Auteur : Ariani Lee

Bêtalecture : Shangreela

Disclaimer : Voir chapitre 1 mais en bref, rien à moi sauf l'histoire.

Pairing : AkuRoku

2018 ! fêtons ça !

Le prince et l'oiseau

Prologue, partie 10

Tout ce qu'on sait c'est qu'on est

Pas de taille pour le combat

On a pas fait la guerre

Pas mis le monde à l'envers

Pas si fier, pas si fort, faut pas s'y fier

Quand on n'a rien à perdre on a tout à gagner

Oh, c'est l'amour, c'est l'amour encore

Notre faible qui nous rend forts

Notre cœur bat tous les records

Alizée, L'amour Renfort

Le dimanche suivant, Axel attendait le prince avec un grand sourire et une cruche remplie à ras bord de cidre frais. C'était un véritable luxe, par cette chaleur, mais il savait s'y prendre avec les filles de cuisine. Et c'était sans compter la popularité de Roxas au sein du personnel. Le prince était un oiseau rare : un noble qui se montrait aimable et poli avec les petites mains. Roxas aurait pu demander n'importe quoi, le cuisinier se serait mis en quatre pour lui, les filles auraient retourné le cellier pour le lui trouver. Le sourire du capitaine s'élargit. Roxas grandissait, et il grandissait bien. La vie à Aquila lui réussissait, et ce au-delà des modestes espérances qu'on aurait pu nourrir en l'y voyant arriver quatre bonnes années plus tôt.

Axel se souvenait si bien du petit garçon en deuil qui s'était évanoui de fatigue à cheval et qu'il avait tenu dans ses bras tout le reste du trajet... Eléonore avait été très coopérative alors, comme si elle avait tout de suite su qu'il fallait ménager le petit. Il se souvenait de la poussière de la route dont il était couvert, de son teint hâve, du poids qui accablait visiblement ses épaules étroites - ses parents morts, la perspective d'un avenir incertain et des lourdes responsabilités qui seraient siennes un jour, la plongée dans l'inconnu avec, pour seul repère, son moine de précepteur. Bien que le père Ienzo fût plein de bonne volonté et de gentillesse, il n'était sans doute pas le visage familier que Roxas aurait choisi d'emmener avec lui dans son exil si on lui avait demandé son avis.

Mais le prince avait laissé derrière lui cet enfant triste et esseulé pour devenir presqu'un jeune homme, et il était probablement très différent de celui qu'il aurait été s'il avait grandi où était sa place, à la cour.

Axel capta un mouvement du coin de l'œil et aperçut le prince qui arrivait par la droite.

Il ne prenait jamais deux fois de suite le même chemin pour le rejoindre et découvrait parfois encore des petites choses dans les jardins en friche, bien qu'il les eût déjà maintes fois explorés. Le capitaine lui fit signe et, tandis qu'il progressait vers lui, essaya de le regarder comme s'il le voyait pour la première fois.

Il n'avait pas l'air d'un prince. Ses vêtements étaient simples et confortables, ses cheveux comme toujours en désordre. Sa silhouette étroite s'étoffait depuis quelques mois de muscles gagnés à l'entraînement, ses épaules s'élargissaient, mêmes les traits de son visage s'accentuaient. Toute rondeur l'avait quitté : il n'était plus qu'angles et membres déliés. Le col de sa chemise était délacé, comme toujours quand il faisait chaud et qu'il n'avait pas d'obligations protocolaires. Le triangle de peau ainsi découvert était aussi bruni de soleil que son visage et ses mains. Il avait voulu, à un moment, adopter le style vestimentaire de Robert qui portait des chemises dépourvues de manches mais Aqua s'était tant insurgée contre cette idée qu'il avait fini par y renoncer.

