Auteur : Ariani Lee

Bêtalecture : Shangreela

Fandom : Final fantasy VII, Kingdom Hearts

Pairings: RAR et dérivés

Disclaimer : L'univers est les personnages sont la propriété de leurs créateurs, les studios Square Enix – anciennement Squaresoft en ce qui concerne Final Fantasy VII.

Note: Joyeux anniversaire, Laemia !


Chapitre 18 : Forget-Me-Not

Et si je perds la Foi

En nous, en tout

C'est bien malgré moi

Nulle prière

A chacun de nos pas

Je doute de tout

Nous souviendrons-nous

De nous?

( Mylène Farmer, " Nous souviendrons-nous ? ")


Roxas entra dans "sa" chambre et referma la porte derrière lui avec un soupir lourd. Aussitôt, l'expression de son visage passa de maussade à franchement contrarié. Il était soulagé de pouvoir enfin afficher sa mauvaise humeur.

Trois mois après l'Accident. Une semaine s'était écoulée depuis que Reno avait découvert son astuce cosmétique. Et depuis ce jour, Roxas le surprenait de plus en plus souvent à l'observer. À le surveiller, sans doute. Et il avait beau savoir que son comportement n'était motivé que par son inquiétude et qu'il avait les meilleures intentions, ça n'en était pas moins agaçant. Il avait dû redoubler d'efforts, cacher sa déprime en permanence, et il trouvait ça de plus en plus fatigant et difficile. Mais il continuait, parce qu'il refusait de donner à Reno une raison supplémentaire de se faire du mouron à son sujet. Ce n'était qu'un passage à vide, comme tout le monde peut en avoir, pas de quoi s'alarmer.

Selon sa psy, ce n'était pas surprenant. Les changements brusques qui avaient bouleversé sa vie quelques mois plus tôt avaient, encore aujourd'hui, des répercussions matérielles et morales. Ayant ajouté à cela les horribles chambardements d'ordre sentimental dont elle n'ignorait rien et le fait que son moral, plutôt que d'aller en dents de scie était fixe (au niveau de ses genoux, plus ou moins), elle en avait déduit qu'il souffrait de dépression. Pas une maniaco-dépression, une dépression nerveuse. Le burn-out dont on entendait parler au journal télévisé. Ça n'avait rien à voir avec sa maladie.

- Tu fais une dépression, avait-elle expliqué, parce que ce que tu vis actuellement aurait de quoi rendre dépressif n'importe qui. C'est entièrement psychologique, cette fois-ci. Il faut te battre pour reprendre dessus en t'appuyant sur la thérapie.

Roxas avait haussé des sourcils interrogateurs à l'énonciation de cette précision, pourtant inutile. Mais la psychiatre avait répondu à sa question avant qu'il ait eu le temps de la poser.

- Je regrette, mais je ne peux pas te prescrire d'antidépresseurs. Les psychotropes sont incompatibles avec ton traitement, et le suspendre reviendrait à te couper la jambe droite pour essayer de sauver la gauche.

Roxas avait baissé le nez, un peu penaud, car il ne pouvait s'empêcher de repenser à la seule fois où il avait fumé de l'herbe, et à ce qui en avait résulté. Il avait été si stupide, ce soir-là... Se méprenant sur son silence et sur son expression affligée, le Dr Master ajouta :

- Mais je peux me renseigner, si tu veux. Je n'y ai pas recours en général, mais il y aura peut-être un produit homéopathique qui t'aiderait.

Roxas l'avait remerciée par politesse, tout en sachant qu'elle lui proposait, ni plus ni moins, un placebo. Mais il n'était pas intéressé. Pas vraiment inquiet, non plus. Au contraire, même, il avait été soulagé d'apprendre qu'il n'avait qu'un authentique coup de cafard. Car puisque son traitement était toujours efficace, il pouvait affronter la situation les idées claires et l'esprit lucide. S'il souffrait d'une dépression "normale" et qu'il était en pleine possession de ses moyens pour la gérer, il ne se faisait pas vraiment de soucis. Après tout, il avait vu tellement pire !

Après s'être étiré mollement, il traversa la pièce et alla ouvrir la fenêtre. L'air était doux et il se pencha vers l'extérieur en s'accoudant au rebord. Puis, il baissa la tête et son regard plongea dans un nuage de dentelle bleu pastel.

