Auteur : Ariani Lee
Bêtalecture : Shangreela
Fandom : Final fantasy VII, Kingdom Hearts
Pairings: RAR et dérivés
Disclaimer : L'univers est les personnages sont la propriété de leurs créateurs, les studios Square Enix – anciennement Squaresoft en ce qui concerne Final Fantasy VII.
Chapitre 11 : Non-dits
De t'attendre
Si c'est ainsi
Mais surprendre
Tous les non-dits
- Le service occupe tout l'étage, expliqua Reno. Les ascenseurs donnent ici, sur le floor. C'est là que se trouve la plupart du personnel, comme tu le vois. Cette salle occupe quasiment tout l'espace le reste, c'est les bureaux individuels.
Il désigna les pièces alignées des deux côtes de la salle principale. Toutes étaient séparées du reste par des parois vitrées et des stores. Certains étaient baissés, ouverts ou complètement relevés. Il y en avait cinq de chaque côté.
- Là, le bureau du chef, là, le mien et là (il désigna le premier bureau à droite en sortant de l'ascenseur) celui d'Eléna.
Ils partirent dans cette direction, Roxas regardant autour de lui en essayant d'avoir l'air neutre (Reno devenait qu'il devait se retenir pour ne pas tourner la tête dans tous les sens. Un vrai gosse, à l'intérieur.).
- Une partie de ton boulot se passe avec elle, dit-il. T'inquiète, elle mord pas. C'est la secrétaire générale, c'est elle qui établit le planning, gère la coordination et répartit les tâches. C'est la sous-chef, quoi. Le chef un peu plus accessible que le chef. (Il fit une pause, amusé par sa dernière phrase) On peut discuter de tout avec elle tant qu'on ne s'y prend pas à la dernière minute. Si tu veux partir vingt minutes en avance, placer un jour de congé, voir si tu peux pas échanger ton dossier en cours avec un collègue si ça vous arrange tous les deux, etcetera. C'est elle qui recense les nouveaux clients et prend les « commandes », c'est donc chez elle qu'on vient chercher nos assignements.
Roxas hochait la tête en l'écoutant, jetant entre les stores un regard curieux à la jeune femme blonde qu'il apercevait.
- Ta première tâche, quand tu arrives le matin, c'est de passer chez elle voir si elle a quelque chose pour moi ou pour toi – ça risque pas d'arriver avant un moment, et pas souvent, t'en fais pas.
Roxas opina du chef une nouvelle fois.
- Viens, je vais te présenter, dit le rouquin.
Il frappa à la porte et entra, Roxas sur les talons.
- Salut, Eléna, dit-il, et la secrétaire quitta son ordinateur des yeux pour les regarder. Ses cheveux blonds étaient coiffés en un carré plongeant, un peu plus long du côté droit. Elle avait les yeux noisette et portait un costume d'homme ajusté assorti d'une cravate.
- Salut, Reno, ça va ?
Elle aperçut Roxas et ajouta :
- Bonjour ?
- Roxas, dit Reno, je te présente Eléna. Eléna, voici Roxas Seren, notre nouvelle recrue. Mon assistant.
La jeune femme se fendit d'un sourire éblouissant et tendit la main à Roxas par dessus son bureau.
- Quelle bonne nouvelle ! Bienvenue parmi nous, Roxas. Je suis enchantée de faire ta connaissance.
Le blond serra sa main tendue et sourit.
- Merci. Je ferai de mon mieux.
- Je n'en doute pas !
Reno se tourna à moitié vers la porte.
- On y va, dit-il et Roxas salua la secrétaire avant de sortir.
- C'est juste moi qui ai cette impression ou ils sont tous vraiment contents que tu engages quelqu'un ? Demanda Roxas.
Reno haussa les épaules et désigna le mur qui se trouvait en face des ascenseurs, de l'autre côté du floor.
- Là-bas, ce sont les photocopieuses. Tu vas recevoir une carte que tu devras faire recharger chez Eléna. Tu peux te servir de la mienne en attendant. Tu peux t'en servir comme tu veux. Si t'as besoin d'une copie de ta carte d'identité pour un truc administratif, par exemple, tu peux la faire ici. Elle est automatiquement rechargée de cent unités au début de chaque mois, donc si tu dois faire copier un truc qui compte plus de dix ou vingt pages, tu demandes à Eléna de charger l'équivalent sur ta carte. On fait attention, pour l'environnement, tu vois. Mais parfois, on doit imprimer des dossiers complets.