Les prédictions pandémoniques de la jeune femme ne semblaient plus si insensées, tout à coup. Roxas était jeune, bien fait de sa personne et aimable, doté d'un caractère agréable la plupart du temps et auréolé d'un charme naturel qu'Axel découvrait sans comprendre comment il ne l'avait pas remarqué plus tôt. Et il était de sang royal, par-dessus le marché. Roxas ne faisait guère de cas de son titre, et les gens autour de lui devaient se discipliner pour ne pas trop se détendre en sa présence, tant il se conduisait normalement. Mais quelles dangereuses rêveries pouvait pourtant causer ce titre ! Axel n'était pas un expert en matière de pensée féminine mais il était sûr qu'à des yeux de jeune fille, la situation devait paraître très romantique. Il avait beau être sûr que le prince n'avait d'autre passion que le maniement des armes, il ne pouvait en revanche rien prédire de sa réaction s'il se retrouvait confronté aux avances, disons d'une petite blanchisseuse suffisamment mignonne et effrontée. Aquila ne manquait pas de jeunes servantes. Et s'il se trouvait parmi elles l'une ou l'autre gourde assez naïve pour se laisser mettre enceinte ? Ou, pire, une petite arriviste assez maline et déterminée pour le faire exprès ?

Axel eut un frisson. Dans la plupart des maisons nobles, il n'y avait rien d'exceptionnel à ce que les garçons troussent la moitié du personnel féminin. C'était quasiment admis tant que la chose se faisait discrètement, sous l'œil indulgent d'un père qui s'enorgueillissait en silence de la vigueur de sa progéniture. Il était assez courant, pour un seigneur, d'entretenir une maîtresse ou la mère de l'un ou l'autre rejeton illégitime. On voyait aussi, parfois, des enfants naturels élevés avec leurs demi-frères et sœurs et leur tenant lieu de compagnons de jeu, puis de société à domicile. Cette progéniture née hors-mariage, si elle n'avait guère d'avenir, était plutôt bien tolérée et vivait même confortablement.

Mais la situation n'était pas si simple. C'étaient là mœurs de gens de cour et le prince, même s'il y était né et y avait grandi, n'avait plus mis un pied à la cour depuis ses dix ans. Il n'avait jamais eu à réfléchir aux tenants et aux aboutissants d'une partie de galipettes avec une servante – l'idée ne lui avait peut-être même pas encore traversé la tête. Il ne saurait pas comment gérer une telle situation s'il s'y retrouvait confronté, il ne penserait sans doute même pas aux conséquences... Et quelles conséquences ! Si Roxas n'avait été que le jeune duc d'Anjou, les choses auraient été bien plus simples. Mais il était aussi – surtout, un prince. Une altesse royale, le propre neveu du Roi, quatrième dans l'ordre de succession au trône. Si Roxas culbutait une domestique aussi innocente que lui et la mettait enceinte... Axel n'osait imaginer la réaction de l'Évêque. Ce dernier leur avait délégué la majeure partie de ses responsabilités envers le prince, et les jugeait donc responsables de lui. Si une telle chose se produisait, ils en porteraient tout le blâme, lui, Aqua et Ienzo. Sa Sainteté était réputée tant pour son impassibilité que pour son intransigeance et Axel n'avait aucune envie de découvrir à quoi sa colère pouvait bien ressembler.

Il en était là de ses réflexions – un écheveau désormais familier, fruit de la discussion qui s'était tenue dans la forge et d'heures à passer à tourner et retourner le sujet dans sa tête – quand le prince le rejoignit enfin, émergeant complètement des broussailles. Son pantalon en toile beige était zébré de vert et parsemé de petites feuilles et de brindilles. Aqua avait raison, au final, même si la situation n'était pas encore urgente. Il allait convaincre le prince de fermer la porte de sa chambre à clé pendant la nuit et être vigilant. Quand la situation l'exigerait, il aurait cette maudite discussion avec lui, et d'ici là, il réfléchirait à la façon de traiter le sujet. Celui qu'il voulait aborder aujourd'hui n'avait pas le moindre rapport avec tout ça, et Axel se refusait à gâcher ce qui promettait d'être un agréable moment.

Le visage du prince s'éclaira quand il repéra le pichet scintillant de condensation. Il paraissait de meilleure humeur qu'Axel ne l'avait vu depuis un bon moment, et celui-ci était fermement décidé à le rendre encore un peu plus joyeux. Il était presque sûr d'y arriver.

