Auteur : Ariani Lee

Série : Kingdom Hearts

Pairing : AkuRoku (Axel/Roxas pour les néophytes ))

Disclaimer : La liste des cent thèmes est disponible sur le net (c'est toujours la même vous aurez peut-être remarqué ?) Axel et Roxas ne m'appartiennent pas, ni aucun des membres de l'Organisation XIII ou personnages de Kingdom Hearts qui pourraient être mentionnés ici : Ils sont tous la propriété de Square Enix et des studios Disney. Bande d'ingrats qui les a fait mourir !

Résumé : AU/AT – Où le fils d'un marquis rencontre un violoniste persécuté par sa famille et souhaite lui venir en aide.

Traduction du titre : « Jouer la mélodie »

Auto-évaluation : ***

Note de l'auteur : Compte tenu de l'époque et du contexte dans lesquels se place ce thème, j'ai volontairement fait abstraction des tatouages d'Axel. Toutes mes excuses aux puristes qui pourraient en prendre ombrage.

Axel et Roxas en cent thèmes.

Playing the melody

Angleterre, XVIIIème Siècle.

Le marquisat de Lancray était un très beau domaine, d'une taille considérable. Plusieurs petites villes se trouvaient placées sous l'autorité du marquis de Lancray lui-même, et de sa famille, mais peu trouvaient à s'en plaindre. Personne n'avait jamais eu de problème avec eux. Presque.

Le fils unique et héritier du noble couple, Axel de Lancray, était un jeune homme un peu agité, plus habitué à se faire remarquer par ses frasques et ses fantaisies qu'autre chose. Ses parents le laissaient faire avec résignation, rendus à admettre qu'il ne servait à rien d'essayer de refaire l'éducation d'un jeune homme de vingt-et-un ans, à se demander ce qu'ils avaient fait de travers avec lui et à espérer qu'il s'assagirait avec le temps. Il n'était certes pas un « cas désespéré » : il avait un bon fond, il était intelligent et il avait le sens de l'honneur. Seulement, il faisait toujours ce qui lui passait par la tête et rarement en y mettant les formes. La grande angoisse de ses parents était de le voir un jour se faire tuer au cours d'un de ces duels auxquels il se retrouvait fréquemment mêlé, du fait de sa langue trop prompte et de sa tête brûlée. Et il s'était très tôt trouvé un compagnon et complice de toute bêtise en la personne de son cousin, le fils de la sœur de sa mère, Reno, qui avait le même âge. Les deux compères ne passaient pas inaperçus quand ils sillonnaient les rues des villes environnantes, remarquables et remarqués qu'ils étaient pour l'excentricité de leurs chevelures rouges et hérissées.

Un soir qu'il se promenait seul, une fois n'est pas coutume, dans le quartier le plus animé d'une des petites villes, Axel de Lancray entra dans une taverne. La soirée était bien avancée, il faisait quasiment nuit, et il s'ennuyait. Il voulait avaler quelque chose puis rentrer, histoire de ne pas devoir déranger un domestique pour manger. Quant à essayer de cuisiner quelque chose lui-même… il avait une fâcheuse tendance a tout brûler. De toute façon, ce n'était as franchement son rôle…

L'établissement dans lequel il pénétra avait pour nom le Septième Ciel. La grande salle était brillamment éclairée, il y faisait chaud et une délicieuse odeur flottait dans l'air. Les murs étaient lambrissés de bois sombre et l'endroit était propre et très accueillant. Il s'installa à une table qui se trouvait près d'une petite scène, tout au bout de la pièce.

C'était vraiment une scène miniature, avec des rideaux en gros velours rouge et un plancher patiné, d'à peine deux mètres sur trois.

Une jolie jeune femme brune à la poitrine fort généreuse s'approcha de sa table et prit sa commande.

Axel se laissa aller contre sa chaise, détendu. L'ambiance était agréable et il se félicitait d'être entré ici. Il en était à se dire qu'il devrait revenir avec son cousin lorsque quelqu'un monta sur scène.

La serveuse vint à ce moment déposer devant lui une assiette fumante et une carafe de vin blanc, et il se pencha sur le côté pour regarder.

