Auteur : Ariani Lee
Merci à Neferkitty pour la relecture
Disclaimer : Voir chapitre 1 mais en bref, rien à moi sauf l'histoire.
Pairing : AkuRoku
Note : Après dix chapitres d'intro, il était temps que ça s'emballe quand même !
Prologue, partie 12
I didn't mean to kiss you
You didn't mean to fall in love
I never meant to hurt you
We never meant for it to mean this much
Hush hush, now
I wanted to keep you forever next to me
You know that I still do
And all I wanted was to believe
Hush hush, now
Avril Lavigne
Le soleil rougissait le ciel.
Axel laissa les gardes quitter le terrain d'exercice et emporta les épées du prince pour les lui rendre. Il savait exactement où il était allé et se mit en chemin à son aise. Quelques minutes de solitude supplémentaires ne pourraient pas faire de mal à Roxas qu'Axel était certain de trouver furieux. Lui-même n'était pas encore bien sûr de ce qu'il allait lui dire.
Le tancer pour ses sottises n'était plus une priorité au vu de ce qui s'était passé ensuite. Axel en éprouvait des sentiments mitigés qu'il ne comprenait pas très bien. Il était fier tout en éprouvant la même réticence qu'il avait à suivre les conseils insistants d'Aqua. Il allait devenir nettement plus compliqué de les ignorer maintenant.
Roxas avait agi impulsivement et ce qu'il avait fait était risqué. La moindre maladresse de sa part aurait pu blesser gravement Saïx. Mais cela ne s'était pas produit et même si ce qui était arrivé mettait une fois de plus en avant le manque de sang-froid de Roxas et la facilité avec laquelle il se laissait provoquer, cela révélait aussi une maturité nouvelle qu'Axel n'avait pas remarquée jusque là.
Depuis le jour où il s'était mis à exprimer franchement ses opinions, Roxas n'avait jamais manifesté autre chose pour son rang que de l'agacement et une forte envie de faire comme s'il n'existait pas. Voilà des années qu'il s'appliquait à se comporter et à s'habiller sans ostentation, avec tant de désinvolture que cela faisait grincer des dents sa gouvernante et sans doute blanchir la chevelure tondue de son précepteur. Son désir de se dissocier de son statut l'avait même poussé à demander à Axel d'ignorer le protocole en l'appelant par son prénom. Une requête que le capitaine avait refusé de satisfaire mais qui n'en était pas moins remarquable.
Et voilà qu'après toutes ces années, à haute voix et devant témoins, il avait revendiqué son sang royal. Et le mieux, c'était qu'il l'avait fait spontanément, pour exiger le respect dû à son rang.
Axel était fier, en dépit de toutes les erreurs que Roxas avait commises aujourd'hui. Le voir s'affirmer en tant que prince était aussi rassurant, car voilà déjà un moment que le capitaine avait commencé à se faire du souci à ce propos – une préoccupation qui s'était renforcée quand Aqua s'était à parler mariage.
Oui, le prince devenait adulte, il changeait, ses humeurs s'en ressentaient et il se comportait de plus en plus comme le premier chevalier sans-terre venu. Mais il était surtout un des plus beaux partis du Royaume et son oncle pouvait effectivement le fiancer du jour au lendemain. Pour un Fils de France, il avait passé beaucoup de temps à l'écart de la cour. Peut-être trop.
Cette soudaine volonté d'assumer un titre dont il n'avait encore jamais eu l'air de vouloir était bon signe à bien des points de vue et pourtant, la satisfaction qu'Axel en éprouvait était mitigée. Le voir se dresser comme ça, s'affirmer avec une telle assurance avait remué le cœur du capitaine d'une manière inédite. C'était une sensation étrange, ce sentiment de malaise couplé à une émotion qui accélérait son pouls. Tout ça lui donnait le vertige.
Il déposa les épées du prince sur l'herbe avant de se glisser lui-même de l'autre côté du trou dans la muraille. Il se brossa les genoux et se mit en quête de Roxas. Il connaissait tous ses endroits préférés dans la friche et entreprit d'en faire le tour.
