Auteur : Ariani Lee
Bêtalecture : Shangreela
Fandom : Final fantasy VII, Kingdom Hearts
Pairings: RAR et dérivés
Disclaimer : L'univers est les personnages sont la propriété de leurs créateurs, les studios Square Enix – anciennement Squaresoft en ce qui concerne Final Fantasy VII.
Note: Je n'avais rien préparé pour le Demyx Day, j'ai été honteusement silencieuse hier... voici de quoi me rattraper, même si tout ça n'est guère réjouissant.
IMPORTANT: la première partie de ce chapitre est très spéciale, vous le comprendrez en la lisant. Si vous désirez plus de détails, car certaines choses ne seront jamais expliquées directement dans le texte, je vous invite à suivre le lien "Juge et bourreau" qui se trouve en bas de mon profil et qui vous renverra vers un article que j'y ai consacré sur mon profil Facebook. Vous pouvez le lire avant ou après le chapitre, à votre meilleure convenance, mais sachez qu'en le lisant d'abord, vous risquez de vous gâcher l'effet recherché, alors mieux vaut le faire après coup. Bonne lecture.
Chapitre 16 : Juge et bourreau
If I could just hide
The sinner inside
And keep him denied
How sweet life would be
If I could be freed
From the sinner in me
The sinner in me, Depeche Mode
Dans la rue déserte, devant le bâtiment de la SHINRA, Reno fumait une cigarette. Le temps était beaucoup moins clément, ce jour là. Il y avait tellement de brouillard qu'en dépit du fait qu'il fût à peine plus de midi, il faisait désagréablement sombre. Il n'y voyait pas à dix mètres, pas étonnant que les gens restent à l'intérieur... quoique ?
Il perçut un mouvement, du coin de l'œil, et se retourna, juste à temps pour voir Roxas qui s'éloignait dans la direction opposée, du côté où était garée la voiture. Il l'appela pour lui demander pourquoi il sortait, mais Roxas ne l'entendit pas ou, pour le moins, ne se retourna pas. Comme si la brume avait étouffé sa voix.
De plus en plus intrigué, Reno jeta sa cigarette et le suivit. Roxas tourna le coin, et Reno pensa qu'il avait peut-être oublié un truc dans la voiture. Mais quand il tourna à son tour, il vit que le blond l'avait dépassée sans s'arrêter et poursuivait son chemin.
Mais où il va ?
- Roxas, où tu vas ?
Mais toujours pas de réponse, ni de réaction. Il haussa le ton.
- Roxas !
Autant pisser dans un luth. Roxas continuait de s'enfoncer dans le brouillard. Reno accéléra le pas, mais ne parvint pas à réduire la distance qui les séparait.
C'est quoi ce bordel ?
Il se mit à courir. Et Roxas disparut.
C'était comme si le brouillard l'avait avalé. Perplexe, Reno courut plus vite, s'attendant à chaque instant à distinguer à nouveau sa silhouette, mais il n'y avait que des rues vides et toujours ce maudit brouillard qui s'épaississait de plus en plus. Et soudain, il entendit une alarme.
Il ne s'arrêta pas - au contraire. Ce n'était pas une alarme anti-incendie, ou l'antivol d'une voiture. Le son était puissant, et devait s'entendre à des kilomètres à la ronde. Oppressant, retentissant, il faisait vibrer toute sa cage thoracique et lui broyait le cœur. Il n'avait jamais entendu ce bruit de sa vie mais il savait ce que c'était - la sirène d'alerte aux populations. Un signal qui n'avait plus retenti dans cette ville depuis la seconde Guerre Mondiale, bien avant sa naissance. Comment pouvait-il le reconnaître ?
Il courait de plus en plus vite. Si vite qu'il lui fallut un bon moment avant de réaliser ce qui se passait autour de lui. Et quand il le vit, il se mit à avoir peur, peur comme jamais il n'avait eu peur. Il fut terrifié - viscéralement.
