«Ma fiancée me trompe.»

Le son de la voix d'Erwin sort Levi de sa torpeur. Le regard devant lui, il prend quelques secondes pour assimiler ce qu'il vient de se passer.

«Ça craint.»

Il n'ajoute rien. Il n'y a rien à dire de plus, il pense. Levi est habitué à agir avec les gens, pas à parler avec eux. Cependant, il a de la peine pour son client. Son cœur devient lourd lorsque son regard se pose sur le blond, voyant ses yeux brillants.

Les gens qui viennent ici sont rarement heureux. Levi est habitué à lire la peine, la colère, la souffrance dans leurs regards. Mais, avec Erwin, il ressent autre chose. De la compassion? Oui, c'est ça. De la compassion. Erwin est un des rares clients de Levi qui ne semble pas mériter autre chose que le bonheur. Peut-etre qu'il se trompe. Après tout, il ne le connait pas le moins du monde. Mais il ressent de la peine pour lui, là, maintenant.

Erwin ne dit rien de plus. Il n'y a rien à ajouter. Il sent sa gorge se serrer, les larmes monter. Il n'a pas pleuré une seule fois en 10 ans. Pourquoi maintenant? Pourquoi avec un inconnu? Pourquoi dans un tel endroit?

Quelque chose passe sur ses lèvres et le sort de ses réflexions. C'est salé. C'est... Une larme. Silencieuse. Seule. Une seule larme. Mais cette seule larme, Erwin le sait, n'est que la première. Elle n'est qu'un éclaireur, qui va dire à ses consœurs que le cœur du propriétaire est assez abîmé pour qu'elles puissent aller à leur guise.

«Levi…»

«Hm?»

Il capitule. Sa voix se brise.

«Est-ce que je peux..?»

Il ne peut pas continuer sa phrase. Il n'en peut plus. Il est brisé, et il n'a plus la force de le cacher.

Comme si Levi lisait en lui, comme s'il le comprenait parfaitement, il ouvre son bras, invitant Erwin à s'y réfugier.

Erwin pleure. Il pleure pendant ce qui lui semble durer une éternité, sa tête dans le creux du bras de Levi, posée entre son épaule et sa clavicule, et sa main posée timidement sur les côtes du brun. Ce dernier le sert délicatement, un bras passant dans son dos, la paume posée sur l'épaule du blond, et l'autre main caresse du bout des doigts la main posée sur ses côtes.

Il ne dit rien. Il laisse Erwin se décharger de sa peine.


«Hey Blondie. C'est l'heure…»

C'est une voix douce qui le réveille. Il s'est endormi, dans les bras du brun. Réalisant son acte, il se redresse immédiatement.

«Désolé, je n'aurais pas dû m'endormir sur toi.»

Levi lève un sourcil.

«Tu es conscient du fait que c'est la chose la plus douce et innocente qu'on m'ait fait dans l'enceinte de ses murs, n'est-ce pas?»

Erwin sourit.

«Et puis, c'était pas désagréable. Si je peux aider…»

«Oui, ça m'a fait du bien. Merci, Levi.»

Levi est estomaché par ce mot. Non par le mot en lui-même. Des tas de gens le remercient tous les soirs. Mais c'est la première fois que ce mot sonne vrai, sincère, sans arrière pensée.

Mais il ne laisse rien paraître devant Erwin. Il ne le paie pas pour ça.

Il se contente de hocher la tête, avant de se lever, d'enfiler sa veste, et de se diriger vers la porte. Puis, sans se retourner.

«Fais attention sur la route. Salut.»

Erwin ne répond pas. Comme à son habitude, il prend quelques secondes avant de sortir.

Lorsqu'il rentre chez lui, Marie est sous la douche.

Erwin va dans leur chambre et commence à se changer, lorsqu'il est interrompu par le téléphone de Marie qui sonne et s'allume sur un nouveau message.

Erwin ne comptait pas lire ce message. Pour lui, c'est une ligne à ne pas franchir dans un couple. On ne lit pas les conversations de sa partenaire si elle ne nous les montre pas d'elle-même. Cependant, voyant le prénom apparaître sur l'écran, et vu l'état actuel de son couple, il se dit qu'il peut faire une exception.

Avant que l'écran ne s'éteigne, Erwin prend le téléphone et lit le petit encadré blanc au milieu de l'écran.

Erwin voit rouge. Il sert l'objet tellement fort qu'il peut le briser à tout instant. Ses dents menacent de céder sous la pression de sa mâchoire, et son autre main est sûrement en train se saigner tellement ses ongles y sont enfoncés.

«Erwin? Qu'est-ce que tu fais? C'est mon téléphone?»

Erwin ne bouge pas. Il se contente d'essayer de respirer.

«Nile, hein?»

Marie ne dit rien.

Erwin ressent enfin de nouveau son corps et est à nouveau maître de ses mouvements. Mais sa colère est toujours là.

«Réponds-moi.»

Il ne crie pas. Il n'en a pas besoin. Sa voix suffirait à glacer le sang de la personne la plus insensible au monde à l'heure actuelle.

Marie ne répond pas. Non parce qu'elle ne veut pas, mais parce qu'elle ne sait pas quoi dire de plus. Erwin lève alors son regard vers elle. C'est un regard glaçant. Un regard à la fois vide de toute émotion et à la fois rempli de colère. Ses yeux bleus semblent prendre feu. Marie est terrorisée. Il ne l'a jamais frappée, il ne lui a jamais fait de mal. Erwin ne ferait pas de mal à une mouche. Mais elle ne l'a jamais vu dans un tel état. Cet état de rage silencieuse.