Le soir tombait et l'air frais et chargé des senteurs vertes du jardin l'aida à se clarifier les idées. Il trouva finalement le prince installé dans le dernier endroit qu'il avait découvert. Il s'agissait d'un saule pleureur qui déployait un rideau opaque de frondes et qui, comme c'est souvent le cas avec ces arbres-là, avait été planté à côté d'un point d'eau. Roxas, en s'approchant du saule, s'était retrouvé plongé jusqu'aux genoux dans les restes d'une ancienne mare aux canards. Celle-ci, dissimulée sous des années de végétation aquatique, de feuilles mortes et de brindilles, avait eu l'avantage de ne pas abriter plus de sangsues que de palmipèdes.
Axel découvrit le prince assis sur la pente herbeuse qu'abritait le rideau de verdure. La pénombre qui les enveloppa quand il laissa retomber les frondes du saule ne suffisait pas à cacher son expression renfrognée. Il regarda Axel s'approcher et s'assoir. Le capitaine éprouva un élan d'orgueil à l'idée que, quel que fût le degré de colère du prince (qui n'était pas difficile à contrarier), il passerait toujours entre les mailles du filet.
- Vous avez dit quelque chose à Saïx ? Demanda Roxas.
- Non. Je crois qu'ajouter à son humiliation en m'en mêlant serait pire que superflu. Et je n'ai pas à intervenir dans une situation que vous avez déjà gérée.
Axel n'ajouta pas " comme un homme " mais il le pensa et c'est également ce que Roxas avait à l'esprit car c'est ce moment qu'il choisit pour dire :
- Je ne suis plus un enfant.
Et même si ce n'était pas une question, il y avait dans sa voix un doute qui réclamait d'être chassé.
- Vous venez de le prouver. Et contrairement à ce que vous pourriez croire, ce n'est pas tellement dû fait que vous lui ayez fait mordre la poussière, Altesse.
- Je ne dois ça qu'à l'effet de surprise. Tout est allé si vite que même moi je n'ai pas tout à fait compris ce qu'il se passait. Il est beaucoup plus fort que moi.
- C'est encore une preuve de maturité que d'en avoir conscience. Mais là-bas, vous avez exigé le respect qui vous est dû et vous avez répliqué seul à une insulte pour laquelle un autre prince du Sang serait en train de réclamer sa tête au bout d'une pique.
Roxas haussa les épaules sans se départir de son froncement de sourcil et le capitaine continua.
- Je ne sais pas ce qui lui a pris et évidemment, je préfère que les choses se passent comme ça qu'avec des procès et des exécutions. Vous n'en avez peut-être pas tout à fait conscience car les donjons, les salles d'audience et la potence se trouvent dans des endroits que vous ne visitez jamais, mais on en a bien assez avec les prisonniers. Faire cohabiter le crime et la mort avec la prière et la dévotion exige qu'on compartimente, afin que chacun puisse regarder de son côté sans avoir besoin de voir ce qu'il se passe de l'autre. Vous avez fait preuve de clémence.
- C'est normal. On n'exécute pas les gens pour des motifs pareils.
- On en exécute pour moins que ça, Altesse. Pour plus d'un, ce qui s'est passé aurait largement suffi.
Rendu audacieux par l'obscurité crépusculaire et par leur isolement, poussé par cette étrange sensation qui ne l'avait toujours pas quitté, Axel tendit la main et prit le menton du prince pour tourner son visage vers lui. Roxas ne fit rien pour se dégager ou pour chasser sa main. Il se contenta de fixer sur Axel des yeux qui, par le jeu des ombres, semblaient deux pupilles immenses. Toujours la même simplicité, la même humilité, le même dédain pour son rang, même après aujourd'hui. Avec quelle facilité Roxas balayait-il son titre comme si ce n'était qu'un détail, comme Axel écartait maintenant d'une main les cheveux de son visage. Il n'avait pas vu sa blessure, il voulait y jeter un œil avant que la nuit tombe complètement et l'en empêche. Et son cœur qui battait si fort, fort comme s'il était effrayé. Quelque chose lui faisait-il peur ? La réponse se chuchotait d'elle-même à son oreille - oui. Mais quoi ?