Roxas hocha une nouvelle fois la tête.
- Ce sont des modèles industriels, on t'expliquera comment t'en servir. Ensuite, la machine à café...
Roxas sourit.
- Je suis étonné que tu n'aies pas parlé de ça en premier, dit-il. J'espère que ce n'est pas parce que tu aimes mon café que tu m'as engagé.
Reno leva les yeux au ciel mais ne dit rien.
- A part t'abreuver de café du matin au soir, qu'est-ce que je peux faire pour t'aider ?
Reno le ramena dans son bureau, laissant la porte ouverte.
- D'une manière générale, j'aurai besoin de ton aide pour la préparation et la finalisation des dossiers. La relecture, la mise en page, l'impression, ce genre de choses. S'il y a un souci avec un rendez-vous, c'est aussi à toi de voir ça avec Eléna.
- D'accord.
Le rouquin se pencha pour lancer l'ordinateur qui était rangé sous le bureau puis alluma l'écran. Celui-ci afficha aussitôt l'icône de lancement et une barre de chargement.
- Tu veux attaquer tout de suite ? Demanda-t-il.
Roxas haussa les épaules.
- Pourquoi attendre ? Répondit-il avec un demi-sourire.
Il n'avait pas l'air franchement rassuré. Reno lui pressa l'épaule en le guidant vers la chaise.
- Je suis sûr que tu vas t'en tirer comme un chef. Je dis pas que ce sera facile au début, non plus, mais c'est en forgeant qu'on devient forgeron et tu apprendras. T'inquiète, va. Détends-toi un peu. J'ai en toi la confiance la plus absolue.
Roxas leva les yeux au ciel en un « C'est cela, oui. » muet avant de s'assoir face à l'écran. Il régla la hauteur de la chaise tournante et trouva, sur le côté de chaque accoudoir, un bouton qui permettait de les ajuster. Il les abaissa un peu, regarda l'heure et, enfin, se tourna vers Reno.
- Incroyable, dit-il. Quand je pense que tu m'as tiré du lit il n'y a même pas deux heures...
- C'est mon légendaire pouvoir de persuasion, répondit Reno en le gratifiant d'un rictus satisfait. Comment crois-tu que j'ai obtenu cette promotion, hein ?
Roxas leva les yeux au ciel et se détourna pour faire face à son écran.
- Je crois que je préfère ne pas savoir. Bon... Et je fais quoi, maintenant ? Demanda-t-il, l'air un peu las mais content tout de même.
- Bouge pas.
Reno alla à son propre bureau, alluma l'ordinateur et imprima le compte rendu de ses recherches de la veille : chiffres, probabilités, domaines visés, étude des besoins du client. Il récupéra les quelques feuilles qui sortirent de l'imprimante installée contre le mur, sur un meuble à côté du divan.
Il y avait un salon de courtoisie installé dans le coin de la pièce : un canapé deux places dos à la séparation vitrée, un fauteuil à côté de la fenêtre et une table basse en verre et en métal. C'était typiquement le genre de meuble que Roxas détestait, parce que ça se salissait très facilement et que la moindre trace de doigt avait tendance à le rendre marteau. À son grand étonnement (et soulagement) cependant, c'était aussi propre que neuf. Il supposa que Reno ne s'en servait pas ou que le ménage venait d'être fait.
Reno revint vers lui et lui tendit les feuilles.
- Quand tu seras enregistré dans la base de données, tu recevras un badge magnétique et une carte de photocopie, et on pourra aussi te créer une adresse mail. D'ici là, on fera comme ça, même si c'est pas bon pour l'environnement.
Roxas prit les feuilles et regarda ce que c'était.
- Pour imprimer, poursuivait Reno, on te demande toujours de choisir entre le poste A et le poste B. Le poste A, c'est ici, c'est pour les impressions rapides. Si tu as un truc long à imprimer, tu utilises le poste B. L'imprimeur est à côté des photocopieuses. Là encore, pour l'utiliser, il faut l'accord d'Eléna. Tu vas la voir et tu lui demandes. Elle te donnera un code à usage unique pour valider l'impression. Fais toujours gaffe à pas t'y prendre à la dernière minute, par contre, parce que s'il y a dix dossiers en cours, tu dois attendre que les impressions soient terminées pour que la tienne se lance, et ça peut prendre du temps.
- D'accord.
