Note : Je voudrais remercier Neferkitty pour son travail sur ce chapitre en particulier. En le lisant vous allez le trouver bien je pense, il y a de l'action et je savais depuis longtemps quoi écrire mais je sais pas pourquoi, ça a été une vraie corvée et j'ai mis des semaines à en venir à bout. Donc on dit merci à celle qui s'est tapé les espaces en trop, les virgules manquantes, le convertisseur d'écriture manuscrite qui transforme mes "a" en "e", les répétitions, les anglicismes et les phrases en kit. Si j'avais posé ce chapitre en l'ayant seulement relu moi-même, vous auriez sous les yeux le Chapitre de la Honte (parce que c'est ce que j'ai ressenti en voyant revenir le fichier...) alors tout le monde se lève pour... Danette *SBOUM!*


Chapitre 7

Step out of your cage and onto the stage
It's time to start playing your part
Freedom awaits, open the gate
Open your mind, freedom's a state

Depeche Mode, Freestate


Axel s'était endormi. Il fut tiré de son sommeil vers une heure du matin et gambergea un peu avant de se souvenir de l'endroit où il était et de la raison pour laquelle il s'y trouvait. Quand il eut les idées plus claires, la première chose qu'il remarqua fut l'absence de Ven. Il se redressa d'un seul coup.

Son ami n'était pas allé loin. Toujours dans le lit mais assis contre le mur à sa tête, il pédalait à l'envers, lentement, ses talons glissant sur le matelas. C'était ce mouvement qui avait réveillé Axel et ce dernier, dépité, ne put que constater l'inutilité de sa présence.

Le souffle court, Ven avait les yeux ouverts et fixes. A l'instant où Axel se disait que c'était très calme en comparaison des crises de Reno, son ami ouvrit la bouche sur un long hurlement.

Le cri, sur lequel la voix de Ven s'érailla au bout de quelques secondes, choqua Axel qui s'y attendait pourtant. Tous ses poils se hérissèrent - même son cuir chevelu se referma sur son crâne comme une grande main. Il entendit frapper contre un mur ou au plafond, il n'aurait pas su dire avec précision.

Ven n'en finissait pas de crier, s'époumonant sans discontinuer son visage trempé de larmes apparaissait dans la lueur verte des chiffres de son réveil. Ça n'avait rien à voir avec les pleurs qu'il s'était donné tant de peine à réprimer avant de s'endormir. Ces larmes-ci coulaient librement et en abondance. Il continuait de reculer contre le mur comme s'il essayait de rentrer dedans.

Avec un soupir, Axel s'assit à côté de Ven en faisant attention à ne pas le toucher et attendit en regardant l'heure sur le réveil.

La crise dura six très longues minutes. Même en comprenant ce qui se passait, c'était aussi horrible à voir et à entendre que quand il était petit. Son cœur battait trop fort, comme si Ven lui avait communiqué une partie de son angoisse.

Comme Reno à l'époque, il se calma subitement. Il cessa de hurler et de bouger, laissant la place à un silence assourdissant troublé uniquement par ses halètements. Et progressivement, son corps s'affaissa, ses yeux se refermèrent. En l'espace de deux minutes, il s'était rendormi, tassé sur lui-même comme un mannequin qu'on aurait oublié là.

Dans la quiétude nocturne restaurée, Axel entendait les battements affolés de son propre cœur qui n'allait, lui, pas se calmer si vite.

Avec précaution, il déplaça Ven pour le recoucher, réarrangeant ses membres inertes. Il devait être encore plus épuisé qu'il n'en avait l'air pour dormir aussi profondément car il ne moufta pas, même quand Axel le souleva pour le ramener au centre du lit, la tête sur l'oreiller.

Axel se recoucha à son tour. Il lui fallut un certain temps pour s'assoupir et, quand il y parvint, il ne trouva qu'un sommeil agité et superficiel. C'est pour cette raison que la deuxième crise de Ven le réveilla. Dans le cas contraire, il ne l'aurait probablement pas remarquée.