Le capitaine versa deux verres de cidre dans des gobelets qu'il avait emprunté au mess des baraquements, et en offrit un à Roxas en sus d'un sourire de son propre cru.

- Bonjour, votre altesse, accueillit-il l'adolescent qui prit son verre, l'air perplexe.

- En quel honneur ? S'enquit-il.

- En l'honneur que je n'ai pas encore eu l'occasion de vous féliciter personnellement pour votre performance à l'entraînement, il y a deux semaines. Je m'attendais à ce que les deux épées vous conviennent, mais vous avez dépassé toutes mes espérances. J'ai été très surpris que vous arriviez à passer ma garde.

Le prince s'empourpra légèrement, l'air dans ses petits souliers et pourtant ravi, comme à chaque fois qu'Axel le complimentait. Il se renfrogna pourtant presqu'aussitôt.

- Vous ne vous battiez pas sérieusement. Aucun de vous ne se bat sérieusement contre moi.

- L'amertume avec laquelle il faisait cette remarque trahissait le dépit que lui inspirait cet état de fait. Le capitaine lui fit un sourire d'excuse.

- C'est vrai, mais à l'entraînement, les hommes ne se battent pas comme lors d'un véritable assaut. Sauf quand les adversaires sont entrés dans le cercle pour résoudre une querelle, parce que l'Évêque l'autorise à la condition que j'arbitre la rencontre. Et encore.

- C'est autorisé ? S'étonna le prince, oubliant momentanément sa contrariété.

- Ces combats se rapprochent beaucoup plus des conditions d'une vraie bataille que l'exercice, et Sa Sainteté reconnaît l'utilité d'un tel procédé, tant qu'aucun des participants n'est tué ou estropié. Aucun incident ne s'est produit, sous ma surveillance en tout cas. Cela dit, je suis obligé d'admettre que oui, je vous ai sous-estimé. Je me suis fait avoir comme un bleu en commettant l'erreur de croire que, parce vous êtes moins expérimenté, vous n'étiez pas une menace. Vous m'avez pris au dépourvu, Altesse, et je vous jure que ça ne se reproduira plus.

Roxas décida qu'il s'agissait d'une promesse de taper plus fort et s'en trouva satisfait. Le capitaine avait beau dire que les soldats ne se battaient pas sérieusement à l'entraînement, il savait très bien qu'il ne s'agissait pas que de ça – tous, ils avaient peur de le blesser. Et il avait beau comprendre pourquoi ils agissaient ainsi, ça le frustrait tout de même prodigieusement. Il avait assez vu de duels d'apparat, étant petit, pour s'être forgé une opinion que s'entraîner au contact d'hommes qui avaient survécu de vraies batailles n'avait fait que renforcer. Il n'avait que mépris pour ces guerriers d'opérette en velours et dentelles, armés de rapières dorées et à qui la moindre égratignure faisait pousser de hauts cris. Il détestait l'idée d'être traité comme un courtisan.

- A vos progrès fulgurants, quoi qu'il en soit, déclara le capitaine en faisant s'entrechoquer leurs gobelets.

Ils burent et il poursuivit.

- Ce n'est pas que ce coup d'éclat lors de vos premiers essais avec les deux épées, vous savez ? Je vous ai vu, à l'entraînement. Vous vous améliorez de jour en jour. Si vous continuez comme ça, plus aucun de mes hommes ne voudra se battre contre vous, et pas par crainte de vous esquinter.

- C'est entièrement grâce à vous, répondit le prince qui rougissait à nouveau du compliment. Sans vous, je n'aurais rien appris de plus du maniement des armes que les rudiments que j'avais reçus à la cour, et sans exercice j'aurais perdu le peu que j'avais. Et même les deux épées – c'est vrai que je me sens beaucoup plus à l'aise comme ça, les gestes me viennent tout naturellement – c'était votre idée. J'avais l'impression d'avoir atteint mes limites, et vous m'avez permis de les dépasser. Je vous dois tout.

Axel trouva cette assertion très exagérée, mais ce fut le ton sur lequel le prince la prononça qui l'interpella.