Un jeune garçon rejoignait le centre des planches. Il était de petite taille, blond avec des yeux d'un bleu de ciel et il tenait un violon.

Axel remercia hâtivement la jeune femme qui s'éloigna, et se mit à manger sans quitter des yeux le jeune musicien.

Il était vêtu d'un costume de laine noire, sobre et discret, sans aucun ornement, mais dont la coupe et la qualité du tissu trahissaient le prix. Le violon était également un instrument de valeur, fait d'un beau bois acajou au vernis impeccable et luisant dans les lumières de la salle. Un fils de bonne famille, à l'évidence. C'était un endroit peu adapté, et une drôle d'heure pour s'y trouver pour un garçon de ce genre. Intrigué, Axel le regarda caler son instrument entre son menton et son épaule, lever son archet et le faire glisser sur les cordes en une note longue et pure.

Il jouait divinement. Axel continuait de manger tout en le regardant rêveusement. Lui-même n'avait jamais eu le moindre talent pour la musique, mais c'était beau. Et le musicien l'était aussi. Il avait fermé les yeux, et Axel, d'où il se trouvait, le voyait très bien. Il était content de s'être assis là.

Le jeune violoniste était mince et élancé, en dépit de sa petite taille, et tout son corps était cambré et se balançait comme s'il avait tiré la musique directement du fond de ses tripes pour la faire jaillir par l'intermédiaire de l'instrument. Ses sourcils étaient froncés, ses lèvres closes, ses doigts couraient sur le manche avec virtuosité et sous la pâle blondeur de sa frange, ses paupières frémissaient.

Reposant ses couverts, Axel le regarda se laisser emporter par la musique. Ses gestes devenaient de plus en plus rapides, parfois saccadés, ses mèches de cheveux s'agitaient sur son front, et son dos s'arquait encore d'avantage comme sous l'emprise de sensations puissantes. Le jeune aristocrate vit une goutte de sueur perler sur la peau claire du blond et briller légèrement, dans les lumières environnantes.

La musique continuait, elle s'élevait, ahurissante, en plaintes et gémissements presque humains. Elle était d'une tristesse poignante, Axel en avait le cœur oppressé et des frissons le long de l'échine. Était-ce parce qu'il était le seul à l'écouter attentivement, à ne pas s'intéresser à autre chose, qu'il était le seul à se sentir si mal ? La complainte du violon était sublime et insoutenable, et le visage de son maître crispé par la concentration… Ou par la souffrance ? Axel éprouva brutalement l'envie de le toucher, de glisser ses doigts dans ses cheveux et de le serrer contre lui. De lui murmurer à l'oreille de doux riens réconfortants pour l'apaiser, d'être tendre à son égard. Toutes choses qu'il avait déjà faites plus souvent qu'à son tour avec ses maîtresses, mais jamais très sincèrement, et jamais parce qu'il en éprouvait spontanément le désir. Jamais il n'avait encore eu réellement envie de prendre soin de quelqu'un.

Jamais, jusque là.

Il se mordit là lèvre. Pourquoi ressentait-il ça ? Il ne le connaissait pas, il ignorait jusqu'à son nom. Il ne comprenait pas pourquoi il avait soudain, chevillé au cœur, le désir farouche de protéger cet inconnu. Mais il l'éprouvait. Il le voulait, et il avait toujours fait tout ce qu'il avait eu envie de faire. Pas de raison de faire une exception…

Le violoniste acheva son bref concerto dans un crescendo vertigineux. Quelques applaudissements crépitèrent dans la salle, auxquels Axel ne joignit pas les siens, trop sonné par ce qu'il venait de vivre. Il fixait d'un œil hagard le jeune garçon qui salua brièvement et descendit de l'estrade, et le suivit des yeux tandis qu'il se dirigeait vers le comptoir. Il le regarda ranger son violon dans son étui, son cœur cognant fort dans poitrine.

