Chapitre 9

On est arrivés au bout
Juste après la décadence
Nos ruines se balancent
La raison qui me secoue
A tué mon espérance
Accepte mon silence
Puis t'as tout repris
Le jour suivant
J'ai pas tout compris
Amour perdant

Charlotte, Amour perdant


Aqua commanda le dîner en laissant son esprit arpenter en tous sens les chemins de son imagination et en parcourir chaque ramification. Combien de temps Roxas avait-il passé dans la rue ? Avait-il jamais été adopté ? Qu'avait-il fui ? Qui ? Qu'avait-il bien pu lui arriver pendant ces quatorze années durant lesquelles il avait été séparé de son frère jumeau ? À quoi avait ressemblé sa vie pendant que Ven menait une existence privilégiée, choyé et entouré d'amis ? Elle avait dix théories pour chacune de ces questions et elle ne pouvait pas faire autrement que d'en laisser l'écheveau s'en dévider à l'infini.

À plus d'une reprise, elle fit le tour du canapé pour venir regarder le visage de cet inconnu qui ressemblait trait pour trait à son filleul. Il portait encore la marque jaunie d'un vieil hématome sur le front, ses lèvres étaient craquelées et ses pommettes saillantes comme des pierres taillées. À chaque coup d'œil, elle remarquait un nouveau détail, et même si c'était une différence, ça ne venait que souligner le fait qu'avec des soins et du temps, ce visage allait redevenir identique à celui de Ven.

Son frère jumeau, pas son frère tout court. Aqua n'était pas experte du sujet, mais elle savait que séparer des jumeaux pouvait laisser des séquelles. Quel impact cela avait-il eu sur Ven ? Et sur Roxas ? Peut-être était-ce lié aux événements qui l'avaient conduit dans la rue.

La soirée s'écoula dans le silence et le malade dormit tout du long, sans remuer. Ven passa le plus clair de son temps assis sur le tapis près de lui, comme s'il tenait à être la première chose que Roxas verrait en ouvrant les yeux. Il y mangea et y resta ensuite, ne se déplaçant que pour aller aux toilettes.

Vers dix heures, Aqua commença à encaisser le contrecoup. Elle était debout depuis quatre heures du matin et la journée avait été très longue. Elle examina une dernière fois Roxas, lui refit une piqûre qui le fit à peine réagir et se tourna vers Ven.

- Je vais aller me coucher. Tu devrais en faire autant, tu as l'air épuisé.

Ven soupira.

- Je sais.

- Ça ne s'arrange pas, tes cauchemars ?

Il secoua la tête.

- Maman m'a emmené chez le spécialiste que tu lui as conseillé.

- Tu y vas toujours ?

- Une fois par semaine.

- Et ça t'aide ?

- Non. Mais… c'est pas à cause de lui.

Il ramena ses yeux sur Roxas et continua de répondre à Aqua sans la regarder.

- Je sais pas pourquoi ça marche pas, en fait, parce que… j'aurais bien besoin d'aide, je le sais. (Il marqua une pause avant de poursuivre d'une voix qui tremblait un peu.) J'ai toujours tout fait pour être un bon fils, et je crois que j'ai réussi. À ne jamais être une gêne, un problème de quelque façon que ce soit, c'était tellement important pour moi. J'y étais arrivé jusqu'à maintenant et ça me pèse tellement, d'avoir fini par devenir une source de nuisances.

Les premières années qui avaient suivi son adoption, il avait même caché quand il était malade ou qu'il s'était fait mal, jusqu'à ce qu'il finisse par comprendre qu'il ne réussissait qu'à priver Tifa du plaisir de prendre soin de lui et à manquer des opportunités pour eux de se rapprocher. Ça lui avait pris très longtemps, mais quand il y était parvenu, ses relations avec sa mère étaient devenues beaucoup plus spontanées et chaleureuses. Pourtant, il avait toujours gardé à l'esprit, consciemment ou non, qu'il n'était pas né d'elle et il pensait qu'il n'arrêterait jamais de se sentir redevable.

- On en a déjà parlé, Ven. La famille, ce n'est pas dans le sang. Tu ne gênes personne et même si c'était le cas, ce serait légitime. Tifa t'a choisi. Son affection – ou la mienne – ne dépend pas d'une quelconque performance de ta part. Tu es faillible, c'est humain et c'est mauvais de chercher à se l'interdire.

- Je sais tout ça. Tu sais, ma... ma tête le sait, mais…

- Pas ton cœur.

Il hocha la tête.

- Au-delà de ça, il y a quelque chose de… fondamentalement mal foutu, chez moi. Je l'ai toujours ressenti sans pouvoir mettre le doigt sur ce que c'est, et c'est bien ça le problème. Comment j'en parle si je sais pas ce que c'est ?

Les cauchemars avaient toujours plus ou moins fait partie de sa vie, et Ven avait fait avec pendant très longtemps. Ils allaient de pair avec cette chose qui clochait chez lui, cette inexplicable insécurité qui l'avait plombé pendant des années, à la fois omniprésente et insaisissable.

- Tu lui as dit ce que tu viens de m'expliquer ?