Les murs s'effritaient, et les débris s'envolaient et brûlaient au lieu de tomber par terre. Dessous la couche de pierre, il n'y avait que du métal - des grilles et des grillages, des plaques, des portes, même le sol sous ses pieds faisait un bruit de ferraille assourdissant. Et tout – tout – était en train de rouiller. C'était comme d'assister à des siècles de décrépitude en quelques secondes. La matière se désagrégeait par endroits ; à d'autres, les murs semblaient saigner. Il accéléra encore, si c'était possible, espérant qu'au prochain tournant, l'horreur allait disparaître, que la ville autour de lui reviendrait à la normale. Mais il ne vit que plus de rouille, plus de métal rougeoyant, et une pluie de cendres qui lui tombait dans les yeux. Finalement, la sirène s'interrompit, et Reno, à bout de souffle et de forces, s'arrêta avec elle.
Il n'en pouvait plus. Appuyé à ses genoux, il essaya de reprendre son souffle et de raisonner. C'était un cauchemar, c'était forcément un cauchemar.
- Je veux me réveiller...
Roxas n'était plus qu'un lointain souvenir, et il ne pouvait qu'espérer qu'il soit parti assez loin pour ne pas se retrouver pris là-dedans. Tout n'était que braise, sang et rouille, et le silence lui pesait maintenant plus que la sirène. Il était seul.
Ou pas.
Il entendit un coup sourd, à quelques mètres derrière lui, puis un autre, et il se redressa lentement.
Il ne savait pas, ne pouvait pas savoir ce qui faisait ce bruit. En dépit du brouillard maintenant dissipé, il ne voyait pas si loin - à quelques pas, l'horizon se résumait à un puits d'obscurité. Le bruit venait de là. Il ne pouvait pas savoir. Et pourtant.
- Non. Non, pas ça...
Sa voix lui parvint, pitoyable et faible, un gémissement de petit garçon perdu et terrorisé.
- Pas ça ! Répéta-t-il, plus fort, comme si quelqu'un pouvait l'entendre.
Mais rien ni personne n'entendit sa prière, car alors qu'il reculait d'un pas, titubant, résonna dans le gouffre sombre le son qu'il redoutait plus que tout d'entendre.
- Non...
Il savait. Il ne comprenait pas comment c'était possible, même il avait su à l'instant même où la sirène avait retenti. Il avait juste refusé d'admettre que ça puisse se produire. Qu'après le glas vienne l'exécuteur. Le juge et le bourreau. Le bruit retentit à nouveau, le clouant sur place.
C'était un grincement. Le bruit crissant, insupportable et sinistre, du métal rouillé frottant contre le métal rouillé. C'était comme une patte aux griffes immenses et pourries passant et repassant sur un tableau noir comme la Mort.
Cours...
Il retentissait à intervalles lents et réguliers - c'était si lourd, il le savait, il fallait à tout prix qu'il bouge...
Cours.
Encore une fois, et encore une autre. Chaque fois que le grincement lui parvenait, un peu plus fort, un peu plus proche que la fois précédente, il le sentait avancer. Vers lui. Et il était absolument sûr qu'il ne survivrait pas à la simple vision de la chose qui, lentement et inexorablement, progressait, et ne tarderait pas à sortir des Ténèbres.
Cours !
Un gros fragment de mur se détacha, juste à la frontière entre la rue et la bouche de l'enfer qui s'ouvrait, trop près de lui. Comme tous les autres débris, il s'embrasa, jeta une lueur rouge et brève dans l'ombre. Reno perçut un reflet métallique, un mouvement.
- COURS !
Ce n'était plus une pensée mais un cri. Sa propre voix résonna à ses oreilles comme un coup de fouet, et il put enfin bouger. Il se retourna et prit ses jambes à son cou.
Il ne poursuivait plus personne, il fuyait. Courait pour sa propre survie, pour sauver sa peau, pour échapper à la créature qui avait quitté l'ombre et le pourchassait. Le grincement retentissait toujours derrière lui, toujours avec la même lenteur lancinante, sans qu'il arrive à le distancer pour autant.
Oh, non, non, nonononon, je suis tellement désolé, pardon, non !
Il vit l'ouverture d'un tunnel sur sa gauche et tenta sa chance. Il s'y engouffra et courut, courut encore, jusqu'à ce que ses poumons soient en feu, jusqu'à ce que la cendre et les braises lui brûlent la gorge, jusqu'à ce que le manque d'air, dans cet endroit confiné dont les parois rouillées brûlaient sans jamais se consumer, lui fasse tourner la tête. Il courut, ivre de peur, sans oser regarder derrière lui. Il courut jusqu'à ce que brusquement, une nouvelle paroi métallique rouge et brûlante surgisse devant lui.