Il tenta de se calmer et d'apaiser la cavalcade de son cœur, mais avant qu'il ait pu totalement se reprendre, il eut la désagréable surprise de voir le jeune homme se diriger vers la sortie. Axel bondit. Il déposa sur la table de quoi régler sans doute plus que son compte et suivit le garçon à l'extérieur en tâchant de ne pas perdre contenance. Il arrêta le fiacre dans lequel il montait dès qu'il eut un pied dans la rue. Le garçon suspendit son geste, déjà à moitié perché sur le marchepied, et se retourna vers lui. Leurs regards se croisèrent, et Axel sentit quelque chose se contracter en lui. Il salua courtoisement le garçon, avec toute la décontraction dont il était capable.

- Par où allez-vous ? Demanda-t-il avec un sourire qu'il espérait détendu.

Le violoniste lui répondit par le nom d'un quartier, d'une rue, qu'Axel, absolument focalisé sur le son de sa voix, ne saisit pas. Mais cela n'avait aucune importance.

- Je vais également dans cette direction, dit-il, toujours de son ton le plus courtois. Seriez-vous assez aimable pour partager votre fiacre avec moi ?

A son grand soulagement, le garçon hocha paisiblement la tête, manifestement ni contrarié ni content. Le jeune homme le suivit dans la voiture et s'assit en face de lui.

Le voyage dura une demi-heure, temps qui s'écoula dans un silence total. Le jeune musicien était assis à côté de la fenêtre et regardait le ciel à travers la vitre, son menton calé dans la paume de sa main. Axel, lui, bras et jambes croisés, l'observait en douce, bien qu'il eût la nette impression que son compagnon de route avait totalement oublié sa présence et ne se souciait donc pas d'être regardé.

L'éclairage à la bougie du fiacre jetait de l'or dans ses cheveux et soulignait la mélancolie qu'exprimaient ses traits. Axel était à la fois intrigué et ému, brûlant du désir d'agir, de faire quelque chose, mais en même temps, et pour la première fois de sa vie, quelque chose le retenait. Pour la première fois, il pensait que s'il se précipitait, s'il agissait sans réfléchir, il risquait de gâcher quelque chose. Quelque chose d'unique et d'irremplaçable.

Il voulait le suivre jusque chez lui, savoir d'où il venait pour pouvoir le retrouver quand il aurait les idées plus claires. Et d'ici là, profiter du temps qu'ils passaient ensemble dans cette voiture pour l'observer. Etonnamment, il avait rapidement compris ce qui lui arrivait. Il était en train de se prendre de passion pour cet adolescent, de s'en amouracher comme une demoiselle de chansonnette, et en avoir conscience l'aidait dans une certaine mesure à ne rien faire d'inconsidéré. Au fond, c'était un peu ridicule, et quitte à faire quelque chose de totalement absurde, il préférait être sûr de ne pas le faire pour rien. Cela ne lui coûterait rien d'attendre quelques jours, ou du moins jusqu'au lendemain, pour s'assurer que cela n'allait pas lui passer aussitôt. Cela lui était déjà arrivé, d'éprouver des intérêts soudains et passionnés pour quelque chose et de passer à autre chose dans les jours qui suivaient. Seulement, jamais encore cela ne lui était arrivé avec une personne…

Bien calé contre son dossier, il détaillait le visage de son vis-à-vis. Ses cils étaient longs et épais, et brillaient comme ses cheveux dans la lumière ambiante. Ses mains étaient belles et ses ongles soignés, confortant Axel dans son idée, il devait être un enfant de bonne famille, sans doute bourgeoise.

Le fiacre s'arrêta. Le visage du garçon s'anima comme s'il se réveillait. Sans accorder un regard à Axel - il devait définitivement avoir oublié sa présence – il sortit. Le jeune homme le regarda par la fenêtre s'éloigner vers une belle maison, en tenant son violon dans son dos. Le cocher vint à la porte lui demander dans quelle direction ils partaient. Axel lui indiqua le château de Lancray, et le cocher, qui avait déjà dû en voir de plus belles dans le genre bizarre ne lui fit pas remarquer qu'il venait de faire plusieurs kilomètres pile dans la direction opposée.

- Où sommes-nous ? Demanda Axel.