Il n'y eut ni cris, ni grands gestes : ce furent des gémissements qui attirèrent son attention et lui firent ouvrir les yeux pour voir ce qui se passait. Il sursauta et faillit hurler. Ven avait les yeux ouverts, lui aussi. Il était tourné vers Axel et son regard semblait rivé sur lui.

Ce n'était évidemment pas le cas. Si Ven regardait quelque chose, ça ne se trouvait pas dans la chambre. Les yeux écarquillés mais secs, la respiration saccadée entre deux geignements, il frémissait.

Une de ses mains était crispée sur le drap entre eux et, après un instant de réflexion, Axel posa la sienne dessus. Ven ne remarqua rien mais c'etait mieux que de rester couché à le regarder sans rien faire, et il ne pouvait quand même pas lui tourner le dos.

Axel resta où il était, attendant que ça passe. Quelle nuit de merde...

Sans surprise, Ven se calma spontanément après un moment. Axel resta allongé à se demander s'il n'allait pas se relever, sans parvenir à se décider et à force d'hésiter, se mit à somnoler.

Il était à moitié endormi quand la main de Ven se retira de sous la sienne et que le matelas remua. Axel leva la tête avec un grognement.

- Dors, lui dit Ven à voix basse.

Axel se souvint que son ami ne dormait que des moitiés de nuit. Ce devait être l'heure à laquelle il se levait. Tranquillisé, il ne se le fit pas dire deux fois. Il laissa sa tête retomber sur l'oreiller et sombra pour de bon.

Il faisait jour quand il se réveilla enfin. Le réveil indiquait 11h20 et Ven n'était nulle part en vue. Axel ramassa ses vêtements et s'habilla.

Il trouva Ven assoupi devant la télé - qui lui demandait s'il était toujours en train de regarder Netflix - et se replia silencieusement dans la cuisine pour se servir un grand verre de Nesquick.

Ven se leva peu de temps après et le rejoignit. Axel, toujours prévenant, lui prépara la même boisson et ils restèrent assis en silence, chacun plongé dans ses pensées. L'absence de conversation ne gênait pas Axel. Cela lui évitait de s'étendre sur l'idée totalement inutile qu'il avait eue et sur l'échec critique qui s'en était suivi.

Ven avait - littéralement - une tête de déterré. Celle du gars qui n'avait pas demandé à ce qu'on l'exhume et qui n'aurait rien aimé tant que retourner dans son trou. Axel ne dit rien, le laissant émerger à son aise.

Cependant, une heure plus tard, aucun changement ne semblait se profiler à l'horizon. Ven s'était traîné jusqu'au canapé et s'y était ré-effondré. Il aurait paru endormi s'il n'avait pas, de loin en loin, ouvert les yeux pour suivre l'heure.

Axel en faisait autant : installé dans le salon, il traînait sur Facebook pour tuer le temps. À mesure que celui-ci passait, son inquiétude grandissait. Vu l'état de décomposition de Ven, il se demandait comment ça allait se passer avec les autres. Il semblait trop fatigué pour tenir assis, alors toute une après-midi de révisions ? N'aurait-il pas mieux valu annuler et le laisser dormir ? Que pourrait-il bien faire de constructif en étant abruti de fatigue ?

Son inquiétude s'avéra pourtant inutile. À une heure moins le quart, Ven se leva et quitta la pièce. Quand il revint, il était habillé et, cinq minutes plus tard, Sora arrivait.

Axel observa sans mot dire la métamorphose qui s'opérait à l'insu du nouvel arrivant, que Ven accueillit naturellement. Il présentait la même façade que la veille : fatigué car il ne pouvait pas totalement le cacher, mais toujours avenant et gentil.

Axel le regarda discuter avec Sora en attendant les autres. Silencieux, il comprenait que Ven avait simplement laissé tomber le masque devant lui et se demandait si sa mère avait bien conscience de l'état d'épuisement dans lequel il se trouvait.

A une heure trente, tout le monde était là - même Demyx, arrivé avec Ienzo qui avait pris sur lui d'éviter que son ami soit en retard. Le premier tenta de se lancer dans une reprise de We are young mais fut rappelé à l'ordre par le second qui menaçait ni plus ni moins de confisquer sa guitare. Tout le monde, Demyx le premier, savait qu'il l'aurait fait. A deux heures moins le quart, le groupe était installé au calme autour de la table, reprenant là où ils s'étaient arrêtés la veille.

