Auteur : Ariani Lee
Bêtalecture : Shangreela
Disclaimer : Voir chapitre 1 mais en bref, rien à moi sauf l'histoire.
Pairing : AkuRoku
Le prince et l'oiseau
Prologue, huitième partie
Every breath you take, Every move you make
Every bond you break, Every step you take
I'll be watching you
Every single day, Every word you say
Every game you play, Every night you stay
I'll be watching you
(Every breath you take, The Police )
Le soleil tapait dur le jour où, deux semaines plus tard, Axel emmena une nouvelle fois le prince à la forge. C'était au plus fort de l'été, et Roxas venait juste d'avoir quatorze ans. La chaleur était telle que lorsqu'ils entrèrent dans l'atelier, en dépit des fours et de la fonderie qui tournait à plein régime, ils ne sentirent pas une grande différence.
- Capitaine, Votre Altesse, les salua Robert en les voyant. Donnez-moi juste une minute, si vous le voulez bien…
Une lame rougeoyante de chaleur reposait sur l'enclume. Le forgeron abattit plusieurs fois dessus l'énorme marteau qu'il tenait dans sa main droite, et dont Axel était à peu près sûr qu'il serait incapable de le soulever, produisant des bouffées d'étincelles et de retentissant claquements métalliques. On aurait dit que l'épée saignait et criait.
Avec la pince qui lui avait servi à maintenir la lame en place sur l'enclume, il souleva la pièce d'acier et la plongea dans le tonneau qui se trouvait juste à côté. L'eau se mit à siffler et en quelques secondes, une vapeur brûlante emplit l'atelier, faisant sensiblement grimper la température.
- Sortons un peu, proposa Robert en désignant l'aération aménagée dans le plafond. Ça ne prendra qu'une minute…
Tous évacuèrent l'endroit, rejoignant la cour de la citadelle. Le soleil sembla un peu moins écrasant en comparaison de l'étuve de la forge, et le capitaine essuya d'un revers de main son front couvert de sueur.
- Que puis-je faire pour vous aujourd'hui ? Demanda le forgeron, souriant.
D'une main posée entre ses omoplates, Axel poussa le garçon dans sa direction.
- Son altesse a célébré son quatorzième anniversaire en grandissant d'une demi-tête.
- Voyez-vous ça ?
Renfrogné, le prince croisa les bras et les foudroya du regard.
- Cessez de vous moquer. Je sais que je suis tout sauf grand.
Axel gloussa et Robert haussa les épaules.
- Ne vous mettez pas martel en tête, mon prince. C'est comme ça que ça fonctionne, chez les hommes, par poussées. J'étais tout à fait pareil à votre âge. Quant à votre grande asperge de maître d'armes...
Il coula un regard de biais à Axel qui rigolait en silence.
- Il a beau être plus grand que moi, je suis sûr que je pourrais lui administrer une belle correction.
- Ah bon ? Fit Roxas en s'éclairant aussitôt.
- Oh, là, Robert, doucement ! S'exclama le capitaine et levant les mains en signe de reddition, son rire déjà mort. Ne nous emballons pas !
- Vous avez peur, capitaine ? Demanda le prince, apparemment très amusé par ce retournement de situation.
- De lui ? Répondit Axel. Sur mon honneur, oui ! C'est le seul homme que je n'affronterais pas si je n'y étais absolument obligé, et là encore, j'aurais soin de prier avant !
Roxas se retourna vers Robert et lui lança un regard intrigué.
- Vous pensiez que je ne faisais que forger des armes, mon prince ? Dit le forgeron avec un sourire.
- Hé bien, oui, je l'admets. Vous vous battez donc, maître Robert ?
- Plus depuis des années. Mais je m'étais taillé une petite réputation, en ce temps-là.
- Fausse modestie... Une petite réputation ? C'était une vraie terreur, altesse.
Robert grogna et croisa les bras.
- Retournons à l'intérieur nous occuper de cet équipement, si vous le voulez bien, dit-il d'un ton qui ne souffrait nulle réplique.