- Bien sûr. C'est pas de la mauvaise volonté de ma part, c'est juste que si ce truc est là, avec moi, depuis toujours, alors je… Enfin bref. J'ai essayé plusieurs fois d'en parler avec le docteur Vexen et c'est toujours pareil. Je pédale dans le quinoa pendant dix minutes et je finis par changer de sujet parce que les séances sont loin d'être gratuites. Tu vois où je veux en venir, on ne va pas s'étendre sur le sujet pendant des heures.

Et peut-être – juste peut-être – que l'apparition de Roxas était une bonne chose à ce niveau-là aussi. Peut-être que l'explication était présentement endormie sur le canapé de sa mère. C'était trop tôt pour y penser.

- Moui, finit par dire Aqua.

Elle n'avait pas l'air satisfaite mais il était tard et elle était fatiguée. Ven devina qu'elle reviendrait à la charge plus tard.

Demain. Il fera jour.

- Tu vas rester là ?

- Non. Si tu penses qu'il n'a pas besoin d'être veillé, je vais aller dormir. Même si c'est seulement quelques heures.

- Bon. Je prends le canapé du bureau. Bonne nuit ?

- Bonne nuit. Je vais rester encore un peu mais j'irai me coucher après, c'est promis.

Elle quitta la pièce, le laissant seul avec le malade. Ven écouta les bruits qu'elle faisait, des WC à la salle de bains, jusqu'à ce que la porte du bureau se referme sur elle. Alors seulement, il osa tendre une main vers celle de Roxas et le toucher.

Son envie de contact était impérieuse. Il n'arrivait pas à se défaire de l'idée que tout ça n'était qu'une longue hallucination incroyablement réaliste née de son cerveau en manque de sommeil. Même si la présence d'Aqua et la découverte d'un acte de naissance identique au sien contribuaient grandement à le rassurer sur ce point, il avait quand même besoin de le toucher pour être tout à fait sûr qu'il était vraiment là.

Il resta ainsi pendant un moment, perdu dans ses pensées. La main de Roxas sous la sienne, toute inerte qu'elle était, lui communiquait une sensation de paix et de tranquillité, presque comme avec...

La pensée de Vanitas lui brûla les yeux. Pour tout ce qu'il refusait d'admettre que c'était fini, et pour tout le temps qu'il passait à se demander ce que Vanitas pouvait bien faire et quand il reviendrait, il lui arrivait de penser qu'il se berçait d'illusions et que tant que ce serait le cas, il continuerait de souffrir autant.

Foutu Axel.

Axel ne comprenait pas ce qu'il y avait entre lui et Vani. En la matière il était, comme tout le monde, même pas à côté de la plaque mais plutôt à dix mètres de celle-ci. Leur histoire était précieuse, solide. Ce n'était pas un crush d'ado, ils étaient ensemble depuis deux ans et ce qu'ils partageaient, ce qu'ils s'apportaient mutuellement, c'étaient des choses dont Vani ne se serait jamais passé de son propre chef. Dont il n'aurait pas privé Ven en le laissant comme ça, sans un mot. C'était juste... impossible.

Axel n'avait pas eu tout à fait tort quand il avait émis l'hypothèse que ses troubles du sommeil étaient liés à cette « rupture », comme Ven se refusait à l'appeler. Bien sûr, il avait fait des cauchemars aussi loin que remontait sa mémoire, mais ces années où lui et Vani étaient ensemble, le phénomène s'était atténué. Avant de revenir, tambours battants et à la puissance 10, quand il avait disparu.

Ven connaissait Vanitas de vue depuis très longtemps à l'époque où ils avaient commencé à se voir. Il l'avait toujours trouvé fascinant, pas seulement parce qu'il était pas mal limite absolument sublime et qu'il avait des yeux d'oiseau de proie, mais aussi à cause de sa réputation. Ven n'était pas assez bête pour croire à tout ce qu'on racontait à son sujet mais il était clair que Vanitas n'avait, mais alors, rien à carrer de l'opinion qu'on avait de lui. Et ça, pour quelqu'un comme Ven qui vivait chaque instant avec le souci d'être bien sous tous rapports ce je-m'en-foutisme assumé avait quelque chose d'héroïque.

C'était d'ailleurs la conscience aigüe de leur différence qui l'avait empêché de l'approcher pendant longtemps.

Jamais de sa vie il ne s'était si lourdement trompé.

Tenant toujours la main de Roxas, il s'abandonna au souvenir comme on passe et repasse la langue sur un aphte. C'était une douleur exquise.

Vani était du genre antisocial mais Ven, complètement à l'opposé, était populaire et avait plein d'amis. Ainsi, contre toute attente, ils avaient tout de même une personne en commun, et c 'était ce qui avait fini par faire se croiser leurs chemins.

Pour ses quinze ans, Sora avait eu droit à une superbe fête d'anniversaire. Ven était là parce qu'il avait été invité et Vanitas, lui, parce que ses propres parents ne lui avaient pas laissé le choix et qu'ils l'avaient simplement largué chez son cousin avec pour consigne de « sociabiliser un peu ».

Il n'en avait rien fait, évidemment. Il était allé se planquer dès son arrivée, sans même signaler sa présence.

Ce jour-là n'avait pas été un bon jour pour Ven, mais il n'avait pas eu le cœur de décliner. Au bout d'une heure à maintenir une bonne humeur de façade, il avait prétexté un gros mal de tête et demandé à Sora s'il pouvait s'isoler dans un endroit calme. Sora, bon hôte et bonne tête à son habitude, lui avait offert d'aller s'allonger sur le canapé dans le grenier aménagé en bibliothèque slash salle de jeux. C'était là que Ven avait trouvé Vanitas, avachi sur le canapé en question et occupé à jouer à la PlayStation.

