner un coup de main.
Ven poursuivit sa synthèse du cours d'histoire, comptant en faire profiter ses amis. Il la boucla en une heure et la fit passer à Kairi dont c'était la matière préférée. Elle la relut, la valida, puis Sora dégaina sa tablette pour en scanner les pages et les envoyer à tout le monde.
- Mais y a une imprimante dans le bureau de ma mère, tu sais.
Sora lui jeta sa gomme à la tête et le manqua.
- Et l'environnement ?! C 'est plus écologique comme ça !
- On a du papier recyclé…
- Laisse-le donc s'amuser, il adore son nouveau joujou, dit Xion.
Sora serra contre lui sa Galaxy Tab, comme pour la protéger de la médisance de ses compagnons.
- C'est pas un jouet ! protesta-t-il un peu trop vivement.
- Mais oui, mais oui, on lui dira...
Un rire généralisé fit rougir l'intéressé, puis Ienzo remit bon ordre dans le groupe qui se reprit le travail. Laissant reposer ses notes d'histoire, Ven sortit son cours de maths. Autant profiter de la présence de Ienzo pour se frotter aux probabilités et aux équations du troisième degré. Il n'était pas mauvais en maths mais avec les problèmes de concentration qu'entraînait le manque de sommeil, il n'était pas vraiment sûr de lui non plus.
Il n'aurait su dire si c'était à mettre sur le compte de la potion miraculeuse de Ienzo ou de l'idée d'Axel de ne pas rester seul, mais Ven somnola peu et travailla plus efficacement qu'il ne l'avait fait depuis le début des examens.
La séance se prolongea jusqu'à dix-huit heures, heure à laquelle ni Ven ni les autres n'étaient plus du tout capables de se concentrer. Mais tous étaient ravis du résultat, à tel point que lorsque Riku suggéra qu'ils remettent ça le lendemain, la réponse fut positive et unanime. Ils laissèrent toutes leurs affaires en l'état, répandues sur la table.
- Tu es sûr que ça ne va pas embêter ta mère ? s'enquit tout de même Ienzo.
- Mais oui, t'en fais pas. Ces derniers temps, elle rentre super tard. Si ça se trouve, elle va même pas remarquer. Et puis même, c'est pour la bonne cause, vous venez pas faire la teuf.
Le jeune homme se laissa convaincre et sortit derrière Demyx.
Il ne resta rapidement plus qu'Axel, qui entreprit de ranger les chaises de la terrasse pendant que Ven faisait le tour de la table pour récolter les mugs - tous vides, il fallait le préciser. Ils s'acquittèrent de ces tâches dans un silence un peu alourdi encore par les derniers mots qu'ils avaient échangé avant que les autres ne les rejoignent.
Rapidement, il ne resta plus rien d'autre sur la table que les affaires qui devaient y rester. Ven se demandait quel genre de repas lui et sa mère pourraient arranger sur la table du salon quand son téléphone se mit à sonner. Il décrocha.
Axel n'écoutait pas. Il se demandait s'il devait partir ou rester.
De base, tout ce qu'il voulait, c'était aider Ven. C'était son truc, c'était ce qu'il faisait : protéger ses amis, d'eux-mêmes s'il le fallait. Les soutenir. Ven était son ami et Axel savait que pour certaines choses, il ne voulait juste pas de son aide mais il était incapable de s'en empêcher. Il aurait préféré rester, au moins jusqu'au retour de sa mère, pour ne pas le laisser seul. Mais s'il lui en voulait encore d'avoir évoqué Celui-dont-le-nom-ne-devait-pas-être-prononcé, il aurait peut-être été plus malin de s'éclipser maintenant pour éviter une dispute.