Ils retournèrent dans l'atelier, où la chaleur était devenue plus supportable et qui n'était plus envahi par la vapeur, et Roxas retira son justaucorps en cuir et sa chemise. Comme cela semblait devenir une habitude, Axel resta près d'un râtelier chargé d'épées à aiguiser et nota les chiffres que lui dictait Robert pendant qu'il prenait les mesures du prince. Roxas, qui était à présent familier avec le procédé, suivait les instructions du forgeron avec diligence. Axel savait qu'il était aussi empressé parce que cette petite séance allait lui valoir un nouvel équipement et - même s'il n'en avait pas été question, il savait que c'était à ça que le prince pensait - peut-être de nouvelles armes. Rien d'étonnant à ça, se dit le capitaine. Il était Dieu-touché, comme disait parfois feu son père : sa passion pour le combat n'avait d'égal que son talent.
Roxas ne serait jamais un tireur d'élite, et il était définitivement trop agressif pour être capable de se servir un jour correctement d'un bouclier. Mais une épée à la main, il était épatant. Il arrivait à Axel de se demander où s'en était allé le petit garçon si mignon et vulnérable dont il s'était entiché quatre ans plus tôt. Les rondeurs de l'enfance avaient quitté son visage et son torse et ses bras nus, exposés dans le chiche éclairage de l'atelier, s'étaient étoffés de muscles. Il avait même deux cicatrices : une sur l'os pointu de sa hanche droite et une autre trente centimètres plus haut, pas loin du cœur.
La première, il la devait à une chute de cheval et à la malchance, qui avait voulu qu'il tombe sur une pierre méchamment placée. L'autre avait donné pas mal de mouron à Axel car, bien que la blessure à laquelle elle était due eut été peu profonde, il l'avait reçue à l'entraînement, et donc sous sa responsabilité. Un gardien plus attentif et pointilleux que l'Evêque aurait sans doute interdit au prince de poursuivre ses leçons par la suite, mais ce n'était pas arrivé. Et honnêtement, Axel ne s'était pas vraiment inquiété pour Roxas, qui avait traité la chose comme une bagatelle et s'était contenté de laisser Aqua baigner et panser la plaie trois fois par jour pendant une semaine. Il ne s'était rebiffé que contre la suspension de son entraînement jusqu'à la guérison. Comme un vrai petit soldat. Il n'avait pas tenu rigueur à Saïx d'être passé à travers sa garde et d'avoir fait couler son sang. C'était la faute d'Axel, qui lui avait donné pour partenaire son second tout en sachant que celui-ci n'était pas doué pour contenir la force qu'il mettait dans ses coups, largement supérieure à celle que Roxas investissait dans sa défense. Le capitaine savait qu'il avait fait une erreur de calcul, et Roxas avait réagi avec humilité, en prenant la chose avec bonhommie et peut-être même un peu de fierté. Comme n'importe quel apprenti, ce qu'il n'était pas.
Cette idée était venue à Axel juste après sa révélation près des lices. Roxas n'était pas son apprenti. C'était un prince, le neveu du roi lui-même, et même s'il était facile de l'oublier, ça ne changeait rien au fait. N'importe lequel de ses cousins, éduqués à la cour entre l'or, la soie et l'étiquette, aurait sans doute exigé la tête de Saïx (et peut-être aussi la sienne pour faire bon poids). Et il l'aurait eue car c'était ni plus ni moins un crime de lèse-majesté. Cette idée lui faisait mal au cœur car elle lui rappelait le fossé qui les séparait, la distance qui augmenterait encore quand Roxas deviendrait adulte et irait occuper la place qui lui revenait de droit. Axel l'accompagnerait si tel était son désir, comme il le lui avait juré, mais jamais ils ne seraient des frères d'armes.
Cette pensée n'avait cessé de le tourmenter depuis qu'il avait eu l'idée de ce moyen de compenser avantageusement l'incapacité du prince à se servir d'un bouclier. S'il avait raison, les capacités de Roxas, qui étaient prometteuses, pouvaient devenir proprement éblouissantes. Et, en observant le prince qui se rhabillait en discutant cuir et acier avec l'artisan, Axel se demandait si ce serait vraiment une bonne chose. Il rendit son bout de papier à Robert et invita Roxas à rentrer tout seul.
- J'aimerais vous parler si vous savez un moment, maître, dit-il à Robert.
- J'attends toujours que l'acier ait fini de refroidir, répondit ce dernier.