Il fallut un moment à Axel pour parvenir à se concentrer sur ce qu'il faisait. Ses yeux avaient tendance à aller, sans trop se soucier de son avis sur la question, de son cours de maths à Ven, assis en face de lui. Axel essayait de concilier cette image de bonhommie fatiguée avec celle qu'il avait encore eu sous les yeux une heure plus tôt. Ven, penché sur sa synthèse d'histoire, ne semblait pas conscient de l'attention dont il faisait l'objet.

Plus que trois jours, s'encouragea Axel en sortant sa calculatrice de son sac. Encore cinq examens et ce serait - enfin ! - les vacances.


Pire. Météo. Du monde.

Il avait neigé lundi et mardi jusqu'en fin d'après-midi. Puis il avait fait moins cinq pendant la nuit d'après et il s'était mis à pleuvoir dès l'aube.

De véritables trombes d'eau, pile pendant l'heure où Ven était sur le chemin de l'école. Vie de merde. Et depuis, il bruinait non-stop.

Après l'examen de maths - le dernier de la session, Ô soulagement -, il avait décliné l'invitation de ses amis qui voulaient aller tester l'escape game qui avait ouvert pas loin pour fêter ça. Ven, qui estimait s'être assez fait chauffer les méninges comme ça, préféra rentrer tranquillement de son côté, dans le but non dissimulé de s'écrouler dans son lit. Il dormait mieux le jour que la nuit et les vacances allaient lui permettre de récupérer.

Il était conscient qu'adopter un rythme à ce point incompatible avec les horaires du lycée était fatalement une mauvaise idée. Ça ne pouvait que se retourner contre lui, mais il y réfléchirait plus tard. S'il pouvait se payer les vingt heures de sieste dont il avait besoin pour survivre, il aurait peut-être les idées assez claires pour aligner deux pensées cohérentes et éventuellement trouver une solution.

Focalisé sur cette idée, Ven marchait d'un pas rapide vers son lit, en évitant tas de neige fondue et plaques de verglas. Ce qu'il n'esquiva pas, par contre, ce furent les pavés ultra-lisses et mouillés du passage à niveau qui luisaient sous le ciel gris.

Ven dérapa sans tomber, titubant trois pas avant de s'arrêter brutalement avec un cri de douleur. Il en perdit son sac qui, accroché à son épaule par une seule lanière, s'étala par terre dans (répétition) un bruit qui sonnait comme "Ça t'apprendra à y fourrer ta trousse sans la fermer !"

Il se stabilisa avec de grands gestes désordonnés, cloué sur place. Quand il retrouva enfin assez d'équilibre pour tenir debout, il baissa la tête pour voir ce qui le retenait. Et jura grossièrement.

Son pied s'était enfoncé de travers dans le creux du rail rempli d'eau glacée. Il tenta de tirer dessus mais un éclair de douleur fulgura dans sa jambe sans que son pied ne bouge d'un iota. A la seconde tentative, plus douce mais tout aussi infructueuse, il comprit ce qui se passait et pourquoi il n'avait aucune chance de s'arracher de là de cette façon.

Ce matin-là, il s'était de nouveau assoupi sur le canapé, trois heures après s'être levé et habillé. Il s'était réveillé en retard, était parti en trombe et, dans sa précipitation, il avait enfilé ses baskets plutôt que de prendre le temps de mettre ses Caterpillar. Il avait passé tout l'examen de maths à remuer ses orteils gelés et à rêver de les coller contre une bouillotte en se couchant. Il avait eu les pieds trempés toute la matinée.

Et maintenant, sa chaussure imbibée, enfoncée dans le rail et immergée dans l'eau qui remplissait ce dernier, retenait son pied par effet de succion.

Ça ne faisait que quelques secondes qu'il était là mais il eut soudain l'impression que cela faisait beaucoup plus longtemps. Trop longtemps. Il eut soudain très chaud. Si un train venait à passer, il allait mourir parce qu'il avait mis ses Nike.