Il la vit trop tard pour même essayer de s'arrêter et la percuta de plein fouet. Il ne sentit pas la douleur, n'eut même pas le vertige. Il n'entendit que le bruit qui retentissait dans tout le tunnel, se mêlant un instant au grincement qui retentissait encore, toujours derrière lui, toujours régulier, toujours bien trop proche.
Il était piégé.
Piégé entre un mur et le monstre qui approchait toujours, l'empêchant de faire demi-tour. Il était hors de question qu'il se dirige vers lui, même à son corps défendant. Il en était incapable. Il ne lui restait plus qu'à attendre. Et à prier, prier pour que ça soit rapide.
Il fit face au tunnel, adossé au mur et agrippé aux mailles du grillage rouillé qui le recouvrait. Et au bout d'un moment, trop court et infiniment trop long, il apparut dans son champ de vision.
Reno se plaqua un peu plus contre le mur, serra encore plus ses doigts sur le fil de fer, se blessant les phalanges contre le métal rugueux de la plaque, s'enfonçant les ongles dans les paumes des mains. Un long gémissement terrifié s'échappa de sa gorge.
Le bourreau lui fit face. Il traîna encore sur deux pas sa monstrueuse épée rouillée, qui laissait des sillons brûlants de la rouille du sol, puis la laissa tomber.
Elle heurta le sol avec un vacarme assourdissant qui ébranla Reno jusqu'aux os et fit trembler la terre entière. Puis il s'approcha.
Il était exactement tel que Reno l'avait redouté. La silhouette d'un homme, massif, aux gestes malhabiles mais terriblement puissants, vêtu de haillons qui avaient peut-être été blancs un jour, à présent couverts de rouille, de sang séché - noir, brun, rouge - de terre, de choses dont Reno ignorait et ne voulait pas connaître la nature. Mais il se fichait de son corps - ô combien ! Comment s'en soucier alors qu'il avait cette tête ! Cette chose qui lui en tenait lieu, car il n'avait aucune idée de ce qui se trouvait sous cette monstruosité rouge sang, cette pyramide métallique dont les pointes descendaient sur son torse et dans son dos. Et il ne voulait surtout pas le savoir.
Mais le bourreau n'en avait cure. Son rôle n'était pas de faire ce qu'il voulait, mais de lui infliger la pire des tortures. De frapper là où ça faisait mal, de trouver cet endroit, son point faible, et d'appuyer dessus, encore et encore, de frapper, de tirer, de pousser et de ne s'arrêter que quand la douleur l'aurait rendu fou ou tué, tout simplement. Parce que de par sa nature elle-même, il connaissait Reno, peut-être mieux qu'il ne se connaissait, et savait précisément comment s'y prendre.
Mais il n'approchait pas plus, pourtant. Il restait planté là, immobile, à moins d'un mètre de lui, les bras ballants, sa "tête" aveugle tournée vers Reno qui, immobile, lui aussi, ne comprenait pas.
Puis la créature bougea. Elle leva les mains, les porta lentement à l'armature métallique qui reposait sur ses épaules. Reno comprit ce qu'elle s'apprêtait à faire - comment ne l'avait-il pas su plus tôt ? Sans réfléchir, il se précipita, tenta de passer à côté de la chose et de la dépasser pour remonter le tunnel. Tout sauf ça. Mais l'autre lui saisit le bras, avec une vivacité inattendue et terrifiante, et le rejeta en arrière, contre le mur métallique qui trembla sous l'impact. Cette fois, Reno s'effondra sur le sol, et se résigna. Impuissant, terrorisé, il regarda le bourreau lever les mains jusqu'à son casque rouge et l'ouvrir.
Les deux parties de la structure métallique tombèrent de part et d'autre de lui, sur le sol. Le bruit et le choc se répercutèrent dans tout le tunnel. L'intérieur en était creux et hérissé de pointes dégoulinantes de sang, comme dans une vierge de fer. Reno les regarda, refusant de lever les yeux vers le visage qui le surplombait.
Mais la créature n'était pas de cet avis. Elle était juge et bourreau, et en tant que tels, devait veiller à l'application de la sentence. Elle empoigna Reno et le força à tourner son regard vers elle.