- Vous n'auriez pas besoin d'attendre que ça refroidisse si c'était du cuir, commenta l'adolescent, en passant.
- Oui, Altesse, je vous ferai la grande majorité de l'équipement en cuir, dit l'artisan et faisant les gros yeux au prince.
Ce dernier s'en alla, un grand sourire aux lèvres. Axel le regarda partir, à nouveau taraudé par cette idée. Si seulement Roxas ne s'était pas autant amusé !
- Du cuir, du cuir, répéta Robert, avec un sourire mi-figue-mi-raisin. Il donne trop d'importance à l'agilité et néglige complètement la protection.
Axel leva les bras et les yeux au ciel.
- C'est de ça que je vous voulais parler, justement.
- Alors ça ne s'arrange pas, le bouclier ?
- Les rares fois où j'arrive à lui en faire prendre un, il finit par le jeter au bout de deux minutes. J'ai bien pensé à lui interdire d'entrer sur le terrain sans porter de bouclier, mais il est bien meilleur sans. Il n'a pas besoin de réfléchir pour manipuler l'épée, c'est comme un prolongement de ses bras. Je le vois bien à sa façon de bouger : peu importe qu'il la tienne dans la main droite ou dans la main gauche, il bouge tout le temps, il est totalement concentré sur son adversaire. Et je pense que le bouclier lui demande trop d'attention.
- Mais on n'entre pas sur un champ de bataille sans bouclier, souligna le forgeron.
- Et pourtant, répondit Axel qui commençait à s'échauffer, comme toujours quand il parlait stratégie militaire et armes, vous l'avez fait. Et moi aussi. Ainsi que certains de mes hommes.
Robert jeta un regard à l'énorme hache à deux mains qui était, comme toujours, appuyée contre un mur non loin de lui.
- Vous voulez essayer de la soulever en même temps qu'un bouclier, mon ami ? x)
Il y avait une ironie taquine dans ses paroles et Axel lui fit une grimace.
- Même sans, non merci.
- Le prince n'a pas la carrure nécessaire pour manier des armes lourdes comme ma hache ou la claymore de Saïx. Il ne sera jamais assez grand pour se servir efficacement d'armes à très longue portée comme une faux ou une lance. Il lui faut des armes légères.
- Exact. Mais moi non plus, je ne suis pas assez baraqué pour votre hache, maître Robert, et pourtant je ne me bats pas avec une lance.
- Hé bien alors ?
Axel ouvrit la bouche pour répondre... et la referma. Il s'était laissé prendre par la discussion, et voilà que cette maudite idée revenait le harceler.
- Je sais comment il pourrait avoir une meilleure défense. Peut-être même une excellente défense, mais je ne suis pas sûr que ce soit vraiment une bonne idée de lui donner les moyens de s'améliorer à ce point.
Le forgeron fronça les sourcils.
- Je ne vois pas où vous voulez en venir.
- Vous avez déjà vu l'expression de son visage quand un duel d'exercice commence à ressembler à un vrai combat ? (Robert secoua la tête) On dirait un enfant le matin de Noël. Il aime trop se battre pour son propre bien.
- C'est une drôle d'objection, venant d'un guerrier tel que vous.
Axel secoua la tête.
- Ce que je veux dire, c'est que le prince est doué pour le métier des armes, et qu'il en est passionné. Si on lui en donnait les moyens, il pourrait devenir aussi bon que vous, quoique dans un style complètement différent. Mais il ne deviendra jamais soldat. Il va devenir duc, et il aura des responsabilités qui l'obligeront à envoyer ses hommes se battre à sa place. Et même sur le champ de bataille, il serait placé derrière les lignes, à l'abri. Qu'est-ce qui fait moins la guerre qu'un chef de guerre, dites-moi ?
Le froncement s'accentua, mais cette fois, il y avait du souci dans le regard de Robert.
- Vous craignez qu'il rate sa vocation ?
- Exactement ! Je n'avais pas réussi à mettre le doigt dessus aussi précisément. Je vois à quel point il est doué, à quel point il s'amuse et donne tout ce qu'il a pour s'améliorer. Il ne refuse pas le bouclier par paresse ou par ennui, mais parce qu'il a beau essayer, il n'y arrive pas. Chaque fois que je le vois s'en débarrasser, il est furieux. Si on lui retirait le bouclier et qu'on lui donnait le moyen de surmonter ce handicap, de l'exploiter et de devenir pas deux mais dix fois meilleur qu'il n'est ? Comment renoncera-t-il à faire quelque chose qu'il aime et à quoi il excelle ?