Axel était célibataire et, comme Xion, ce statut ne lui posait aucun problème. Il y avait Ienzo et Demyx, qui se tournaient autour depuis si longtemps que tout le monde les considérait ensemble pour simplifier. Demyx ne vivait que pour sa musique, quant à Ienzo - son premier fan - il était trop absorbé par tous ses bouquins pour calculer autre chose que des maths. Il fallait les voir pour le croire mais c'etait comme ça. Le cas de Ven était différent : il n'assumait pas d'être célibataire parce qu'il refusait d'admettre qu'il s'était fait plaquer.
À sa décharge, Vanitas ne s'était pas fendu d'un mot sur le pourquoi du comment. Il s'était juste barré du jour au lendemain, sans prévenir. Axel comprenait que Ven ait du mal à tourner la page mais ça faisait des semaines, il fallait qu'il lâche l'affaire. Et puis, même s'il ne l'aurait jamais dit devant lui, Axel trouvait que c'était peut-être mieux comme ça.
Il avait toujours pensé qu'on ne pouvait pas être plus mal assorti que ces deux-là et que Vanitas n'était pas un mec pour Ven. Il fumait, buvait, il était jaloux à crever (avec Axel en tête de sa liste de paranoïaque, comme si Ven avait été capable d'infidélité ou de mensonge !) et en plus - surtout - Axel le soupçonnait d'être violent.
À ce sujet-là, il n'avait pas pu se taire. Quand il avait interrogé Ven sur les bleus qu 'il avait au poignet, des bleus qui n'avaient pas été là la veille et dont il n'arrivait pas à imaginer que Tifa puisse être responsable, son ami s'était empourpré du cou au front. Il avait brassé de l'air, la panique allant croissant dans son regard à chaque seconde qui passait sans qu'il n'arrive à produire une excuse valable. Il avait finalement essayé de rembarrer Axel en lui disant que ça ne le regardait pas.
- Redis-moi ça sans bafouiller, pour voir ? avait demandé Axel, peiné. Je peux pas fermer les yeux sur un truc pareil, Ven. Si j'étais ce genre de personne, tu voudrais pas de moi comme ami. S'il te fait peur, il faut-
Ven avait sursauté. Axel s'était attendu à de la honte, à de la gêne, à de l'inquiétude peut-être. Aussi avait-il été surpris quand Ven avait paru stupéfait et un peu vexé.
- Peur ? De Vani ? Non mais ça va pas bien ?
Son indignation avait été sincère et Axel avait douté sans laisser tomber pour autant.
- Je m'inquiète juste pour toi. Ça arrive tous les jours, ce genre de trucs. S'il t'arrivait quelque chose...
- T'as fumé un truc ou quoi ? Vani ne me ferait jamais de mal !
- Non ? Alors regarde moi dans les yeux et dis-moi que c'est pas lui qui t'a fait ça.
Ven avait rougi de plus belle. Son incapacité à mentir l'avait empêché de continuer à nier. Les joues en feu, il avait planté son regard dans celui d'Axel.
- Non, c'est vrai. Ecoute, je sais de quoi ça l'air mais je te jure que c'est pas ce que tu crois. Quand je suis avec lui, je me sens bien. En sécurité.
Axel avait eu envie de remettre en question sa conception de la sécurité, mais il n'avait qu'à regarder son ami pour voir qu'il disait la vérité. Par la suite, pourtant, il s'était fait un devoir d'observer le comportement de Ven quand il était avec Vanitas. Il n'avait plus jamais rien vu de suspect et Ven n'était jamais plus heureux qu'en sa compagnie. Pourtant, Axel persistait à croire qu'il aurait été beaucoup mieux avec un mec comme Sora, par exemple.
- Qu'est-ce que tu fais ?
Axel émergea de ses pensées comme on sort la tête de l'eau. Ven le regardait, son smartphone à la main, les bras ballants. Il semblait abattu et Axel oublia aussitôt tous ses questionnements. Il était rare que Ven affiche autre chose qu'une image joyeuse et positive mais, en ce moment, il était trop fatigué pour jouer la comédie.
- Rien, j'étais dans la lune.
- Tu rentres ?
