Auteur : Ariani Lee

Bêtalecture : Shangreela

Fandom : Final fantasy VII, Kingdom Hearts

Pairings: RAR et dérivés

Disclaimer : L'univers est les personnages sont la propriété de leurs créateurs, les studios Square Enix – anciennement Squaresoft en ce qui concerne Final Fantasy VII.


Chapitre 13 : Fragiles

Vas comprendre...

Si c'est le temps

Qui nous manquera.


La nuit avait, de fait, été épouvantablement longue.

Reno était resté couché sagement sur le dos, immobile et crispé, pendant d'interminables heures. Roxas ne l'avait pas lâché, il était resté accroché à lui comme un naufragé à son rocher. Il avait dormi d'un sommeil de plomb, immobile et crispé lui aussi. Et Reno s'était efforcé de ne pas respirer son odeur, de ne pas apprécier la caresse de ses cheveux dans son cou, d'ignorer la frustration que le contact prolongé de son corps abandonné contre le sien provoquait. Il n'avait pas arrêté de se répéter qu'il avait bien de la chance de ne pas devoir travailler le lendemain. Les chiffres lumineux du radioréveil diffusaient une lumière bleue et fantomatique. Reno les avait fixés dans l'obscurité, égrenant les minutes puis les heures, jusqu'à ce qu'il soit cinq heures du matin. À ce moment-là, il avait commencé à s'inquiéter. Focalisé sur son désir que cette nuit se termine enfin, il n'avait jusque là pas pensé à un détail : quel malaise ça allait foutre si Roxas se réveillait comme ça ! Il n'était pas sûr de ce qui serait le pire... Trouver Reno dans son lit, ou réaliser qu'il avait dormi comme ça, blotti contre lui ?

Il avait vu le soleil commencer à poindre, peu avant six heures, et s'était mis à réellement angoisser. Il avait essayé de se dégager de l'étreinte de Roxas mais la main de celui-ci était prise dans les draps en dessous de lui. Il avait donc essayé de carrément bouger son bras en le soulevant pour se tirer de là, mais Roxas avait remué en marmonnant et, de peur de faire pire que mieux en risquant de le réveiller, il avait abandonné. Il était resté allongé là, à essayer d'imaginer ce qu'il allait bien pouvoir dire quand Roxas se réveillerait. Il était sûr qu'il n'y aurait pas de malentendu. Il était juste allongé à côté de lui, et même pas sous les couvertures. Il n'avait strictement rien fait et il le savait, mais ça ne changerait rien à la première impression qu'allait avoir le blond en se réveillant. Merde, il s'était couché là uniquement parce qu'il avait pensé que Roxas n'en saurait jamais rien ! Il allait forcément y avoir de la gêne, une explication qui serait d'autant plus gênante que le simple besoin de s'expliquer représentait lui-même une source d'embarras, des regards fuyants et de lourds silences. Et il n'y avait rien - rien - qu'il aurait pu dire pour empêcher ça. Résigné, il avait attendu que le couperet tombe.

Mais un miracle s'était produit. À six heures quarante, pour la première fois depuis qu'il s'était endormi, Roxas l'avait lâché. Il s'était retourné, sans doute pour ne plus faire face à la lumière qui entrait par la fenêtre. Reno, qui n'en avait pas cru sa chance, avait déguerpi sans demander son reste, en se faisant aussi silencieux que possible. Mais ce n'est qu'au moment où il avait refermé la porte de la chambre derrière lui qu'il avait enfin pu respirer librement, soulagé. Enfin libre, il avait regagné sa propre chambre et était allé s'écrouler sur son lit, tout habillé. Pourtant, malgré son épuisement, il n'était pas parvenu à s'endormir. Il était resté couché là, à regarder les chiffres de son propre réveil marquer le temps qui passait, la tête en vrac. Mais au moins, il avait évité de se retrouver dans une situation atrocement embarrassante, c'était le plus important.