Robert eut l'air de réfléchir à la question, et Axel attendit sa réponse avec impatience. L'autre problème, dans ce débat, c'était son propre ressenti. Chacun des progrès de Roxas l'emplissait de fierté, et le voir lutter contre un problème dont il pouvait lui fournir la solution le faisait enrager. Il voulait voir jusqu'où il pouvait aller, s'il finirait par devenir meilleur que lui, s'ils pourraient se battre d'égal à égal un jour. C'était comme de refuser un tuteur à une fleur qui promettait d'être magnifique. Finalement, Robert sortit de ses réflexions.
- Capitaine, je crois que vous faites du zèle, dit-il.
- Comment ?
- Vous êtes son maître d'armes. En tant que tel, vous vous êtes engagé à lui apprendre à se battre et à se défendre au mieux de ses capacités. Ce que vous voulez pour lui n'a que peu d'importance.
- Est-ce que vous êtes en train de me remettre à ma place, maître Robert ? Demanda-t-il d'une voix un peu aigre.
- Non, capitaine, je vous demande simplement si vous préférez qu'il soit heureux de mourir ou frustré mais vivant.
Axel ouvrit la bouche pour répliquer et se tut pour la deuxième fois. L'étincelle de colère qu'il avait senti brûler un instant s'était éteinte.
- Il devra bien se battre un jour ou l'autre, poursuivit le forgeron. Même s'il n'est jamais envoyé en première ligne, même s'il n'entre sur un champ de bataille qu'une fois ou deux dans sa vie, aussi doué soit-il à l'épée, s'il va au combat sans protection, il se fera tuer. Et si je ne m'abuse, vous avez pris d'autres engagements que ceux de maître d'armes envers lui, capitaine, et vous serez là.
Axel songea que non. Que si Roxas, une fois adulte, décidait d'accepter définitivement son allégeance, et s'ils se battaient ensemble, alors il le protégerait au péril de sa propre vie. Qu'il en fût autrement aurait été contre-nature. Un homme-lige ne survivait pas à son seigneur. Mais il voyait où Robert voulait en venir.
- Ce n'est pas si improbable, n'est-ce pas ? Dit ce dernier. Je comprends vos appréhensions, mais vous feriez mieux de lui donner toutes les armes que vous pouvez si vous ne voulez pas avoir un jour à le voir payer votre envie de le protéger.
Axel baissa la tête, les joues rouges. Robert avait parlé sur un ton tout à fait aimable et compréhensif, mais il n'en avait pas moins l'impression d'avoir reçu une gifle - c'était presqu'aussi humiliant. Le forgeron était trop perspicace, mais il avait raison et Axel avait honte de sa faiblesse. Robert fit charitablement mine de ne s'apercevoir de rien et l'invita plutôt à lui parler de cette fameuse idée.
Deux semaines passèrent. Il fallut huit jours à Robert pour réaliser le nouvel équipement de Roxas, qui râla un peu devant les épaulières et coudières en métal, et trois de plus pour l'autre objet, qu'il livra discrètement un soir en s'invitant pour une bière dans les baraquements. Le capitaine le garda encore quelques jours, cependant, car depuis que Roxas venait s'entraîner dans cet équipage flambant neuf, il ne cessait de lui lancer des regards en coin. Axel s'avait qu'il s'attendait à quelque chose, et préféra patienter pour que la surprise soit réelle. Maintenant que la décision était prise, il s'amusait pleinement.
Aussi, quand le prince arriva sur le terrain d'exercice, le lundi après-midi, l'air à moitié distrait, Axel décida qu'il avait une chance de le surprendre. Au lieu de le saluer depuis le banc où il était assis et de le laisser s'échauffer, il l'appela.
- Je voudrais que vous essayiez quelque chose d'autre aujourd'hui, Altesse, lui dit-il.
- Si c'est encore cette histoire de bouclier, capitaine, je vais devenir grossier, dit Roxas avec mauvaise humeur.
Le jeune homme dut prendre sur lui pour réprimer un sourire.