Le cocher cilla mais, à nouveau, il ne fit aucun commentaire et se contenta de répondre. Axel mémorisa l'adresse tandis que l'homme remontait sur son siège. La voiture se remit à avancer, au pas des chevaux, et Axel tourna la tête pour voir l'adolescent blond s'introduire discrètement dans le jardin d'une maison. Le jeune aristocrate trouvait ça hautement curieux, étant donné sa mise et son maintien, le musicien ne pouvait pas être un domestique…

Il se passa une main dans les cheveux. Il verrait bien.

Deux jours plus tard, par un début d'après-midi ensoleillé, il remontait l'allée de la même maison. C'était vraiment une belle maison, presqu'un petit manoir. Il utilisa le heurtoir et attendit, un peu tendu. Que dirait-il si c'était le garçon qui venait lui ouvrir ? Qu'allait-il dire tout court ? Rien ne lui venait à l'esprit, et il envisagea une seconde de tourner les talons et de se carapater mais la porte s'ouvrit. Il se redressa.

C'était une jeune fille. Blonde, les yeux bleu clair, jolie, elle portait une robe noire stricte avec un col montant, et un tablier d'une blancheur immaculée.

- Bonjour, dit-elle d'une voix aimable. Vous désirez ?

Axel fit taire ses inquiétudes de son mieux et répondit franchement.

- Je suis venu voir le violoniste qui habite ici.

Pendant une minute, il crut qu'il avait fait un lapsus, parce que le joli visage de la domestique se décomposa instantanément. Cela ne dura qu'un bref instant. La jeune fille reprit contenance, et après avoir jeté un rapide coup d'œil par-dessus son épaule, elle le regarda bien en face.

- Il n'y a pas de violoniste ici, monsieur, répondit-elle fermement. Vous devez vous tromper. Bonne journée.

Et elle referma la porte là-dessus. Axel resta un instant debout à regarder le panneau de bois, médusé.

- Hé bien, murmura-t-il pour lui-même, j'en ai vu peu d'aussi catégoriques…

Il tourna les talons et redescendit l'allée. Il était évident qu'elle avait menti, il aurait bien aimé comprendre pourquoi…

Heureusement pour lui, alors qu'il avait fait quelques pas sur la route et qu'il s'était un peu éloigné de la maison, il fut arrêté par une main posée doucement sur son bras. Il se retourna et découvrit sans surprise la domestique qui venait de le traiter de façon aussi discourtoise.

- Pardonnez mon impolitesse, dit-elle aussitôt.

- Je vous en prie, répondit-il, pas du tout contrarié. Par contre, si vraiment il n'y a pas de violoniste chez vous, il y a quelqu'un qui s'y introduit par effraction.

La jeune fille secoua la tête.

- Non… Venez.

Elle l'entraîna un peu plus loin.

- Allez-vous enfin m'expliquer… ?

- Le musicien que vous avez vu est le petit-fils de mon patron, et monsieur Granchester* ne veut pas entendre parler de violon. Surtout pas concernant notre jeune maître.

Axel hocha la tête.

- D'accord…

Le jeune homme réfléchit un instant avant de parler.

- Comment vous appelez-vous ? Demanda-t-il.

- Naminé, dit la jeune fille, surprise.

- Dans ce cas, mademoiselle Naminé, pourriez-vous s'il vous plaît lui dire que je souhaite le rencontrer ? S'il est préférable de ne pas parler musique chez lui, il pourrait me rendre visite. J'y tiens beaucoup.

La jeune fille resta pensive un moment.

- D'accord, finit-elle par dire. Où peut-il vous trouver ?

- Je suis Axel de Lancray, répondit-il, et les sourcils de la jeune soubrette se haussèrent. Dites-lui que je souhaite m'entretenir avec lui du petit concerto qu'il a donné au Septième Ciel avant-hier soir… Et que j'aimerais beaucoup qu'il vienne avec son violon.

La blonde acquiesça d'un hochement de tête et tourna les talons pour s'en aller.

- Attendez !

Elle s'arrêta et, une nouvelle fois, se retourna vers lui.

- Comment s'appelle-t-il ? Demanda Axel, un peu anxieux, et le regard de la jeune fille passa de surpris à doux, presque tendre, tandis que ses lèvres s'arquaient en un sourire.

