Auteur : Ariani Lee
Bêtalecture : Shangreela
Fandom : Final fantasy VII, Kingdom Hearts
Pairings: RAR et dérivés
Disclaimer : L'univers est les personnages sont la propriété de leurs créateurs, les studios Square Enix – anciennement Squaresoft en ce qui concerne Final Fantasy VII.
Vous pouvez remercier Flamme Dansante sans qui j'aurais oublié de poster! Mes excuses pour le retard.
Chapitre 12 : Tribulations
Je perds ma voix
Quand je suis près
De toi…
Les jours et les semaines passaient, paradoxalement trop vite et à une lenteur quasi-paralytique. Il semblait parfois à Roxas qu'il avait toujours travaillé à la SHINRA. Il semblait parfois à Reno, quand il levait les yeux de son travail et que son regard tombait sur lui, que c'était hier qu'il l'avait fait engager. Et il leur semblait à tous les deux qu'il y avait dix ans qu'Axel était absent.
C'était comme le début d'une nouvelle Ere. En Occident, les gens comptent les années depuis la naissance du Christ. Pour eux deux, il y avait désormais l'Accident. Tout ce qui s'était passé avant appartenait à une autre réalité, à une existence devenue étrangère. Et le temps s'écoulait en minutes interminables, en journées trop rapides pour les voir passer, et en heures parfaitement immobiles. Ce fut le vendredi soir de la Septième Semaine Après l'Accident que se produisit l'Incident.
Roxas avait acquis une parfaite maîtrise de son rôle d'assistant en fort peu de temps. Moins d'un mois après avoir commencé, il savait à peu près tout faire – rédiger des comptes-rendus de réunions, en préparer, effectuer les recherches préliminaires nécessaires aux entretiens avec des clients potentiels, mettre en page tout et n'importe quoi, et anticiper les besoins de Reno – surtout, bien entendu, en matière de café. Il avait fait connaissance avec les autres employés. En dehors bien évidemment de l'inévitable Kadaj (avec qui Roxas n'avait jamais échangé une seule parole), qui n'était que regards venimeux et mines aigrelettes, tout le monde était aimable, courtois. Comme l'avait dit Reno, l'ambiance était agréable. Roxas avait retrouvé avec un plaisir réciproque la ravissante et énergique Tifa, et avait rencontré Rude, l'armoire à glace taciturne qui semblait être, pour Reno, davantage qu'un simple collègue. Ils avaient l'air proche, même si cet imposant personnage desserrait à peine les dents devant lui. Il le saluait toujours très courtoisement, l'aidait avec bonne volonté quand Roxas le sollicitait – ce qu'il évitait de faire car il le trouvait vraiment impressionnant – et malgré ses lunettes de soleil, même s'il ne souriait jamais, il semblait bienveillant.
Roxas se plaisait bien à la SHINRA. Elena était disponible et aimable, et Tseng, bien que Roxas ne le voyait que rarement en dehors de son bureau et n'échangeait en général avec lui que quelques mots polis (« Bonjour », « Voici », « Merci », « Puis-je faire autre chose ? », « Au revoir, bonne soirée »), était un excellent patron.
Roxas était étonné de s'être habitué si rapidement à un emploi si différent de ce qu'il avait toujours fait, mais il se rendait compte que peu à peu, son amertume quant à ce qui s'était passé disparaissait. Son travail de mannequin lui manquait de moins en moins, et ce nouvel environnement, tout comme les différentes tâches qu'il effectuait, lui paraissait nettement moins superficiel. Plus gratifiant, aussi. Il n'était pas devenu mannequin par vocation. C'était Olette qui l'avait poussé dans cette voie quand il était parti de chez ses parents. Elle avait des moyens financiers qu'il n'avait pas et, à sa grande mortification, avait tout pris en charge sans lui laisser le choix. Elle avait payé les photos, la conception de son premier book, les visites au salon d'esthétique et chez un visagiste, et le renouvellement complet de sa garde-robe, il fallait bien l'admettre, pratiquement inexistante. C'était elle qui avait trouvé et payé le mannequin a la retraite qui lui avait appris à marcher, à prendre la pose, qui lui avait enseigné la base, les expressions à maîtriser. Roxas avait appris à toute vitesse – la jeune femme (elle n'avait que trente-trois ans) s'était extasiée devant ses progrès. Elle répétait sans cesse qu'il avait un talent indéniable, et Olette souriait. Et lui-même s'était rendu à l'évidence : il avait de vraies prédispositions. Jusque là, la possibilité d'embrasser une carrière de mannequin ne lui avait jamais traversé l'esprit. Il y avait ces photos que Ven et lui avaient faites étant tout petits, mais ce n'était rien de sérieux. Pourtant, Olette avait tout fait pour que ça marche. C'était elle qui avait commencé à faire le tour des agences, à prendre des rendez-vous, à négocier avec les recruteurs. Elle avait tout géré de A à Z, et Roxas avait employé ses premiers salaires à lui rembourser jusqu'au moindre centime qu'elle avait dépensé pour lui.