Axel hésita.
- C'était qui, au téléphone ?
Ven fourra son portable dans sa poche.
- Ma mère. Elle ne rentre pas ce soir.
- Non ? Elle va revenir dormir quand même ?
- Probablement pas. Elle a un grand canapé dans son bureau et quand elle travaille vraiment tard, elle dort là.
- Ça craint qu'elle doive faire autant d'heures sup'. Surtout en ce moment.
- Elle fait toujours ça à cette période de l'année. Comme ça, elle a plus de temps libre pendant que je suis en vacances. Fais pas cette tête, ça va... Ça change rien pour moi, c'est pas comme si elle pouvait m'aider de toute façon.
Axel n'était pas convaincu et ça se voyait sur son visage.
- Tu veux que je reste ? offrit-il.
Il s'attendait à un refus net et immédiat, typique de Ven qui ne détestait rien plus que de déranger (même quand son entourage ne demandait que ça). À la place, il se mit à protester mollement.
- Mais ça va... et puis tu vas pas découcher comme ça, en pleine période d'examens.
- Si je rentre, je laisse mes affaires là, comme les autres. Je vais plus étudier ce soir de toute façon.
- Mais et tes parents ?
- Ça coûte rien de demander.
Ce qu'il fit sans laisser à Ven le temps de trouver un autre argument. Comme Axel était un relativement bon élève, doublé d'un plutôt gentil garçon, et qu'il suivait un aîné qui avait placé la barre très haut en matière de conneries, ses parents lui passaient à près tout du moment qu'il resta modéré. Passer une nuit chez son meilleur ami, même en cette période, ce n'était même pas deux sur l'Echelle de Reno. Surtout quand l'ami en question s'appelait Ventus Lockhart, alias le mec le plus raisonnable du monde (tant qu'il n'était pas question de son ex.) Axel n'appela même pas ses parents, il envoya un texto. La réponse arriva rapidement.
- Et voilà, c'est réglé, dit-il à son ami qui attendait, mine de rien.
Même s'il avait (un peu) protesté, Ven eut l'air plutôt content. Il se fendit d'un petit sourire et Axel abandonna son portable sur la table.
- On fait quoi ?
- Je sais pas. T'as pas faim, toi ?
- Si. Qu'est-ce qu'on va manger ?
- C'est ce que j'étais en train de me demander quand ma mère a appelé.
- Bon ben j'imagine qu'on a plus qu'à fouiller les placards et le frigo.
Ven suivit Axel, l'air trop fatigué (et peut-être heureux aussi) pour ne pas laisser faire. Axel, comme chez lui, se mit à ouvrir armoires et réfrigérateur. Il y avait des œufs et des légumes dans le bac du frigo, des pâtes et du riz dans un placard, de la sauce arrabiata en bocal, des fish-sticks dans le freezer. Axel, en toute logique, décida de faire des crêpes.
Ils s'y mirent à deux pour préparer la pâte mais quand vint le moment de cuire les crêpes, Axel fit tout un numéro pour s'en occuper seul. Il entreprit donc de les faire sauter avec moult singeries.
Lorsque la première crêpe se retrouva par terre, il défendit son honneur de pâtissier : la première est toujours ratée ! Quand la deuxième suivit le même chemin, il blâma la poêle (depuis quand les produits Tefal sont-ils fiables, franchement ?). Ven avait un sourire jusqu'aux oreilles alors il en tenta une troisième qu'il fit à peine semblant d'essayer de rattraper.
Elle s'éclata sur le carrelage tandis qu'ils éclataient de rire. Satisfait, Axel accepta de se servir d'une spatule avant de gâcher tout le repas.
Ils prirent des tours pour tenir la poêle, rangeant et nettoyant la cuisine, et mangèrent les crêpes à mesure qu'elles se posaient sur l'assiette. Une fois rassasiés, ils s'échouèrent devant la télévision, juste à temps pour ne pas rater le début de Doctor Who.