Reno chercha autre chose à dire, puis estima que pour le plus urgent, il avait fait le tour. Il désigna ses notes imprimées en vrac.
- Tu pourrais essayer de rendre ça un peu plus présentable ? Je dois présenter les résultats de l'étude au client et ça fait partie des trucs que j'ai tendance à bâcler, la présentation. Je manque toujours de temps.
Roxas, penché sur les feuilles, hocha la tête d'un air distrait.
- Si tu as la moindre question, tu me demandes. Je suis juste en face, alors...
Nouveau hochement de tête muet. Il décida de laisser le blond travailler et regagna sa propre place.
Il pensa qu'il allait lui falloir du temps pour s'habituer à la présence de Roxas. Enfin, pour s'habituer à la présence de quelqu'un d'autre dans son bureau pendant qu'il travaillait. Il ouvrit ses programmes et, en attendant que tout ait fini de charger, regarda la photo qui était encadrée à côté de son écran.
Elle avait été prise lors du réveillon, quand lui, Roxas et Axel s'étaient rendus chez ses parents. Cissnei avait tellement galéré à programmer le retardateur de l'appareil photo qu'ils avaient dû s'y reprendre à trois fois. Tout le monde était dessus. Ses parents, ceux d'Axel, Kairi, Cissnei et eux trois. Ils étaient debout derrière le divan, souriants. Il savait que Roxas tenait la main d'Axel derrière le dossier. Roxas portait un bonnet rouge à pompon blanc que Kairi avait à toute force voulu lui faire enfiler et il s'était prêté au jeu de bonne grâce. Il avait hésité à la retirer, pendant un instant, puis s'était ravisé. Il ne comptait pas faire semblant de ne pas connaître Roxas, ça aurait été ridicule en plus d'être pénible, et probablement voué à l'échec.
Il jeta un coup d'œil au Roxas en chair et en os toujours concentré sur ses notes et espéra que, pour une fois, tout se passerait bien.
Roxas reposa les feuilles et les disposa les unes à côté des autres, puis posa la main sur la souris. Il fouilla un peu dans la liste des programmes pour trouver ce qu'il cherchait et ouvrit un document Word.
Il avait suivi des cours de secrétariat pendant deux ans, au lycée. Une heure par semaine, ce n'était pas énorme, mais même si ça remontait à quelques années, il avait appris tout ce qu'il devait savoir. Il fouilla dans sa mémoire et dépoussiéra sa théorie.
Il écrit un titre, puis plusieurs sous-titres pour créer une structure dans laquelle ordonner les informations. Il encoda les notes de Reno en les réarrangeant en paragraphes, jusqu'à ce qu'il ne reste que les chiffres, principalement des pourcentages et des statistiques.
Il fit craquer ses articulations et se creusa la cervelle. En fouillant dans les menus, il trouva comment insérer des diagrammes et créa un « camembert » (son préféré de l'époque du lycée, donc celui qu'il maîtrisait le mieux) pour les pourcentages. Il ajouta une légende détaillée et le centra, puis ajouta un diagramme pour les probabilités. Celui-ci lui prit plus d'une demi-heure et il le recommença plusieurs fois avant de se souvenir comment il fallait faire.
Enfin, il mit le texte en page, changea la police, ajouta des couleurs et des puces pour les listes, relut attentivement, visualisa le document dans sa version pré-imprimable puis, satisfait, sélectionna le poste A et lança l'impression.
Surpris par le bruit, Reno (dont il avait, paradoxalement, complètement oublié la présence) sursauta en entendant s'enclencher l'appareil.
- Oh, la vache ! Souffla-t-il.
- Laisse-moi deviner, dit Roxas en se levant pour aller récupérer les quatre feuilles. (C'est que c'était rapide, ce matériel d'entreprise !). Tu avais oublié que j'étais là.
- J'avoue. Merci, ajouta-t-il en prenant les feuilles.
Roxas resta debout devant son bureau, les mains dans le dos, légèrement anxieux. Reno faisait une tête bizarre tandis qu'il regardait son travail, tournant les pages l'une après l'autre. Roxas se mordilla la lèvre.
- Ne m'en veux pas, je n'avais plus fait ça depuis des années.
Reno leva les yeux vers lui, médusé.
- Tu parles ! J'ai jamais réussi à placer ces foutus diagrammes, ça a toujours été ma bête noire. Tu sais utiliser Excel, aussi ?