- Il s'appelle Roxas, répondit-il.

- Roxas… Répéta à voix basse le jeune aristocrate.

Axel sourit, pris les doigts de la jeune fille dans les siens et déposa un baiser léger sur le dos de sa main avant de s'en aller.

Une semaine.

Sept interminables journées. Axel n'était plus resté à l'intérieur plus de deux jours d'affilée depuis l'âge de quatorze ans et plus que jamais, il comprenait pourquoi.

Il devenait marteau.

Il n'osait pas s'absenter, de peur que le garçon se présente quand il n'était pas là. Il passait le plus clair de ses journées dans la petite bibliothèque de l'aile sud, qui servait aussi de petit salon de musique. Axel y demeurait des heures, assis dans un fauteuil tourné vers le centre de la pièce, avec un livre qu'il ne lisait pas. Par moments, il projetait l'image du violoniste devant lui, comme s'il n'était pas sur la minuscule scène du Septième Ciel mais bien là, debout sur le tapis, dans la pièce, comme s'il jouait seulement pour lui. Oh, oui, joue pour moi, bel ange…, songeait le jeune homme.

Les parents d'Axel semblaient attendre de voir si ce n'était pas trop beau pour y croire, pour croire que leur fils s'était assagi. Son cousin, Reno, n'en pouvait plus d'essayer de le tirer de cette oisiveté mortelle, et avait fini par sortir tout seul.

Il fallut une semaine pour qu'enfin, un domestique entre dans la bibliothèque avec les nouvelles qu'il attendait.

- Monsieur, dit l'homme, raide comme la justice, il y a là un jeune monsieur qui souhaite rencontrer Monsieur.

Axel sentit son cœur faire un bond dans sa poitrine.

- Qui est-ce, Alfred ** ?

- Un certain monsieur Granchester, Monsieur, annonça l'homme.

Axel frissonna. Il s'ébroua vivement avant de dire :

- Faites-le entrer, je vais le recevoir.

Et il se prépara à le rencontrer enfin – à nouveau. Il espérait que son impatience et sa nervosité n'étaient pas trop visibles…

Alfred introduisit un jeune garçon à l'air maussade et méfiant qui portait dans ses bras, convulsivement et sans doute inconsciemment, comme si c'était la chose la plus précieuse du monde, un étui à violon. Quand leurs regards se croisèrent, le cœur d'Axel se serra brièvement, et ce pincement lui laissa une sensation légèrement douloureuse épinglée dans la poitrine. Le blond, lui, eut simplement un regard qui indiquait qu'il le reconnaissait, mais s'il éprouvait la moindre émotion autre qu'un ennui profond à se trouver là^^, il la cachait parfaitement.

- C'était donc bien vous ? Dit simplement le garçon.

Axel lui sourit. Il l'avait donc remarqué – ou, du moins, il se souvenait qu'ils s'étaient rencontrés. Il était optimiste de nature.

- Oui, c'était moi. C'est moi. Asseyez-vous, je vous en prie.

Le blond s'exécuta et s'assit droit sur une chaise, son violon posé sagement sur ses genoux.

Contrairement au soir où Axel l'avait vu pour la première fois, il était habillé avec beaucoup d'élégance – velours bleu roi, cravate de soie immaculée, et deux bagues – de larges anneaux plats émaillés, l'un de noir, l'autre de blanc. Et son maintien… Difficile de s'imaginer ce jeune bourgeois s'introduire chez lui à la sauvette en pleine nuit…

C'est là qu'Axel se rendit compte qu'il le détaillait depuis plus d'une minute sans prononcer un seul mot, alors que c'était lui qui l'avait fait venir. C'était… grossier.

- Je vous ai vu jouer, la semaine dernière, dit-il en espérant que son instant d' « absence » passerait inaperçu. J'ai été… stupéfié. J'avoue être curieux de la raison pour laquelle vous, un jeune homme d'aussi bonne famille et ayant de toute évidence reçu une excellente éducation, vous allez frayer avec ce genre de société, dans ce genre d'endroit, à des heures indues de la nuit avant de rentrer chez vous par la porte de l'office.