Il avait entendu du bruit dans la chambre d'à côté une heure à peu près après qu'il se soit échoué sur son lit, et avait tendu l'oreille. Il avait deviné que Roxas quittait la pièce au bruit de la porte qui s'ouvrait et se refermait, et qu'il passait faire ses ablutions matinales aux remue-ménage familier de la plomberie de la salle de bains qui était juste à côté de sa chambre. D'après le temps qu'il y avait passé, Reno avait déduit qu'il s'était brossé les dents, peigné les cheveux sans vraiment se coiffer, qu'il avait fait une rapide toilette mais qu'il avait fait l'impasse sur le soin pour la peau qu'il s'appliquait d'ordinaire le matin. Puis, il avait entendu de nouveaux bruits d'eau dans la cuisine, et d'autres de placards ouverts et fermés et de vaisselle, et avait pensé que soit Roxas était aussi accro au café que lui et Axel - son cœur se serra à cette pensée - soit il avait parfaitement intégré la routine qui régissait cet appartement et ses habitants. Roxas préparait toujours le café quand il était le premier debout. Pas une seule fois il n'avait dérogé à cette règle.

Par contre, ce à quoi il ne s'était pas attendu, c'était entendre les pas de Roxas se faire entendre à nouveau dans le couloir avant de s'arrêter devant sa porte. Il s'était figé, et avait sursauté bêtement quand il avait entendu toquer. En toute hâte, il s'était débarrassé du pantalon et de la chemise froissée dans lesquels il avait passé la journée de la veille et la nuit, avant de se lever et d'aller ouvrir. En caleçon et en T-shirt, il avait plus de chances de donner l'impression d'avoir passé une nuit normale.

Il avait découvert Roxas dans le couloir, portant ses vêtements de la veille, les cheveux brossés mais pas coiffés, le teint clair mais un peu moins éclatant qu'à l'accoutumée. Il tenait un mug de café et cherchait manifestement à regarder Reno en face tout en évitant de croiser son regard.

- Hum, salut..., marmonna-t-il. Café ?

Reno avait pris le parti de jouer les innocents jusqu'au bout. Après avoir bâillé à s'en décrocher la mâchoire - il n'avait pas franchement eu besoin de se forcer... - il avait accepté la tasse et lui avait demandé, de sa voix la plus ensommeillée :

- Si tôt, un samedi matin ? T'es tombé du lit ou quoi ?

Roxas avait baissé les yeux.

- Excuse-moi... Je voulais te parler, et je ne pouvais vraiment pas attendre...

Reno s'était forcé à sourire et lui avait re-tendu la tasse fumante.

- Pas de problème. Donne-moi juste une seconde.

Il s'était détourné et était allé réenfiler son pantalon comme s'il ne venait pas juste de l'enlever, puis il avait suivi Roxas dans la cuisine. L'instinct leur faisait apparemment suivre la piste aromatique du café, et ce même s'ils en avaient déjà. Reno avait pensé, en entrant dans la pièce, qu'il aimait vraiment cette cuisine. Ce n'était pas nécessairement sa pièce préférée, mais pas loin. Il n'y avait pas que la Fontaine Magique. Il y avait tous ces moments passés là à attendre que le café soit coulé, le rituel matinal qui s'y déroulait chaque jour et auquel Roxas prenait régulièrement part depuis des mois. Longtemps, sa présence avait été comme la cerise sur le gâteau, dans cette pièce. Simplement agréable. Un ajout délicieux qui améliorait tout sans rien enlever.

Puis Axel s'était soustrait de l'équation.

La présence de Roxas seul à ses côtés était devenue cette torture permanente de frustration et de culpabilité qui, combinée à l'absence d'Axel, faisait désormais de sa vie un enfer quotidien. Reno avait regardé la table en formica et les souvenirs l'avaient assailli, lui comprimant douloureusement la poitrine et lui coupant le souffle. Il s'était forcé à arrêter de penser et avait tiré une des deux chaises.

C'était bizarre. Il ne s'asseyait que rarement à cette table, et encore moins face à quelqu'un. C'était la table des repas pris à la va-vite et en solitaire, du café-clope des matins où Axel dormait encore, ou n'était pas là. Quand ils étaient tous les deux là, ils restaient debout, en général... Quand Roxas avait pris place face à lui, les mains serrées autour de sa propre tasse, il avait eu l'impression d'être revenu à l'époque où ses parents le faisaient assoir face à eux pour avoir une "conversation sérieuse". C'était aussi le cas. Il s'était à nouveau efforcé de sourire - pas question de lâcher quoi que ce soit tant qu'il ne saurait pas précisément de quoi Roxas voulait parler. Ça n'avait peut-être rien à voir avec les évènements de la veille, il pouvait toujours rêver...