Il s'était arrêté sur le pas de la porte, hésitant entre repartir avec les autres et rester. Son cœur battait la chamade – quelle surprise de le trouver là, quel idiot il aurait été de passer à côté d'une si belle occasion de lui parler ! Mais il craignait de se faire rembarrer dès qu'il ouvrirait la bouche, et il avait déjà le moral dans les chaussettes. Il n'avait pas envie...

Au final il resta planté là un moment à gamberger, avant que Vanitas ne se tourne vers lui.

- Ben entre, lui dit-il. Je vais pas te bouffer.

Ven obtempéra et fila s'asseoir dans le fauteuil à côté, en silence. Il glua ses yeux à la télé, mais après un instant, la partie s'interrompit. Vanitas avait mis sur pause et au bout d'un moment, Ven se tourna vers lui. Leurs regards se croisèrent. Vanitas avait un petit sourire, et ses yeux... c'était difficile à dire car Ven avait du mal à le regarder en face. Il sentit son visage chauffer et finit par se détourner. Il savait que c'était encore pire mais il avait la tête en vrac.

- Je te fais peur ?

Le ton de Vanitas était moqueur mais pas méchant.

- Non.

- Alors quoi ?

- Alors rien, répondit Ven un peu sèchement.

- Hé ben... ça te ressemble pas de faire la gueule comme ça.

Ven le regarda à nouveau, les sourcils froncés.

- Qu'est-ce que tu en sais ?

Le sourire narquois s'élargit.

- T'es toujours en train de sourire. Je croyais que tu pissais des arcs-en-ciel et que tu chiais des papillons, moi.

Ven était trop abasourdi pour continuer d'être embarrassé. D'où ce mec à qui il n'avait jamais parlé avait une opinion quant à son caractère ? Sa réponse fusa, instantanée.

- Et je vomis de la glace à la fraise, aussi. Tu m'as pris pour une licorne ou quoi ?

Ce fut au tour de son interlocuteur d'avoir l'air estomaqué.

- Du sarcasme ? Putain mais t'es qui, mec ?

- Je m'appelle Ventus, répondit stupidement Ven.

- Je sais. Vanitas.

- Je sais.

Silence.

- Tu veux pas venir t'asseoir par ici ? offrit Vanitas au bout d'un moment. Maintenant que tu sais que je vais pas te mordre. Enfin, sauf si t'as envie.

Ven, qui s'était levé pour le rejoindre, s'arrêta à mi-chemin, la bouche ouverte.

- L'homme invisible a encore frappé, ricana Vanitas, et Ven referma la bouche aussitôt.

- Mais va te faire foutre ! s'étouffa-t-il (mais il s'assit quand même).

- Avec plaisir.

Ven se tut. Ça valait mieux. S'efforçant d'ignorer son voisin (c'était très difficile), il se laissa aller contre le dossier. Les faux-semblants, c'était mort. Il s'était déjà grillé.

Bizarrement, il s'en fichait.

- Pourquoi t'es là ? demanda Vanitas. Moi, j'avais pas envie de venir mais toi, tu devrais pas être en bas en train de jouer à Twister et répandre la joie et le bonheur dans le monde ?

- C'est l'impression que je donne ?

- Grave. Quoi, c'est juste une impression ?

- Non. Enfin pas que. Et je... j'étais pas dans mon assiette, c'est tout.

- Et c'est ça que tu fais quand t'es pas bien ? Tu te planques ?

Vanitas ne souriait plus. Ven cessa de se détourner. Pour la première fois, il ne ressentait pas le besoin de remettre son masque. Peut-être parce que la seule chose qu'il savait réelle ment de lui, c'était qu'il n'en avait rien à foutre de l'opinion des autres.

- Oui. Parce que je veux pas déranger.

- Et tu fais toujours ça ?

Ven hocha la tête. Il savait qu'il était en train de se foutre à poil devant un inconnu. Ici et maintenant, ça n'avait pas d'importance. Avec lui, ça n'avait pas d'importance.

- On t'a jamais dit que c'était pas bon de refouler ? Que ça allait t'empoisonner, à force ?

- Plus ou moins. Mais j'ai mes raisons, répondit Ven avec raideur.

- Ah, c'est toi que ça regarde. Mais ça doit pas être une partie de plaisir tous les jours.

- C'est dur. Et si tu me réponds "comme ma bite", je descends et je dis à tout le monde où tu te planques.

L'argument porta car Vanitas s'abstint de lui riposter une autre obscénité.

Au contraire, il lui adressa un regard compa tissant.

- Je voulais juste te faire marrer, déclara-t-il en levant les mains en signe de reddition. C'est super bizarre de te voir comme ça, mais... je comprends. Tu veux que je te laisse seul ? Je pourrais aller squatter la chambre de Sora. C'est la famille.

- Alors là c'est toi qui me la coupe. De la prévenance ? Wow.

- Ma réputation me précède ! s'extasia Vanitas.

- J'avale pas tout et n'importe quoi (il s'attendait à moitié à une nouvelle crudité de charretier mais rien ne vint) mais y a pas de fumée sans feu. On fréquente la même école depuis deux ans et tu parles jamais à personne. Si tu permets, j'irais même jusqu'à dire que tu n'as pas l'air de quelqu'un de sympa ou d'empathique.

