Chapitre 8


Âme ou sœur
Jumeau ou frère
De rien mais qui es-tu?
Tu es mon plus grand mystère
Mon seul lien contigu
Tu m'enrubannes et m'embryonnes
Et tu me gardes à vue
Tu es le seul animal de mon arche perdue

Tu es mon autre, Lara Fabian & Maurane


La chaleur avait fait des miracles sur le pied de Ven, mais aussi sur sa cheville. Il titubait à peine quand il entra dans l'appartement, soutenant encore le mystérieux garçon qui était toujours semi-conscient. De l'autre côté, Aqua referma la porte derrière eux d'un coup de pied.

- On l'amène dans le salon, dit-elle.

Ils manœuvrèrent du hall jusqu'à atteindre le canapé du séjour, sur lequel ils installèrent le jeune homme. Même s'il collaborait tant bien que mal à leurs efforts, ce dernier n'avait pas ouvert les yeux ni prononcé un mot. Il était crispé dans une immobilité complète dès qu'ils n'étaient pas en train de le déplacer.

Ven attribuait cela aux horribles quintes de toux qui l'avaient pris sur le chemin de la voiture, puis encore deux fois sur la route. À sa place, n'importe qui aurait eu peur de tousser.

- Et maintenant ? s'enquit Ven.

Il était trop déboussolé pour établir des priorités dans sa liste affolante de choses à faire. Aqua se débarrassa de son manteau humide et pose sa grande sacoche en cuir noir sur la table basse.

- On commence par vous mettre des vêtements secs, déclara-t-elle avant de partir vers la chambre de Ven.

Celui-ci, qui avait caressé un instant l'idée de s'écrouler lui aussi sur le divan, décida que se débarrasser de sa défroque trempée serait plus constructif et s'y employa aussitôt.

Ses vêtements s'accrochaient à sa peau humide et il fut obligé de se contorsionner et de tirer comme un forcené pour extraire ses pieds de son jean. Ce fut passablement douloureux, mais ça valait le coup. La tiédeur de l'appartement, après le froid mordant de l'extérieur, était comme une caresse sur sa peau. Quand il eut terminé, il abandonna ses habits tire-bouchonnés en tas par terre et se tourna vers son invité surprise. Après quelques secondes d'hésitation, il s 'assit sur la moquette et s'attaqua à ses chaussures.

Les tennis, usées et défraîchies, étaient imbibées de neige fondue – comme tout ce qu'il portait d'ailleurs. Ven se débattit un instant avec les lacets qui, comme ceux de ses baskets, avaient été resserrés par l'eau froide. Mais il n'avait plus les doigts gourds et parvint rapidement à les défaire. Il retira les chaussures et les chaussettes partirent avec, d'une pièce. Les pieds qui en sortirent étaient rouges et froids comme des glaçons.

Il resta un instant à regarder cet étranger affalé sur le canapé de sa mère, qui n'avait toujours pas moufté. Il tendit une main hésitante vers celle du jeune homme qui reposait à côté de lui et la prit, non sans s'ébahir de les trouver identiques.

- Hé, appela-t-il doucement.

Pas de réaction. L'inconnu semblait plus détendu maintenant.

Peut-être qu'il s'était endormi. On peut-être qu'il avait perdu connaissance ? Inquiet, Ven insista.

- Hé, tu m'entends ? Je sais que ça te fait mal de parler mais tu peux juste remuer ta main, d'accord ? Tu me fais un signe ?

La main dans la sienne se serra brièvement autour de ses doigts et Ven soupira de soulagement.

- OK. Super. Bon. J'ai fini de me déshabiller, maintenant à toi. J'ai besoin que tu – hé !

L'adolescent s'était subitement raidi. Il tentait de se redresser et Ven fut submergé par une vague de peur aussi soudaine qu'inexplicable.

- Hé, hé, hé, appela-t-il encore en tentant de rendre sa voix apaisante malgré la panique qu'il sentait monter en lui. Tout va bien, ne bouge pas, tu vas encore –

- Qu'est-ce qui se passe ?

Ven, qui avait presque oublié qu'Aqua était là, se tourna vers elle comme on se tourne vers un phare dans la tempête.

- Je ne sais pas. Je voulais juste l'aider à se déshabiller.