Des larmes aussi brûlantes que de l'acide lui montèrent aux yeux et débordèrent. Il s'agrippa aux mains que le tenaient par les épaules, sans plus se soucier de la créature à laquelle elles appartenaient.
Vacillant sur le cou de la créature, la tête d'Axel le regardait. Ses yeux étaient rouges et vitreux, comme morts, et du sang en coulait. Les épines ensanglantées l'avaient transpercé, trouant sa peau et ses os, ravageant son visage, qui exprimait une souffrance impossible. Puis il ouvrit la bouche – cette bouche que Reno avait embrassée, regardée, désirée, qui l'avait obsédé, dont les lèvres étaient à présent déchirées, sèches et raides comme du cuir – et laissa échapper un long, un interminable et insoutenable hurlement plaintif.
Reno se réveilla en sursaut, assis dans son lit, la peau couverte d'une sueur glacée et son cœur cognant douloureusement dans sa poitrine, si fort qu'il pensa fugacement que s'il ne se calmait pas très vite, il allait faire une crise cardiaque. Il tendit une main qui tremblait vers l'interrupteur de sa lampe de chevet.
La lumière tamisée chassa le plus gros de l'obscurité qui régnait dans la pièce, l'arrachant pour de bon à son cauchemar et le rendant à sa chambre. Pourtant, le visage dévasté d'Axel dansait encore devant ses yeux, comme si son cerveau s'était arrêté sur la dernière image du cauchemar et l'avait imprimée sur sa rétine. Il gémit doucement, incapable de se retenir.
Soudain, il entendit un bruit de pas précipités dans le couloir et sa porte s'ouvrit brusquement. Roxas entra en trombe, l'air affolé, et Reno se tourna vers lui, mais ne dit rien.
- Qu'est-ce qui se passe ? Demanda Roxas en s'approchant. Je t'ai entendu crier...
Il semblait déjà en partie rassuré de simplement le voir, mais son regard restait inquiet. Reno secoua la tête.
- J'ai crié ? Dit-il, un peu égaré, et sa voix sonna bizarrement à ses oreilles. Pardon, je voulais pas te faire peur.
Mais Roxas s'approcha vivement, l'air déterminé. Il ne semblait pas contrarié.
- Ne dis pas de bêtises, ça ne fait rien. Mais qu'est-ce qui s'est passé ?
Il était juste à côté du lit, et Reno vit son visage se décomposer quand il le regarda de plus près.
- Quoi ? Demanda-t-il, inquiet.
- Tu pleures.
Le blond amorça un geste, levant la main, puis sembla se raviser. Reno se détourna et passa une main sur sa joue.
- Ah. Oui.
Il ne s'en était pas rendu compte. Il avait réellement versé les larmes de son cauchemar, à la fin...
- Je reviens, dit Roxas.
Et il quitta la pièce.
Reno resta seul un instant, le cœur serré et douloureux, et en profita pour se désentortiller de ses draps qui lui bloquaient les jambes. Il avait dû se débattre dans son sommeil. Balançant ses pieds par-dessus le bord du lit, il s'assit et s'accouda à ses genoux, la tête dans les mains. Il essaya de respirer profondément et calmement, et son rythme cardiaque se calma un peu, mais la sensation oppressante subsista. Il devina qu'elle subsisterait tant qu'il n'aurait pas réussi à se tirer de la tête le regard mort d'Axel, et cette plainte qui résonnait toujours à ses oreilles - un écho de son propre cri, se rendit-il compte, puisque Roxas l'avait aussi entendue.
Celui-ci revint à ce moment là, un verre d'eau dans une main et, dans l'autre, son paquet de cigarettes et un cendrier.
- Je n'ai pas trouvé ton briquet, dit-il sur un ton d'excuse en s'asseyant, lui aussi, au bord du lit, le cendrier posé entre eux.
Reno avala une gorgée d'eau, posa le verre sur la table de chevet et prit le paquet.
- Il est dedans, dit-il en faisant tomber le briquet du paquet et en s'allumant une cigarette. Merci. Je suis vraiment désolé, j'ai dû te foutre une sacrée trouille.
- Arrête de t'excuser, je t'ai dit. Tu n'as pas fait exprès.