Aucun des locataires de l'immeuble ne fleurissait ses jardinières, bien qu'il y en eut une accrochée sous chaque fenêtre. La plupart de leurs voisins devait, comme Reno, ne s'en souvenir que quand ils avaient une cigarette allumée et pas de cendrier sous la main. Quant à celle-ci, quand Roxas l'avait découverte, elle était à l'abandon, remplie de vieux terreau desséché, de débris d'origine et de nature inconnues et des restes d'un géranium qui devait dater du paléolithique.

Il avait nettoyé les quatre jardinières que comptait l'appartement et Reno, habitué à ses excès de maniaquerie - de moins en moins fréquents, il est vrai - ne s'était pas posé de question en le voyant vidanger son cendrier d'appoint. Il y avait de moins en moins de choses à nettoyer ou à ranger dans l'appartement. Une semaine plus tôt, il avait terminé de ranger les jeux Xbox par ordre alphabétique et avait soigneusement astiqué et nettoyé la console elle-même, sous le regard un peu anxieux de Reno. Celui-ci, déchiré entre la conscience que le ventilateur de la machine avait bien besoin d'être dépoussiéré et la peur que Roxas, qui n'y connaissait pas grand chose en termes de nouvelles technologies, l'abîme, était resté debout à le regarder faire, les mains nouées dans le dos pour s'empêcher de lui arracher son précieux bébé des mains. Quand le blond l'avait taquiné à ce sujet, plus tard, en lui disant qu'il avait l'air d'y tenir autant qu'à sa moto, Reno lui avait expliqué que la console était le deuxième achat que lui et Axel avaient fait ensemble pour l'appartement (après la Machine-A-Café) et qu'elle était donc seulement à moitié à lui. Roxas avait compris. Lui aussi voulait qu'Axel trouve tout comme il l'avait laissé quand il se réveillerait.

Quelques jours après avoir nettoyé les bacs, alors qu'ils faisaient les courses pour la semaine, Roxas s'était esquivé au rayon jardinage. Pendant que Reno se choisissait un nouveau déodorant (celui qu'il portait d'habitude était une édition limitée qui ne se faisait plus), il avait pris du terreau et des graines. Il avait ensuite planqué ses emplettes tout au fond du caddie, en dessous d'un colis de viande et d'un grand sac de pommes de terre, et il s'était occupé d'emballer et de ranger les courses. Il avait acheté des graines de myosotis, et c'était ce choix qui était la cause de tout ce secret.

Dans la jardinière, les fleurs éclosaient par petites touffes. Roxas en avait planté à plusieurs reprises, à chaque fois avec une semaine d'intervalle, de manière à ce que de nouvelles fleurs viennent remplacer celles qui seraient fanées. Cette floraison, la première, avait commencé trois jours plus tôt.

Discrètement et en s'appliquant, il avait planté et soigné ces fleurs, les arrosant et allant même jusqu'à les abriter du soleil quand il tapait trop fort. Les premières touches de bleu, en apparaissant, lui avaient mis des larmes dans les yeux.

Car ces fleurs, il les avait plantées pour Axel, sans se demander s'il pourrait les lui donner ou pas. Il les avait arrosées et entretenues en pensant à lui. En priant pour lui, même s'il se trouvait hypocrite de le faire. Il avait arrêté de se soucier de Dieu le jour où il avait cessé d'aller aux scouts et où, par conséquent, il n'avait plus été obligé d'aller à la messe le dimanche matin. Et pourtant il avait prié, sur ces fleurs, et quand elles s'étaient mises à éclore, il avait compris qu'il voulait qu'Axel les voie. Qu'il le fallait. Que sans s'en apercevoir, il avait comme arrêté une date...

Il cachait les fleurs car il les avait choisies en raison de leur signification particulière. Les myosotis, qui symbolisaient la mémoire au point que la langue de Shakespeare les appelait forget-me-not, étaient peu à peu devenus la manifestation la manifestation matérielle de sa supplique.

Ne m'oublie pas.