- Non, pas de bouclier. Je ne voudrais surtout pas que vous outrageassiez mes chastes oreilles, minauda-t-il. Mais l'expression de Roxas lui fit passer l'envie de plaisanter. Il se pencha vers l'arrière et dégagea le petit tas de foin qui y était stratégiquement placé pour attraper l'objet caché en dessous.
- Je voudrais que vous essayiez de vous servir de ceci.
Le visage de Roxas s'éclaira aussitôt qu'il vit le ballot de tissu allongé qu'il lui tendit. Il eut beaucoup de mal à cacher sa déception quand il n'y découvrit qu'une épée légère en tout point pareille à la sienne. Même la poignée était identique. Il était si déconfit - et manifestement pas d'humeur à rigoler - qu'Axel décida d'arrêter là sa petite plaisanterie.
- Oui, je sais, c'est la même. Ce n'est pas pour remplacer l'autre, c'est en plus de l'autre.
Toujours renfrogné, le prince le regarda d'un air dubitatif.
- En plus ? Répéta-t-il.
- Oui, je voudrais que vous utilisiez les deux en même temps. Vous faites souvent passer votre épée d'une main à l'autre, alors on va voir comment vous vous débrouillez avec une épée dans chaque main.
L'idée semblait se faire lentement un chemin dans l'esprit de Roxas. Ou, pour le moins, il avait troqué l'agacement contre la réflexion. Il tira l'ancienne épée de son fourreau et les soupesa toutes les deux. Le contraste entre l'arme usée et la lame neuve qui étincelait de propreté était presque bizarre, mais Axel ne se faisait pas de soucis. Le prince aurait tôt fait d'abîmer la nouvelle.
- C'est possible ? Deux épées ? Demanda Roxas en les balançant d'un air un peu gauche. Axel savait, pour être lui-même passé par là quand il avait commencé à apprendre à utiliser ses chakrams, qu'il était difficile de désynchroniser les mouvements des deux bras. Tenir un bouclier était relativement simple, il suffisait de le placer où bon semblait. Mais deux armes, c'était un peu plus compliqué. Il fallait lutter contre le réflexe d'effectuer le même mouvement des deux côtés.
- Pourquoi pas ? Recourir à un style de combat peu courant peut être un avantage : l'adversaire ne sait pas à quoi s'attendre.
- Pourquoi alors faites-vous travailler tout le monde à l'épée ? Demanda Roxas. Les membres de la garde ont tous d'autres armes, et vous aussi. Si c'est un avantage, vous ne devriez pas l'exploiter au maximum ?
Axel sourit. Il n'était pas seulement doué une épée à la main, il savait aussi penser en guerrier.
- Bonne question, mon prince. Tout le monde ici doit savoir se servir d'une épée car il arrive que nous soyons obligés d'en porter. Si nous devons escorter une personne de haut rang - comme vous ou l'Evêque, par exemple - l'étiquette nous oblige à porter nos tabards d'apparat, frappés des armes d'Aquila, et nos épées. Dans ce genre de situations, avoir négligé l'épée pourrait s'avérer extrêmement mauvais.
- Et moi ?
- Je pense que vous aurez la chance de pouvoir conjuguer les deux. Plus encore que nous autres, vous serez souvent tenu de vous montrer l'épée au côté. En avoir deux ne représentera sans doute jamais une gêne. Pour remplacer la vôtre, j'en aurais fait faire une plus longue. Mais si vous utilisez les deux, mieux vaut qu'elles soient aussi légères et maniables que possible. Et si vous arrivez à tenir une garde correcte grâce à ça, je vous ferai définitivement grâce du bouclier.
Pendant une seconde, il crut que le prince allait l'embrasser. Mais il se domina et se contenta de lui demander très calmement contre qui il pouvait s'exercer. Axel, qui avait déjà soigneusement réfléchi à la question - il ne voulait pas que Roxas écope d'une nouvelle cicatrice, même s'il le savait secrètement fier de sa première "blessure de guerre" - appela Xaldin. Bien que ce dernier fit partie, comme Saix et Lexaeus, des "forces de la nature" de la garde, il était de loin le plus capable de maîtriser sa force. Il leur donna pour consigne de commencer très lentement, pour que le prince trouve ses marques, et demanda expressément à ce dernier de se concentrer sur la défense.