Là, pas de réponse.
C'était arrivé au moment où Roxas s'était relevé en laissant Saïx cloué au sol, quand il avait parlé de cette voix forte et assurée qu'Axel ne lui avait jamais entendue. Mais pourquoi ? Axel savait seulement que les sensations grimpaient en flèche, que les cheveux du prince étaient raides de sang séché quand il dégagea son front, que son cœur lui faisait mal, que Roxas n'avait qu'une vilaine éraflure au-dessus du sourcil droit et que le capitaine n'aurait jamais cru que sa bouche était si douce.
Après ça, il n'eut plus de pensée cohérente pendant un moment. Il n'y eut plus que des touchers et des effleurements, le visage de Roxas puis sa nuque dans le creux d'une de ses mains et la caresse de ses cheveux sur l'autre. Les doigts de Roxas qui avaient glissé sur son torse et s'étaient accrochés dans les plis de sa chemise. Sa bouche sous la sienne, comme si c'était la chose la plus naturelle du monde. C'était le baiser le plus tendre qu'Axel avait donné de sa vie, tellement doux que tout ce qui avait été tendu et douloureux en lui un instant plus tôt se dénouait, le laissant totalement apaisé.
Puis son cerveau se remit à fonctionner.
Le capitaine se jeta en arrière, tentant de se relever et de reculer en même temps.
- Axel ?
Mais Axel ne répondit pas, trop occupé à prendre la fuite. Il parvint enfin à se relever et sortit de l'abri du saule en titubant. Il fit demi-tour et marcha droit devant en essayant de ne pas entendre la voix du prince qui continuait de l'appeler.
- Axel, att -
Le sol disparut sous les pieds du capitaine. Il avait oublié la mare et y plongea la tête la première. L'eau lui emplit les oreilles et la bouche. Il se releva en toussant et en crachant. On n'y voyait plus grand-chose maintenant que le soleil était couché, mais il sentait la couche de débris végétaux dont il était couvert. Le prince émergea du saule à son tour.
- Vous ne vous êtes pas fait mal ? Axel, ne –
Mais cette fois encore, Axel n'écouta pas. Il tourna les talons, ignora Roxas et partit sans se retourner. Rien ne le retint cette fois-ci, et il marcha jusqu'à avoir quitté les jardins, jusqu'à être presque dans la cour des baraquements. Là, il ralentit et se força à réfléchir, ce qui le fit s'arrêter tout à fait.
Il était trop tôt pour qu'il puisse atteindre sa chambre sans croiser les autres, il ne pouvait pas y aller maintenant. Il ne voyait pas où aller, dans un monastère aucune chapelle n'était jamais vide, quelle que soit l'heure. Il y aurait toujours des domestiques dans les couloirs, des soldats faisant leur rondes et les gens parlaient et si on lui posait des questions maintenant, et si -
- Capitaine ?
Axel crut qu'il allait hurler et mourir de saisissement mais il ne fit ni l'un ni l'autre. Il se figea et tourna un regard de bête prise au piège vers le forgeron qui le regardait avec inquiétude. Axel tenta d'articuler quelque chose mais rien ne vint.
Robert ne demanda pas ce qui s'était passé, pas plus qu'il ne chercha à savoir où le capitaine avait trouvé du plancton et des nénuphars. Il se contenta de l'emmener jusqu'à la forge et de le faire assoir à côté de la cheminée. Tout était encore chaud de la journée et Robert n'eut qu'à remettre une bûche dans l'âtre encore chaud et actionner le soufflet. Il posa une cruche dans les braises et invita Axel à se débarrasser de ses habits mouillés.
Trop heureux de se retrouver dans un endroit fermé en compagnie de la seule personne de sa connaissance à n'avoir jamais colporté de ragots, Axel s'exécuta. Il s'était mis à claquer des dents en dépit de la chaleur qui régnait dans la pièce mais Robert ne posa pas plus de questions et continua de s'activer devant le feu. Le capitaine s'assit au plus près du foyer en attendant et essaya de calmer les tremblements qui l'agitaient, les mêmes qui faisaient s'entrechoquer ses dents comme s'il venait de frôler la mort.