- Vous dites ça comme un reproche, remarqua-t-il doucement.

Le prince baissa piteusement les yeux.

- Pardon. Ce n'est pas votre faute, capitaine, bien au contraire. C'est juste que... Je ne fais jamais rien de ma propre initiative. C'est tellement frustrant ! Je sais que vous faites tout ce que vous pouvez et ça me rend heureux, ne vous méprenez pas, mais... Mais au final, j'ai toujours besoin de l'une ou l'autre permission. Comme Aqua, ajouta-t-il après une hésitation.

- Axel haussa les sourcils une idée venait de germer dans un coin de sa tête. Se pouvait-il que le prince, qui languissait après des libertés ordinaires, ait voulu user de son influence pour en obtenir une à Aqua, qui se trouvait effectivement dans une situation similaire ?

- Auriez-vous par hasard quelque chose à voir avec l'autorisation qu'elle vient justement de recevoir de s'entraîner au maniement des armes ?

- Oui, c'est moi qui l'ai demandée, répondit le plus naturellement du monde Roxas. Sa Sainteté est particulièrement aimable, en ce moment, alors j'en ai profité un peu.

Le capitaine songea qu'il valait mieux garder son opinion pour lui, même si ce que lui disait Roxas avait de quoi surprendre à plus d'un titre. Aimable n'était pas un mot fréquemment utilisé pour décrire l'Évêque. Axel ne connaissait personne qui l'eut seulement vu sourire. Quant à la façon dont le prince avait pris avantage de cette surprenante gentillesse... Cette roublardise inoffensive n'était qu'un signe de plus de sa maturité croissante. Savoir saisir une opportunité et en tirer le meilleur profit, c'était quelque chose que toute personne adulte et sensée devait être capable de faire. Et il était remarquable, bien que pas vraiment surprenant, que le prince ait fait bénéficier Aqua de cette faveur. Quel prince ferait ce genre de requête pour une gouvernante ?

- C'est vraiment gentil à vous d'avoir fait ça. Ça compte beaucoup pour Aqua. Elle était très heureuse quand elle l'a appris, mais elle ne sait pas que c'est à vous qu'elle le doit.

- C'est très bien comme ça, déclara le prince. La dernière chose dont j'ai envie, c'est de ronds de jambe supplémentaires.

Son ton ne souffrait aucune réplique et Axel leva les deux mains en signe de reddition. Trop de temps s'était écoulé depuis la dernière fois qu'ils s'étaient vus seuls ainsi, il n'aurait pour rien au monde voulu gâcher ces instants. Satisfait de ne pas avoir à s'étendre sur ce chapitre, Roxas retrouva le sourire Et, à son tour, il leva son verre pour trinquer.

- C'est à votre santé qu'il faut boire, insista-t-il. Sans vous, je n'aurais sans doute même pas touché une épée, alors deux !

- Dans ce cas, il faut boire à la santé de maître Robert ! Riposta Axel. Il s'amusait beaucoup.

- A la vôtre, mon capitaine, décréta fermement le prince.

Axel se plia finalement à sa volonté et ils trinquèrent.

Roxas était son suzerain, après tout. Même s'il ne se rendait pas encore compte de tout ce que cela impliquait, Axel ne s'en était pas moins donné à lui. Lorsque Roxas devrait recommencer à tenir son rang, la vie du capitaine se résumerait à le protéger et à lui obéir. Si son seigneur souhaitait lui rendre honneur, il devait l'accepter et en être reconnaissant. Ceci aussi allait prendre de plus en plus d'importance à mesure que Roxas grandirait. Une bonne partie du chemin était déjà faite et il était en train de devenir un homme. Axel était conscient depuis le jour où il avait prêté allégeance au prince qu'un jour viendrait où il devrait complètement lui laisser les rênes de leurs deux vies. Il voyait maintenant ce jour se profiler à l'horizon, et le regardait arriver en toute tranquillité car Roxas ne lui avait encore jamais donné de raison de regretter son choix. Il s'en félicitait plutôt et était convaincu que le prince, lorsque le moment serait venu, serait à la hauteur de la situation. Axel savait qu'il pourrait le suivre sans réfléchir à deux fois.