- Je suis sûr que vous saurez manier les deux. L'important est de voir si vous arrivez à parer efficacement de cette façon.
Il resta assis sur son banc quand les deux autres s'éloignèrent, essayant de dissimuler son excitation. S'il avait vu juste, ça allait être un joli spectacle. Alentours, le reste de la garde se mit à tirer au flanc et à regarder ce qui se passait. Il ne les rappela pas à l'ordre. Il savait que Roxas s'en moquait qu'on le regarde, qu'il ne pensait qu'à essayer cette nouveauté et à faire ses preuves. Il faudrait plus qu'un public pour le distraire.
Le prince fit quelques moulinets, un bras après l'autre, roula des épaules pour ajuster ses protections. Xaldin attendit patiemment qu'il ait terminé. Finalement, l'adolescent s'immobilisa, armes aux côtés. Axel vit le soldat lui dire quelque chose et Roxas lui répondre en haussant les épaules. Il n'était pas en garde quand Xaldin lui porta le premier coup. Roxas leva le bras droit et arrêta la lame de son adversaire. Puis, l'air de ne pas y penser, il porta lui-même un coup de la main gauche, que Xaldin para avec son bouclier. Axel sourit.
Ils se séparèrent et recommencèrent. Comme Axel avait demandé à Roxas de ne pas attaquer, Xaldin portait systématiquement le premier coup, et Roxas le bloquait à chaque fois, mais le nombre de passes augmenta et, en dépit de ses recommandations, le rythme s'accéléra également. Au lieu de bloquer la riposte de Roxas, Xaldin bondissait en arrière pour l'esquiver et relançait l'offensive. Il porta une attaque bien plus puissante que les précédentes, et Roxas le devina à son expression plus tendue. Il leva ses deux lames croisées et arrêta le coup. Axel nota que cette posture le laissait totalement vulnérable mais Roxas semblait s'en être aperçu car au lieu de maintenir sa garde levée ou d'essayer de repousser la lame - c'eut été futile, Xaldin étant beaucoup plus grand et fort que lui - il abaissa brusquement ses épées et rejeta ses bras tendus vers la gauche. Emporté par sa propre force, Xaldin fut précipité en avant et trébucha. Cela ne dura qu'une demi-seconde mais quand il reprit son équilibre, il avait une lame sur la nuque.
- Mort ! S'écria Roxas avec une joie qui le rajeunissait de trois ans.
Xaldin se redressa et lui envoya une bourrade grognonne qui le fit rire. Un murmure d'approbation parcourut l'assemblée et les deux combattants se tournèrent vers le capitaine.
- Merci, Xaldin. Luxord, à toi.
Après lui-même et Xigbar, Luxord était le plus agile des membres de la garde. Il ne possédait pas une force physique semblable à celle des autres, mais il était le mieux assorti à Roxas pour un duel d'adresse.
- Vous pouvez attaquer, votre altesse, dit-il. Luxord, ne retiens pas trop tes coups et fais gaffe à pas te faire piquer.
L'adolescent et le soldat se regardèrent en bref instant, puis Roxas passa à l'offensive. Il n'avait manifestement attendu que ça. Il frappait, une épée après l'autre, pressant son adversaire qui n'avait d'autre choix que de reculer pas à pas, apparemment incapable d'en placer une. Roxas l'avait presque refoulé jusqu'aux limites du cercle et le triomphe se lisait déjà sur son visage quand il poussa la botte qui ferait sortir son adversaire du champ.
Luxord feinta et se jeta sous sa garde. Roxas esquiva le coup de justesse mais son opposant avait inversé la tendance en le forçant à se retourner : c'était lui qui se retrouvait maintenant acculé. La joie sur son visage se mua en intense concentration. Luxord attaquait à son tour sans relâche, tentant de le faire reculer, mais Roxas ne cédait pas un pouce de terrain : il n'y avait que deux pas entre lui et la défaite. Finalement, au lieu de lever la main droite pour parer un coup, il leva la gauche. Cela lui laissa le champ libre pour attaquer le côté qui n'était pas protégé par le bouclier. Concentré sur leurs épées toujours entrecroisées, Luxord comprit trop tard ce que le prince voulait faire. Du plat de sa lame, l'adolescent frappa son bras d'épée, au niveau du poignet. L'arme vola et alla se ficher dans la terre battue, un mètre plus loin.