Si ce qu'il s'était passé venait à se savoir... ou même à se deviner ! Ce genre de rumeurs pouvait conduire au procès, à la question, et la question vous faisait avouer n'importe quoi. Axel savait tout ça et se tenait aussi éloigné de la salle de torture qu'il le pouvait, heureux que cette sale besogne ne fasse pas partie de ses attributions. Il avait toujours pensé que le procédé produisait davantage de mensonges que d'aveux et en avait toujours ressenti une grande répugnance mais jamais il n'avait imaginé se retrouver lui-même attaché au chevalet.
Cette possibilité existait désormais. Ce qui venait d'arriver était déjà grave en soi mais c'était un monastère, placé sous le contrôle d'un évêque intransigeant et Roxas était un prince. Si des bruits se mettaient à courir, la réalité n'aurait pas beaucoup d'importance.
Qu'est-ce ce qui s'est passé ?
Le feu avait pris et Axel y jeta les trois grands nénuphars dont les tiges s'étaient entortillées autour de ses bras et jambes. Robert lui tendit une brosse qu'il utilisa pour enlever le plancton et le reste puis il laissa les vêtements sécher devant les flammes. Le forgeron récupéra la cruche et offrit à Axel une grande tasse de cidre chaud. Il en prit en gorgée et la serra entre ses doigts. Les tremblements se dissipaient peu à peu et la chaleur le gagnait mais ce n'étaient que des détails. Même quand il serait totalement calmé, même dans un an, ce serait toujours arrivé.
Mais qu'est-ce qui était arrivé exactement ? Tout était flou dans sa tête. Il se souvenait avoir voulu examiner la blessure sur le front du prince et il se souvenait l'avoir fait et l'instant d'après, ils s'embrassaient. Axel frissonna. Pourquoi ne l'avait-il pas repoussé tout de suite ?
Le forgeron ne posait pas de questions et le capitaine devinait qu'il n'en ferait rien. Il avait dû offrir un spectacle plus qu'intrigant pourtant, trempé qu'il était, pâle comme un spectre et fixant le mur du couloir avec des yeux qui ne voyaient rien. Par chance, personne d'autre ne l'avait vu et Robert semblait avoir compris que ce qui lui était arrivé appartenait au domaine des choses qui ne se partagent pas. Il se contenta d'offrir à Axel l'hospitalité et de lui demander de fermer la porte derrière lui quand il partirait, après quoi il prit congé et le laissa là.
Le capitaine resta seul devant la cheminée jusqu'à ce que le feu meure. Quand il quitta la forge, il faisait nuit noire. À peine la lune jetait-elle assez de sa froide lumière pour lui permettre de gagner les baraquements sans avoir besoin d'une torche.
À l'intérieur, l'endroit était vide. Seuls des ronflements indiquaient que quelqu'un s'était endormi dans le mess. Axel traversa la pièce en silence et gagna sa propre chambre sans croiser personne. Quand il referma enfin sa porte derrière lui, il était plus reconnaissant qu'il ne l'avait jamais été de ce privilège d'un logement privatif. Il put s'effondrer sur son lit chaussé et habillé sans se soucier du bruit qu'il faisait ou susciter la moindre question.
C'était cependant le seul motif de réjouissance qu'il avait pour le moment. Car en dépit du temps qu'il avait passé dans la forge à attendre que ses affaires soient sèches et à ressasser... l'incident, il n'était pas plus avancé que tout à l'heure. Ce qui était arrivé dépassait son entendement et le terrifiait à plus d'un titre. Et cette sensation qui ne le quittait pas, qui lui tordait les tripes à chaque fois qu'il repensait aux lèvres du prince sous les siennes...
Miséricorde ! songea-t il avec désespoir. Que vais-je devenir ?
- Pardonnez-moi mon père, parce que j'ai péché. Voilà deux jours que je ne me suis pas confessé.