Aqua s'approcha du jeune homme qui, faute d'arriver à se lever, tentait maintenant de s'éloigner sur le canapé, comme s'il voulait se soustraire aux mains de Ven qui, aussitôt, les retira. Il fut bien inspiré car l'inconnu se calma aussitôt.

Aqua se déchargea de tout ce qu'elle avait sur les bras sur un fauteuil et s'assit sur le canapé, à une distance raisonnable de son autre occupant.

- Tout va bien, dit-elle d'une voix vraiment calme et douce. Ven, habille-toi.

Ce dernier s'exécuta sans piper mais aussi sans quitter son sauveur des yeux.

- Tout va bien, répéta-t-elle, mais sans plus s'adresser à Ven. Je suis docteur. Je peux te montrer mon badge de l'hôpital si tu veux, mais il faut ouvrir les yeux. D'accord ?

Il y eut un frémissement sous les paupières, puis celles-ci se soulevèrent brièvement. Ven découvrit, presque sans surprise, des iris bleus identiques aux siens, qui scrutèrent la carte qu'Aqua lui tendait. Il les referma très vite.

- Ça te fait mal à la tête d'ouvrir les yeux ?

L'adolescent hocha lentement la tête.

- D'accord. Garde-les fermés alors. C'est à cause de la lumière. Si ça ne passe pas, je te donnerai quelque chose de plus fort, mais il faut que je t'ausculte. Et il faut te mettre des vêtements secs, tu comprends ? Tu ne peux pas rester comme ça.

D'une voix plus douce encore, elle ajouta :

- Personne ici ne veut te faire de mal. Tu es en sécurité. Tu veux bien ?

Une minute s'écoula. Aqua attendit patiemment. Ven piocha une paire de chaussettes dans le tas de vêtements et les enfila. Finalement, l'inconnu acquiesça.

- Je vais t'aider. Le garçon qui est là fait partie de ma famille et il ne te veut aucun mal. Il va te donner un coup de main aussi. À deux, on pourra faire ça sans que tu aies à bouger. Presque pas du tout.

- D'accord.

Ce murmure râpeux était le premier mot qu'il prononçait. Ven se rapprocha.

- Je fais quoi ?

- Assieds-toi près de lui et soutiens-le. Il faut qu'il se redresse, si on veut lui enlever ce qu'il a sur le dos.

Ce fut laborieux. Cela prit dix fois plus de temps qu'il n'en avait fallu à Ven pour se déshabiller et d'infinies précautions mais ils y parvinrent sans déclencher de nouvelle quinte de toux. Ven attrapa l'édredon qu'Aqua avait ramené avec les vêtements et le posa sur les jambes du jeune homme.

Ven le soutint encore pendant qu'Aqua l'auscultait. Le patient coopéra sans broncher. Il ne réagit que lorsqu'elle se mit à tester avec ses pouces des points de pression sur son visage ; il sursauta quand elle appuya sur ses pommettes.

- Oh, la vilaine sinusite. Je vais devoir examiner ta gorge, dit-elle ensuite sur un ton d'excuse en sortant encore des ustensiles de son sac en cuir. Ouvre la bouche et fais "Ah". Je sais que ça va faire mal, mais je vais faire vite.

L'inconnu fit ce qu'elle demandait. Le son qu'il produisit ressemblait à un râle et il ne parvint à se retenir de tousser que quelques secondes. Ven songea que ça devait être un son similaire qui avait inspiré l'expression "cracher ses poumons".

- Tu sais s'il y a de la soupe minute dans la cuisine ? demanda Aqua en rangeant sa lampe de poche.

- Oui, je crois. Tu en veux une ?

- Pour lui. Ça lui fera du bien d'avaler quelque chose de chaud.

Ven s 'exécuta, la laissant avec l'adolescent qui essayait d'arrêter de tousser. Quand il revint, un mug de suprême de tomate chaud mais pas trop à la main, il y était parvenu. Aqua lui avait fait enfiler un t-shirt et il était maintenant allongé sur le canapé. Aqua finissait de lui palper l'abdomen.

- Tu peux te rasseoir, dit-elle avant de l'aider. Tu te sens capable d'avaler quelque chose ? Tu en as besoin.

Le patient hocha la tête, son souffle râpeux audible à deux mètres. Ven lui mit le mug dans les mains et recula. Il le regarda porter la tasse à ses lèvres et prendre une petite gorgée hésitante, puis deux. Rassuré, il se tourna vers Aqua.