- Alors, qu'est-ce qu'il y a ? Avait-il demandé d'un ton qui se voulait léger.

Roxas s'était mordu la lèvre et avait gardé le silence pendant un instant avant de répondre.

- Je voulais m'excuser pour hier soir.

Et merde.

- C'est pas grave, avait répondu Reno - cette réponse là n'engageait à rien.

- Si, je... je ne sais pas ce qui m'a pris. Je n'aurais pas fait ça, si j'avais su que ce n'était pas juste une cigarette. Je pense que je me suis rendu ridicule. Je regrette.

- Aucun problème, l'avait rassuré Reno. Ça arrive à tout le monde de faire des conneries, Roxas, et le docteur Master a dit que c'était pas un drame. Faudra juste faire gaffe à ce que ça se reproduise pas.

Il avait dit ça de sa voix la plus gentille et apaisante, mais Roxas avait quand même rougi et plongé dans son café comme un enfant qui se fait gronder.

- Qu'est-ce qui s'est passé... après? Avait-il demandé sans le regarder, et Reno avait compris que, comme il l'avait un peu espéré, il faisait un blackout.

Il avait réprimé un soupir de soulagement et, encore une fois, avait fait l'innocent.

- Qu'est-ce que tu veux dire ? Après quoi ?

- Je... je ne sais pas trop. Je me rappelle juste qu'il y avait ce présentateur à la télévision qui avait une cravate ridicule, et que je ne pouvais pas m'arrêter de rire. Après, je ne sais plus... je ne me souviens pas d'être allé me coucher, ni rien d'autre.

Reno lui avait souri en secouant la tête. Il avait eu envie de tendre la main pour prendre la sienne sur la table. Il avait eu envie que ce puisse n'être un geste rassurant, pour le réconforter, mais il savait aussi que ce n'était pas possible. Qu'il l'aurait forcément interprété autrement.

- Tu t'es juste assoupi, assura-t-il, toujours de cette voix curieusement douce. Tu ne te rappelles pas t'être couché parce que tu t'es effondré sur le canapé et que je t'ai porté pour te mettre au lit, c'est tout.

Roxas avait relevé la tête et l'avait regardé, les yeux pleins d'espoir, comme s'il n'osait pas encore se sentir soulagé.

- Tu es sûr ? Je n'ai rien dit ou... fait de... de bizarre ? Vraiment ?

Reno avait soutenu son regard et il avait su qu'il avait bien fait de ne rien dire. Inutile de parler de ses si troublantes élucubrations, du long moment qu'il avait passé à lui coiffer tendrement les cheveux, ou du fait qu'il avait cru qu'il allait l'embrasser et qu'il n'avait pas essayé de l'arrêter. Il l'avait regardé droit dans les yeux et, sans une seconde d'hésitation, avec l'assurance de ceux qui, normalement, disent la vérité, il avait menti.

- Non. Je te l'ai dit, tu t'es juste endormi devant la télévision, et je t'ai porté jusqu'au lit. C'est tout.

L'ambiance, jusque là si lourde d'appréhension, s'était soudain égayée. Roxas s'était autorisé une gorgée de café et un pâle sourire, comme s'il avait appris qu'il venait d'échapper à une catastrophe mais qu'il ne s'était pas encore bien remis du choc. Et Reno avait réalisé à quel point son angoisse avait alourdi l'atmosphère de la pièce. Il avait eu l'impression qu'il faisait soudain plus clair. Par la suite, la journée s'était déroulée à peu près normalement, si ce n'est qu'il l'avait passée à s'endormir un peu partout dès qu'il relâchait son attention. A quatre heures de l'après-midi, finalement, Roxas l'avait forcé à aller se mettre au lit parce qu'il en avait assez de le voir piquer du nez sans cesse et que, s'il était fatigué, il fallait bien qu'il dorme. Tant qu'à faire, autant qu'il le fasse confortablement. Ravi de le voir manifester à nouveau quelque chose d'une familiarité aussi rassurante que son autorité naturelle et sa légère tendance à le materner, Reno avait obéi. Il n'avait plus été question de la veille, et il s'était dit que plus jamais ils n'évoqueraient les choses dont Roxas avait parlé à ce moment-là. De simples divagations, rien de plus. Et s'il ne s'en souvenait pas, tant mieux.