D'une certaine façon, il avait fini par se résigner. Il n'avait pas fallu six semaines pour qu'on l'engage, et tout s'était passé très vite et très bien. Tellement bien qu'il avait l'impression d'être fait pour ça, même si ça ne lui plaisait pas outre mesure. Tellement qu'il avait l'impression qu'il ne serait jamais capable de faire autre chose.
Il s'était trompé. De plus, être ainsi occupé en permanence présentait un avantage non-négligeable. De temps en temps, il était tellement absorbé qu'il en oubliait tout le reste. Ce n'était jamais plus de quelques minutes d'affilée, mais pendant ces brefs instants de grâce, le gouffre qui s'ouvrait dans sa poitrine semblait disparaître. Il comprenait désormais pourquoi Reno se plongeait avec une telle âpreté dans son travail. Même s'ils étaient rares et fugaces, ces moments d'oubli leur donnaient la force de continuer.
Mais c'était encore moins qu'insuffisant, et souvent, leurs regards se croisaient et ils avaient l'impression de contempler leur reflet dans un miroir. La souffrance était la même, et ça se passait de mots. De ce fait, ils en parlaient rarement, et cela pesait encore plus lourd sur leurs épaules. Mêmes leurs sourires étaient tristes.
C'était donc un soir de la Septième Semaine Après l'Accident que se produisit l'Incident. La journée avait été longue. Roxas ne s'en plaignait pas, c'était de loin ce qu'il préférait. Ce jour-là, Tifa l'avait taquiné en lui faisant remarquer qu'il ingurgitait désormais autant de tasses de café par jour que Reno, avant d'ajouter à l'adresse de ce dernier qu'il avait une mauvaise influence sur lui. Le temps passant, Roxas appréciait de plus en plus Tifa. Son sens de l'humour, sa gentillesse, sa franchise et même sa brusquerie la rendaient attachante. Elle semblait incapable de feindre et ses yeux marron étaient toujours pleins de compassion et d'affection quand elle est les posait sur Reno. Il était content de l'avoir rencontrée.
Le blond sortit de sa douche et se sécha. Il observa son reflet dans le miroir, comme chaque jour, à l'affût du premier changement. Il ne savait pas pourquoi il en recherchait avec une telle assiduité. Comme souvent ces derniers jours, il se trouva une relativement bonne mine. Que s'attendait-il à trouver exactement ?
Il avait été mannequin pendant cinq ans. Il savait que les habitudes ont la vie dure, et que ce n'était pas demain la veille qu'il arrêterait d'être obsédé par son apparence physique. Il faisait moins attention à ce qu'il mangeait et avait pris ou deux kilos, mais ça, seule la balance lui avait dit, puisque ça ne se voyait absolument pas. Son visage semblait ne pas devoir changer, mais quelque part au fond de lui, l'idée que cela puisse arriver lui faisait un peu peur.
Il secoua la tête pour chasser ses pensées, et quitta la salle de bains. Dans le couloir sur le chemin du salut, il croisa Reno qui se dirigeait à son tour vers la salle d'eau.
- Bonne douche, lui souhaita-t-il en passant, puis, il gagna la salle de séjour.
La porte-fenêtre qui donnait sur le balcon était ouverte, et il alla s'accouder à la rambarde métallique pour respirer l'air du soir. Le temps commençait à se réchauffer, il faisait bon. Il savoura en silence un de ces rares moments de calme durant lesquels il n'avait plus l'impression que tout allait trop vite pour lui, et que s'il ne se dépêchait car, il risquait de rater le train en marche, et de rester en arrière. Il en avait assez d'avoir peur, se dit-il en soupirant. Du coin de l'œil, il avisa un cendrier métallique, posé par terre juste à côté de son pied. Dedans, se trouvait une cigarette roulée, à peine entamée, et un briquet était posé à côté. Sur un coup de tête, il se pencha, pris la clope, la porta à ses lèvres, l'alluma, et en prit une longue bouffée.