Haletant, le prince sourit et Luxord éclata franchement de rire. Marluxia et Lexaeus s'approchèrent pour féliciter Roxas. Satisfait, Axel en profita pour s'esquiver un moment. Quand il revint, ses hommes retournèrent à leur place et firent comme s'ils n'avaient jamais arrêté de s'entraîner, mais cela ne dura pas. Dès qu'ils virent ce qu'il transportait, ils abandonnèrent tout faux-semblant et se rassemblèrent carrément pour regarder. Luxord alla se joindre au groupe, laissant le prince seul face au capitaine qui entra à son tour dans le cercle. Roxas jeta un regard curieux et brillant d'excitation aux armes qu'il portait.
Axel balança ses chakrams au bout de ses longs bras. Roxas écarquilla les yeux et le sourire du capitaine s'élargit. Il avait une façon de bouger, quand il se battait avec ces armes, qu'il n'avait jamais vue chez aucun autre soldat. Ce devait être dû aux chakrams eux-mêmes. Ses bras ondulaient comme des serpents.
- Très bien, altesse. Voyons un peu comment vous vous en sortez face à quelqu'un qui sait aussi attaquer et parer des deux mains. Je veux que vous essayiez de passer à travers ma garde.
En entendant la pointe de défi dans sa voix, le prince reprit aussitôt contenance.
- Essayer, c'est ça ? Dit-il, et chaque syllabe était une provocation. Il prit position, les bras repliés, une épée dressée vers lui, l'autre vers le côté. Il progressait encore plus vite qu'Axel l'avait cru. Il avait déjà trouvé sa posture. Ils se sourirent, puis Roxas jeta sur lui.
L'assaut était d'une agressivité effarante. Conscient déjà qu'il perdait son avantage contre un adversaire qui pouvait comme lui - et sans doute même mieux que lui - attaquer même après que son premier coup ait été arrêté, il le harcela, faisant tomber sur lui une pluie de coups rapides pour l'empêcher de passer à l'attaque. Il attaquait, Axel bloquait et attaquait à son tour, et Roxas esquivait pour repartir à l'assaut. Attaque, parade, attaque, esquive, retour au contact. Axel vit sur le visage de Roxas le moment où il commença à se battre pour de bon, perdant de vue l'exercice, exaspéré par la défense qu'il lui opposait. Il n'avait à fournir qu'un effort modéré pour bloquer toutes ses attaques, pas assez précises pour passer la barrière de ses armes. Il avait sur Roxas l'avantage de l'expérience, et il manipulait ces armes depuis des années. Ce fut probablement un excès de confiance en lui qui permit au prince d'écarter un de ses chakrams en le frappant de ses deux lames à la fois - une manœuvre à laquelle Axel n'avait pas pensé - et de traverser sa garde. Totalement pris par surprise, Axel amorça et retint aussitôt la riposte qui lui venait par réflexe et qui aurait probablement crevé un œil à l'adolescent. Ce dernier, qui venait de se jeter sur le capitaine, voyant qu'il ne bougeait pas, tenta de s'arrêter mais, emporté par son élan, lui rentra dedans en lâchant ses épées. Ils roulèrent sur le sol du cercle d'entraînement en soulevant un nuage de poussière.
Leur public éclata en sifflements, acclamations et applaudissements tandis qu'ils s'immobilisaient, emmêlés par terre. Couché à plat dos, Axel essaya de se redresser sur les coudes, mais fut bloqué par le poids du prince qui, avachi en travers lui, riait à perdre haleine et n'avait de fait pas assez de souffle pour bouger de là. Axel le regarda en souriant un peu, ne pouvant que constater que son idée était bonne. Le contact de son corps sur le sien, dont il pouvait sentir chacun des muscles durcis par le rire, était agréable.
Il attendit que ses hommes viennent eux-mêmes ramasser l'adolescent hilare pour bouger, et laissa tout le monde lui lancer des plaisanteries sur ses joues rouges d'humiliation. L'important était que Roxas avait bel et bien résolu son problème de défense et qu'il n'aurait plus jamais à le forcer à se servir d'un bouclier. Ça, c'était la bonne nouvelle du siècle.