R&R

À l'hôpital, en entrant dans la chambre, Reno sentit le pincement au cœur, désormais coutumier mais pas moins douloureux pour autant, qu'il éprouvait toujours en voyant Axel couché dans son lit. En silence, car lui et Roxas ne parlaient pour ainsi dire jamais quand ils se trouvaient ensemble dans la pièce, chacun pris place d'un côté du lit et prit une de ses mains inertes.

Ça faisait deux mois. Reno savait que, maintenant, si Axel se réveillait, il devrait rester à l'hôpital pendant encore un moment, même s'il n'était plus blessé. Il y aurait une période de convalescence et de rééducation. Sa maigreur n'était pas tant due au fait qu'il n'avait plus une once de graisse sur le corps – il n'en avait pour ainsi dire jamais eu – qu'à la fonte désormais totale de ses muscles. À force d'être au repos, ceux-ci avaient dégonflé progressivement, jusqu'à n'être plus que des tissus flasques et pratiquement inutiles. Il ne pourrait pas se tenir debout ou se brosser les dents seul. Combien de temps fallait-il désormais compter en plus de l'attente déjà interminable d'un signe, d'un changement ? Et combien avant que ses tendons commencent à s'atrophier et qu'il se retrouver roulé en boule sans pouvoir se déplier ? Ça, Reno n'en savait rien. Il n'avait pas posé la question, il n'avait pas cherché à savoir. Ça lui faisait trop peur. Si seulement il pouvait se réveiller, là, tout de suite, et mettre fin à ce calvaire… Même terriblement affaibli, même obligé de rester à l'hôpital pour subir d'interminables séances de kinésithérapie qui le rendraient fou et donc odieux – Axel était l'archétype même du mauvais malade, chiant, capricieux et récalcitrant – il serait en vie. Reno aurait donné tout ce qu'il avait pour simplement entendre sa voix.

Roxas prit une pince dans le tiroir de la tale de chevet et coupa les ongles de la main droite d'Axel avant de la passer à Reno pour qu'il fasse la gauche. Comme à chaque fois, Reno se souvint de l'époque où il se battait avec lui pour l'empêcher de se les ronger, et comment, après avoir finalement réussi à arrêter, il s'était mis à les couper sans cesse, le plus court possible, pour ne pas risquer d'en casser un et de craquer. Jamais ils n'avaient été si longs. Il fallait les couper régulièrement.

Il rendit le coupe-ongle à Roxas qui le lui échangea contre un pot de crème hydratante. C'était une routine mieux que bien huilée. Deux fois par semaine, ils le rasaient, refusant de laisser ce soin aux infirmières. Une fois par semaine, ils passaient de la crème sur ses mains, dont la peau n'avait jamais été si fine et fragile. Ils s'occupaient aussi de lui laver les cheveux, avec ce shampooing sec bizarre qui ressemblait à du talc. Et dès qu'ils en avaient l'occasion, ils faisaient bouger ses bras et ses jambes, pliant et dépliant les articulations pour lui éviter les crampes douloureuses que provoquait l'inertie, car il y avait toujours une possibilité, bien que minime et ô combien effrayante, qu'il soit conscient et capable de percevoir la douleur. Quand il y pensait, Reno frissonnait. Il aurait préféré le savoir en état de mort cérébrale qu'emmuré dans son corps, conscient et incapable de le faire savoir. Il aurait préféré le savoir mort plutôt que ça.

Il se sentait monstrueux de penser une chose pareille, mais il savait aussi qu'Axel n'aurait pas supporté de devenir un légume. Si seulement il y avait eu un moyen de savoir... Mais les médecins disaient que son cerveau fonctionnait parfaitement, qu'il était juste en sommeil. Ça lui rappelait un livre qu'il avait lu, "Putain de silence", sur un homme qu'on croyait inconscient mais qui était juste complètement paralysé, à l'exception de ses paupières. Le jour où les médecins l'avaient compris, ils avaient pu communiquer avec lui en morse, grâce à des clignements d'yeux. La première chose que l'homme avait "dite", alors, avant même de dire "Je t'aime" à sa femme, avait été "J'ai mal aux pieds". Allongé depuis des semaines dans un lit trop petit pour lui, ses pieds cognaient contre les montants métalliques. Le lit d'Axel aussi, était un peu trop court pour sa grande taille. Les infirmières lui pliaient toujours les jambes pour éviter que ses talons s'appuient contre le pied du lit.