Le moment lui paraissait opportun d'aborder le sujet qu'il avait en tête en arrivant, ce qu'il fit avec un petit sourire.

- Vous savez, votre altesse, maintenant que vous m'avez fichu une raclée en public, je me disais qu'on pourrait peut-être se passer du « capitaine ».

Les yeux du prince s'allumèrent comme des lampes. On aurait dit une paire de saphirs qui scintillaient dans la lumière du soleil.

- Vraiment ? Demanda-t-il, l'air fébrile.

Son regard exprimait tant de joie et d'avidité qu'Axel se demanda un instant s'il avait vraiment eu une bonne idée, puis décida que si ça lui mettait un tel sourire sur le visage ça ne pouvait pas être négatif.

- Hé bien, quand nous sommes ici, bien sûr. Nous sommes seuls, ce n'est pas comme si on allait vous entendre.

- Oh.

Le prince eut l'air déçu mais cela ne dura pas. Au contraire, il se mit à rire doucement.

- Je n'ai pas l'impression de vous avoir mis une raclée.

- Vous m'avez jeté au sol devant toute la garde. Je ne sais pas comment vous appelez ça, vous, mais pour moi, c'est se faire botter le train. Et proprement. Je ne sais pas si je me remettrai un jour de l'humiliation..., acheva-t-il en prenant son air le plus dramatique.

Comme il l'avait espéré, le prince éclata de rire.

- Vous êtes à mourir, hoqueta-t-il, le visage cramoisi.

Axel sourit, content de lui, et attendit en sirotant son cidre que le prince ait cuvé son hilarité. Une fois calmé, celui-ci le regarda un instant sans rien dire, et Axel haussa un sourcil interrogateur. Les yeux bleus pétillaient encore mais il y avait derrière le rire une hésitation évidente. Le capitaine patienta en silence jusqu'à ce qu'il parle.

- Est-ce que vous..., commença-t-il enfin.

Ses joues s'empourprèrent derechef et Axel, trop curieux pour s'en empêcher, l'encouragea à poursuivre.

- Est-ce que vous pourriez aussi m'appeler par mon prénom ? Demanda-t-il.

Il n'avait pas dit « s'il vous plaît », mais cela n'en sonnait pas moins comme une supplique. Axel sentit sa belle humeur vaciller comme une flamme sous une rafale de vent. Roxas hésitait rarement quand il avait quelque chose à dire et formulait encore moins de requêtes. Ça devait donc être vraiment important pour lui et le capitaine détestait devoir le décevoir. Sa réponse devait se lire sur son visage car avant même qu'il ait ouvert la bouche le prince baissa la tête pour masquer sa déconvenue.

- Je suis désolé... Votre Altesse, mais ce serait –

- Déplacé, oui, je sais, le coupa amèrement l'adolescent.

- Je suis vraiment désolé, insista le capitaine. Je sais que les choses ne sont pas faciles pour vous.

- Vous n'avez pas la moindre idée..., dit sourdement le prince, sans se redresser. Ça fait plus de quatre ans que personne ne m'a appelé par mon prénom. C'est comme si je n'en avais même plus.

L'abattement dans sa voix acheva d'éteindre la bonne humeur d'Axel.

- Je suis désolé, répéta-t-il autour de la boule qui lui obstruait la gorge.

Quand le prince releva la tête, son expression était redevenue neutre. Sa maîtrise de lui-même impressionnait Axel, qui ne pouvait que supposer que c'était quelque chose qu'on apprenait très jeune à la cour. Lui qui connaissait bien Roxas voyait que ses yeux brillaient un peu trop, mais n'en dit rien. À quoi bon ? Il savait ce qui le chagrinait et n'y pouvait rien : faire durer cette discussion pénible n'aiderait personne à se sentir mieux. Mais le prince le gratifia d'un drôle de sourire triste.

- Non. C'est moi qui suis désolé. Vous avez toujours tout fait pour me rendre la vie plus agréable, et je suis là à me plaindre. À vous ! C'est très ingrat de ma part, alors que je sais tout ce que je vous dois.

