«Pour ce soir, on n'a plus que Levi de disponible.»
«Euh oui. Pas de problème.»
Le réceptionniste laisse échapper un petit rire avant de marmonner pour lui-même.
«Tsss, Levi pour la première fois. C'est quand même pas de chance.»
Puis de regarder le client.
«Quel forfait?»
«C'est ma première fois ici, quels sont vos forfaits?»
«Lap dance, pipe, ou la totale. 15 minutes, 30minutes, ou 1h. Le tout renouvelable si vous le souhaitez.»
«Une heure.»
«La totale donc. Vous payez comment?»
«Cash. Tenez.»
Le réceptionniste prend les billets, les compte, puis retourne son attention sur le client.
«Vous pouvez y aller, chambre C, à l'étage au fond du couloir. Levi vous rejoint dans un instant.»
«Merci.»
C'est avec la boule au ventre qu'Erwin se dirige vers la chambre en question. C'est la première fois qu'il fait ça, qu'il se rend dans un tel endroit pour voir une femme. Il ne savait même pas où trouver ce genre d'endroit, il en était presque à penser qu'ils ne se trouvaient que dans les films et séries. C'est un collègue, Nile, qui lui a parlé de ça.
Les choses avec Marie sont au plus mal, et il ne supporte plus de regarder son couple tomber en lambeau. Alors, il a parlé à son collègue et ami de ses problèmes, et celui-ci lui a proposé de changer d'air, juste une fois. Il lui a donné cette adresse en lui disant qu'une prostituée était parfois mieux qu'un psy. D'abord réticent, Erwin a finalement décidé de tenter le coup. Après tout, une fois qu'il paye, il fait ce qu'il veut, non? Il ne veut pas tromper Marie. Mais il ne veut pas parler à un psy non plus. Ici, il n'est personne, et parler à une étrangère lui fera du bien.
La porte est devant lui. Prenant une grande inspiration, il tourne la poignée et entre ouvre la porte pour y passer la tête.
«Levi?»
Pas de réponse. Elle ne doit pas encore être là. Erwin entre et ferme la porte derrière lui. Il reste quelques instants à observer la chambre dans laquelle il se trouve: un lit double, a la parure rouge, deux tables de chevets de chaque côté du lit, sur lesquelles prônent une lampe de chevet dont l'ampoule émet une lumière rouge, ainsi qu'une armoire sur le côté de la pièce, à côté de la fenêtre obstruée par d'épais rideaux rouges. Tout ce rouge donne à la pièce une ambiance chaleureuse et intimiste.
Erwin s'asseoit au pied du lit, face à la porte, attendant son accompagnatrice. Quelques minutes plus tard, la porte s'ouvre sur elle…lui?
«Levi?»
«C'est moi.»
Erwin, d'abord étonné par le sexe de la personne, l'examine. C'est un homme brun, cheveux courts d'un noir de jais, aux yeux bleus qui vous glacent le sang au premier regard. Il doit certainement mesurer dans les 1m60, et il a une silhouette tellement fine qu'il aurait peur de le briser rien qu'en posant ses grandes mains sur lui. Il est habillé d'un jean skinny noir, avec un tee shirt décolleté tombant permettant d'apercevoir un bout de son torse imberbe, ainsi qu'une veste noire tombante.
«Oï, je t'ai posé une question.»
Clignant des yeux, Erwin n'a pas réalisé qu'il était sûrement en train de le dévisager. Il baisse alors le regard de honte.
«Désolé, je ne m'attendais pas à…»
«A un homme? Sérieusement? Qu'est-ce qu'ils foutent à l'accueil putain?»
Alors que le brun commence à se diriger vers la sortie, Erwin se lève et attrape son bras.
« Ce n'est pas grave, ça ne me dérange absolument pas. Je ne viens pas pour… enfin… pas pour ça, de toute façon.»
Levi lève un sourcil.
«Tu sais que tu n'es pas dans le bâtiment le plus respectable de la ville ici, hein?»
Erwin sourit.
«Oui, je sais. C'est un ami qui m'a conseillé cet endroit.»
Levi commence à enlever sa veste en s'avançant vers Erwin.
«En attendant, moi, j'ai un boulot à faire. Alors, tu veux quoi?»
«Est-ce que tu auras des ennuis si on se contente de parler?»
«Parler? Ha donc tu étais sérieux: tu ne veux rien faire? Un psy coûterait moins cher tu sais. Et il aurait le diplôme adéquat, lui.»