Luttant contre la panique qui commençait à monter, Ven s'agenouilla tant bien que mal et entreprit de défaire ses lacets. Il s'acharna pendant ce qui lui parut une éternité mais le double nœud - qu'il ne défaisait jamais - n'offrait aucune prise, resserré par l'eau dont il était trempé depuis des heures. Et pour couronner le tout, ses doigts étaient gourds de froid parce qu'évidemment, il ne portait pas de gants.

Comme pour venir sanctionner l'horreur et l'urgence de sa situation, l'alarme qui se trouvait à côté du passage à niveau se déclencha. Il n'y avait pas de barrières mais le bruit seul suffit à lui insuffler une terreur sans nom. Il regarda frénétiquement autour de lui dans l'espoir d'une illumination. Il vit son sac, hors de sa portée, et rien d'autre. Son cœur battait comme un marteau frappe une enclume et, en désespoir de cause, il recommença à triturer ses lacets. L'oreille tendue dans l'attente (pour le doublon) du train qui approchait, il entendit, sans oser y croire d'abord, des bruits de pas juste derrière lui.

Qui qu'elle soit, la personne qui apparut soudain devant ses yeux comme un miracle de Noël en avance devait se trouver là depuis un petit moment, mais Ven ne se posa pas de questions.

- Dans mon sac ! dit-il précipitamment. Mes ciseaux !

Le nouveau venu, capuche tirée sur son visage pour se protéger de la pluie, réagit instantanément. Il ouvrit le sac à dos de Ven et fouilla dedans d'interminables secondes. L'instant d'après, il était à genoux près de Ven. Ce dernier se releva pour lui laisser un maximum d'espace et s'efforça de ne pas bouger.

Sans douceur, l'inconnu força la lame au bout arrondi sous le croisillon du laçage, appuyant douloureusement sur le pied de Ven qui ne s'en formalisa pas. Il se serait lui-même coupé le pied s'il avait eu un outil adéquat à disposition.

Ven sentit la vibration du rail avant d'entendre le train qui arrivait et cent pensées incohérentes lui emplirent le crâne comme un vol d'oiseaux effrayés.

Je vais mourir parce que j'ai pas mis les bonnes chaussures.

J'ai répondu quoi à la question D3 ?

Le pauvre mec qui conduit va jamais s'en remettre.

Ils enverront quand même mes notes à Maman ?

Qu'est-ce qu'elle va devenir ?

Putain de révolution industrielle à la con !

Vani...

Le train apparut à la limite de son champ de vision mais, alors qu'il se demandait s'il allait regarder la mort en face ou fermer les yeux pour l'attendre, l'étau de sa chaussure (pour éviter le doublon à la phrase suivante) se relâcha.

Il baissa un regard hagard sur son pied et eut à peine le temps d'apercevoir ses lacets, tailladés sur toute leur longueur, que son sauveur se relevait d'un bond et passait à l'étape suivante. Heureusement qu'il y avait pensé car Ven, lui, en était incapable.

L'inconnu fléchit les genoux et le ceintura avant de le tirer vers le haut. Ven s'attendait plus ou moins à une redite de sa première tentative mais au lieu de rester obstinément arrimé, il sentit son pied glisser hors de la chaussure et ils s'étalèrent tous les deux à côté des rails.

Il avait dû s'écouler trois minutes, peut-être quatre en comptant large, mais Ven avait l'impression d'avoir vieilli de dix ans. Gisant sur le sol mouillé, il regarda le train passer devant lui dans un vacarme assourdissant. Il ne bougea pas davantage ensuite, son cœur affolé ralentissant à peine. Il resta prostré à écouter le bruit qui s'éloignait en même temps que sa source, jusqu'à ce qu'il disparaisse totalement.

Ven s'assit lentement. Sa poitrine lui faisait mal et il serait traumatisé à vie par les chemins de fer mais il était toujours là, même pas esquinté. Tout bien considéré, le bilan était plutôt positif. Enfin, mis à part son pied nu. Sa chaussure, réduite à néant, n'avait pas relâché sa chaussette qui avait probablement subi le même sort.