- Que le Seigneur soit dans ton cœur et sur tes lèvres pour que tu confesses avec soin tous tes péchés. Au nom du Père et du fils et du Saint-Esprit. Amen.
- Amen.
- Je vous écoute, conclut lenzo en s'adossant aussi confortablement que possible contre le fond de l'étroite alcôve qui faisait parfois office de confessionnal dans la chambre du prince.
Il était trop tard pour la chapelle, le prince était prêt à aller se coucher quand lenzo était passé voir s'il était encore éveillé et s'il requérait ses services. Il ne faisait pas ça tous les soirs mais il avait remarqué, depuis la fin de l'après-midi, qu'une certaine effervescence régnait dans les couloirs de la citadelle. Les servantes chuchotaient, les soldats faisaient des messes basses entre les relèves et l'histoire semblait amuser tout le monde. Malheureusement, personne ne voulait la partager avec lui. De sa part, on s'attendait plus à une leçon de morale qu'à ce qu'il prête l'oreille aux commérages. Le silence s'abattait à l'instant où on le voyait s'approcher mais c'était surtout le fait qu'Aqua soit confrontée au même phénomène qui lui avait fait dire que ce qui se racontait devait concerner le prince.
D'autant que quand il avait discuté avec elle, il avait appris que le jeune homme était rentré après la tombée du jour avec une blessure au visage et s'était retiré sans manger. Ce dernier détail avait de quoi interpeller. S'il y avait une chose chez lui qui ne variait jamais, c'était son appétit. Roxas mangeait comme on pouvait l'attendre d'un garçon de son âge : souvent, beaucoup, et il n'y avait que dans les cuisines qu'on le voyait sourire car il était bien obligé d'y mettre du sien s'il ne voulait pas repartir les mains vides. On n'attrape pas les mouches avec du vinaigre.
- Ne serait-ce pas dû à une de ses sautes d'humeur ? Avait demandé le prêtre à la gouvernante.
- Il n'avait pas l'air contrarié, avait répondu Aqua.
Et Dieu savait si le prince leur avait exposé toutes les nuances de contrariété de son répertoire.
- Non ?
- Non, plutôt... distrait. Ailleurs, en quelque sorte.
Dans cette cathédrale fortifiée, cette ville miniature, Ienzo était la personne que le prince connaissait depuis le plus longtemps. Ils étaient pratiquement de la famille. C'est en tant que tel que le jeune prêtre s'était rendu la nuit tombée auprès de son protégé, au cas où celui-ci se serait senti d'humeur à discuter lui-même de ce qui s'était passé. Roxas avait été plutôt content de le voir.
Ienzo avait tout de suite compris ce qu'Aqua avait voulu dire. Le prince n'était pas lui-même. Il avait quelque chose de changé... dans le regard, la façon de parler... même dans sa confession, cela se percevait.
Tout le monde, Ienzo compris, connaissait l'irascible second du capitaine de la garde. Sa réputation n'était plus à faire : taciturne et toujours renfrogné, il était au combat d'une telle férocité que nul ne se serait avisé de le mettre de travers. Ses colères, bien que rares, étaient réputées terribles et pourtant c'était avec cet homme-là que le prince s'était battu aujourd'hui. C'était cet homme-là également qu'il avait corrigé d'importance devant la moitié de la garde parce qu'il l'avait insulté, le laissant épinglé au sol comme un phalène sur une planche de liège. Pas étonnant que l'affaire fasse des gorges chaudes ; jamais encore quiconque n'avait osé se mettre à dos ce Cerbère.
Mais Roxas racontait tout cela avec un détachement complet, énonçant comme si ce genre de choses arrivaient tous les jours qu'il avait péché par colère et par vanité. On aurait juré, à l'entendre, que tout ça ne le concernait pas. Lorsqu'il arriva au terme de son récit, Ienzo comprenait mieux pourquoi il y avait tant de bruits de couloirs mais s'expliquait encore moins l'attitude du prince. Il y avait de quoi faire des sauts de puce. Il aurait dû s'inquiéter d'avoir ainsi offensé un homme que tout le monde s'accordait à trouver terrifiant ou être fier de sa victoire, fût-ce par devers lui.