Roxas haussa les épaules, flatté.
- Je savais, donc je suppose que je me débrouillerais encore pas mal.
- Super. Génial.
Reno relut le tout rapidement et lui rendit les feuilles.
- C'est parfait. Tu peux le photocopier en trois exemplaires, s'il te plaît ? Et en couleur ?
Roxas hocha la tête et, après avoir récupéré les documents et la carte en plastique que Reno lui tendait, il quitta la pièce.
Reno le regarda sortir, époustouflé. Bien sûr, il s'était attendu à ce qu'il s'en sorte sans trop de difficultés ou, pour le moins, à ce qu'il s'adapte très vite, mais il avait été en dessous de la vérité. Il ne savait pas qu'il avait appris ça à l'école. Bon, comme il l'avait dit, ça datait un peu, mais apparemment, il se souvenait d'une bonne partie. Finalement, il avait peut-être vraiment eu l'idée du siècle.^^
Roxas revint quelques minutes plus tard et déposa sur son bureau une tasse de café fumant et trois chemises en plastique.
- Merci. Ça a été avec la photocopieuse ? Demanda Reno en feuilletant le premier dossier de la pile.
- Oui. Quelqu'un m'a expliqué comment faire pour la couleur. J'avoue que je ne m'étais jamais servi d'un gros modèle comme ça, j'avais un peu peur d'y toucher.
- Qui t'a aidé ? Demanda Reno, curieux.
- Le frère sympa ? Celui avec les cheveux longs. On a discuté un peu. Il avait l'air un peu morose mais il est gentil.
Reno sourit.
- Je t'avais dit que c'était une crème, ce type.
Roxas croisa les bras.
- Et maintenant ? Demanda-t-il.
Reno prit une gorgée de café en réfléchissant.
- Avec tout ça, j'ai pas demandé à Eléna si elle avait quelque chose d'autre pour moi, ce matin. Tu peux t'en occuper, s'il te plaît ?
R&R
À la fin de la journée, Roxas était proprement fourbu mais assez content. Il avait toujours aimé la nouveauté, et pour le coup, il était largement servi. Il avait assimilé tellement d'informations en quelques heures qu'il avait la cervelle en effervescence, mais il s'en était très bien sorti. De plus, à part le « fameux » Kadaj (auquel il n'avait pas adressé la parole mais dont il avait remarqué les regards venimeux), tout le monde avait été très sympa et l'avait accueilli gentiment. Tandis qu'il attendait l'ascenseur avec Reno, il regarda l'heure et se souvint soudain qu'il avait rendez-vous avec le docteur Master quarante-cinq minutes plus tard, à Nevercastle.
- On va à l'hôpital ? Demanda-t-il en entrant dans la cabine.
Reno hocha la tête. Excepté la veille, ils y étaient allés tous les jours depuis que Roxas avait emménagé dans l'appartement.
- Tu vois ta psy ?
Roxas acquiesça.
- Tu n'auras qu'à me rejoindre après.
- D'accord.
Plus tard, dans la voiture, Reno s'étira – Roxas avait pris le volant.
- Alors, dit-il en se tournant vers le blond. Cette première journée ?
Roxas lui jeta un bref coup d'œil avant de se concentrer à nouveau sur la route.
- J'ai l'impression que des semaines se sont écoulées depuis ce matin. Mais ça va. Je ne peux pas encore donner autre chose qu'un premier avis, mais il est très positif.
- Tant mieux. Pour moi aussi.
- J'avoue que je n'aime pas beaucoup être mis devant le fait accompli. À l'avenir, je préfèrerais que tu me demandes mon avis avant de planifier ce genre de choses, mais… Hé bien, merci.
Reno sourit à demi.
- Mais de rien. Crois-moi, c'est en partie pour moi que je l'ai fait. Le chef allait finir par me coller quelqu'un d'office si je me décidais pas très vite.
- Une personne en particulier ?
Reno haussa les épaules en guise de réponse, et Roxas n'insista pas.
R&R
Ils se séparèrent dans l'ascenseur de Nevercastle. Roxas descendit le premier, au troisième étage, tandis que Reno montait jusqu'au huitième.