Il n'avait pas eu le temps de sourire que, déjà, la réponse avait fusé, le giflant presque.

- Je pourrais vous retourner la question, monseigneur, répliqua l'adolescent, juste avant de se mordre la lèvre.

Ils échangèrent un long regard, atterré pour Axel, mortifié pour son invité, avant qu'enfin, le jeune aristocrate n'éclate de rire.

- Ah… il ne faut vraiment pas se fier aux apparences, hoqueta-t-il presque. Le blond s'abstint de tout commentaire, soulagé qu'il était. Manifestement, son hôte ne prenait pas ombrage de son insolence.

- Ecoutez, reprit Axel quand il se fut calmé. Je voudrais vous parler, mais… Vous feriez de moi un homme comblé si vous acceptiez de jouer pour moi, dit-il, assortissant sa requête d'un regard de chien battu à peine déguisé. L'adolescent cilla, mais il ouvrit son étui et en sortit l'instrument ainsi que son archet. Il se leva et, laissant l'étui sur la chaise, il alla se mettre debout sur le tapis, précisément à l'endroit où, sans qu'il le sache, Axel avait tant de fois essayé de s'imaginer qu'il se tiendrait. Il cala l'instrument sous son menton et vérifia qu'il était parfaitement accordé, après quoi il regarda le jeune homme toujours assis dans son fauteuil.

- Y a-t-il quelque chose de particulier que vous souhaitez écouter ? Demanda-t-il d'une voix courtoise.

Axel nota instantanément le changement dans son attitude. Comme si, à la fraction de seconde où il lui avait demandé de jouer, il avait immédiatement mérité le respect du jeune violoniste. Il réfléchit un instant avant de répondre.

- … Quelque chose de gai, s'il vous plaît.

Et, exactement comme dans les rêves éveillés d'Axel, comme sorti droit d'une de ses songeries, l'adolescent leva l'archet et le fit glisser sur les cordes.

Malgré la différence radicale de la mélodie enjouée qu'il jouait là avec celle qu'il interprétait la première fois qu'il l'avait entendu, Axel retrouvait l'ange qu'il avait vu dans cette taverne. Il se laissa aller dans son siège, son menton dans une main, tout au plaisir d'écouter cette musique, et de pouvoir à loisir regarder le musicien. Il avait fermé les yeux, et il était beau. Très beau.

Malheureusement, bonheur jamais ne dure, et une tête aux cheveux rouges et ébouriffés apparut à la porte. Un grand jeune homme élancé entra d'une démarche nonchalante dans le petit salon et se dirigea droit sur Axel, sans que le musicien ne le remarque. Il se pencha à l'oreille de jeune homme pour y glisser à voix basse :

- Tu donnes dans le mécénat maintenant ?

Axel agita une main, pour chasser son cousin à la manière d'une mouche un peu trop sûre d'elle.

- Ne gâche pas ce moment, s'il te plaît, dit-il d'une voix basse et calme, et son interlocuteur se fendit d'un large sourire pêchu.

- Aaaaaaaah… souffla-t-il. C'était donc ça… C'est à cause de ça que tu es resté claquemuré ici toute la semaine ! Tu…

- Cousin, fais-moi plaisir, va crever la gueule ouverte dans un buisson.

- Oh, tu me brises le cœur, cousin ! Protesta Reno à voix basse sur le ton de la plaisanterie, avant de finalement s'éloigner, vaincu par le regard noir de son ami.

Axel se rencogna dans ses coussins. L'adolescent ne s'était pas arrêté de jouer, il ne s'était même pas rendu compte de l'irruption qui s'était produite.

Le jeune aristocrate était aux anges, il aurait souhaité que la musique ne s'arrête jamais, mais le morceau touchait à sa fin. Après une dernière torsion – était-ce normal de trouver ces mouvements si sensuels ? – le corps du violoniste s'immobilisa un court instant, puis il rouvrit les yeux, comme s'il se réveillait. Il fit un sourire timide à son hôte qui s'éclaira à son tour. C'était comme si une intimité nouvelle venait de naître entre eux.