Axel était plutôt content de lui. Puisque Ven lui avait dit la vérité à propos de ses problèmes, il pouvait arrêter de chercher des solutions inutiles et essayer de l'aider vraiment. Et jusque là, il avait l'impression que son ami passait de bons moments. C'était tout ce qu'il voulait.
La belle humeur de Ven se maintint jusqu'à ce qu'ils éteignent la télévision. Il était vingt-trois heures trente et ils n'étaient pas en vacances, ils ne pouvaient pas rester éveillés jusqu'à l'aube. En dépit de sa fatigue, la perspective d'aller dormir ruina le moral de Ven en trois secondes chrono. Il n'en dit rien.
En silence, il se prépara à se coucher. Axel le suivit, utilisant la brosse à dents neuve que son ami dénicha pour lui dans le placard sous l'évier.
Il dormait d'ordinaire dans le canapé-lit de la troisième chambre, un fourre-tout qui contenait un bureau dont Tifa se servait peu et dont les murs étaient décorés par la collection de skateboards de Ven qui en avait acheté quelques-unes avant de renoncer au profit du roller. Ce soir-là, cependant, il suivit son ami. Il s'arrêta à la porte de sa chambre et le regarda aller jusqu'à son lit comme un condamné marche vers l'échafaud. Ven s'assit et le regarda, interrogateur.
Axel mit du temps à parler, cherchant les bons mots avant de décider qu'il n'y avait pas trente-six formulations possibles.
- Tu veux que je dorme avec toi ?
Ven rougit et Axel jura intérieurement.
Vanitas ne s'était jamais privé de faire ses remarques en public. Tout le monde (toute l'école, élèves ou profs, Tifa, les gens du skate park, des inconnus croisés dans la rue) l'avait déjà entendu faire des sous-entendus (en général peu subtils) ou accuser ouvertement Axel d'avoir des vues sur Ven. Axel avait perdu beaucoup de temps à jurer l'inverse, à essayer de le convaincre qu'il se trompait (c'était la pure vérité) avant d'arrêter de relever. Personne ne prenait Vanitas au sérieux à ce sujet.
Mais Ven, à force de l'entendre, avait fini par intégrer l'idée, d'une certaine façon. Comme Axel ne lui avait jamais fait d'avances, ça n'avait pas vraiment d'importance. Mais Axel savait qu'en prononçant ces mots, la première pensée de Ven serait pour Vani, pour se demander ce qu'il en dirait.
Il n'y avait qu'à le regarder pour voir que c'etait exactement ce qui se passait dans sa tête. Axel se sentit obligé de le rassurer.
- En toute amitié, évidemment. Peut-être qu'avoir quelqu'un près de toi changera quelque chose.
Ça sonnait faux même si c'était vrai. Parce qu'ils savaient tous les deux que ça aurait été à son mec de faire ça, s'il en avait eu un. Ven avait besoin d'aide et Vanitas n'était pas là.
Axel pouvait suivre le fil de ses propres pensées dans les yeux de Ven. Après un instant, les épaules de celui-ci s'affaissèrent sous le coup la défaite.
- Je veux bien. On peut toujours essayer.
Debout à côté du lit, Axel enleva tous ses vêtements à l'exception de son tee-shirt. Il éteignit la lampe de chevet en se glissant sous la couverture. Quelques secondes gênées s'écoulèrent, durant lesquelles il resta raide et immobile. Il se trouvait ridicule tout en ayant du mal à se départir de son embarras. Finalement, avec des gestes lents, au cas où il se ferait rembarrer, il se tourna vers l'autre occupant du lit et tendit un bras vers lui. Comme s'il n'avait attendu que ça, Ven se roula en boule, tout contre lui. Axel l'enlaça.
Au bout d'un court instant, Ven se mit à trembler. Sur le point de lui demander s'il y avait un problème, Axel sentit un truc chaud mouiller son haut et referma la bouche. Il attendit un peu pour être sûr de pas se tromper mais la sensation persista et s'étendit. Ven pleurait.