- Vous ne me devez rien, Altesse...

- Et pourtant, si. Je vous remercie. Merci du fond du cœur... Axel.

Axel s'était attendu à ce que le prince l'appelle par son prénom – après tout, il venait de l'inviter à le faire. Ce qu'il n'avait pas prédit, c'est l'effet que ça allait lui faire. Le mot l'atteignit comme une flèche en plein cœur et avec une force qui le fit presque vaciller. Comme si un mur était tombé entre eux, on aurait dit que le prince lui parlait de plus près. Comme s'ils étaient des égaux. Ce choc le laissa bouche bée un instant, suffisamment longtemps pour que Roxas s'en aperçoive. Le capitaine finit par réaliser qu'il n'avait toujours pas répondu et se sentit le dernier des imbéciles. Quand, face à lui, l'adolescent se remit à rougir, il ne put s'empêcher de l'imiter. Ils se détournèrent l'un de l'autre, empourprés d'un embarras aussi ridicule qu'irrépressible.

Le capitaine aurait voulu rentrer dans un trou. Pour ce qui était de détendre l'atmosphère, c'était un échec cuisant.

- Bénissez-moi mon père parce que j'ai péché. Voilà quatre jours que je ne me suis pas confessé.

- Que le Seigneur soit dans ton cœur et sur tes lèvres pour que tu confesses avec soin tous tes péchés. Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. Amen.

- Amen.

- Je vous écoute.

C'était toujours avec un peu de soulagement que Ienzo revenait au vouvoiement après avoir prononcé les paroles rituelles. Le confesseur se veut le vecteur de la parole divine lorsqu'il prononce les saints sacrements, et tous les hommes à l'exception du roi sont égaux devant Dieu. Cependant, il avait horreur de tutoyer le prince. Il ne s'y ferait jamais, et ça le mettait terriblement mal à l'aise. Dans la paisible obscurité du petit confessionnal, à travers la fenêtre de bois grillagé qui les séparait, le moine vit son interlocuteur s'agiter avant de commencer sa litote. Péché contre lui-même, et contre les autres. Il avait menti, deux jours plus tôt, quand il avait soutenu avoir trop mal à la tête pour assister à la leçon d'étiquette. Le professeur s'était déplacé pour rien. Péché contre lui-même, car ces leçons étaient à son profit ; contre les autres car il avait fait perdre sa matinée au professeur.

Ienzo l'écouta attentivement car le prince était trop nerveux pour n'avoir à confesser que des broutilles de ce genre. Il continua un moment dans le même registre et le moine attendit patiemment jusqu'au moment où Roxas finit par se taire. Il n'avait pas fini, pourtant.

- N'avez-vous pas autre chose à confesser, votre Altesse ? L'encouragea gentiment Ienzo.

- Si, admit le prince.

Il avait l'air d'être sur des charbons ardents, ce qui ne fit qu'attiser la curiosité de son confesseur – c'était bien la première fois qu'il manifestait une véritable culpabilité. Qu'avait-il bien pu faire pour se sentir aussi gêné d'en parler ? Il n'avait jamais confessé que des pécadilles.

Auriez-vous péché contre Notre Seigneur, votre Altesse ? Insista le moine de sa voix la plus indulgente.

- Des sons étouffés lui parvinrent de l'autre côté du panneau, de bois qui grinçait et craquait, signe que le prince avait recommencé à se tortiller sur le banc.

- Je crois que oui. J'ai... J'ai des pensées impures, mon père.

- Le jeune moine était partagé entre le rire et la consternation – oh, ça ! Que ce fut dans l'ordre naturel des choses n'empêchait pas ce phénomène d'être source de désagréments et de marasme, sans parler de la frustration. Ienzo étant lui-même passé par là avec pertes et fracas quelques années plus tôt, il comprenait avec quoi le prince était aux prises et ce qu'il pouvait ressentir. Il ne souhaitait ça à personne.

- C'est normal, votre Altesse, lui assura-t-il. Tout le monde passe par là un jour ou l'autre.