- Merci beaucoup, dit Axel.

- Cela a-t-il eu l'heur de plaire à votre Seigneurie ? Demanda courtoisement l'adolescent.

- Mozart vous va à la perfection, répondit le jeune homme avec un sourire penché, et le jeune garçon s'empourpra légèrement. Et je vous en prie… Appelez-moi Axel, Roxas.

Le garçon ne manifesta aucune surprise en l'entendant l'appeler par son prénom. Il se contenta d'un hochement de tête. Puis, il rangea son violon dans son étui.

- M'expliquerez-vous donc pourquoi vous allez jouer dans des tavernes la nuit avant de rentrer chez vous en douce ? Demanda Axel avec un sourire en l'invitant d'un geste à prendre le fauteuil à côté du sien. Son invité s'exécuta cette fois de bonne grâce, dans une position déjà plus décontractée, son instrument toujours sagement posé sur ses genoux.

- Mon grand-père… déteste le violon. Il ne veut pas que j'en joue, et il ne me laisse pas faire. Alors je me débrouille comme je le peux.

- Comment se fait-il alors que vous ayez appris ?

- C'est une longue histoire, en fait.

- J'ai tout mon temps, alors j'aimerais l'entendre, si cela ne vous dérange pas.

Le blond acquiesça.

- Non, vous connaissez déjà la partie… compromettante de l'affaire. En fait, je vis avec mon grand-père parce que c'est la seule famille qu'il me reste. Ma mère… est tombée amoureuse d'un musicien, il y a dix-sept. C'était un itinérant. Elle jouait du violon, et elle prenait des cours avec lui, pour se perfectionner. Mais d'après ce que j'ai entendu dire, lui, c'était un véritable génie. Ma mère l'aimait, lui, je ne sais pas. Je sais juste qu'il n'est resté que quelques mois, après avoir lui offert un excellent violon. C'était un cadeau d'adieu, sans aucun doute, mais elle ne voulait pas y croire. Elle a toujours attendu qu'il revienne. Quelques semaines plus tard, elle s'est rendue compte qu'elle était enceinte. Furieux, mon grand-père a tenté de la marier de force, mais elle a refusé à son corps défendant, prétendant qu'elle s'enfuirait s'il prétendait l'y contraindre. Alors, mon grand-père a vendu la propriété qu'il avait là et a emmené sa fille vivre ici, après avoir renvoyé toute la domesticité avec de bonnes références et assez d'argent pour aller au diable et y rester. On a prétendu que le mari de ma mère était mort, et je suis venu au monde. Mais ma mère ne s'en est jamais remise. En réalité, elle était persuadée qu'il finirait par nous retrouver et par nous emmener, elle et moi. Elle m'en parlait souvent, quand j'étais petit, quand mon grand-père n'était pas là. Pendant des années, elle a attendu. Elle s'est battue bec et ongles avec Grand-père pour me faire prendre des cours de violon. Elle disait que je ressemblais tant à mon père, que quand elle me voyait jouer elle avait l'impression qu'il était revenu. Elle disait que j'avais du talent, que je jouerais aussi bien que lui, un jour. Et comme il n'y avait que dans ces occasions-là que je la voyais sourire, je faisais de mon mieux. Je voulais la rendre un peu plus heureuse. Elle a attendu des années, sans que jamais mon père ne donne le moindre signe de vie. Il ne sait sans doute même pas que j'existe, et il n'est peut-être même plus en vie. Mais ma mère a attendu, sans jamais perdre la foi. Elle a fini par se convaincre qu'il devait être mort. A partir de ce moment, elle s'est laissée mourir de chagrin, elle dépérissait à vue d'œil. Elle a fini par s'éteindre, c'était il y a trois ans.

Le garçon s'interrompit un instant, et Axel ne dit rien. Un silence recueilli emplit la pièce. L'adolescent n'avait pas montré de faiblesse, au cours de son récit, et Axel pensa qu'il se taisait pour se reprendre, pour pouvoir continuer comme ça.

- Après, reprit Roxas d'une voix légèrement altérée, mon grand père a brûlé mon violon. Il tient mon père pour responsable de tout, et il ne supporte plus le violon. S'il me voyait en jouer, je crois qu'il serait capable de me chasser de la maison.