- Alors ? s'enquit-il.

- En plus de la sinusite, il a une bronchiolite. C'était sans doute juste une laryngite, mais elle a eu le temps de descendre. C'est une chance que vous vous soyez rencontrés aujourd'hui. Les poumons ne sont pas encore atteints mais s'il était resté dehors un ou deux jours de plus, ça aurait été une autre histoire.

- Tu as terminé ?

- Presque. Je voudrais encore faire quelque chose, dit-elle en sortant encore du matériel de sa sacoche (il y avait plus de place là-dedans que dans le sac de Mary Poppins).

Ils attendirent que le garçon ait terminé sa soupe avant de le faire allonger. Aqua reprit sa température et fronça les sourcils.

- Ça va pas mieux ? demanda Ven.

Aqua musa en guise de réponse et prépara une autre injection.

- Encore une piqûre, avertit-elle le malade. Avec ça, ça va aller mieux et tu pourras dormir.

Il ne moufta pas quand elle le piqua, et pas plus quand elle lui plaça un garrot sur le bras et lui tira trois tubes de sang. Ven fit pression sur la boule de coton quand elle ôta l'aiguille et attendit qu'elle ait terminé de ranger ses prélèvements.

- Voilà, dit Aqua en fixant le pansement avec un morceau de sparadrap.

À eux deux, ils aidèrent le jeune homme à s'adosser contre des coussins, dans une position semi-assise pour minimiser sa toux. Ven le couvrit avec l'édredon et, enfin, s'assit. Aqua finit de ranger ses affaires et après avoir jeté à la poubelle la dépouille stérile de ses tubes à essai, le flacon de médicament vide et le bâtonnet en bois, elle fit signe à Ven de la suivre dans le hall d'entrée.

- Je vais déposer ça au labo puis je reviens. Si on était aux urgences je le garderais en observation, alors je vais rester cette nuit.

- Ah ?

- Je resterais de toute façon. Ta mère me casserait un bras si je te laissais seul dans une situation pareille.

- C'est vrai, dit Ven avec un petit sourire. Mais pourquoi tu lui as fait une prise de sang ?

- Pour voir s'il a des carences ou s'il fait de l'anémie. Je ne sais pas combien de temps il a passé dehors, mais sa maigreur m'inquiète.

- Tu fais ta tête de médecin, lui dit- il.

- Je suis médecin.

- C'est pas seulement pour les carences. Dis-moi la vérité.

Elle hésita un instant avant de répondre.

- Je ne veux pas être alarmante, mais sa réaction tout à l'heure, quand il ne savait pas pourquoi tu voulais qu'il se déshabille... J'ai déjà vu ça. C'est typique des victimes de violence ou d'abus sexuel.

Ven ne dit rien. Les mains d'acier qui venaient de se refermer sur son estomac, son cœur et sa gorge étouffaient les mots et les arrêtaient net.

- Je ne peux pas écarter la possibilité d'une maladie vénérienne en plus du reste. Il faut vérifier.

Ven hocha la tête et elle s'en alla, le laissant seul.

...Enfin, façon de parler.

Il retourna dans le salon et alla s'asseoir par terre à côté du canapé. Le garçon dormait. Il s'était tourné sur le côté et Ven entendait son souffle, râpeux et régulier. Son visage était détendu.

Ven se demandait s'il allait finir par être capable de regarder ailleurs mais pour l'heure, ce visage était la chose la plus fascinante, la plus perturbante, la plus réconfortante qu'il ait jamais vue. Immobile, il continua de l'observer en se posant dix questions à la seconde.

D'où il sort ?

Qu'est-ce qu'il fichait sous ce pont ?

Comment il a trouvé la force de m'aider dans un état pareil ?

Qu'est-ce qui lui est arrivé ?

Qui ça peut bien être ?

Ven songea soudain qu'il pouvait peut-être répondre à cette dernière question sans l'aide de l'intéressé. Son regard s'attarda nerveusement sur la sacoche usée qui gisait, abandonnée, près de la table basse. Il hésita.

Non, dit fermement la voix de sa mère à son oreille. On ne fouille pas dans les affaires des gens. C'est indiscret et je ne t'ai pas élevé comme ça.

Oh, allez, l'encouragea une autre voix, grave et suave. C'est juste son nom que tu cherches, c'est pas un grand secret. Il te le dirait si tu pouvais lui demander, non ?