«Oui… Nile.»

«Depuis quand?»

«Ça va faire 5 mois.»

Erwin ne réponds pas. Qu'est-ce qu'il y a à répondre à ça. Mais pour Marie, son silence est pire que tout.

«Ça n'allait déjà plus entre nous, Erwin. Nile était là quand toi tu ne l'étais pas. Et tu n'étais jamais là. Jamais. Il était là, lui. Il a pris soin de moi quand toi tu ne le faisais pas.»

«Je travaillais pour notre avenir, Marie.»

«Notre avenir tu l'as foutu en l'air.»

«Tu l'aimes?»

«Je…»

«La question est simple. Tu l'aimes, oui ou non?»

Marie prend un temps avant de répondre.

«Oui. Et il m'aime aussi.»

Erwin hoche la tête.

«Je vais dormir dans la chambre d'ami»

Il ne pleure pas. Il n'a plus rien à pleurer. Levi a tout pris en lui pour le libérer de ses larmes.


Le lendemain, Erwin ne passe que quelques heures au boulot, jusqu'au moment où il aura vu une minute de trop la tête de Nile. Jusqu'au moment où il ne supporte plus d'imaginer Marie dans ses bras, entre ses jambes, au dessus de lui, sous lui, lui offrant sa poitrine, ses lèvres, son sexe, ses fesses. Jusqu'au moment où il revoit ce message qu'il lui a envoyé hier: «Je t'aime.»

A ce moment là, Erwin oublie tout. Son poing se serre, son bras se lève et ses muscles se tendent, pour atterrir dans le nez de Nile. Il ne se laisse pas faire, cela dit, et Erwin finit avec une belle marque sur la joue avant qu'on ne les sépare. Nile, lui, subit un œil au beurre noir et un nez cassé, ce qui vaut une mise à pied pour Erwin.


Erwin et Levi sont assis sur le lit, comme à leur habitude. Ça fait une dizaine de minutes que Levi est là, et qu'aucun des deux ne dit rien.

«Tu vas au fight club à tes heures perdues? T'as une sale gueule.»

Contre toute attente, cette remarque provoque un petit rire chez Erwin.

«Tu devrais voir l'autre gars.»

«Hm. L'amant?»

«Oui.»

«Tu sais, je connais des gens qui peuvent s'en occuper en toute discrétion si tu veux.»

Nouveau petit rire. Ces nouvelles expressions réchauffent le cœur de Levi. Erwin ne devrait pas être triste. Il devrait sourire. Et rire.

«Ça ira. J'ai déchargé ma frustration sur lui, je ne peux rien faire de plus. Si Marie est plus heureuse avec lui, alors ainsi soit-il.»

«Marie, hein?»

«Oui.»

«Nom de merde.»

Petit rire.

«Comment t'as fini avec une fille avec un tel prénom?»

«A la fac. En soirée, pour être exact. Je pense qu'on pourrait parler de coup de foudre. On est immédiatement tombés amoureux l'un de l'autre.»

«Beurk»

Petit rire. Il l'aime bien, ce petit rire.

«Ça fait 6 ans qu'on est ensemble. Mais nos sentiments… ils n'ont pas suivis. On a emménagé ensemble après deux ans de relation. A partir de là, tout a commencé à s'estomper. Mais on a tenu, contre vents et marées. Je pense que Marie a fini par renoncer avant moi. Elle a été plus courageuse. Moi, je me mentais a moi-même, trop effrayé par la réalité.»

«Et l'autre, il sort d'où?»

«Un vieil ami. Très vieil ami. On se connait depuis le lycée. Je crois qu'il a toujours eu un faible pour Marie.»

«Je sens que ce type a aussi peu de réflexion que de poils au menton. Je me trompe?»

Sourire.

«En tout cas, il a été assez malin pour ne pas laisser filer Marie quand j'étais moins présent.»

Erwin marque une pause, son sourire s'efface.

«Elle a raison, je n'étais pas là pour elle. Je travaillais dur, je voulais qu'on ait un bel avenir. Mais j'ai juste précipité notre fin.«

«Et maintenant, tu vas faire quoi?»

«Je n'en ai aucune idée pour le moment.»

«Pourquoi t'es venu? En premier lieu, j'veux dire?»

«Nile, oui, Nile, m'a conseillé de venir oublier mes soucis ici. Je ne comptais pas coucher avec qui que ce soit, je te l'ai dit. Je me suis dit que ça pourrait me faire du bien de parler à une autre femme.»

«T'es tombé sur moi. Dommage.»

«Pour être honnête, je suis content d'être tombé sur toi, Levi.»

Aucune réponse. Aucun des deux ne dit rien pendant un moment, plongés dans leurs pensées.

«Levi, c'est un pseudonyme?»

«Non. Je sais que c'est la norme dans ce métier, mais j'aime bien mon prénom, je n'avais pas envie de m'embêter à chercher autre chose pour ma soi-disant sécurité. Et puis… c'est tout ce qu'il me reste de ma mère.»

Il s'arrête. Il en a trop dit. Pourquoi il en dit autant? Mais Erwin semble ressentir son malaise et n'insiste pas.

Le reste de l'heure s'écoule dans le silence. Erwin ne dort pas. Ils ont beaucoup parlé, l'heure est bientôt finie.


Lorsqu'Erwin rentre chez lui, la maison est vide. Il va dans la salle de bain, avant de s'allonger dans la chambre d'amis. Pour la première fois depuis des mois, ces rêves sont doux, peuplés d'un visage qui lui devient familier et rassurant.