Le long couloir blanc et gris était désert, à l'exception de deux infirmières assises derrière une vitre. Elles discutaient à voix basse, comme pour ne pas déranger le silence feutré du service. Reno savait que les hôpitaux, c'était comme les bibliothèques : il fallait respecter les occupants et les visiteurs, et ne pas troubler le calme qui régnait. Mais par moments, comme maintenant, il trouvait que cette convention avait quelque chose de glauque, voir même de morbide. Ici, personne ne parlait ni ne se battait. Ici, tout était figé. Les visiteurs comme lui ne faisaient que traverser un musée peuplé de poupées de cire : pour les patients, endormis, le temps s'était arrêté, et cette immobilité paralysait tout. Il la sentait dès qu'il sortait de l'ascenseur. Seul Axel semblait réel, mais avant de le rejoindre, il devait remonter tout le couloir. À droite et à gauche, par les portes ouvertes, il voyait des chambres vides : il voyait d'autres visteurs comme lui, penchés sur des lits occupés par des mannequins, des figurines grandeur nature. C'était peut-être ça le pire, pensa-t-il en marchant vers la chambre d'Axel. De tout temps, des gens avaient qualifié les hôpitaux de mouroirs, arguant qu'une fois qu'on y entrait, on devenait un mort en sursis. Bien sûr, ce n'était pas son avis : il était bien heureux qu'il y ait des hôpitaux et des médecins, sans quoi il n'aurait sans doute même pas été capable de marcher.
Mais cet endroit... ce couloir, ce service tout entier, avec ses deux rangées de chambres silencieuses... ce n'était même pas un mouroir. C'était au-delà de ça, c'était un putain de funérarium. L'ambiance y était telle qu'on aurait dit que les patients étaient déjà morts : ça allait du silence religieux aux draps amidonnés, blancs comme des linceuls, en passant par cette lumière crue et artificielle sortie tout droit d'une morgue et qui donnait l'air cadavérique tant aux résidents qu'aux visiteurs à l'air déjà en deuil. Comment, se demanda-t-il comme à chaque fois qu'il venait, pouvait-on espérer que l'un d'entre eux se réveille ? Ils n'étaient soumis à aucune des stimulations externes – sons, lumière, couleurs – qui auraient été susceptibles de les faire réagir. Cet endroit était tellement neutre, tellement vide qu'il ne pouvait s'empêcher de penser que s'il était lui-même sorti du coma en se réveillant ici, il se serait empressé d'y retourner.
Il tourna le coin du couloir en soupirant, fatigué de sa journée et de ces réflexions morbides et monotones, et son regard tomba – enfin – sur le lit d'Axel, et sur la silhouette qui était allongée. Comme toujours, ses cheveux rouges faisaient l'effet d'une énorme tâche de sang sur l'oreiller immaculé. Comme toujours, sa peau avait la blancheur légèrement grisâtre de la craie. Comme toujours – non.
Non.
Il laissa tomber sa mallette, et celle-ci alla heurter le sol dans un fracas qui étouffa le hoquet de surprise qui lui étrangla la gorge.
- Non... C'est...
Pris de vertige, il s'accrocha au chambranle de la porte pour ne pas tomber, le regard toujours rivé sur le dos d'Axel, incapable de croire à ce que ses yeux voyaient. C'était impossible. Mais…
Retentissant au-delà de la cavalcade assourdissante de son cœur, des cris lui parvenaient. Une voix fébrile et paniquée résonnait dans le couloir, appelant une infirmière, et la minuscule parcelle de son esprit qui n'était pas occupée à flipper à mort se dit que la personne qui criait allait se faire sermonner par le personnel soignant. Puis, avec un choc considérable, il réalisa que c'était sa voix qu'il entendait. Le sang bourdonnait à ses tempes.
- Monsieur, entendit-il soudain.
De la direction d'où parvenait la voix – féminine – vint à son tour une main qui se posa sur son épaule, douce mais ferme.
- Monsieur, qu'est-ce qui se passe ? S'il vous plaît, cessez de crier.
C'est sûr que ce serait gravissime si je réveillais quelqu'un, sombre conne !
- Il a…
Il montra du doigt Axel, toujours allongé dos à la porte, toujours aussi inerte qu'un [mort-mort-mort] mannequin. Le regard de l'infirmière suivit la direction indiquée et son visage se décomposa. En voyant son expression, Reno sentit son estomac basculer et faire un plongeon vertigineux jusqu'à ses talons.
- Monsieur…, commença-t-elle.
Mais Reno ne voulait pas entendre ce qu'elle avait à dire.
- Il a bougé ! Dit-il, mais cette affirmation sonnait comme une supplique.