Mais tais-toi ! Qu'est-ce qui te prend ?!

Vanitas afficha une mine outragée, une main sur le cœur comme si Ven venait de le poignarder.

- Mec, souffla-t-il. Tu fais peur.

Il avait l'air admiratif et le vent de panique retomba.

- Tu as pas l'habitude, hein ?

- Tellement pas. Je suis un sociopathe hautement fonctionnel, personne ose me parler comme ça.

- Peut-être que tu en as besoin, Sherlock.

- Touché. Et sinon...

Ven sut qu'il avait merdé quelque part rien qu'au sourire de Vanitas. Un frisson lui remonta l'échine.

- T'as l'air d'avoir passé du temps à y réfléchir, dis donc. Je t'intéresse tant que ça ?

Ven rougit derechef et bredouilla quelque chose d'inintelligible.

- J'arrête de te charrier. Tu veux que je parte ou pas ?

- Hum. Non. C 'est... c'est cool en fait. De pas me cacher.

- C'est trop d'honneur que tu – non. Merde, j'ai dit que j'arrêtais mais putain c'est dur. Comme ma b - NON ! Ah, j'ai pas de filtre, je sais pas tenir une conversation civilisée.

- C'est pas grave. C'est peut-être juste moi qui ai un balai dans le train.

- « Train », ricana Vanitas.

- C'est pas... J'ai pas l'habitude. Je me tiens comme ma mère me l'a appris, c'est tout.

- Ça aussi, tu te caches derrière.

Ce n'était pas une question.

- T'as pas besoin de faire ça avec moi. Ha, tu souris ! Victoire !

Ven observa avec perplexité ce mec qu'il avait toujours pris pour une brute et qui s'efforçait mine de rien de lui remonter le moral.

- Tu sais que tu n'es pas la moitié du connard qu'on m'a décrit ?

- Tu ressembles pas tellement non plus à ce type trop gai pour être vrai que je voyais traîner avec mon cousin. Et pour te répondre, oui. Je suis au courant. Quand je merde, au moins ça surprend personne.

- C'est triste.

- Tu trouves ? Regarde, toi, la pression que tu te mets. Je te jure que la vie est beaucoup plus facile quand tu t'en fous.

- Mmmh, musa Ven, faute de savoir quoi répondre.

- Ils sont comment, tes parents ? C'est eux qui ont des exigences démesurées au point que tu te sentes obligé d'être comme ça ?

- Pas du tout ! C'est juste moi et ma mère et elle est… Je la trouve parfaite. Bon, elle travaille beaucoup et j'aimerais bien qu'on passe plus de temps ensemble, mais elle me fait confiance, elle m'a toujours soutenu en tout et elle me reproche jamais mes erreurs.

- Je parie que c'est parce que t'en fais jamais.

- Hé, je suis pas un robot. Ça m'arrive de planter un examen ou... Tiens, par exemple : je voulais faire du skate. Ça m'a pris il y a un an, parce que Sora en fait et je trouvais ça génial, à le voir faire. Pendant des mois, elle m'a conduit au skate park, elle a financé ma lubie. Tu sais ce que ça coûte, un bon skateboard ? C'est super cher. Et au final, ça me plaisait pas. J'ai forcé pendant un moment. Ça a fini par me retomber dessus parce que d'une, comme j'étais pas doué je me faisais mal tout le temps, et de deux, elle m'a offert un magnifique skate dont j'avais aucune envie pour Noël. Je te laisse imaginer ma déception. Sans parler du temps que j'ai fait perdre à Sora qui s'échinait à perte sur mon cas. Tout ce temps et cet argent gaspillés et maintenant, j'ai six planches qui servent de décoration murale. Et tu sais ce qu'elle a fait ?

- Elle a pas gueulé ?

- Elle m'a acheté des rollers à la place. Pour que je puisse quand même aller au skatepark avec les autres, et ça me convient beaucoup mieux.

Vanitas laissa aller sa tête sur le haut du dossier et lui répondit en regardant le plafond.

- Ça doit être cool. Mes parents c'est tout l'inverse. Ils sont jamais contents. Déjà à l'époque où j'essayais encore de les satisfaire, rien de ce que je faisais n'était assez bien. Ils parlaient que de ce que je faisais de travers. Un jour j'en ai eu marre de faire tellement d'efforts pour rien, alors j'ai juste arrêté.

- Je peux comprendre.

- Un psy te dirait sûrement que toutes les conneries que j'ai faites, c'était pour attirer leur attention, vu que la seule qu'ils m'ont jamais donnée c'était pour me faire des reproches. Mais c'est pas si compliqué que ça. Quand personne attend rien de toi, alors tu peux décevoir personne.

Ven réalisa qu'il était en train de tendre une main vers lui et se figea. Vanitas le regarda sans sourire, l'air grave. Ven acheva son geste et toucha son épaule.

- Tu n'as pas besoin de faire ça avec moi, dit-il à voix basse.

Vanitas lui adressa un regard indéchiffrable avant de bouger pour se rapprocher. La main de Ven glissa de l'épaule où elle reposait et se retrouva dans son dos. Il n'aurait eu qu'un seul geste à faire pour le prendre par la taille et il déglutit durement à cette idée, avant de poser gauchement son bras sur le dossier du canapé.