Vrai, décida Ven, même s'il n'aimait pas faire quelque chose en sachant que Tifa désapprouverait.

Elle est avocate, ta mère. Tu crois pas qu'elle en connaît un chapitre sur les "affaires des autres" ?

Ven secoua la tête. Il ne savait pas pour quelle raison son cerveau avait choisi la voix de Vanitas mais ce qui était certain, c'est que même de manière aussi indirecte, il n'allait pas se mettre à traiter sa mère d'hypocrite.

Il attrapa le sac et le tira près de lui. Il jeta un regard nerveux à l'inconnu, se demandant ce qu'il lui dirait s'il se réveillait et le trouvait en train de fouiner.

La vérité, c'est tout. Faut bien que tu saches qui c'est, c'est pas comme si t'étais pas concerné.

Ven se mordit les lèvres. Il fallait qu'il se sorte Vani de la tête. Il était en train de disjoncter. C'était une chose d'écouter la voix intérieure de son mauvais génie, ou même celle du bon sens. C'en était une autre d'entendre celle de son…

Ven serra les doigts dans le tissu du sac qu'il tenait toujours. Trois mois étaient passés, déjà. Vanitas était parti du jour en lendemain, sans un au revoir et il ne l'avait pas contacté une seule fois. Pourtant, et quoi qu'en dise Axel, Ven était incapable de se résigner à considérer Vanitas comme un ex.

Il avait digéré un paquet de trucs sans se plaindre dans sa vie. Comme quand Aqua lui avait promis de l'emmener à Disneyland et qu'elle avait annulé la veille à cause d'une urgence. Comme la fois où il était parti une semaine à la montagne avec Axel et sa famille et qu'il s'était connement pété le genou le premier jour en descendant du train. Il avait passé tout le séjour à boire du chocolat chaud et à se gaver de cochonneries. Il n'avait pas vu la couleur d'un ski et il avait pris trois kilos mais il avait souri du début à la fin. Comme d'avoir été adopté par une femme merveilleuse, aimante et attentionnée mais aussi seule et carriériste et qui avait peu de temps à lui consacrer. Comme de ne pas avoir de père à qui offrir le décapsuleur avec une cape de Superman qu'il avait peint à l'école.

Ven savait qu'on ne peut pas toujours avoir ce qu'on veut. Il savait que la plupart du temps, c'est même carrément l'inverse et qu'il faut savoir tourner la page. Mais le départ de Vani ? La façon dont il s'était évaporé, la satisfaction hostile de ses parents quand au bout de plusieurs jours, en désespoir de cause, il avait essayé de se tourner vers eux pour connaître le fin mot de l'histoire… Alors ça, ça c'était une couleuvre sur laquelle il n'en finissait pas de s'étouffer. Si seulement Vani lui avait dit quelque chose, plutôt que de s'en aller comme ça...

Avec un soupir, Ven se força à revenir à l'instant présent. Quant il se laissait aller à ce genre de réflexions, ça ne lui réussissait jamais. Et il avait une situation à gérer, se rappela-t-il fermement en ouvrant le sac qu'il tenait.

C'était plutôt triste à voir en sachant que sous ses yeux se trouvait l'ensemble des possessions du garçon qui dormait près de lui. Le sac n'était pas très grand et il n'était même pas à moitié plein. Ven eut vite terminé d'en faire l'inventaire : un pantalon, deux t-shirts et un pull dont la manche droite était largement décousue au niveau de l'épaule, le tout translucide d'usure. Il y avait deux paires de chaussettes roulées en boule et deux caleçons américains, autant en fin de vie que le reste.

Et c'était tout pour les vêtements.

Le sac, en fait, ne contenait que deux autres objets. Le premier était un carnet noir et compact avec un bic attaché à sa couverture en cuir. Ven le sortit et l'ouvrit, mais le referma après avoir lu quelques mots. Le texte était écrit à la première personne et ça ne pouvait qu'être personnel. Il voulait trouver l'identité de son sauveur, pas fouiner dans ses pensées privées. Il remit le livre à sa place et s'intéressa au dernier objet.

C'était un classeur cartonné et Ven n'eut même pas besoin de l'ouvrir. La réponse à sa question était écrite là, sur la couverture du dossier. Il reçut l'information comme un coup sur la tête et resta assis un long moment, assommé.