- Que dois-je faire, alors ?

- Encore une fois, mon prince, comme tout le monde. Vous devez apprendre à faire taire l'appel de la chair, ou à l'ignorer.

- Mais...

Roxas s'interrompit, hésitant encore.

- Allez au bout de votre pensée, Altesse.

- Je pense qu'il ne vaut mieux pas. Ce n'est pas convenable.

- Le moine tenta de se souvenir de la dernière fois que le prince s'était soucié du respect des convenances et échoua.

- Ce qu'on dit en confession l'est rarement, Altesse, et si vous ne vous confessez qu'à moitié, comment pourrais-je vous absoudre ? Je ne vous juge pas, rassurez-vous, ajouta-t-il pour faire bonne mesure.

Le silence s'étira dans le confessionnal.

- Je sais que c'est mal, avoua Roxas. Je sais que je ne devrais pas. Mais ce n'est pas comme ça que je le ressens, mon père, au contraire. Ces pensées, elles sont... Je ne sais pas trop comment expliquer ça, mais elles me rendent heureux.

Ah, nous y voilà.

- Le péché a mille façons de se rendre séduisant, vous le savez. N'oubliez pas qu'avant d'être déchu par Notre Seigneur, Lucifer était le plus bel ange de la création. Même si ces pensées sont plaisantes et même si vous n'avez pas envie de lutter contre ce désir, vous devez le faire. Si votre repentir n'est pas sincère, Dieu ne peut vous pardonner vos erreurs. Il en va du salut de votre âme.

L'adolescent ne répondit rien. Ienzo se doutait que sa réponse n'était pas celle qu'il avait espérée mais qu'aurait-il bien pu dire d'autre ? La luxure était un péché capital.

- Y a t'il autre chose, votre Altesse ?

- Non.

La voix du prince trahissait son malaise et le moine décida de mettre un terme à son supplice et de plutôt le laisser méditer tout ça – il ne dirait rien d'autre aujourd'hui.

- Que le Seigneur tout-puissant et miséricordieux t'accorde le pardon, l'absolution et la rémission de tes péché direz en pénitence cinq Je vous salue Marie et autant d'Agnus Dei. Allez, Altesse, dans la paix du Christ.

- Amen, répondit le prince de sa voix la plus morose.

Le moine resta assis tandis que Roxas quittait l'ombre claquemurée du confessionnal. Il l'écouta faire quelques pas et s'arrêter. Ienzo savait qu'il s'était arrêté au premier prie-Dieu et était en train de s'agenouiller – il faisait toujours pénitence aussitôt après confesse. Cet empressement dévot était tout à fait du goût de l'Évêque mais Ienzo, lui, soupçonnait l'adolescent de simplement expédier la corvée aussi vite que possible. Et, en effet, il entendit la voix du prince s'élever dans le silence de la chapelle.

Je vous salue, Marie

Pleine de grâce

Le Seigneur est avec vous

Vous êtes bénie entre toutes les femmes

Le moine soupira. Le ton était résigné, mais c'était bien pour ça que les pénitences consistaient à répéter les mêmes prières un certain nombre de fois : à force, on finit par oublier ce qui n'est pas la prière et par prier réellement. Il écouta s'égrener le chapelet, guettant distraitement le moment ou la lassitude de la voix du prince ferait place à la prière.

Il se souvenait parfaitement avoir eu cet âge lui-même. Dix ans plus tôt... Ça faisait loin, mine de rien. Pourtant, Ienzo avait l'impression que c'était la veille. Déjà parce que le moindre détail était encore net dans sa mémoire, et aussi parce qu'il n'arrivait pas à réaliser que les années passaient. Il ne se voyait pas changer il y avait quelque chose de perturbant à faire face au même reflet dans le miroir dix années de suite. Le même à l'identique. C'était à cause de la coupe de cheveux, bien sûr – ils étaient tondus, aussi ras que possible, au point qu'on ne pouvait pas vraiment en distinguer la couleur. Et évidemment, sa totale absence de pilosité faciale n'était pas non plus étrangère au phénomène. Trop jeune encore pour avoir des rides, il se sentait figé dans son corps autant que dans son esprit et attendait anxieusement le moment où celles-ci viendraient enfin sanctionner le temps écoulé.