Ils restèrent silencieux un instant, Reno fumant, Roxas songeur, jusqu'à ce que celui-ci reprenne la parole.
- Tu as fait un cauchemar ? Demanda-t-il.
Reno hocha la tête sans répondre.
- À une époque, j'en faisais souvent, avoua Roxas en regardant droit devant lui. Je me réveillais dans des états pas possibles, comme si j'étais resté bloqué dedans. J'avais l'impression de ne pas arriver à me réveiller complètement.
Reno hocha la tête - en dépit de la lumière et de la présence de Roxas, c'était précisément l'impression qu'il avait.
- Quand ça m'arrivait, Ven restait avec moi. C'était la seule chose qui me rassurait.
À nouveau, Reno hocha la tête sans répondre, se contentant de fumer en silence. Il se sentait stupide mais, d'un autre côté, un cauchemar assez terrifiant pour le faire crier dans son sommeil... Les mauvais rêves, pour un adulte, avaient souvent matière à être bien pires que chez les enfants. Il savait qu'il n'était pas si impressionnable. Pourtant, il n'arrivait pas à se défaire de l'impression que l'obscurité luttait contre la lumière de la lampe de chevet et qu'elle n'attendait qu'une chose : se refermer sur lui. Et il savait que ce serait pire quand il se retrouverait seul à nouveau.
- Tu veux me raconter ?
Reno réfléchit un instant, hésitant. Il connaissait la signification de son cauchemar, et de ça, il ne pouvait pas parler avec Roxas. Et il n'arriverait jamais à lui décrire le visage d'Axel - de ça, il ne voulait pas parler, ni à Roxas, ni à personne. Mais s'il excluait ces détails, le simple fait d'expliquer le libérerait peut-être d'une partie de ce poids.
- J'ai rêvé que j'avais la Tête Pyramidale au cul, lâcha-t-il sombrement.
- La quoi ? demanda Roxas en haussant les sourcils.
Reno tira une dernière taffe sur sa cigarette et l'écrasa.
- La Tête pyramidale. Ça vient d'un jeu vidéo qu'Axel avait acheté avant qu'on se connaisse, lui et moi. Un survival horror. Il y avait joué qu'une fois et ça lui avait tellement foutu la trouille qu'il y avait plus jamais touché. Quand on est devenus amis, j'ai pris l'habitude d'aller chez lui pour qu'on y joue ensemble. C'était franchement terrifiant. On aurait jamais osé y jouer tout seul. Y avait cette ville fantôme pleine de brouillard, coupée du reste du monde, avec juste le héros qui pouvait pas faire autre chose que s'enfoncer dedans. Et puis la sirène. Quand on l'entendait, on savait qu'on était dans la merde. La ville devenait sale, encore plus glauque, et là y avait carrément des monstres. La Tête Pyramidale, c'était le machin le plus flippant du lot, et ça veut dire quelque chose.
Il soupira.
- J'ai rêvé que j'étais dans la rue et que j'entendais la sirène, et que tout se mettait à rouiller et à pourrir, et que cette foutue saloperie sortait de nulle part pour essayer de me faire sauter la tête avec son épée démesurée. Je me suis réveillé quand elle m'a coincé dans un cul-de-sac. Je sais que ça a l'air con, comme ça, mais crois-moi, c'était monstrueux. Dans mon rêve, j'avais oublié le jeu. Je savais ce qui m'arrivait, mais je me souvenais pas comment je l'avais appris. J'ai cru que j'allais crever de trouille...
Il s'arrêta, embarrassé. Oui, ça avait l'air con, comme ça, parce qu'il en avait retiré tous les éléments personnels, tout ce qui avait rendu ce rêve terrifiant, et tout ce qui faisait que ça allait l'obséder pendant la nuit entière et l'empêcher de se rendormir. Mais, objectivement, il se sentait un peu moins mal, maintenant.
- Je sais, dit Roxas au bout d'un moment. Les choses n'ont jamais l'air aussi horrible quand on les raconte. Parce qu'elles sont dans ta tête, et que personne ne peut les percevoir comme toi, tu les perçois... L'esprit nous joue parfois de sales tours.
Reno acquiesça, complètement d'accord, avant de regarder son réveil. Les grandes discussions philosophiques à une heure du matin...