Axel haussa les sourcils, étonné.

- Quel gâchis ! Ne put-il s'empêcher de s'exclamer, et Roxas le regarda, surpris.

- Excusez-moi ? Demanda-t-il.

- Vous êtes un virtuose, c'est une pitié !

Le blond sourit.

- C'est gentil de votre part de dire ça.

Il baissa les yeux sur l'étui brillant qui reposait sur ses jambes.

- C'est le violon de ma mère. Il devait être enterré avec elle mais je l'ai… volé. Ainsi que ceci.

Il tira de son col un médaillon d'or en forme de cœur, le genre dans lequel on met des portraits.

- C'étaient les deux seuls souvenirs qu'elle avait de mon père, je n'ai pas voulu que mon grand père les mette en terre. Tenez, regardez…

Il fit passer la chaîne du médaillon par-dessus sa tête et le tendit à Axel, qui le prit avec précaution. Il l'ouvrit. Il y avait deux portraits dedans, effectivement, celui d'une jeune femme avec des longs cheveux noirs, un beau visage pâle et grave et des yeux vert clair, et celui d'un jeune homme aux cheveux blonds en bataille, avec de grands yeux d'un bleu de porcelaine. S'il n'avait pas eu sous les yeux la copie conforme de ce regard d'azur, il aurait cru que l'artiste en avait embelli la couleur pour flatter le modèle.

- Celui de mon père a été fait à partir d'une photographie, et les couleurs ont été choisies par ma mère. Sauf les yeux, elle a dit au peintre qui a réalisé la miniature de faire le mélange pour obtenir la couleur de mes yeux.

Axel referma le bijou. Au dos, deux lettres étaient gravées, enjolivées et entrelacées – un J et un E. Il le rendit à son propriétaire.

- Ma mère s'appelait Eileen, et mon père Joachim, dit-il en remettant le collier. Quant au violon, je le cache dans le jardin. Mon grand père a fait bâtir un petit mausolée pour ma mère, mais il l'évite comme la peste. Je laisse le violon dedans, dans une boîte étanche pour le protéger de l'humidité. Voilà, vous savez absolument tout. Vous pouvez me faire déshériter, si l'envie vous en prend, ajouta le blond avec un drôle de sourire.

- Vous donnez l'impression de ne pas être spécialement dérangé par cette idée, fit remarquer le jeune aristocrate.

- Parfois, je me demande si ce serait un mal. Mon grand père ne m'a jamais beaucoup aimé, mais plus le temps passe, plus je grandis, plus il me déteste. Il doit avoir l'impression de revoir mon père chaque fois qu'il me regarde. On serait tous les deux plus heureux comme ça, lui sans moi, et moi…

- Libre d'arpenter les routes en jouant du violon.

L'adolescent hocha la tête.

- Je ne saurais vous y encourager, dit Axel, mais… Je serais enchanté de vous voir ici de temps à autre. Et j'aurais plaisir à vous offrir les services d'un professeur de musique. Je n'y connais pas grand-chose, et ce que je vous ai entendu jouer me semble au-dessus de tout, mais vous me semblez bien jeune pour ne plus avoir besoin d'un maître… Si vous ne lui dites pas ce que vous faites ici, il ne saurait désavouer de telles fréquentations. J'irai même lui présenter mes respects, si cela peut vous faciliter les choses.

Roxas paraissait suffoqué.

- C'est bien trop de générosité, Monseigneur… protesta-t-il, de toute évidence à son corps défendant.

- Je vous l'ai déjà dit, appelez-moi Axel. Ce n'est pas vraiment de la générosité, car je serais réellement enchanté de vous voir dans ma maison.

Et il lui tendit la main. Roxas le regarda un instant, lui, puis sa main, puis finalement, se décida à tendre le bras, et à la lui serrer.

AKUROKU

* Granchester – Comme Terry Granchester (Candy Candy).

** Oui mais j'ai pas pu résister… Pour ceux qui verraient pas, c'est le nom du majordome de Bruce Wayne (Batman).