La fumée, brûlante et âcre, lui fit mal à la gorge. Il toussa un peu, mais tira encore, une fois, puis deux. Il en avait assez. Toute sa vie durant, il s'était privé de tout, s'interdisant jusqu'aux plus petites bêtises. Il avait vingt-trois ans, il n'avait jamais fumé une cigarette, jamais bu d'alcool, et il avait passé des années à surveiller tout ce qu'il mangeait, à s'astreindre à une discipline physique tout ce qu'il y avait de plus pénible, tout ça pour un travail qu'il avait quand même fini par perdre. Alors, au fond, il pouvait bien se permettre ce genre d'écart.
Oh, bien sûr, tout n'était pas à jeter. Il continuait de faire des séries d'abdominaux tous les matins et de prendre soin de lui, mais il avait envie de jeter aux orties cette vie réglée comme du papier à musique. Sa maniaco-dépression était largement assez contraignante sans qu'il soit besoin d'y ajouter encore d'autres entraves, songea-t-il en tirant encore une bouffée. Celle-ci passa mieux que les précédentes, et il termina la cigarette sans même y réfléchir avant de l'écraser dans le cendrier et de retourner dans le salon.
Il s'assit dans le divan et renversa la tête en arrière sur le dossier, détendu. Il se sentait dans la lune, et resta ainsi un long moment, à écouter les bruits d'éclaboussures de la douche. Puis, ceux-ci s'arrêtèrent, et un instant plus tard, Reno le rejoignit dans le salon. Il traversa la pièce en direction du balcon, et Roxas, distrait, ne lui prêta aucune attention, jusqu'au moment où il surgit devant lui et se mit à lui parler, rapidement, trop vite pour qu'il puisse comprendre ce qu'il disait.
– Quoi ? Demanda-t-il, un peu dans le cirage.
– Je te demande si c'est toi qui as fumé le joint qui était dans le cendrier sur la terrasse ? Répéta Reno plus lentement, mais son regard était paniqué. Roxas haussa les sourcils, étonné, et répondit très calmement :
– Oh, pardon, je pensais que c'était une cigarette.
- Où est ton portable ? Demanda Reno, l'air toujours aussi alarmé.
– Poche de ma veste, répondit Roxas, toujours aussi zen.
Le blond resta assis dans le divan, écoutant d'une oreille distraite Reno qui, après un passage éclair dans le vestibule, s'était mis à faire les cent pas, couloir – cuisine – couloir – cuisine, son téléphone collé à l'oreille. Il parlait vite, trop que Roxas comprenne bien ce qu'il disait (il avait la flemme de se concentrer pour essayer de saisir, de toute façon), mais il capta néanmoins qu'il appelait le docteur Master pour expliquer la situation et demander quoi faire. Il se dit qu'il venait de consommer de la drogue – pour la première fois de sa vie – et que ça risquait de ne pas faire bon ménage avec son traitement. La belle affaire ! Il se sentait bien. Qu'est-ce que ça pouvait faire, au fond ? Il s'en fichait. Et c'est agréable, pour une fois, de n'avoir aucune angoisse. Une seule chose le préoccupait, et c'était l'agitation de Reno. Il le voyait passer et repasser devant la porte du salon, passant et repassant la main dans ses cheveux, les hérissant plus encore qu'il n'était habituel. Roxas soupira mais ne bougea pas – il n'en avait pas l'énergie. Il ne voulait pas que Reno se sente responsable de ce qu'il avait fait. Il avait tellement tendance à culpabiliser pour tout… Mais ce n'était pas sa faute.
Il soupira encore une fois et fixa son regard sur l'écran de la télévision, s'abîmant dans la contemplation des profondeurs obscures de la fenêtre éteinte. Un vrai trou noir. Rectangulaire. Fascinant.
R&R
Lorsque Reno raccrocha enfin, la cavalcade de son cœur apeuré commençait à peine à se calmer. Il avait envie de se taper la tête dans un mur tant il se trouvait stupide. Comment avait-il pu être aussi inconscient ? Laisser traîner un joint comme ça, alors que Roxas ne savait même pas qu'il fumait… Il était mortifié.