Quand Aqua revint, elle trouva Ven assis par terre à la tête du canapé. Le dormeur n'avait pas l'air d'avoir bougé et elle aurait pu penser que Ven était lui aussi resté là pendant tout ce temps si la table n'avait pas raconté une autre histoire.

Ven ne se tourna pas vers elle quand elle entra dans le salon. Il devait être perdu dans ses pensées – il y avait de quoi – et n'avait même pas remarqué sa présence. Elle le laissa et alla se débarrasser dans la cuisine.

Elle posa sa trousse et son sac de courses. Ce dernier ne contenait pas grand-chose – encore quelques produits de la pharmacie et un grand tupperware de bouillon de poulet. On pouvait dire ce qu'on voulait de la nourriture des hôpitaux, au moins elle était adaptée. Le jeune homme avait la peau sur les os, en plus d'être malade. La dernière chose qu'elle voulait, c'était ajouter au tableau un SRI *. Le bouillon filtré, c'était tout ce qu'il pourrait manger pendant quelques jours.

Elle savait qu'elle allait devoir être ferme avec Tifa quand cette dernière reviendrait, trouverait chez elle un ado malade et dénutri et que tous ses instincts la pousseraient à le gaver de grog et de quiche lorraine. Elle savait aussi que ce serait sa première préoccupation, avant même de demander ce qu'il faisait chez elle.

Enfin… Jusqu'à ce qu'elle voie son visage, évidemment.

Aqua regagna le salon. En son absence, Ven avait ouvert le secrétaire dans lequel Tifa gardait ses documents administratifs, et plus particulièrement tout ce qui concernait Ven, sa naissance et son adoption. C'était là-dedans qu'il avait fouillé, constata-t-elle en regardant les documents qui s'étalaient sur la table.

Elle en reconnaissait la majeure partie. Elle avait accompagné Tifa dans ses démarches à l'époque, du début à la fin. Elle se souvenait de l'institution catholique où elles avaient découvert Ven, ce bambin d'à peine trois ans qui ne parlait pas. Elle se souvenait de Tifa lui disant qu'elle ne cherchait pas la facilité mais un enfant et que c'était celui-ci, tout traumatisé qu'il était. Aqua l'avait vécu avec elle, elle avait même apporté sa propre pierre à l'édifice. Les procédures d'adoption étaient un peu plus simples à l'époque, mais ça n'avait pas fait de mal de mentionner que l'enfant aurait un médecin pour marraine (même si à l'époque, l'encre sur son diplôme était encore toute fraîche).

Ven, comme elle, savait où était rangée la paperasse. Mais c'était la première fois, à sa connaissance, qu'il allait fourrer son nez dedans. Tifa ne lui avait jamais vraiment caché quoi que ce soit à ce sujet. Elle avait répondu à ses questions à mesure qu'il les posait et Ven avait grandi en sachant qu'il avait eu une autre famille avant elle et que ces gens étaient morts. Il n'avait jamais manifesté de grande curiosité à ce sujet parce qu'il n'y avait jamais eu de grand mystère.

Mais ce qui était arrivé aujourd'hui remettait beaucoup de choses en question, évidemment. Il était impossible que ce garçon ressemble à ce point à Ven sans partager avec lui une parenté quelconque, or on leur avait bien dit, à l'époque, qu'il était absolument seul – pas un oncle, pas une cousine, pas même un ami de la famille vivant dans un grand manoir vide avec une horde de chats. Alors comment cela était-il possible ? Ven lui avait coupé l'herbe sous le pied et cherché une réponse là où Aqua avait eu l'intention de commencer.

Il y avait cependant un dossier sur la table qui ne lui disait rien du tout. Un simple classeur en carton, avec un nom en caractères d'imprimerie sur le devant. Elle le tira vers elle et lut ce qui était écrit.

Roxas Gillespie

- Gillespie, lut-elle, incrédule. C'est impossible…

Gillespie était le nom de naissance de Ven. Un nom qu'il connaissait, d'ailleurs, puisque Tifa lui avait dit la vérité sur sa famille. Elle se tourna vers lui et sursauta. Ven s'était aperçu de sa présence mais n'avait rien dit. Il la regardait en silence, l'air… c'était difficile à dire. Comment qualifie-t-on l'expression d'une personne qui sent sa vie basculer soudain et qui essaye de rester debout ? Qui s'accroche en attendant de voir comment seront les choses après ? Aqua voyait ça souvent, à l'hôpital. Il avait l'air d'avoir rencontré un fantôme. C'était un peu le cas, à vrai dire.