- Ventus, dit platement Vanitas.

- Appelle-moi Ven, répondit machinalement l'intéressé. Tout le monde m'appelle Ven.

Vanitas sourit.

- Je suis pas « tout le monde », mais OK. Ven ?

- Vanitas.

- Je voudrais qu'on se fasse une promesse, tous les deux.

- Laquelle ?

- Hé bien, moi je te promets de jamais répéter à personne les trucs que tu m'as dit et de jamais rien faire qui pourrait gâcher ta belle image. Et je voudrais que toi, tu me promettes de pas aller ruiner ma réputation en te mettant à me défendre quand tu entendras des horreurs sur mon compte, qu'elles soient vraies ou non.

- C'est promis, s'exécuta tièdement Ven.

Il n'aimait pas l'idée de laisser des gens déblatérer des inanités en sachant qu'elles étaient sans fondement, mais Vanitas respectait ses choix. La moindre des choses était de lui rendre la politesse.

Vanitas ne disait plus rien. Il le regardait et il avait de nouveau cet air de gravité sur le visage. Leurs bras et leurs jambes se touchaient, ils étaient proches. Si proches. De plus en plus proches...

Quand Ven réalisa ce qui était en train de se passer, il s'affola et posa une main sur le torse de Vanitas, le coupant dans son élan.

- Tu fais quoi, là ?

- Tu veux un dessin ?

- Non. Je veux savoir pourquoi. C'est à peine si tu me connais.

- Parce que j'en ai foutrement envie. J'ai eu l'impression que toi aussi. Tu veux pas ?

Ven repensa soudain à toutes les fois où il avait pensé à lui quand il n'arrivait pas à s'endormir et qu'il faisait ce que beaucoup de garçons de son âge font dans ce cas-là. Au fait qu'il avait déjà rêvé d'un moment comme celui-ci.

- Si, mais...

- Mais quoi ? Dis-moi.

- Seulement si ça compte.

Et après une seconde d'hésitation, il ajouta :

- J'ai jamais fait ça.

- Avec un garçon ?

- Avec personne.

Vanitas posa une main sur celle de Ven qui le retenait toujours, même s'il ne faisait pas mine d'essayer de forcer.

- Ça peut compter. Ou ça peut rester caché ici, avec tout ce qu'on a partagé d'autre, comme tu préfères.

Ce fut Ven qui, fermant les yeux, franchit l'espace qui les séparait.

Il entendit Vanitas émettre un « hmpf » de surprise qui s'étouffa entre eux. Son cœur frappait un rythme déchaîné et une seule pensée occupait son esprit.

Après tout ce temps à le regarder de loin sans oser même en caresser l'espoir, sans jamais avoir osé même essayer de lui parler, ce soir quand il rentrerait chez lui, il aurait embrassé Vanitas. Et personne ne pourrait jamais lui enlever ça.

Cette pensée l'émerveillait autant qu'elle l'emplissait d'appréhension.

Il avait dit à Vanitas qu'il n'avait jamais embrassé personne, mais Ven était certain qu'il s'en serait rendu compte tout seul de toute façon. Ce seul contact le submergeait d'émotions et de sensations inédites qui lui auraient coupé les jambes s'il n'avait pas été assis ; il en était tétanisé.

Puis il sentit une main sur sa joue et une autre sur celle qu'il tenait toujours sur le torse de Vanitas. La chaleur de sa peau et la tendresse inattendue de ses gestes firent s'évaporer toute la nervosité qu'il ressentait.

Il se remit à respirer – ça ne pouvait qu'aider – et se détendit complètement. Non, il ne voulait pas que ce qu'ils étaient en train de faire reste caché ici comme un secret honteux, mais pourquoi s'en soucier maintenant ? Il voulait profiter de cet instant, en tirer tout ce qu'il pouvait.

Alors il ouvrit doucement la bouche et la respiration de Vanitas se bloqua un court instant. Quand la langue de Vanitas se glissa entre ses lèvres et vint toucher la sienne, il trembla. Les mains qui l'avaient rassuré se retrouvèrent dans son cou puis dans ses cheveux, et toute pensée cohérente disparut de son esprit.

Quand Vanitas s'écarta, Ven avait la tête qui tournait et tout son corps était mou comme de la gelée. Il se laissa aller vers l'avant et appuya sa tête contre l'épaule de Vanitas – ce qui lui permettait au passage de cacher son visage sur lequel son émoi ne devait que trop se lire.

Les bras de Vanitas s'en roulèrent autour de Ven et il l'étreignit en laissant échapper un énorme soupir.

- Mec, j'avais envie de faire ça depuis au moins un an.

Un sourire incrédule étira les lèvres de Ven.

- Ah bon ?

- Ouaip.

- Et pourquoi tu as jamais rien tenté ? Tu as l'air de quelqu'un de déterminé.

- Ben à défaut d'être sympa, hein...

- Oh, ça va. Alors, pourquoi ?

- Parce que t'es ami avec mon cousin.

- Ça aurait créé des problèmes avec ta famille ?