La vue de son pied rouge de froid lui rappela qu'il ne s'était pas tiré de là par l'opération du Saint-Esprit et il chercha du regard son ange gardien en sweat à capuche.

... Bon, le tableau n'avait en fait rien de très angélique. D'après son gabarit, c'était probablement aussi un adolescent. Mais à en juger par l'usure et la saleté de ses chaussures et de ses habits, le tout bien trop léger pour la saison, il y avait des chances que ce soit un clochard. L'idée d'un garçon de son âge vivant dans la rue par ce temps lui fit mal au ventre.

Qui qu'il fût, il était inconscient. Allongé sur le sol à côté de Ven, immobile, il avait toujours la tête enfoncée dans la capuche de son sweat-shirt.

- Hé, appela Ven en se rapprochant.

Le déplacement le fit grimacer de douleur. Il s'était tordu la cheville - une écharde à côté de ce à quoi il avait échappé, mais ça piquait quand même.

L'autre ne réagit pas, même lorsque Ven l'appela plus fort ou le secoua un peu par l'épaule.

- Il faut qu'on aille à l'hôpital, finit-il par dire tout haut.

Il fit un bond de surprise quand l'inconnu, qu'il avait cru évanoui, bougea - si on pouvait ainsi qualifier les convulsions qui le secouèrent quand il se mit à tousser.

C'était une sale toux, grasse et râpeuse. On aurait cru qu'il essayait de cracher ses poumons. Ven ne fit pas le moindre geste dans sa direction et tendit plutôt l'oreille : l'inconnu essayait de parler.

Essayer était le mot-clé, malheureusement ; il peinait rien qu'à respirer. Il parvint pourtant à s'arracher quelques mots d'une voix éraillée. "Non", mais aussi, sans doute, "S'il vous plaît" et "Pas retourner là-bas." Ven se rapprocha de son compagnon d'infortune et l'aida à s'assoir. L'autre continua de tousser, prenant involontairement appui sur Ven qui le soutint avec toute la fermeté dont il était capable. Le garçon se calma lentement et se détendit contre lui. Ven aurait dû être gêné par cette intrusion dans son espace personnel mais il y était curieusement indifférent.

Quand enfin le malade cessa de tousser, il pesait contre Ven de tout son poids. Il avait dû perdre connaissance pour de bon. Ven se décala et le rallongea sur le sol.

Il n'y avait personne aux alentours. À midi en semaine, les gens étaient au travail et, par ce temps, personne ne mettrait le nez dehors à moins d'y être obligé. Sa mère détestait ce raccourci à juste raison, et il ne l'avait emprunté que parce qu'il était tellement pressé de rentrer.

Avec précaution, il se leva et prit appui sur son pied nu. Il fit un pas, puis deux, avant de revenir à son point de départ avec un soupir de soulagement. Il n'avait rien de cassé, la douleur était supportable.

Il n'était plus très loin et seul il aurait sans doute pu rentrer mais que faire du garçon évanoui ? Il lui avait sauvé la vie, Ven n'allait pas le laisser là. Pourtant, il avait été clair : il ne voulait pas aller à l'hôpital. Ven n'était pas en état de porter quoi que ce soit, encore moins un poids mort proche du sien, et s'il forçait sur sa cheville, il risquait d'empirer la contusion et de se retrouver immobilisé au bout de cent mètres.

D'un autre côté, ils ne pouvaient pas rester là. Ven sentait son pied s'engourdir et l'autre garçon gisait au sol dans des habits bien trop fins. Ils risquaient plus que des engelures s'il ne réagissait pas très vite.

Sa mère était à une conférence à l'autre bout du pays, l'appeler n'était pas une option. Axel et les autres seraient venus et Ven savait qu'ils auraient pu les porter le reste du chemin mais ils avaient dû laisser leurs portables dans les vestiaires de l'escape game

Il sortit tout de même son téléphone, appela le premier numéro de son répertoire et pria pour ne pas tomber sur la messagerie. Aqua n'était pas toujours joignable, même si elle avait d'excellentes raisons pour ça.