Mais non, rien de tout ça. Rien que ce récit factuel au possible et débité comme du petit bois sur un ton absent. Quelque chose d'autre devait l'absorber, c'était la seule explication possible.
Et c'était la bonne car après un petit moment de silence, alors que Ienzo allait lui demander s'il avait terminé, Roxas ouvrit la bouche et laissa tomber trois mots supplémentaires qui, pour n'avoir aucun rapport avec tout ce qu'il venait de dire, avaient le mérite d'expliquer pourquoi il se comportait comme s'il venait de recevoir un coup sur la tête.
- Je suis amoureux.
En ressortant, un peu plus tard, lenzo était plongé dans des réflexions qui allaient le tenir éveillé jusque tard dans la nuit.
Comme il était le confesseur du prince depuis l'enfance, il savait à peu près tout de lui. Il fallait évidemment distinguer confession et confidences, ils n'étaient pas ce qu'on aurait pu appeler des copains, mais lenzo avait littéralement tout entendu. Le prince n'avait jamais conçu une grande gêne quant à ses fautes, qu'il avouait sans détours avant de s'acquitter de sa pénitence pour pouvoir passer rapidement à autre chose.
Depuis toutes ces années, jamais lenzo n'avait eu l'impression que le prince avait passé un péché sous silence. Ce n'était d'ailleurs pas non plus le cas ce soir. Certes l'adolescent ne s'était pas étendu sur sa déclaration, il n'avait pas donné plus de détails que ça, mais aimer n'était pas pécher après tout. C'était à se demander pourquoi Roxas l'avait évoqué en confession. Il n'avait pas l'air d'en concevoir de culpabilité.
C'était le ton sur lequel il avait prononcé ces mots qui avait interpellé le jeune prêtre. À peine avait-il eu l'impression que Roxas s'adressait à lui. On aurait plutôt dit qu'il le disait pour l'entendre… pour s'en convaincre, peut-être. Ce qui était certain, c'était que ces sentiments le troublaient tant qu'ils occultaient tout le reste. Ienzo allait peut-être devoir le sermonner là-dessus. Le prince n'était déjà pas très attentif à ses leçons mais s'il se mettait en plus à rêvasser de la sorte, ce serait un problème qu'ils ne pourraient ignorer. Il fallait espérer que cela ne dure pas.
Le jeune prêtre poussa un profond soupir, repensant malgré lui à ses premiers émois et à la peur qu'ils avaient provoquée en lui. Comment d'un jeune garçon confus il était devenu un adolescent horrifié de réaliser que cela ne "passait" pas et comment il s'était tourné vers la prêtrise.
Au séminaire, il avait appris à refouler toutes ses pulsions, naturelles ou non. Cela avait été un soulagement car jamais il ne fallait expliquer l'absolue nécessité de les réprimer, jamais il ne fallait en évoquer la nature. Cela allait de soi et on n'en parlait pas. En choisissant cette voie, il s'était épargné le mariage auquel il aurait fini par être confronté sans avoir à justifier ses réticences. Le mot était faible, au demeurant ; la seule idée de toucher une femme lui donnait des frissons de dégoût. Il en aurait probablement été incapable.
Fils de tanneur, appelé comme le sont souvent les aînés à hériter de l'affaire familiale, cette perspective ne lui avait jamais inspiré que de l'horreur. D'un naturel délicat, il détestait l'atelier de son père. Les carcasses écorchées, les peaux sanguinolentes qu'il fallait racler, battre et traiter avec des mélanges puants dont il aurait préféré ne pas connaître la composition, tout lui donnait envie de vomir. Il aspirait à davantage d'éducation que savoir compter et écrire assez pour tenir les comptes et l'inventaire de la boutique. Il voulait lire et s'instruire.
La prêtrise lui avait permis d'échapper à une vie de malheur entre un travail qui le répugnait et une épouse qu'il aurait rendue aussi misérable que lui.