- Y a toujours des problèmes avec ma famille, mais je parlais pas de ça. Sora fréquente que des gens bien. Il est toujours accroché à mes basques aux réunions de famille mais moi, je suis sa bonne œuvre, tu vois ? Ses amis c'est pas pareil. Et alors toi... quand je te voyais, tellement mignon, encore plus gentil que lui, toujours à sourire, l'air heureux jusqu'à l'écœurement... à chaque fois que je te voyais, je me disais que si je t'approchais, tout ce que j'arriverais à faire c'est t'abîmer. Et je suis ce que je suis, je l'assume totalement, mais je suis pas pourri au point d'aller bousiller des gens qui m'ont jamais rien fait.

Ven le considéra avec stupéfaction.

- Donc, c'était pour me protéger ?

- Ça fait très chevaleresque, dit comme ça. On était trop diffé rents, je voyais pas ce que j'aurais pu t'apporter d'autre qu'un tas d'emmerdes.

- Ben, tu sais... Sans aller jusqu'à parler de chevalerie, c'est quand même noble comme attitude.

Vanitas renifla grossièrement, exprimant sans subtilité tout le dégoût que cette idée lui inspirait. Ven se demanda s'il réagissait toujours comme ça quand on lui faisait un compli ment. Puis son esprit additionna ce que Vanitas venait de lui dire et ce qu'il savait de lui et il réalisa que ça ne lui arrivait probablement jamais, puisqu'il s'appliquait à ne jamais chercher à satisfaire qui que ce soit. Peut-être qu'il ne savait simplement pas comment réagir.

- Et pourquoi tu changes d'avis maintenant ?

- Hé, je suis pas venu te chercher, hein. Mais quand je t'ai vu à la porte, je me suis dit merde, si je laisse passer une occasion pareille je suis vraiment le dernier des cons. Et en te parlant j'ai capté que je m'étais planté. Je te prenais pour un être de lumière pure, je vais pas revenir sur le chapitre des arcs-en-ciel et des papillons, tu m'as compris. C'est pas que ça me fasse plaisir et je ne sais pas pourquoi, mais t'es déjà abîmé. On a plus de choses en commun que je le croyais.

Ven glissa sur ses dernières paroles car c'était quelque chose qui, déjà à l'époque, le laissait profondément perplexe et qu'il aurait été incapable d'expliquer.

- J'ai pensé exactement la même chose en te trouvant ici quand je suis entré.

- De quoi ?

- Que je serais stupide de pas saisir l'occasion.

Un large sourire s'étala sur le visage de Vanitas. Ven ne pensait pas l'avoir jamais vu sourire auparavant et trouvait qu'il le faisait beaucoup mais se garda bien de lui dire.

- Ah ouais ?

Il y avait quelque chose de crispé, dans ces sourires. Même s'il paraissait sincère, ils avaient l'air un peu (edgy). Ça aussi, Ven devinait qu'il n'y était pas habitué. Il opina du chef.

- Je crois même que ça fait plus longtemps que toi.

- Alors celle-là, je m'y attendais pas. T'en finis pas de me surprendre. Et toi, alors ? Qu'est-ce qui t'a retenu ?

- Un peu comme toi. Je croyais que c'était perdu d'avance, qu'on serait incompatibles. Je voyais pas ce que tu pourrais me trouver. Je dirais qu'on s'est plantés dans les grandes largeurs.

- Ouais, on dirait bien.

Vanitas redevint sérieux, fixant Ven avec intensité. Ven sentit tous ses organes se mettre en boule sous ce regard et encore plus quand Vanitas s'approcha et l'embrassa sur les lèvres.

- Tu peux m'appeler Vani.

- Pardon ? articula Ven entre deux ratés neurologiques.

- Tu peux m'appeler Vani. Je laisse personne m 'appeler comme ça.

- Vani, répéta Ven pour entendre comment ça sonnait.

- Que toi. Si j'entends ça sortir de la bouche de quelqu'un d'autre, je lui casse les dents.

- Je transmettrai le message.

Vanitas l'embrassa encore et ne s'arrêta plus. Il l'em brassa jusqu'à ce qu'il oublie où ils étaient et quel jour c'était, jusqu'à ce qu'il ne sache plus rien. Ven n'avait plus conscience de rien d'autre que la langue de Vanitas qui caressait la sienne, de ses mains dans ses cheveux, son cou, sur son visage. Il était tellement parti, emporté à nouveau par le flot de toutes ces sensations inconnues, qu'il aurait probablement laissé Vanitas lui faire n'importe quoi, mais ce dernier se borna à ces chastes caresses. Ven n'en frissonnait pas moins, haletant sans s'en rendre compte contre la bouche qui ne quittait pas la sienne.

Vanitas finit par s'écarter, après avoir lentement calmé le jeu comme pour laisser à Ven le temps de redescendre. Ven avait la tête qui tournait comme quand sa mère lui avait fait boire une flûte de champagne, à Noël.

- Joyeux anniversaire, dit Vanitas.

- Hein ?

Encore étourdi, Ven lança à Vanitas un regard perplexe mais celui-ci était tourné vers la porte. Ven l'imita et là, une main sur le chambranle, les yeux ronds comme des billes de Lotto et la bouche ouverte, il y avait Sora.

Ven se sentit rougir mais Vanitas poursuivit très naturellement.

- Tu vas avaler une mouche, cousin.