Avec leurs petits pétales bleus s'épanouissait sa plus grande peur, et leurs tiges se dressaient comme autant de points d'interrogation. La Grande Question. Celle qui n'avait jamais été abordée, celle qu'il n'osait pas poser tant il redoutait la réponse. Celle qui n'aurait pas de réponse tant qu'Axel serait dans le coma car aucun examen au monde ne pouvait en fournir une. Plus que la perte de son emploi, plus que le calvaire continu que représentait la vie avec Reno, plus que la frustration délirante qui faisait hurler de faim son corps et son cœur, c'était cette angoisse, plantée en lui comme une épine, qui le mettait au supplice.

Axel se souviendra-t-il de nous à son réveil ?

Il n'en avait parlé à personne, pas même à sa psy. Il avait voulu le faire plusieurs fois mais n'y était pas parvenu. Il n'osait pas le dire. Il n'osait pas le formuler à haute voix. Il se répétait que de toute façon, c'était un problème sans solution, que ça ne servait à rien d'en parler, tout en sachant très bien qu'il avait simplement peur. Trop peur. Retrouver Axel - le retrouver, pas le rencontrer, le retrouver - était la meilleure chose qui lui soit jamais arrivée. Etre avec lui lui avait donné une sensation d'équilibre tout à fait nouvelle. Tout s'était passé si vite, et ils s'étaient aimés si fort... beaucoup trop vite et beaucoup trop fort, en fait. Il y avait eu beaucoup trop de "trop" dans leur relation pour qu'il arrive à y voir autre chose que la main du destin. Ce même destin auquel Reno ne croyait pas et au sujet duquel, il l'avait avoué, Axel l'avait fait douter. Roxas fronça les sourcils, essayant de se rappeler quand exactement Reno lui avait dit ça, mais il en fut incapable. Le destin, si c'était réellement ça, pouvait-il frapper deux fois au même endroit ?

Roxas l'ignorait. Il ne savait qu'une chose : ils avaient besoin d'Axel. Ils ne pouvaient pas vivre sans lui, ils étaient faits pour être avec lui. Son absence avait ouvert un gouffre entre lui et Reno, ajoutant au vide tétanisant qu'il laissait derrière lui cette espèce de barrière infranchissable par-dessus laquelle ils se regardaient à tour de rôle. Il ferma les yeux.

- J'ai besoin de nous, dit-il aux fleurs. J'ai besoin de nous trois.

Un courant d'air frais le fit frissonner. Il s'ébroua vivement, repoussant temporairement ses idées noires. Abattu, il referma la fenêtre et s'allongea sur le lit, les bras croisé derrière sa nuque.

- Faire quelque chose qui me plaise, marmonna-t-il.

C'était le conseil du Dr Master. Il datait de trois séances plus tôt, et elle le pressait de le mettre en pratique. D'après elle, pour lutter contre la dépression, il fallait pratiquer des activités plaisantes. Redécouvrir pourquoi la vie vaut la peine d'être vécue. S'amuser, tout simplement, et prendre soin de soi pour se donner l'envie de continuer.

- Or, si ce n'est physiquement, tu ne prends pas soin de toi, Roxas. Tu prends soin de Reno et d'Axel et tu répartis le reste de ton temps entre le travail, les courses et le ménage. Tu ne penses pas du tout à toi. Tu ne cherches jamais à te faire plaisir. Je sais que tu as l'impression que ce serait déplacé et que tu te sentirais coupable, compte tenu des circonstances, mais penses-tu qu'Axel voudrait que tu te rendes malheureux à cause de ce qui lui est arrivé ?

Roxas en était resté comme deux ronds de flan. Non, évidemment non. Il savait qu'à son réveil, Axel serait horrifié de savoir qu'il avait fait une dépression.

- Tu ne dois pas te punir pour ce qui est arrivé, avait poursuivit la psychiatre. Il faut que tu fasses des choses que tu aimes faire. Et je sais que tu as besoin de vivre dans un environnement ordonné selon tes critères pour te sentir bien, mais ça ne signifie pas pour considérer ranger comme un loisir. Alors dis-moi, à quand remonte la dernière fois que tu as fait quelque chose juste parce que tu en avais envie ?

Roxas n'avait pas su lui répondre. Elle l'avait pointé du bic avec un demi-sourire.

- Il faut que tu fasses autre chose. Prends du temps pour toi et consacre-le à quelque chose de futile et d'égoïste. Fais-toi plaisir, change-toi les idées. Comment veux-tu te sentir mieux si tu gardes le nez collé sur tes problèmes en permanence et que tu ne penses qu'à ça vingt quatre heures sur vingt quatre ? Tu te mets beaucoup trop de pression. Fais autre chose, c'est important.