Sainte Marie, mère de Dieu

Priez pour nous, pauvres pécheurs...

Dans l'intervalle, Ienzo, derrière sa façade rigide et pusillanime, continuait de vivre comme s'il avait cessé d'être un adolescent la semaine précédente. Comme s'il sortait tout juste de ces mois de marasme et de torture psychique au cours desquels il avait été confronté à tant de conflits intérieurs, de frustration, de culpabilité... Il ne l'avait jamais surmonté, seulement assez bien refoulé pour pouvoir vivre avec.

À l'époque, il avait souffert le martyr en silence, seul au milieu de camarades qui étaient en proie à des tourments similaires mais pas identiques aux siens. La présence obsédante du désir, l'obligation de le refouler, la conscience de ce qu'y renoncer définitivement impliquait – jamais, jamais ! Les autres garçons compatissaient en une sorte de fraternité, de solidarité tacite dont Ienzo, sans en être exclu, ne retirait guère de réconfort. Il n'aurait jamais eu le choix, de toute façon. Même si sa soif inextinguible de connaissances et sa nature discrète ne l'avaient pas conduit à entrer dans les ordres... Le prince devait essayer de penser à autre chose, lutter contre la pulsion du désir et, espérait le moine, tenir bon jusqu'au mariage au sein duquel il pourrait y laisser libre cours. Mais aucun mariage chrétien n'aurait pu légitimer son désir à lui.

Je vous salue, Marie

Pleine de grâce...

Il n'avait jamais pu parler de ça à personne. Pour un religieux, qui se devait de tourner le dos à toutes les formes de lubricité, sa situation était affreuse. Ses propres pulsions étaient de celles qui promettaient tous les supplices, toutes les flammes de l'Enfer. Il n'était pas pressé d'y aller, ceci dit, et avait passé pratiquement toute sa vie à se surveiller, à se répéter encore et encore comme un mantra que s'il cédait un jour l'appel de la chair, cela lui coûterait plus qu'à n'importe quel autre homme d'église qui aurait fauté avec une femme. C'était à force de prier et de se rappeler à chaque instant que trahir ce qu'il ressentait pouvait le conduire à l'échafaud qu'il arrivait à étouffer les désirs qui le tourmentaient. Malgré tout, Ienzo tenait à la vie il y tenait même beaucoup. Il avait beaucoup trop peur de mourir pour qu'il en soit autrement. Il n'était pas, n'avait jamais été courageux ou volontaire.

...maintenant, et à l'heure de notre mort

Amen

Dans le silence qui s'ensuivit, Ienzo aurait juré avoir entendu la perle du chapelet rejoindre ses consœurs. Une de plus. Le prince en avait terminé avec les « Je vous salue, Marie » et quand il reprit, le moine entendit dans sa voix que cette fois, il priait pour de bon. En Latin, cette fois-ci, mais il était si distrait durant ses leçons qu'il ne connaissait que peu de prières latines sur le bout des doigts.

Agnus Dei qui tollis peccata Mundi

Miserere nobis, miserere nobis

Enfin... Le prince s'était probablement entiché d'une lavandière aux yeux violets, ou n'importe quel autre ravissant détail du même genre, et péché capital ou pas, c'était ce que le moine lui souhaitait de pire. Il n'aurait pour rien au monde voulu que le garçon sur lequel il veillait depuis des années et qu'il aimait comme le fils qu'il n'aurait jamais voie, comme lui, sa vie résumée à une interminable traversée du désert.

Toujours assis dans le confessionnal, il se joignit à voix basse aux prières de l'adolescent, bouleversé soudain sans vraiment comprendre pourquoi.

Agnus Dei qui tollis peccata Mundi

Miserere nobis, miserere nobis*

* Agneau de Dieu qui enlève le péché du Monde

Prends pitié de nous, prends pitié de nous

Il paraît que je suis horrible… je vois vraiment pas ce qu'elle veut dire :-p