Son ton n'était pas le même qu'il avait employé avec Ven, qui remarqua tout de suite la différence. S'il aurait été excessif de le qualifier de chaleureux ou d'enjoué, il y avait eu de ça dans leur conversation. Il avait exprimé de l'amusement, de la surprise, de la lassitude, du soulagement... Tout ça avait disparu. Le « joyeux anniversaire » avait sonné exactement comme la vanne. La voix traînant un peu avec une touche d'ironie, de telle sorte que chacune des deux phrases avait sonné comme une vacherie qu'il aurait été le seul à comprendre.

Sora se reprit très vite et sourit largement.

- Ok, j'ai compris. Ça vient juste d'arriver et vous préférez rester discrets ?

Ven soupira de soulagement Pour l'instant, il ignorait ce que« Ça » signifiait exactement. Il doutait que Vanitas ait envie de s'afficher en public. Pas tout de suite, en tout cas.

Et il était certain d'avoir envie de garder ça pour lui.

- T'es plus malin que je pensais, cousin.

- Bah, j'ai pas de mérite. C'est écrit en toutes lettres sur la tête de Ven. D'ailleurs, tu devrais passer par la salle de bains avant de descendre. On va manger le gâteau.

Sora embarqua Vanitas sans autre forme de procès, plantant là Ven qui décida de suivre son conseil. Ça risquait d'attirer l'attention s'il descendait avec Vanitas.

Surtout avec la dégaine qu'il se tapait, constata-t-il avec mortification dans le miroir au-dessus de l'évier. Qui aurait cru que sa tignasse, qui avait naturellement l'air d'être faite à parts égales de cheveux et de violentes bourrasques, pouvait sembler encore plus échevelée ?

Il passa de l'eau froide sur ses joues brûlantes et rajusta son t-shirt. Il attendit deux minutes encore, arrangea sommairement ses cheveux et descendit rejoindre ses amis.

La seule place libre se trouvait entre Vanitas et Sora et il s'installa en écoutant la conversation. La lumière s'éteignit presqu'aussitôt et la mère de Sora entra dans la pièce avec un énorme gâteau au chocolat décoré de perles qui brillaient dans la lumière des quinze bougies.

Tout le monde se mit à chanter et Ven profita du bruit pour s'éclaircir la gorge. Sora souffla ses bougies, et ce fut le moment que choisit Vanitas pour remuer sur sa chaise et toucher le genou de Ven avec le sien.

Ven sursauta si fort qu'il heurta la table dans un grand bruit de vaisselle malmenée. Celui-ci passa heureusement inaperçu au milieu des applaudissements et des sifflets.

Le gâteau était sublime. La génoise était moite et garnie de chantilly, il était recouvert d'un glaçage au chocolat amer qui contrebalançait l'extrême douceur de l'intérieur et les perles étaient parfumées à la fraise, ce qui apportait encore une petite touche acidulée. C'était d'autant plus remarquable que c'était de la pâtisserie maison.

Ven pensa avec tendresse au naufrage digne du Titanic qui avait eu lieu la dernière fois que sa mère à lui avait tenté de préparer une tarte aux abricots. À chacun son truc.

Tout délicieux qu'il était, Ven n'aurait jamais cru qu'un jour dans sa vie il aurait autant de mal à avaler un morceau de gâteau. Son estomac avait fait tellement de nœuds pendant qu'il était avec Vanitas que la nourriture avait du mal à y trouver son chemin. Mais surtout, ce genou contre le sien accaparait toute son attention au point qu'il en oubliait de mâcher et que même déglutir paraissait compliqué. Il aurait pu décaler sa jambe, mais il n'en avait aucune envie.

Personne ne le remarqua, cependant. À côté de lui, Vanitas mangeait sa part avec une expression de profond ennui sur le visage.

Assis par terre près de son frère jumeau, Ven se souvenait qu'il avait regardé les autres partir un par un, qu'il était resté pour aider à ranger parce qu'il savait que Vanitas attendait que ses parents viennent le chercher.

Il se souvenait que quand il n'y avait plus eu qu'eux trois, la table était débarrassée et Sora avait disparu dans la cuisine.

Il se souvenait d'un autre baiser, impérieux. Vanitas le pressant contre un mur, la chaleur de son corps collé au sien. Son souffle court, ses dents sur ses lèvres. Il était beaucoup plus entreprenant qu'il ne l'avait été dans le grenier, peut-être parce qu'il savait qu'il allait bientôt être interrompu. Ven se souvenait que c'était ce qu'il s'était dit quand il avait perçu de l'agitation dans les territoires du Sud et qu'il s'était demandé s'il ne devrait pas l'arrêter. Et de fait, ça n'avait pas duré longtemps.

Il se souvenait avoir regretté tout de même ce mo ment vertigineux quand il s'était rendu compte qu'ils avaient oublié d'échanger leurs numéros. Il avait ensuite découvert que Vanitas, fidèle à sa nature solitaire, n'avait pas de compte Facebook. Ça avait été la plus longue nuit de sa vie.

Il se souvenait comment, le lendemain matin, il était arrivé dans la cour du collège le cœur au bord des lèvres. Il avait cherché Vanitas sans le trouver mais il avait croisé le regard de Sora, qui lui avait indiqué une porte d'un signe de tête avec un petit sourire complice. Ven avait fait deux pas dans un couloir vide avant de se retrouver d'un seul coup dans un placard à balais, une bouche autoritaire sur la sienne. Il avait eu confirmation de ce qu'il avait soupçonné la veille – autant il avait aimé la tendresse des gestes de Vanitas quand ils s'étaient embrassés dans le grenier, autant il vibrait des pieds à la tête quand il se montrait un peu plus offensif.