En regagnant la salle de séjour, il trouva le blond avachi sur le canapé – oublié, le maintien impeccable, tiens – en train de fixer la télévision éteinte comme si c'était la chose la plus fascinante du monde. Il aurait aimé pouvoir apprécier le comique de la situation, mais il s'en voulait trop pour ça.
Il alla se placer entre Roxas et le poste et claqua des doigts devant son visage. Le blond cligna plusieurs fois des yeux avant de focaliser son regard sur lui.
– Hé, ça va ? Lui demanda-t-il doucement.
Roxas hocha lentement la tête.
– J'suis bien, répondit-il vaguement.
– T'es bien stone, ouais, répliqua-t-il en se penchant pour le voir plus près. Regarde-moi.
Il lui prit le menton et, avec précaution, lui fit relever la tête. Il observa ses yeux de près avant de le relâcher.
– T'as les sclérotiques complètement rouges, dit-il. Heureusement que tu dois pas sortir, parce que ça se voit à dix mètres…
- Mes quoi ?
- Sclérotiques. Le blanc autour de tes iris.
– Qu'est-ce qu'elle a dit ? Demanda Roxas, peu intéressé par ses symptômes de drogué en herbe.
– Que c'est pas très grave mais qu'à l'avenir, faudra faire plus attention.
Le blond inclina la tête vers la gauche et le regarda droit dans les yeux.
– Hé… Dis, c'est pas ta faute, tu sais ?
Reno haussa les épaules.
- Bien sûr que si. T'aurais jamais fait ça si t'avais su que c'était de l'herbe.
– J'avais qu'à pas toucher à tes affaires.
– J'avais qu'à pas le laisser traîner là.
Ils échangèrent un regard, silencieux pendant un court instant, puis se sourirent, gênés. Reno s'assit à côté de Roxas et celui-ci se tourna vers lui.
– Et du coup, on fait quoi ?
– On t'évite tous les stimuli négatifs et tu profites du voyage. Tu ne risques rien, à part de déprimer à mort pendant une heure ou deux mais on va tâcher d'éviter ça, c'est tout.
– D'accord.
Roxas prit la télécommande sur la table basse, alluma la télévision et se mit à zapper compulsivement. De temps en temps, il s'arrêtait sur une chaîne et restait en bug devant le programme, qu'il s'agisse d'un documentaire sur la reproduction des crevettes roses du sud-est de la Patagonie équatoriale, d'une émission de variété aussi stimulante intellectuellement parlant qu'un épisode des Teletubbies ou du journal télévisé. Il gloussait et ricanait un peu, et finit par avoir un véritable fou rire en tombant sur un film dans lequel un des personnages était chauve, et dont le crâne parfaitement lisse – brillant, même – ressemblait à s'y méprendre à une pleine lune et déclenchait son hilarité. Reno le regardait rire, à moitié content et à moitié mal à l'aise. Il savait qu'il réagissait aussi fort à cause des substances psychotropes constamment présentes dans son organisme, et également parce que c'était la première fois de sa vie qu'il fumait de l'herbe. Il sourit néanmoins largement quand il vit Roxas zapper encore, et repartir de plus belle en découvrant la cravate la plus moche jamais vue à la télé.
– Oh mon Dieu ! Mais comment on peut le laisser porter ça pour présenter une émission culturelle ? ! À ce niveau, c'est plus du mauvais goût, c'est un crime !
Il riait, riait, riait. Il avait l'air d'avoir seize ans, il était magnifique, et même si c'était artificiel, c'était bon de le voir comme ça. Ça serrait le cœur de Reno.
Cela dura à peu près une heure et demie, puis Roxas se désintéressa de la télévision et décida de plutôt se pencher sur le cas des cheveux de Reno – « Dingue ce qu'ils sont rouges, dis donc ! ».
Le blond contourna le canapé et alla se jucher sur l'accoudoir pour être plus haut que lui, puis il lui ordonna de se retourner. Reno s'exécuta, sachant très bien qu'il était inutile d'essayer de lutter contre ce genre lubie, dans de telles circonstances. Le principal était de veiller à le garder de bonne humeur, aussi le laissa-t-il lui retirer les lunettes de moto perchées sur le haut de son crâne et défaire ses cheveux. Pendant un long moment de silence, il n'y eut plus que ses doigts qui glissaient sur sa nuque et son dos, démêlant des nœuds imaginaires dans ses mèches rousses, et lui envoyant dans l'échine de puissants frissons dont Roxas ignorait tout.