- Tu devrais retourner te coucher, dit-il à Roxas. On travaille, demain.
Le blond hésita une seconde avant de répondre.
- Et toi ? Ça va aller ?
- T'inquiète pas pour moi, vas te pieuter. Merci d'être resté un peu, t'avais raison. Ça va mieux quand on en parle.
Roxas se leva et se dirigea vers la porte. Il s'arrêta et se retourna à moitié en entendant le grattement du briquet de Reno qui se rallumait une cigarette.
- Tu ne te recouches pas ? Demanda-t-il.
- Pas tout de suite, éluda Reno en regrettant de ne pas avoir attendu qu'il soit sorti.
Roxas resta planté entre le lit et la porte pendant un instant, l'air tiraillé entre deux choix, et finit par tourner complètement le dos à la porte.
- Tu veux que je reste ?
Reno baissa les yeux. Dans n'importe quelles autres circonstances, avec à peu près n'importe qui d'autre et en dépit du fait qu'il se trouvait ridicule, il aurait sans doute accepté. L'idée de se retrouver seul avec ses pensées l'horrifiait. Mais c'était Roxas. Il déposa sa cigarette et se mordit la lèvre.
- C'est gentil, mais je crois qu'il vaudrait mieux pas, je...
- Non, l'interrompit fermement le blond. Je vois ce que tu veux dire, et je sais à quoi tu penses. Tu as raison, d'accord ?
Reno releva la tête et le regarda, surpris. Pour autant qu'ils avaient conscience de ce qu'ils éprouvaient mutuellement, et qu'ils le savaient et savaient qu'ils le savaient – quand exactement la vie était-elle devenue à ce point compliquée ? - ils n'en avaient jamais parlé. Ne l'avaient même jamais évoqué. Il n'y avait jamais rien eu que des silences, des regards détournés ou baissés, et des moments de malaise. Et s'ils savaient parfaitement ce qu'il y avait dans ces non-dits, c'était précisément parce qu'ils étaient des non-dits qu'ils pouvaient cohabiter sans que la situation devienne intenable. Reno n'osa rien dire, de peur de provoquer une discussion qui ne devait pas avoir lieu. Il laissa Roxas parler. S'il ne répondait pas, ce n'était pas une discussion. Ils pourraient peut-être continuer comme avant. Ça dépendrait de ce que le blond allait lui dire. S'il lui coupait la parole maintenant, ça resterait suspendu entre eux et il passerait son temps à se demander de quoi Roxas avait voulu lui parler...
- Tu as raison, reprit Roxas, mais pour une fois, juste une fois, faisons comme si ce n'était pas le cas. On est adultes, et je sais qu'on peut passer au-dessus de ça. Que rien que pour cette fois, on pourrait faire comme si tout était normal, et que ça se passe bien. Reno...
Il s'approcha et s'accroupit devant lui, le sol, ses bras reposant sur ses genoux. Ils se regardèrent et pour la première fois, Reno lui trouva le regard clair et franc, n'y vit rien d'autre qu'une affection sincère et de la détermination. Il eut l'impression d'être face à un ami - un ami, ni plus ni moins. Comme quand il regardait Tifa ou Rude dans les yeux.
- Tu te rappelles, quand je t'ai demandé qui te soutenait, toi, quand tu portais tout le monde à bout de bras ?
Reno hocha la tête.
- Tu ne m'as pas répondu, parce que la réponse était évidente et que, aussi contradictoire que ce soit, tu es à la fois trop fier et trop humble pour admettre que c'était la vérité. Et c'était admirable de ta part, Reno, tu es admirable. Je t'admire et je te respecte pour ta gentillesse, pour ton attitude responsable, pour ton désintéressement, pour tout ce que tu fais, mais putain !
Reno sursauta. Roxas n'avait pas élevé la voix, mais dans sa bouche, la grossièreté était toujours le signe qu'il ne trouvait pas de mots assez forts pour exprimer correctement ce qu'il voulait, ou qu'il était très énervé.
- Arrête de refuser toute aide, poursuivit-il. Ça me rend dingue de te voir tout prendre sur toi, tu vas finir par... par exploser, ou je ne sais pas, mais il finira par t'arriver quelque chose, et ce ne sera pas agréable.
Il soupira.