«Je n'ai pas envie de parler à un psy. Alors?»
«Alors quoi?»
«Tu auras des soucis si on ne fait rien? Je ne voudrais pas te mettre dans l'embarras.»
«Non. Une fois que t'as payé pour un forfait, c'est toi le boss.»
«Alors soit.»
Erwin enlève ses chaussures et se glisse jusqu'en haut du lit, le dos appuyé sur la tête de lit, avant de tapoter avec sa main l'espace à côté de lui, signifiant à Levi qu'il aimerait qu'il soit à côté de lui.
Levi remet sa veste, lève les yeux au ciel, et s'installe à côté d'Erwin, les deux jambes croisées et les bras croisés sur la poitrine.
«Je t'écoute Blondie. Je ne te promets pas d'être bon en la matière par contre.»
«C'est déjà bien assez.»
Il ne dit rien. En fait, il ne sait pas quoi dire. Il ne sait même pas par où commencer. Il s'apprête à raconter sa vie à un étranger. Sur le moment, ça lui paraissait être une bonne idée, mais là… il ne sait plus.
«Oï Blondie, réveille toi, l'heure est finie. Tu dois partir.»
«Quoi?»
Il faut quelques instants à Erwin pour se remettre les idées en place et pour comprendre où il se trouve. Sa tête est posée sur les oreillers, Levi assis à côté de lui, le secouant plus ou moins gentiment par l'épaule.
«Je me suis endormi?»
«Comme une masse.»
«Oh... désolé.»
Levi se dirige vers la porte de la chambre.
«Ton argent, pas le mien. Bonne soirée.»
Et, sans se retourner, le voilà parti.
Erwin reste un instant dans la pièce avant de se lever et de partir à son tour. Il passe devant le réceptionniste, lui fait un signe de tête, puis sort et se dirige vers sa voiture.
Apres 15 minutes de trajet, il arrive dans la cour de sa maison. C'est une belle maison. Il doit l'admettre. Marie et lui ont travaillé dur pour en arriver là: une maison avec barrière blanche autour d'un grand jardin prêt à accueillir un chien, une grande cuisine avec un îlot central et un frigo américain, un grand salon avec une salle a manger munie d'une grande table pour accueillir tous leurs amis, deux salles de bain (une en bas et une en haut), et quatre chambres (trois en haut et une en bas), prêtes à accueillir leurs futurs enfants. Oui, Erwin a tout pour être heureux. Sauf son couple.
Alors qu'il se brosse les dents et se couche auprès de Marie, dos à elle, le plus au bord possible pour ne pas la toucher et ainsi la déranger, il repense à tout ce qui les a amené à cette situation. Il ne sait pas quand ni comment ça a commencé. Les choses se sont dégradées très vite entre eux, après 6 ans de relation commune et leurs fiançailles. Ils ne prennent même plus le temps de parler de leur mariage pour le planifier. Ils ne prennent plus le temps de parler tout court, d'ailleurs. Il ne se voient même plus, et se touchent encore moins. Le seul contact physique qu'Erwin a eu en six mois avec Marie, c'est ses pieds glacés qui le frôlent pendant qu'ils dorment. Même s'il fait tout pour s'ôter cette idée de la tête, Erwin, au fond de lui, le sait: Marie le trompe. Il ne sait pas avec qui, et il ne veut pas le savoir. Il ne fouille pas non plus dans son téléphone pour en avoir le cœur net. C'est viscéral, il sait ce qu'il en est, il n'a pas besoin de jouer les envahisseurs pour le savoir. Il a bien sûr pensé à en faire autant, il a de toute évidence lui aussi des besoins à assouvir, mais sa conscience ne lui permet pas de prendre du plaisir avec autre chose que sa main droite. Il s'en accommode.
Cependant, il regrette de ne pas avoir parlé avec Levi. Il aurait pu enfin expier tout ça, tout son ressenti, à quelqu'un qui s'en fiche complément, juste histoire de s'alléger un peu. Il faut qu'il y retourne. Il ne veut pas voir un psy, simplement parce que c'est le métier de Marie. Le monde est petit, et elle finirait éventuellement par apprendre que son fiancé va parler de sa relation avec elle auprès d'étrangers, peut être même auprès de son amant. Non. Il refuse de voir un professionnel. Il peut toujours tenter d'y retourner demain? Il se sent prêt à parler. Cette fois, il parlera.