Reno ferma les yeux et serra les dents, furieux contre lui-même, comme à chaque fois que son corps et ses sens le trahissaient. Il savait que cela n'allait pas tarder à devenir un réel problème… mais que pouvait-il y faire ?
Rien. Absolument rien.
– Reno ? Dit finalement Roxas.
– Oui ?
– Je peux te dire un secret ?
Il semblait que la phase d'euphorie lui était passée, car sa voix était à présent tout à fait sérieuse.
– Un secret ? Répéta-t-il, curieux.
– Oui. Un truc que… j'ai jamais dit à personne. Vraiment personne.
Reno haussa les sourcils – même à sa psy, à Olette ou à Axel ? Se demanda-t-il. Il se garda néanmoins de lui poser la question, car parler d'Axel alors qu'il était important de ne pas lui donner de raison d'être déprimé ou de se sentir mal lui semblait bien la dernière chose à faire.
Aussi se contenta-t-il de répondre :
– Oui, bien sûr, si tu veux. Je t'écoute.
Roxas garda le silence encore un moment, continuant de jouer avec ses cheveux – sans pouvoir voir ce qu'il faisait, Reno pensait qu'il était en train de natter ses mèches les plus longues.
– Tu vas me prendre pour un malade, finit-il par dire, hésitant.
Reno sourit doucement, bien que Roxas ne puisse le voir, et lui répondit de sa voix la plus réconfortante :
– T'inquiète pas pour ça, ça n'arrivera pas.
- Tu sais même pas de quoi tu parles.
– Non, c'est vrai, mais je te connais bien, et quoi que tu veuilles me dire, je ne te jugerai pas. T'es pas obligé de me dire quoi que ce soit, sauf si t'en as envie.
Un nouveau moment de silence s'étira, meublé uniquement par le son de la télévision qui était toujours allumée, bien qu'en sourdine. Roxas cherchait manifestement par où commencer, et Reno patienta en silence, attendant il parle.
– En fait… Pour être honnête avec toi, il y a une raison au fait que je n'en ai jamais parlé à personne. Même pas à Ven. Il y a des années que je me suis juré de ne jamais le faire, parce que… J'ai peur de… de devenir fou.
– Je te jure que je ne te prendrai pas pour un fou.
Roxas soupira.
– Je connaissais déjà Axel, lâcha-t-il abruptement.
Reno ignora le pincement de douleur familier qui lui piqua le cœur quand Roxas prononça le nom d'Axel.
– Tu veux dire que tu l'avais déjà rencontré ? Demanda-t-il.
– Non… oui. En fait… Pas vraiment. Je ne sais pas trop, c'est justement ça qui est délirant. Le jour où je l'ai rencontré, j'ai eu l'impression de retrouver une personne que j'avais perdue depuis très longtemps. C'était comme si je l'avais toujours connu. En fait, ça va même au-delà de ça, c'est…
Il s'interrompit un moment, comme s'il cherchait ses mots, et à nouveau, Reno attendit en silence qu'il recommence à parler.
- C'était bien plus qu'une simple impression. Je m'en souvenais. Je m'en souviens encore aujourd'hui. Je me souviens de choses… de choses qui ne se sont jamais produites. Ça a commencé en même temps que ma maladie.
– Tu veux dire que tu l'avais déjà vu ? En rêve ? L'interrogea Reno, intrigué.
Lui-même n'aurait pas pu nier connaître ce sentiment. Quand il avait rencontré Axel, tout avait été si simple, presque évident – comme si d'une certaine manière, ils avaient été faits l'un pour l'autre, même si ce n'était pas nécessairement dans le sens romantique du terme. Et plus tard… Non, il ne voulait pas y penser.
Roxas secoua la tête.
– Non, ce n'étaient pas des rêves. Au début, j'avais des impressions de déjà vu, de manque… Comme si je cherchais quelque chose, quelqu'un, sans savoir de quoi ou de qui il s'agissait. Il y avait surtout un souvenir qui revenait souvent, plus persistant et plus net que les autres, dans lequel je grimpais au sommet d'une tour avec quelqu'un dont je ne voyais pas le visage. On s'asseyait tout en haut, et on admirait un coucher de soleil en mangeant des glaces. Je me souvenais d'endroits où je n'étais jamais allé, et de personnes que je n'avais jamais rencontrées, surtout celle du souvenir de la tour et des glaces. Certains détails m'évoquaient des choses qui m'étaient inconnues, ou me rappelaient des situations que je n'avais jamais vécues. Par moments, j'avais l'impression que ma tête allait exploser. C'était comme si je vivais plusieurs vies différentes en même temps. C'était insupportable.