- Ne fais pas ça ! dit-elle à voix basse.

- Pardon.

Il se leva et s'approcha de la table.

- C'est même pas le nom, le plus bizarre, dit-il posément.

Il prit un document sur la table et ouvrit le classeur qu'Aqua tenait toujours.

- Regarde ça.

Aqua baissa les yeux sur ce qu'elle tenait. L'un à côté de l'autre, deux actes de naissance qu'elle parcourut et trouva presque identiques. Le nom des parents, le lieu et la date de naissance... Seuls, deux détails différaient. Les prénoms, bien sûr, mais aussi l'heure. D'après ces documents, Ventus et Roxas étaient nés au même endroit, des mêmes mère et père… à treize minutes d'intervalle.

- Maman a dit que j'avais un frère, dit Ven de la même voix trop calme. Elle n'a jamais parlé d'un jumeau. Ni dit qu'il était vivant.

Aqua entendit la faille dans la voix de son filleul. Quelqu'un d'autre ne l'aurait pas remarquée mais Aqua le connaissait trop bien et elle savait exactement ce qui s'y cachait.

- Elle n'a pas menti, Ven. J'étais là, avec elle, quand on lui a dit que ton frère était mort. Des suites de l'asphyxie, à l'hôpital.

- Alors c'est eux qui ont menti ? Aqua, c'est la seule explication.

- C'est inutile de chercher plus loin, admit-elle en ramenant son regard sur les deux documents qu'elle tenait toujours devant elle. On a vos extraits d'acte de naissance pour le prouver, et même sans ça… il suffit de vous mettre l'un à côté de l'autre. Ta mère va devoir se défendre elle-même dans pas longtemps.

- Quoi ? Pourquoi ?

Aqua secoua la tête.

- C'est à elle qu'on a menti, à la toute base. Si elle remet la main sur la religieuse qui nous a soutenu que tu n'avais plus aucune famille, elle va la tuer.

Ven écarquilla les yeux, un éclair de panique traversant son regard.

- Je plaisante, Ven, lui indiqua charitablement Aqua. Excuse-moi, je ne devrais pas. Elle revient quand, ta mère ?

- Demain.

- Bon. Un chinois, ça te va ?

Encore bien déphasé, Ven crut une seconde qu'Aqua, comme Axel, s'était mise en tête de lui faire tourner la page sur Vani et qu'elle lui demandait si ça lui plairait de sortir avec un Asiatique. Il la regarda avec des yeux comme des assiettes.

- Un menu Chinois, nounouille, rit Aqua en lui ébouriffant les cheveux. Je sais que tu as reçu un choc mais il faut manger quand même. Tout ça est aberrant mais quand ça sera retombé, ça sera sympa, non ? D'avoir un frère.

Aqua était confiante. Une chose était certaine : quoi qu'il arrive, il n'était pas question de laisser ce gamin – Roxas – repartir d'où il était venu. Elle était médecin et chef de service et Tifa n'était plus l'avocate bleuette qu'elle était quand elle avait adopté Ven et qui avait cru à la mort de sa famille sans avoir vu de ses yeux des certificats de décès pour tous les membres de cette dernière. Ensemble, elles avaient assez de poids et d'argent pour faire pencher en leur faveur n'importe quelle balance juridique. Si Roxas avait un foyer, il l'avait fui, et son attitude quand Ven avait essayé de lui enlever ses vêtements lui donnait une idée de pourquoi.

C'était moche à envisager, mais elle ne pouvait pas faire autrement. Elle passa d'ailleurs les heures qui suivirent à afficher ce que Ven avait à juste titre appelé sa "tête de médecin". C'était un art qui se raffinait avec la pratique au même titre que la médecine ; la capacité d'envisager tous les scénarios du plus bénin au plus mortel tout en maintenant une façade paisible. Elle y excellait aujourd'hui, après des années et des années de pratique. Pas assez pour tromper Ven ou Tifa, qui la connaissaient trop bien, mais même si son filleul voyait qu'elle n'était pas aussi sereine qu'elle voulait le lui faire croire, il n'en dit rien.