- Excuse-moi, je ne voulais pas m'énerver, mais je te jure, tu me rends marteau. Tu en as tellement fait, d'abord pour Axel, et maintenant pour moi, pour nous trois... Alors pour une fois dans ta vie, Reno, accepte la main qu'on te tend. Laisse-moi à mon tour faire quelque chose pour toi. J'en ai besoin autant que toi.
Reno avait une boule dans la gorge. Il ne s'était pas rendu compte qu'à force de jouer les bonnes âmes, il avait donné à Roxas l'impression de lui être redevable au point de guetter une occasion de lui renvoyer l'ascenseur.
- Je suis désolé, finit-il par lâcher, et Roxas leva les yeux au ciel, exaspéré.
- Je ne veux pas que tu t'excuses - et puis de quoi, pour commencer ? Je veux juste que tu oublies un peu toutes les barrières que tu dresses autour de toi et qu'on dresse entre nous, et que tu me dises si oui ou non, tu as envie que je reste là cette nuit.
Reno ne réagit pas tout de suite, un peu secoué. Si seulement c'était si simple, qu'ils pouvaient baisser la garder sans risque... Mais il se sentait vraiment mal, et pour une fois, en regardant Roxas, toujours accroupi devant lui, il ne vit pas le jeune homme désirable et inaccessible, le compagnon de l'homme qu'il aimait et qu'il se sentait si coupable de regarder comme il le faisait, qui partageait ses sentiments et luttait contre eux aussi fort que lui. Il vit une main tendue, et il la prit.
- Je me sens con, j'ai plus l'âge d'avoir peur d'être seul à cause d'un cauchemar, mais oui. S'il te plaît, reste. J'ai trop la trouille, ajouta-t-il en faisant la grimace, pour essayer de rendre sa demande moins formelle.
Cela détendit l'atmosphère, et Roxas eut un petit rire.
- Au lit, alors ! Répondit-il en se levant.
Mal à l'aise en dépit des allégations de Roxas - avec toute la bonne volonté du monde, comment "passer au-dessus" de ce qui sommeillait dans l'espace entre eux ? Et comment prévoir ce qui allait se passer quand cet espace disparaîtrait ? - Reno s'allongea à la hâte, se tourna vers l'extérieur du lit et éteignit la lampe de chevet. Sa cigarette, oubliée dans le cendrier, s'était consumée toute seule.
Il sentit aux mouvements du matelas que Roxas se couchait derrière lui. Il resta immobile, aux aguets, et sursauta violemment quand il sentit sa main se poser sur son épaule. Roxas la retira aussitôt.
- Ça va ?
- Excuse-moi. Je me suis saisi.
- Arrête de t'excuser ! C'est dingue !
Reno ouvrit la bouche... pour s'excuser. Il la referma donc et se tut pendant que Roxas remuait derrière lui, repoussant l'oreiller contre le mur, tout en haut du lit. Reno comprit pour quand il se colla contre lui de tout son long, entourant sa taille d'un bras.
- Euhhhh, ne put s'empêcher de dire Reno, extrêmement déstabilisé.
- Quoi ? Demanda Roxas, la voix anxieuse, comme s'il avait peur d'avoir fait quelque chose de travers.
- Non, rien, c'est juste... C'est la première fois de ma vie que je fais la... la petite cuillère.
Roxas poussa un soupir agacé.
- Est-ce que c'est ma faute si tu es si grand ? Où serait le côté réconfortant si c'était toi qui faisais la grande ?
- Mais tu vas t'étouffer dans mes cheveux...
- Tais-toi et dors.
Reno obéit et se tut. Pour ce qui était de dormir, par contre, il s'agissait d'une tout autre paire de manches...
Vraiment, lisez le petit article ! Et sinon, ai-je réussi à vous faire peur ? Quand avez-vous compris que Reno faisait un cauchemar ? Lesquels d'entre vous connaissaient déjà la Tête Pyramidale ? Et pour ceux-là, quand avez-vous commencé à comprendre que Reno se trouvait en fait à Silent Hill ? Écrire ce passage me démangeait depuis très longtemps et m'a pris un temps fou. J'ai dû demander plusieurs avis avant de trouver comment décrire l'alarme par exemple. je n'ai jamais autant attendu vos reviews, je compte sur vous !