Il s'interrompit un instant avant de reprendre.
– Je n'en ai jamais parlé, même quand j'ai commencé ma thérapie avec le docteur Master. J'avais peur qu'elle dise que j'étais schizophrène. Mais quand j'ai commencé le traitement pour ma maniaco-dépression, ça s'est arrêté. J'ai simplement rangé ça dans un coin de ma tête, et j'ai fait de mon mieux pour ne plus y penser. Mais le jour où j'ai rencontré Axel, j'ai su que c'était lui. L'homme de mes souvenirs, celui avec lequel j'avais admiré le coucher du soleil. Mais je ne lui ai jamais dit, j'avais peur qu'il me prenne pour un malade – ce que je suis, en fait, mais je ne voulais pas qu'il le sache. Et puis, à force d'être avec lui, j'ai voulu savoir. Ça va te sembler dingue, mais j'avais le sentiment de l'avoir enfin retrouvé, et j'ai voulu savoir. Essayer de me souvenir mieux. J'ai pensé que peut-être, comme on était enfin ensemble, ça ne serait plus aussi déstabilisant. Qu'être avec lui m'avait guéri. Alors j'ai arrêté de prendre mon traitement. Quand j'ai compris mon erreur, il était trop tard. J'étais de nouveau en pleine crise, et l'idée que je pouvais tout arranger rien qu'en reprenant mes médicaments ne m'a même pas effleuré l'esprit une seconde. D'autres souvenirs ont commencé à faire surface, qui n'avaient rien d'agréable. Axel et moi, on travaillait ensemble, on se battait pour quelque chose mais je ne sais pas quoi. Il était plus âgé que moi, et j'avais l'impression qu'il savait absolument tout. Il était avant tout mon meilleur ami. Puis, il y a eu… Je ne sais pas vraiment ce qui s'est passé, en fait. Simplement, j'avais découvert qu'il savait des choses qui étaient importantes pour moi et il me les avait cachées. Il m'avait menti, et j'étais furieux. On s'était quittés ce jour-là, sur une dispute. J'étais parti. Je l'avais laissé sans un regard en arrière. Et puis, plus tard… Je l'avais vu mourir.
Reno sentit qu'il attachait le bout de la natte qu'il venait de terminer avec l'élastique à cheveux qu'il lui avait retiré un peu plus tôt. Roxas soupira et poursuivit :
– Pour la première fois depuis que j'avais commencé à me souvenir de ces choses, je me suis mis à en rêver la nuit. Ce souvenir-là m'obsédait davantage encore que tous les autres. Je le voyais mourir, et je ne pouvais rien faire. Ni parler, ni pleurer, ni le prendre dans mes bras, j'étais comme… paralysé. Enfermé à l'intérieur de ma propre tête. Je me suis mis à me réveiller en sursaut en plein milieu de la nuit, à le chercher dans le noir… Je m'approchais pour l'écouter respirer et je posais ma main sur son cœur pour le sentir battre sous mes doigts. Je restais éveillé la nuit entière, la peur au ventre, j'attendais qu'il se réveille, qu'il parle, qu'il sourie, qu'il me prouve qu'il était vivant.
Reno se rassit contre le dossier du divan et le regarda.
– Ça a dû être dur, dit-il doucement.
– Tu ne crois pas que j'ai un grain ? Demanda Roxas sans le regarder, ses poings serrés reposant sur ses cuisses.
Il ne lui avait jamais semblé plus fragile qu'à cet instant, et il secoua la tête en silence. Un de ces silences auxquels il commençait à être habitué s'installa avant que Roxas reprenne la parole :
– Reno… Est-ce que tu crois au destin ?
Le jeune homme se détourna, il s'accouda à ses genoux.