- Salut Ven, comment ça va ? fit la voix du salut divin à son oreille.

- Marraine, ne put s'empêcher de soupirer Ven, soulagé de l'entendre.

- Ven, tu as des problèmes ?

- Comment tu le sais ?

- Tu ne m'as plus appelée comme ça depuis le collège. Qu'est-ce qui ne va pas ?

- Je… Ne t'inquiète pas, je vais bien mais j'ai eu un… accident. Je ne peux pas appeler maman. Tu peux venir?

- Oui, je viens de terminer ma garde. Tu es où ?

- Je n'ai pas vraiment d'adresse à te donner. Tu peux me géolocaliser ?

- Bien sûr. Qu'est-ce qui s'est passé ?

- Euh... Je t'expliquerai quand tu seras là. Fais vite s'il te plaît. Il fait vraiment froid et j'ai perdu une de mes chaussures.

Aqua ne posa pas davantage de questions.

- Je vois où tu es. J'arrive dans quelques minutes, ne bouge pas.

- Ça risque pas, répondit-il, mais elle avait déjà raccroché.

Ven soupira. L'hôpital où travaillait Aqua était assez près et il savait qu'il pourrait compter sur elle pour saisir l'urgence de la situation. Faute de mieux (?), il remit son portable dans sa poche et se prépara à attendre.

Mais quelque chose le préoccupait. Plus d'une chose en fait, mais surtout l'inquiétude qui le tenaillait quand il jetait un œil vers son sauveur. Le garçon était toujours évanoui, allongé exactement où Ven l'avait laissé. Trop immobile pour que ce ne soit pas effrayant.

Mû autant par l'envie de vérifier que le jeune homme était bien inconscient (et non en train de mourir) que par la curiosité, Ven repoussa la capuche qui masquait sa tête et son visage.

Les joues de l'adolescent avaient le rouge caractéristique de la fièvre. Son front était brûlant, même si, avec ses mains gelées, il était assez dur pour Ven de s'en faire une idée objective. Il écarta une mèche sale du visage inanimé. Hormis ses joues empourprées, le teint de l'inconnu avait à peu près la même couleur que ses cheveux, quelque part entre le gris et le beige. Ven songea à sa propre tête de déterré, à l'épuisement qu'il n'arrivait plus à cacher. Il avait l'air en grande forme à côté. Des cernes plus marqués, des joues plus creuses, la peau d'une couleur maladive tendue sur les pommettes plus saillantes...

Ven mit un moment à comprendre ce qu'il était réellement en train d'observer sur ce visage blême et quand il le fit, il sentit se rouvrir, quelque part en lui une très vieille blessure. Une douleur qui l'avait suivi toute sa vie, à laquelle il était tellement habitué qu'il en avait ignoré l'existence jusque-là.

Il prit les mains brûlantes du malade dans les siennes et attendit, hagard.

Lorsque Aqua trouva son filleul à côté de la voie ferrée en contrebas du pont, elle fut étonnée de voir qu'il n'était pas seul. Il fallut qu'elle se rapproche davantage pour apercevoir le visage du garçon étendu au sol et cette vue l'arrêta net.

- Tu vois la même chose que moi, hein ? Plus je le regarde et moins je suis sûr...

Il y avait quelque chose dans la voix de Ven qui ressemblait à une supplique, pourtant Aqua ne répondit pas. Elle vint s'agenouiller près du jeune sans abri et chercha son pouls - elle le trouva trop lent mais régulier - puis ouvrit sa volumineuse trousse en cuir noir pour y prendre un thermomètre frontal.

Ven resta silencieux pendant qu'elle prenait la température de son bienfaiteur puis lui palpait la gorge, remontant jusque sous sa mâchoire, avant de se tourner enfin vers lui

- Ça va ? demanda-t-elle.

- Moi, oui. Je me suis juste tordu la cheville. Tout seul, j'aurais pu rentrer à pied...

- Tu penses que tu peux m'aider à le monter jusqu'à la voiture ?

Il se leva et testa à nouveau sa jambe.

- Ça devrait aller.