Jusqu'ici, Axel avait toujours été couché sur le dos mais là, il était tourné sur le coté droit, les jambes repliées. Comme s'il s'était simplement recroquevillé dans son sommeil. Comme s'il avait juste été endormi. Les gens dans le coma ne bougeaient pas. Jamais.
La main de l'infirmière se resserra sur son épaule et elle le guida dans la chambre pour le faire s'assoir.
- Je suis désolée, dit-elle. Nous déplaçons régulièrement les patients… pour empêcher la formation d'escarres. Il n'a pas bougé, c'est nous qui l'avons tourné. Monsieur, asseyez-vous, s'il vous plaît…
Reno se laissa faire tandis que l'infirmière le poussait doucement vers la chaise au chevet d'Axel.
- Est-ce que vous voulez que je vous donne quelque chose ? Demanda-t-elle.
Légèrement hagard, il secoua la tête. Il devait garder l'esprit clair, il ne pouvait pas se permettre ce genre de faiblesse.
- Laissez-moi seul, s'il vous plaît, demanda-t-il d'une voix sourde, le regard rivé sur les reliefs que le corps d'Axel formait sous les draps.
La jeune femme hocha la tête.
- N'hésitez pas à utiliser la sonnette, si vous changez d'avis.
Reno l'écouta s'éloigner en songeant que s'il y avait des calmants dans ce service, c'était uniquement au cas où un visiteur craquait. Il se sentait vraiment mal, pour le coup. Plus mal qu'il ne l'avait jamais été depuis le jour de l'accident. Il tira sa chaise vers le lit et prit la main d'Axel entre les siennes qui tremblaient. Sa peau était très douce et fine, tous les cals qu'il s'était fait en travaillant avaient disparu, et son poignet était si mince qu'il pouvait l'encercler entre son pouce et son index.
La douleur le frappa en plein cœur, soudaine et d'une violence inouïe, lui broyant la cage thoracique. Ses yeux se mirent à brûler comme s'ils s'étaient remplis d'acide. Il se cassa en deux, ses doigts toujours crispés sur la main d'Axel, et un râle incontrôlable vibra dans sa gorge tandis qu'il enfonçait son visage dans les draps.
Son corps se mit à convulser. Cela commença par des sanglots secs qui comprimaient dans un étau d'acier son cœur et ses poumons, lui coupant le souffle. Puis, enfin, enfin, vinrent les larmes. Toutes les larmes qu'il n'avait pas versées lui montèrent aux yeux en même temps et débordèrent, imbibant le drap blanc tandis qu'il s'agrippait au corps inanimé de son ami. Il pleura avec l'énergie du désespoir, déversant toute la colère, tout le chagrin qu'il avait refoulés jusque là. C'était comme si un barrage avait cédé en lui. Ses émotions se déchaînaient, enfin libérées, et il se ferma à tout ce qui était extérieur, à tout ce qui était autre que le soleil noir qui brûlait à la place de son cœur, ravageant tout, et la main d'Axel entre les siennes. Il n'entendait plus que les gémissements pitoyables qu'il essayait d'étouffer dans le lit, faute d'arriver à les réprimer.
- Réveille-toi, espèce d'enfoiré, haleta-t-il entre ses dents serrées. Putain, Axel, tu peux pas me laisser tomber comme ça… Tu peux pas m'abandonner et tout me laisser sur les bras… Arrête de dormir comme si de rien n'était…
Il avait tellement, tellement mal…
- Tu peux pas faire ça à Roxas, à tes parents… Demyx s'en veut tellement, il arrêtera jamais de se rendre responsable si tu te réveilles pas… Tu peux pas le laisser payer parce que t'étais pas foutu de regarder avant de traverser… Bordel ! Me laisse pas, Axel… J'en crèverai si tu te réveilles pas… je t'en supplie…
R&R
Lorsque Roxas rejoignit Reno, après son rendez-vous avec le Docteur Master (qui avait été ravie de ce qu'il avait à lui dire), il lui trouva la mine défaite et les yeux rouges, mais il ne lui posa pas de question et ne fit aucun commentaire. Il se contenta de s'assoir en face de lui et de prendre l'autre main d'Axel. Ils restèrent ainsi jusqu'à ce que l'heure des visites soit terminée, sans prononcer la moindre parole. L'un comme l'autre, ils savaient que ce qu'ils partageaient, la douleur qui les liait, était au-delà des mots.