Il entendit le téléphone de Roxas vibrer, ce qui le tira de ses pensées. Il le vit tirer le portable de sa poche, le regarder d'un air morose puis le déposer sur la table de chevet sans prendre l'appel ou le refuser.

- Tu ne décroches pas? Demanda-t-il.

Roxas secoua la tête, affichant toujours cette mine sombre. Reno se détourna et alla jusqu'à l'évier pour se laver les mains. Il détestait avoir la peau grasse, il avait l'impression de salir tout ce qu'il touchait. Il était en train de se les sécher quand il entendit un bruit de sanglot étouffé derrière lui. Horrifié, il se retourna.

Roxas pleurait.

Pour la première fois depuis l'accident, devant lui en tout cas. Assis sur sa chaise, les mains crispées sur des poignées de drap blanc, les dents serrées et les yeux étroitement fermés. De grosses larmes coulaient sur ses joues, malgré ses efforts apparents pour les retenir. Reno laissa tomber les serviettes en papier qu'il tenait et se précipita vers lui.

- Roxas, non, s'il te plaît...

Si tu pleures, je vais pleurer aussi... je t'en supplie, ne t'écroules pas, je ne peux pas...

Il l'attira dans ses bras. Roxas résista d'abord, refusant de lâcher les draps, puis il finit par capituler. Il se laissa enlacer et étreindre, et après quelques secondes, il empoigna le tissu du T-shirt de Reno et fourra son visage dedans.

- Ne pleure pas...

Mais les sanglots du blond redoublèrent. Reno le serra plus fort et pendant une seconde, il s'étonna. Alors qu'il avait si peur de le toucher, ces dernières semaines, ce contact-là était libre de toute gêne. Il s'en moquait, de tout ce qu'il ressentait de douloureux et de honteux, il se fichait bien de ce que Roxas en penserait. Il voulait juste qu'il arrête de pleurer.

Ils restèrent debout comme ça pendant un long moment - plusieurs minutes, sans doute, Reno n'aurait su le dire - entre le lit d'Axel et celui de la vieille dame qui occupait l'autre partie de la chambre et qu'ils avaient tendance à oublier complètement. Il lui caressa les cheveux et le dos, puis lui massa doucement la nuque jusqu'à ce qu'il se calme. C'était un truc qui marchait prodigieusement bien avec Axel, et manifestement, ça fonctionnait aussi pour Roxas. Celui-ci finit par s'écarter, et Reno le lâcha. Il le vit se détourner, sans doute pour cacher son visage empourpré et ses yeux battus. Son nez était rouge vif.

Reno ne chercha pas à l'empêcher de se cacher ou à le regarder malgré tout. Il se contenta de le laisser tranquille pendant qu'il récupérait son téléphone et le fourrait dans sa poche avant de s'assoir sur le lit pour presser un rapide baiser contre les lèvres d'Axel.

- Je t'attends dehors, lui dit-il, toujours sans le regarder, puis il quitta précipitamment la pièce.

Reno resta planté là pendant quelques secondes, puis il se rapprocha du lit. Il arrangea les couvertures et s'assit. Il prit la main d'Axel et soupira.

- Il n'y a pas que moi qui souffre de ton absence, tu sais, lui dit-il. Roxas fait de son mieux et franchement, il m'épate. Je sais pas si c'était vraiment la première fois qu'il pleurait depuis qu'il est venu vivre chez nous, mais si c'est pas le cas, il l'a toujours fait sans que je m'en rende compte...

Avec un nouveau soupir, il regarda distraitement autour de lui.

- Regarde-moi ça... Il est carrément sorti de la pièce sans ramasser les serviettes en papier que j'ai laissé tomber par terre. Si ça se trouve, il les avait même pas remarquées. Et pourtant, tu sais comment il est... il a un radar...

Il se leva et alla jeter lesdites serviettes à la poubelle avant de revenir s'assoir.

- J'aimerais tellement... au moins savoir si tu peux m'entendre, dit-il d'une voix plus basse et plus rauque. Je pourrais te répéter ce que j'ai à te dire des centaines de fois si ça pouvait faire en sorte que tu saches réellement. Axel...

Il reprit sa main et la porta à ses lèvres.