Ils prirent chacun un des bras du garçon toujours inconscient et le hissèrent sur ses pieds. Cela dû le réveiller car, même s'il trébucha plus d'une fois, il marcha avec eux vers la voiture. Il se remit à tousser en cours de route et cela produisait un son si affreux que Ven lança un regard à Aqua. Elle ne laissa rien paraître mais Ven n'avait pas besoin d'avoir fait médecine pour deviner que ce n'était pas une petite angine. Il ignora la douleur qui lui tenaillait la cheville et se força à ne pas ralentir la jeune femme.

- Pourquoi tu n'as pas appelé une ambulance ? demanda-t-elle.

- J'y ai pensé mais il ne voulait pas. Ça avait l'air de lui faire peur.

Aqua resta silencieuse jusqu'à ce qu'ils atteignent la voiture et Ven se concentra sur sa respiration. Ce n'était pas loin mais la pente était raide et l'air froid lui brûlait la gorge. Son pied nu était glacé jusqu'à l'os.

- Heureusement que tu m'as prévenue pour ta chaussure, dit-elle pendant qu'ils installaient tant bien que mal leur charge sur la banquette arrière.

Ven lui attacha sa ceinture et s'installa à côté. Aqua attrapa un paquet sur le siège passager et le lui lâcha sur les genoux. Ven découvrit avec une joie intense une bouillotte encore chaude enroulée dans une couverture. Aqua partit récupérer leurs affaires et il s'empressa d'envelopper son pied dans la couverture douillette avant de poser la bouillotte dessus.

Il regarda son compagnon de banquette. En dépit de son état, il se tenait plus ou moins droit, mais Ven n'osa pas lui parler de peur de déclencher une nouvelle quinte de toux. Il se contenta de l'observer.

Ven s'était déjà vu de profil sur des photos et la ressemblance était frappante - même si, vraiment, il avait la mine épanouie en comparaison.

Au retour d'Aqua, il commençait à avoir des picotements dans le pied.

- Pardon d'avoir été si longue, dit-elle en déposant son fardeau sur le siège passager. (Ven l'entendit fouiller dans sa sacoche.) Tes affaires s'étaient répandues un peu partout.

- Je suis désolé de t'embarquer là-dedans.

- Non, tu as bien fait de m'appeler. Je m'en occuperai aussi bien chez toi qu'à l'hôpital et je sens que ça va se terminer avec les services sociaux, cette histoire. Je veux d'abord savoir ce qui lui est arrivé, termina-t-elle en refaisant le tour de la voiture.

Elle s'arrêta à côté de la portière et prit une des mains du malade dans la sienne.

- Bon, dit-elle doucement. Serre ma main si tu entends ce que je dis. (Une courte pause) Très bien. Je m'appelle Aqua et je suis médecin. Je vais te faire une piqûre de paracétamol. Ça fait effet plus vite qu'un comprimé et comme ça tu n'auras pas à l'avaler, d'accord ? Super.

Ven l'aida à extraire l'adolescent de son blouson (c'est un blouson ou un sweat shirt ?) étriqué pour qu'elle puisse remonter sa manche et lui injecter l'antalgique. Quand elle enfonça l'aiguille, il fronça légèrement les sourcils puis sa tête roula contre le dossier de son siège. Aqua vérifia à nouveau son pouls avant de ranger ses affaires et, enfin, d'examiner le pied de Ven.

- C'est juste une entorse. On va aller à la pharmacie en chemin. Tu as encore froid ?

- De moins en moins.

- Bon, très bien.

Aqua ferma sa portière et monta à son tour dans la voiture. Elle mit le contact et regarda ses passagers dans le rétroviseur. C'était une vision très perturbante - leurs tailles, leurs cheveux, leurs visages à l'identique. Sauf que l'inconnu pesait bien cinq kilos de moins que Ven, déjà pas bien épais lui-même. Sa peau cireuse se tendait sur l'ossature délicate et familière de son visage pâle rougi par la fièvre et ses lèvres étaient craquelées à sang.

Elle démarra et chercha le regard de son filleul dans le petit miroir.

- Raconte-moi ce qui s'est passé.

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