Tout bien considéré, Ienzo était aussi proche du bonheur qu'il pouvait l'espérer compte tenu des cartes que la vie lui avait distribuées. Ses préférences étant ce qu'elles étaient, l'amour, en particulier physique, lui était de toute façon interdit et ce qui constituait un sacrifice pour tant d'autres avait été pour lui une bénédiction déguisée. Il avait atteint un niveau d'instruction qui lui avait permis de devenir précepteur lui-même. Le recueillement et la prière seyaient à son tempérament contemplatif et il pouvait passer des heures à regarder une statue ou un vitrail et à en apprécier la beauté qui variait en fonction de la lumière, en fonction de l'heure. Il en allait de même pour les enluminures, les lettrines et les riches illustrations des livres précieux auxquels il avait accès. lenzo avait toujours été un esthète et, en tant que tel, il était comblé.
Et bien sûr, il y avait Roxas. Attaché à son service depuis dix ans maintenant, lenzo l'avait regardé grandir et devenir le jeune homme qu'il était désormais. Sur lui, le prêtre voyait passer les années qui semblaient ne pas l'affecter. Roxas aurait bientôt seize ans, Ienzo vingt-neuf. Il avait fini par penser que le jour où il verrait enfin une différence, il serait devenu vieux et qu'il allait recevoir un choc.
En attendant, lenzo regardait changer le prince auquel il était beaucoup plus attaché que sa fonction ne le demandait. Il le considérait comme de la famille - une autre des nombreuses choses que les hommes d'église étaient censés sacrifier sur l'autel de la dévotion. Sur ce dernier point, le jeune prêtre savait qu'il n'était pas le plus méritant, loin s'en fallait. Cela tenait sans nul doute au fait que même s'il avait la Foi, il ne s'était pas tourné vers les Ordres par vocation religieuse.
Sa Foi, il ne l'avait longtemps perçue que comme un censeur, une barrière à laquelle il se heurtait à chaque fois que son cœur s'emballait parce qu'un garçon lui souriait. C'était la Foi qui lui flétrissait l'âme à chaque fois qu'il regardait les hommes qui travaillaient, nus jusqu'à la taille sous un soleil brûlant qui faisait luire leurs peaux humides. Encore aujourd'hui, alors qu'il avait depuis longtemps enseveli tout ça sous la prière et le décorum, il se souvenait de la boule qui lui obstruait la gorge dans ces moments-là. Le trouble et la peur de la colère divine. C'était pourtant dans le giron de l'Eglise qu'il avait trouvé refuge et sa Foi qui n'avait jusqu'alors fait que le tourmenter était devenue un soutien.
Ienzo gagna son lit. Allongé sur le dos, les yeux grands ouverts sur l'obscurité, il revoyait l'air assommé du prince, cet enfant qui devenait adulte et qui s'éveillait à l'amour.
Il y avait si longtemps qu'il y avait renoncé pour lui-même. Il s'était tant évertué à trouver une forme d'épanouissement dans sa vie, à la construire avec ce qu'il avait... Il avait cru tout ça derrière lui, il s'était cru en paix avec lui-même mais ce soir, couché sur son semblant de matelas, il ne s'en trouvait plus tout à fait sûr.
Sa seule certitude, amère en dépit des années qu'elle avait eu pour arriver à maturité, était qu'il n'avait jamais eu le choix.
L'idée tournait et retournait dans sa tête comme il se tournait et se retournait dans son lit. S'indigner de cette injustice était futile après tant d'années, et ingrat en sachant à quels autres sorts il avait échappé en décidant de devenir prêtre mais il ne pouvait pas s'en empêcher. Non, question dévotion, Ienzo ne s'était jamais distingué. Et s'il était honnête envers lui-même, il était aussi en nette perte de vitesse pour ce qui était de l'abnégation.
Il était près de quatre heures du matin quand il renonça à dormir et se releva pour s'installer au prie-dieu qui se trouvait à côté de son lit.
Mieux valait passer ce temps en prière qu'à ressasser des choses auxquelles il ne pouvait rien changer.