- J'ai tellement peur de vivre sans toi. Je ne sais pas quoi faire, et Roxas... Qu'est-ce qu'on deviendrait, sans toi ? Chaque fois que je sors d'ici, je laisse la moitié de mon cœur derrière moi, et chaque instant que je passe ailleurs, je me sens mal de ne pas être avec toi, de ne pas pouvoir arranger ça... Je ferais n'importe quoi pour que tu te réveilles et que tu rentres avec nous à la maison... J'en peux plus de te voir comme ça.

Il lâcha la main d'Axel et caressa son visage. Sa peau était fraîche et lisse, tendue sur ses pommettes saillantes ; et ses paupières, ses cils et le contour de ses yeux luisaient de cette pommade qu'on passe là aux gens dans le coma pour éviter que leurs yeux s'encollent. Tant de précautions, prises pour le jour où il se réveillerait... Mais quand ?

Il se pencha lentement vers lui. Depuis qu'il était dans cet état, Reno ne l'avait pas embrassé une seule fois, bien que les occasions n'eussent pas manqué. Il savait que ça n'aurait dérangé ni Roxas, ni Axel lui-même qu'il le fasse, mais il ne l'avait pas fait. Il avait pensé qu'il attendrait jusqu'à son réveil. Il avait trop redouté l'effet que ça lui ferait, de retrouver ses lèvres de cette façon, en sachant très bien qu'il n'y aurait aucun retour, qu'il resterait inerte. Mais il commençait à douter, à son cœur défendant. Finirait-il par se réveiller un jour? Et dans combien de semaines ? De mois, d'années ? Il ferma les yeux et l'embrassa sur la bouche.

Et rien.

Pendant des années, embrasser Axel n'avait été qu'une chose plaisante qu'il pouvait faire quand bon lui chantait, qu'un contact délicieux qui leur donnait à tous les deux envie de plus, juste pour le plaisir. Puis il avait en été privé, en était devenu littéralement obsédé, fou d'attente et de frustration. Et quand enfin il l'avait retrouvée, cette simple caresse avait systématiquement provoqué en lui un véritable bouleversement. Il s'en souvenait parfaitement - la cavalcade subite et effrénée de son cœur, la chaleur qui lui embrasait le sang, le désir insensé qui lui arrachait la peau et le mettait à vif.

Mais rien.

Juste quelques centimètres de peau sèche, presque parcheminée sous ses lèvres. Juste ses lèvres immobiles, si tendues sur ses dents qu'il pouvait les sentir. Rien de rien. L'incendie familier n'était plus que cendres. C'était comme d'embrasser un mort. Et quand il s'écarta, il réalisa que Roxas ne pouvait pas faire ça par envie ou par plaisir.

- Il le fait pour toi, murmura-t-il inutilement. Juste pour que tu saches... Juste pour tu saches qu'il t'aime. Est-ce que tu le sais, Axel ?

Est-ce que tu peux sentir qu'il t'embrasse ? Est-ce que tu peux m'entendre, quand je te parle ? Axel... est-ce que tu es toujours là ?

Il se pencha à nouveau, pour enfouir son visage dans son cou, et recula aussitôt, horrifié.

Même ton odeur...

Sa peau avait complètement perdu son parfum, il n'en restait plus la moindre once. Pas trace des fragrances familières qui se mêlaient là jadis - son parfum, son shampooing, sa mousse à raser, le gel douche qu'il utilisait. Il ne restait plus rien non plus de sa propre odeur, du sel de sa peau ou même de sa sueur. Le temps qui, en glissant sur lui à son insu, avait déjà dérobé ses muscles, ses forces et le peu de graisse qu'il avait, avait pris ça aussi. Maintenant, il sentait la poudre à lessiver industrielle et le shampooing sec. Il n'y avait rien d'autre. Jusqu'à quel point allait-il s'assimiler encore à ce lit, à cette chambre ? Finirait-il par faire partie intégrante de l'environnement blanc, froid et impersonnel de l'hôpital ?

Est-ce que cette coquille vide et aseptisée pourrait un jour redevenir l'homme qu'il aimait ? Même si Axel se réveillait maintenant, arriverait-il à reprendre réellement possession de son corps et à redevenir pleinement lui-même ? Quitterait-il réellement l'hôpital un jour ?

Quand Reno quitta la pièce, quelques secondes plus tard, il le fit précipitamment, et en se demandant si Roxas s'était lui aussi posé ces questions, et si c'était cela qui l'avait fait fuir.