La gorge serrée, Axel le serra plus fort. Conscient de l'effort qu'il devait fournir pour sangloter sans bruit dans ce silence, il soupira.
- Je suis désolé.
Il fallut à Ven plusieurs secondes pour pouvoir répondre d'une voix pas trop humide.
- De quoi ?
De ne pas être Vanitas, pensa Axel, mais il répondit :
- De rien, t'inquiète. Dors.
Ven n'insista pas. Axel ne dit plus rien et se borna à le tenir contre lui. Lentement, il sentit s'espacer les pleurs qui le secouaient.
Axel avait cent fois juré ses grands dieux qu'il n'avait jamais eu le moindre intérêt pour Ven. Cent fois, à haute et forte voix, Axel avait menti. Mais c'etait un blanc mensonge, être honnête sur ce point aurait été une grosse erreur.
Vanitas ne lui aurait plus laissé une minute de répit et Ven n'aurait pas apprécié le résultat non plus. À long terme, ça aurait sans doute abîmé leur amitié et, franchement, ça n'en valait pas le coup. Donner raison à Vanitas qui était déjà sur le sentier de la guerre (qui vivait littéralement dessus) et n'accepterait jamais d'écouter ce qu'Axel avait à dire d'autre ? Hors de question. Surtout pour la vétille dont il s'agissait réellement.
Axel avait été attiré par Ven. La première fois qu'il l'avait vu, il avait senti vibrer en lui une corde dont, jusque là, il avait ignoré l'existence. C'était un lundi, le jour de leur entrée au lycée, et ça avait duré une quinzaine de minutes.
Il l'admettait volontiers (quoique pas en public), ce quart d'heure avait été le plus intense de sa vie. À la seconde où il l'avait aperçu, il avait su qu'il fallait qu'il le rejoigne, qu'il le touche, qu'il lui parle. C 'était ce qu'il avait fait, et le phénomène s'était dissipé aussitôt qu'ils avaient commencé à discuter.
Il y avait gagné un ami - le meilleur, rien de moins. Mais Axel avait été déçu, il s'en souvenait bien. L'amour, pour lui, était un oiseau rare qu'on chantait à la radio, qu'on jouait au cinéma et qu'on écrivait dans les livres : il connaissait son sujet mais il attendait encore de le voir de ses propres yeux. Ce jour-là, quand il avait vu le profil de Ven se détacher au milieu du décor comme si son visage avait été dix fois plus net que tout le reste, il y avait cru. Et aujourd'hui, plus de deux ans après, il attendait toujours.
Il lui arrivait de se demander ce qu'il avait cru voir en Ven, ce matin de septembre où la terre avait cessé de tourner simplement parce qu'il avait posé les yeux sur lui. Tout ce qu'il savait, c'était qu'il n'avait plus rien ressenti de tel depuis, ni pour Ven, ni pour un autre.
Il aurait bien aimé, pourtant, tomber amoureux. Mais ça avait l'air d'arriver à tout le monde sauf lui.
Ils n'étaient couchés que depuis quelques minutes quand Ven arrêta de pleurer et cessa de masquer le son de sa respiration. Celle-ci se fit plus lente et profonde et, rapidement, il s'endormit. Axel ne fut pas surpris. Entre le manque de sommeil, le stress et maintenant les larmes, il y aurait eu de quoi assommer n'importe qui.
Sa position n'était pas la plus confortable mais il ne bougea pas, décidé à faire tout ce qu'il pouvait pour garder Ven dans ses bras et, par ce contact, lui apporter soutien et réconfort. Ou du moins l'espérait-il. Il y avait toujours la possibilité que, dans son sommeil, Ven ne capte rien des stimuli extérieurs.
Axel soupira à nouveau. Ça allait être une longue nuit. Il espérait que ça vaudrait le coup.