Elle le lui avait répété à chaque visite, depuis, mais Roxas ne l'avait toujours pas fait. Comment l'aurait-il pu, quand Axel était cloué dans un lit d'hôpital, quand Reno se rongeait les sangs d'inquiétude ? Le Dr Master avait raison, même s'il ne le lui avait pas dit : il n'avait pas envie de s'amuser. Ça n'aurait pas été déplacé, mais carrément obscène. Autant aller sabrer le champagne dans un cimetière !

Pour autant l'idée avait tout de même fait son chemin. Parce qu'il était de plus en plus déprimé, ces derniers temps, et que l'éclosion des premiers myosotis n'avait fait qu'empirer les choses. Maintenant, il craignait qu'ils soient fanés avant le réveil d'Axel. À cause de cette limite qu'il avait lui-même bêtement tracée et qu'il n'arrivait pas à effacer, il avait l'impression que s'il ne lui en donnait pas cette fois-ci, avant la dernière floraison, il ne pourrait jamais. Il repoussait sans cesse cette idée comme s'il s'était agi d'une chose sale et repoussante.

Alors oui, il allait de moins en moins bien, et il avait de plus en plus de mal à le cacher. Peut-être était-il temps qu'il fasse en sorte d'aller mieux. Pour Axel qui ne voudrait pas qu'il s'empoisonne la vie. Pour Reno qui se faisait tellement de soucis. Il y pensait beaucoup.

Mais pas maintenant. Pour le moment, il voulait dormir. Il n'avait envie que de ça, ces derniers temps. Il savait que c'était l'un des principaux symptômes de la dépression, et qu'il valait mieux ne pas s'y laisser aller.

Roxas se tourna sur le côté et se roula en boule, replia ses jambes et ses bras, enfonça la tête de l'oreiller. Et ferma les yeux.

Il n'y avait pas de quoi s'alarmer.

R&R

Reno se força à sortir ses doigts de sa bouche (j'ai dû sortir les miens de la mienne pour écrire cette phrase...) et à poser ses mains sur le clavier. Il regarda l'écran de son PC. Il était assis à son bureau depuis quinze minutes, et il n'avait même pas encore consulté ses e-mails. Heureusement, il devait y avoir la file à la machine à café car Roxas n'était pas encore revenu. Hâtivement, il ouvrit sa boîte de réception et commença son tri matinal en se triturant les lèvres d'un doigt nerveux. Le fait est qu'il avait les nerfs en pelote.

Trois mois et demi après l'Accident. Quinze longues semaines. Quelque chose comme cent et cinq jours, plus huit avant l'Accident depuis la dernière fois qu'il avait fait l'amour avec Axel. C'était beaucoup. Vraiment beaucoup. Pour lui, en tout cas, c'était trop, et cela commençait à se manifester de manière incontrôlable.

Tout le monde fantasme. Il existe autant de façons de fantasmer que d'individus sur terre. Et personne ne le fait de la même manière. Reno avait la sienne propre, et ce n'était pas forcément la plus pratique.

La libido est un concept connu et admis. L'être humain a besoin de sexe comme il a besoin d'air, d'eau et de nourriture. Les besoins varient chez tout le monde, chaque personne a sa propre limite.

Reno connaissait la sienne, même s'il ne l'avait atteinte qu'une seule fois jusque là. Il avait perdu sa virginité avec Axel et avait continué de coucher avec lui. De ce fait, il n'avait jamais connu le manque en la matière puisque quand il ne sortait avec personne, il avait un partenaire idéal. Le sexe n'avait jamais été pour lui qu'une activité plaisante qu'il exerçait à chaque fois qu'il en avait envie sans jamais se voir contrarié au delà de quelques jours, et ce même très rarement.

Quand Axel avait commencé à sortir avec Roxas, Reno ne l'avait plus touché. C'était comme ça, c'était normal. Au début, ça avait été. Il avait simplement ressenti un désir qu'il devait refouler parce qu'il n'avait pas le droit de le satisfaire. Il avait envie d'Axel, il lui manquait. Il avait envie de son odeur, de sa peau, de sa bouche, de lui et de lui seul. Il avait mordu sur sa chique et fait face, bravement. Il n'avait jamais arrêté d'avoir envie mais il s'était habitué à se dire « non ».