– C'est une question difficile. Je déteste l'idée qu'une telle chose puisse exister, que tout soit décidé par avance… Pour moi, la vie, c'est avant tout les choix qu'on fait. Alors si ces choix n'étaient qu'illusion, si nos décisions étaient prédéfinies… Honnêtement, je me demanderais franchement si la vie vaut la peine d'être vécue. Mais d'un autre côté, pour être tout à fait honnête avec toi… Axel m'y a fait croire. Il y a eu un moment où j'ai sincèrement pensé que lui et moi… C'était écrit quelque part. Tu comprends ?
Comme Roxas ne répondait pas, il se tourna vers lui pour l'interroger du regard et se pétrifia d'un seul coup. Toujours perché sur l'accoudoir du divan, Roxas se penchait vers lui lentement, les yeux mi-clos, approchant de plus en plus, et Reno n'arrivait pas à bouger. Il était pétrifié. Et son visage était de plus en plus proche du sien, ses yeux se fermèrent complètement, et…
Il s'effondra soudain contre lui. Abasourdi de stupéfaction, déchiré entre un sentiment de déception cruelle et un soulagement indescriptible, Reno se décala et rapprocha Roxas de lui, l'installant plus confortablement dans le divan, contre le dossier. Il s'était endormi.
Je n'ai pas bougé.
Son cœur n'avait jamais battu aussi fort. Ça lui faisait affreusement mal et il avait le vertige.
J'ai cru qu'il allait m'embrasser, et je suis resté planté là sans rien faire. Je l'aurais laissé faire. Ici, en plus, à l'endroit précis où on s'est embrassés pour la première fois. Je l'aurais laissé faire !
Il resta assis là pendant un long moment, aussi secoué que quelqu'un qui vient de frôler la mort et qui ne l'a évitée que de justesse et complètement par hasard. Le choc émotionnel avait été tel qu'il tremblait, spasmodiquement, incapable de s'arrêter. Il le savait. Il savait que quelque chose comme ça risquait de finir par arriver, un jour ou l'autre. Le temps passait, Axel leur manquait, et ils avaient des sentiments l'un pour l'autre depuis le début. C'était prévisible. Mais il avait toujours pendant que le jour où l'un d'entre eux craquerait, l'autre l'arrêterait.
Il avait cru que Roxas avait craqué, et il ne l'avait pas arrêté.
Le cœur comprimé par la douleur, il considéra Roxas un instant et passa un bras autour de ses épaules. Que pouvait-il faire ? Il ne pouvait pas se séparer de lui ni même l'écarter, il s'était engagé à s'occuper de lui et ils travaillaient désormais ensemble. Assommé, il se pencha vers le blond et, après un bref instant d'hésitation, il s'autorisa à l'embrasser. Il pressa ses lèvres contre sa tempe, tout près de son oreille, le nez dans ses cheveux. Il inspira profondément et Roxas remua un peu, laissant échapper un léger soupir. Ses lèvres bougèrent mais aucun son intelligible ne s'en échappa.
Finalement, Reno se leva. Il glissa ses bras sous le dos et les genoux de Roxas et le souleva. Sa tête roula contre son épaule, et il se remit à murmurer des mots sans suite que Reno n'entendait pas. Il le ramena dans la chambre d'Axel et le coucha dans le lit.
Il le couvrit et resta là un instant, hésitant. Pouvait-il le laisser seul ? Il en doutait. Le docteur Master lui avait dit que les risques étaient faibles mais qu'il devait garder un œil sur lui jusqu'à ce que le THC cesse de faire effet, et son endormissement subit n'avait rien de naturel – tout comme, à son avis, une partie de ce qu'il lui avait dit relevait du délire pur et simple.
Il se mordit les lèvres, hésitant, puis s'allongea de l'autre côté du lui, au-dessus des couvertures et sans le toucher, se répétant sans cesse qu'il faisait ça pour une bonne raison et qu'il n'était pas simplement en train de saisir une occasion de se rapprocher de lui.
Il comptait rester là pendant une heure ou deux pour veiller sur son sommeil, tout simplement. Mais après un bref instant, Roxas bougea. Il se tourna vers lui et balança mollement son bras en travers de son ventre. Reno devint raide comme une planche et sentit son rythme cardiaque se suspendre, puis repartir. Il avait l'impression que son cœur avait vieilli de dix ans au cours de cette soirée, il n'en pouvait plus.
Roxas resserra sa prise autour de la taille de Reno et se blottit contre lui, nichant la tête au creux de son épaule.
- Oh, putain de merde…, marmonna Reno. La nuit va être longue…