Il se souvenait que quand la cloche avait sonné, le ramenant brutalement à la réalité, il avait oublié où il était. Encore.

Vani avait toujours tendance à avoir cet effet sur lui deux ans plus tard.

Ven soupira. Il avait les yeux secs mais son cœur était lourd. Comment Vani avait-il pu lui tourner le dos ? Pas seulement à lui, mais à tout ce qu'ils avaient partagé, à tout le bien qu'ils se faisaient l'un à l'autre ?

Sa présence avait changé la vie de Ven. Jamais auparavant il ne s'était senti aussi libre, ne s'était laissé aller à exprimer de la lassitude ou de la contrariété devant une autre personne. Vani ne le jugeait jamais, ne le pressait jamais, ne cherchait même pas à connaître la raison. Quand Ven râlait ou soufflait, il se contentait d'écouter et de sourire. N'importe qui d'autre que Ven aurait trouvé son attitude vexante mais pour lui, c'était parfait. Vanitas se conduisait comme si rien de ce qu'il disait n'était grave ou important, il ne s'inquiétait jamais et se fâchait encore moins. Ven pouvait s'énerver, il pouvait dire n'importe quoi et ça n'avait jamais de conséquences. Le regard de Vanitas sur lui ne changeait jamais. C'était exactement ce dont il avait besoin.

Et il savait qu'il avait changé beaucoup de choses pour Vanitas, lui aussi. Qu'après des années à se maintenir à part de tout le monde, à ne compter sur personne et à ne laisser personne compter sur lui, l'arrivée dans sa vie de quelqu'un qui l'appréciait, qui recherchait sa compagnie, avait été un bouleversement. Il avait laissé Ven approcher, il ne l'avait jamais repoussé et ce peu importe à quel point Ven bousculait ses habitudes. Il n'avait fait que l'inciter à venir plus près, toujours plus près, que le serrer plus fort et le retenir plus longtemps.

Exactement comme Ven avait eu besoin que quelqu'un lui montre que le monde ne lui tournerait pas le dos s'il ne cachait pas ses humeurs, Vani avait besoin d'approbation, même s'il se serait arraché un œil plutôt que de l'admettre. Il avait tombé le masque avec Ven, il lui avait laissé voir qu'il avait de bons côtés et il s'était laissé aimer. Ven savait ce qu'il lui en avait coûté. Il savait que Vanitas s'était abrité sous la carapace de sa négativité et de son image parce qu'il avait trop souffert des autres et que pour qu'ils puissent être ensemble, il avait fallu qu'il renonce à une partie de cette protection. Pour Ven, il était redevenu vulnérable.

Peu importait le temps qui était passé depuis le départ de Vanitas, peu importait ce que pouvait en dire Axel ou les cent questions que Ven se posait par jour, ça n'avait pas de sens. Jamais Vani ne serait parti comme ça. Pas sans explications, pas sans dire au revoir.

Ven leva les yeux et vit qu'il était minuit passé. Roxas n'avait toujours pas remué une oreille et il n'avait pas l'air décidé à le faire – ça ou quoi que ce soit d'autre. Son immobilité aurait été un peu effrayante si Ven n'avait pas entendu sa respiration, lente et ronronnante. Il lui toucha les mains et le front et ne les trouva pas chauds.

- Je vais me coucher, chuchota-t-il.

Roxas ne réagit pas et Ven se leva. Il était réellement épuisé, et tout autant résigné à ne dormir que trois heures sur la nuit. Autant les prendre. Il laissa Roxas où il était et après avoir éteint les lumières, il gagna sa chambre et s'écroula sur son lit.

Il était trois heures du matin quand Aqua fut réveillée en sursaut par les cris de Ven. Même si elle savait qu'il fallait s'y attendre, être tirée comme ça de son sommeil la laissa étourdie un instant.

Elle se demandait si elle devait se lever et aller voir, en sachant que Ven était en pleine terreur nocturne et qu'elle ne pouvait de toute façon rien faire, quand les cris s'interrompirent d'un seul coup.

Aqua se leva du clic-clac et s'aventura dans le couloir, sur la pointe de ses pieds nus. Elle remonta jusqu'à la chambre de Ven, dont la porte était ouverte, jeta un œil à l'intérieur et poussa un profond, très profond soupir de soulagement.

Elle savait que rien jusqu'à maintenant n'avait aidé Ven, que ses crises et ses cauchemars finissaient quand le petit coin reculé de son cerveau qui en était responsable décidait de le laisser tranquille ou qu'il se réveillait. Et là, sous ses yeux, son filleul dormait toujours, l'air paisible. Une deuxième houppe de cheveux blonds s'étalait sur son oreiller et un bras encerclait sa taille.

Elle n'allait jamais, jamais laisser ce gamin repartir.


SRI * Syndrome de Renutrition Inadaptée - vous savez qu'on peut être malade quand on mange après avoir été affamé? On peut littéralement en mourir, en fait. Ah, ça rigole pas DU TOUT. Les symptômes vont de la tétanie musculaire à l'insuffisance respiratoire ou cardiaque en passant par tout un éventail d'horreurs cliniques aux noms tellement barbares que même moi j'y comprends rien (et pourtant c'est mon métier). Ce n'est pas juste l'estomac qui doit se réhabituer.