Quelques semaines plus tard, cependant, le besoin était devenu physique. Même si Axel n'était pas là où qu'il ne pensait pas à lui, l'envie s'imposait d'elle-même, tout naturellement. Quand il était dans la rue et qu'il croisait un mec agréable à regarder, par exemple, ou quand Yazoo passait dans son bureau pour une raison quelconque. Ça avait fini par tourner à l'obsession. Il avait l'impression de ne plus pouvoir penser à autre chose il était sur les nerfs, il devenait agressif et dormait très mal. La pression était insoutenable et le rendait fou : c'était la première fois qu'il expérimentait ça. La première fois qu'il n'avait pas envie de s'envoyer en l'air. Non, cette fois, il avait besoin de baiser. C'était vulgaire, mais il se sentait vulgaire.

Ça faisait trois mois, le soir où, au bout d'une dure journée de travail, Yazoo l'avait invité à venir prendre un verre chez lui. Ils faisaient le même boulot, à l'époque, il n'avait pas encore été promu, et ils s'étaient entraidés sur un gros dossier. Mais derrière l'invitation amicale du collègue bien sous tout rapport, Reno savait ce qu'il y avait. Il n'aurait pas pu ne pas remarquer la manière qu'avait Yazoo de le regarder. Et encore moins sa façon de se détourner quand il l'y surprenait.

Arrivés chez lui, il ne l'avait même pas laissé aller jusqu'à la cuisine. Il l'avait plaqué contre la porte dès qu'ils étaient entrés. Yazoo avait poussé un cri de surprise et s'était aussitôt alangui contre lui.

Quand ils avaient eu fini, il avait réalisé deux choses. La première, c'était qu'il avait fermé les yeux tout le temps, bien qu'il ne l'ait pas fait consciemment. La deuxième, c'était qu'il avait été rapide. Beaucoup trop. Pire qu'un adolescent. Ça l'avait rendu furieux.

Ils avaient recommencé. Cette fois, Yazoo avait crié en s'accrochant à lui, gémissant son prénom d'une voix suppliante entre deux halètements et tremblant comme une feuille entre ses bras. Il s'était trouvé beaucoup plus satisfait de cette deuxième tentative que de la première.

La troisième fois, Yazoo s'était retourné. Reno avait admiré son dos, la ligne sinueuse de son échine, les vitraux en rosace tatoués sur ses épaules comme deux roues mouvantes sur la peau luisante de sueur qui glissait sur ses omoplates, les mouvements souples de celles-ci pendant que son corps, calé sur le rythme du sien, ondulait au gré de ses mouvements. Il avait entendu la douleur dans sa voix, par instants, quand il bougeait trop vite ou trop fort, ou tout simplement depuis trop longtemps. Au final, il s'était pratiquement effondré sur lui, à bout de souffle et le cœur battant douloureusement, infiniment détendu. Il s'était senti merveilleusement épuisé, satisfait comme un chat repu. Puis Yazoo s'était retourné et lui avait fait face. Machinalement, il s'était un peu écarté pour lui faciliter le travail. Il avait croisé son regard et découvert la couleur de ses yeux.

Il avait eu l'impression qu'un gouffre venait de s'ouvrir en lui. La sensation de bien-être éprouvée quelques secondes plus tôt n'était plus qu'un souvenir. Il se sentait mal, nauséeux. Dégueulasse. Il avait couché avec un de ses collègues de travail, un garçon auquel il ne s'était jamais suffisamment intéressé pour simplement savoir qu'il avait les yeux verts. Des yeux qui le couvaient, emplis d'une affection sincère. Il le savait, pourtant. Il savait qu'il en pinçait pour lui, et ça ne l'avait même pas arrêté. Il avait accepté son invitation en sachant très bien qu'il lui donnerait de faux espoirs. Il l'avait utilisé. Il n'arrivait pas à croire qu'il avait fait ça.

Sur le moment, il n'avait eu qu'une envie : disparaître. Se retrouver n'importe où sauf dans le lit de Yazoo. Qu'il allait planter là comme le connard qu'il s'avérait être, parce que s'il restait ou qu'il ne mettait pas les choses au clair directement, ce serait pire plus tard. Alors il l'avait fait. En se rhabillant, il lui avait sorti toutes les phrases bateau de circonstance : il était désolé il n'aurait pas dû faire ça il regrettait il s'excusait encore. Il s'était senti le dernier des minables, il n'avait jamais eu aussi honte de sa vie. Et Yazoo, assis sur le lit, le drap tiré jusqu'à la taille, l'avait écouté et avait simplement hoché la tête. Il avait l'air blessé mais il lui avait quand même dit qu'il avait raison. Il avait dit : « ça ne se reproduira plus ». Reno était parti. Il était rentré et avait passé une bonne partie de la nuit à se demander si ça avait valu le coup, tout en sachant très bien, au fond, que la réponse était non.

Il n'avait jamais recommencé, ni avec Yazoo ni avec personne. Les coups d'un soir, c'était pas fait pour lui. Sa limite se situait à trois mois. Il l'avait largement dépassée, à présent, et bien malgré lui, il s'égarait de plus en plus souvent, fut-ce uniquement par la pensée.

Il se souvenait, pour en avoir parlé avec lui, qu'Axel fantasmait à l'audition. Il aimait imaginer la voix, les mots prononcés, les souffles mêlés et les gémissements. Reno fantasmait en visuel, au ralenti et avec une précision chirurgicale. Il se créait des arrêts sur image détaillés et souvent muets, rarement de l'acte lui-même mais plus de ce qui le précédait.

C'étaient toujours des rêveries, la plupart du temps diurnes, et qui le prenaient sans qu'il s'y attende. Il ne faisait pratiquement jamais de rêves érotiques pendant la nuit. Mais en journée, il perdait le fil d'une conversation au bureau, restait planté sans rien faire pendant de longs moments, avait des moments d'absence en voiture... C'était embarrassant, ou dangereux, mais il ne pouvait rien y faire.

Il y avait quelques jours déjà qu'il s'était rendu compte qu'il ne pouvait plus s'en empêcher. Il en concevait plus que de la honte. Il était tellement mortifié qu'il aurait voulu pouvoir s'arracher ces images de la tête et les brûler, quitte à devoir s'ouvrir le crâne pour le faire. Mais elles revenaient, inlassablement, sans qu'il puisse les repousser, et plus il tentait de les rejeter, plus elles l'obsédaient.

Il y en avait trois.

Sur la première, il se voyait embrassant Roxas, probablement par surprise d'après son regard. Il le plaquait contre un mur en maintenant ses poignets immobiles et se pressait contre lui de tout son corps. Le blond était habillé tout en noir.

Sur la deuxième, il l'enlaçait et Roxas s'agrippait à sa chemise blanche. Ils s'embrassaient avec avidité et désespoir. Reno fermait les yeux et son visage était crispé par quelque chose qui ressemblait à de la douleur. Les paupières de Roxas étaient également closes et son visage semblait moins torturé mais une unique larme coulait sur sa joue, brillant trop fort.

Sur la troisième, il ne voyait de lui-même que ses épaules, sa nuque et ses cheveux. Sa tête était logée au creux du cou de Roxas. Il avait déboutonné les deux premiers boutons de sa chemise et lui mordait doucement l'épaule – il le savait même s'il ne le voyait pas. Mais cette image là se focalisait beaucoup plus sur Roxas et sur son expression. Il avait les yeux fermés, le visage empourpré, la bouche à peine entrouverte sur un soupir silencieux. La larme était toujours là, parfaite, aussi brillante que du cristal dans un rayon de soleil, trop visible. Le plaisir et le chagrin se lisaient à part égales sur ses traits. Ses mains étaient plaquées contre le mur.

Reno savait, pour avoir succombé à cette rêverie beaucoup plus souvent qu'il ne l'aurait voulu, que ces images le montraient comme abusant de la détresse dans laquelle se trouvait le blond. Il le savait et le comprenait. Puisqu'il n'était pas capable de s'empêcher de fantasmer sur lui, il fallait au moins qu'il fasse en sorte de ne pas « impliquer » Roxas, lui donner une part active dans quelque chose qu'il était le seul à désirer, surtout quand ce désir était à ce point condamnable. Il devait l'innocenter complètement, se voir comme étant le seul responsable pour que ce soit « recevable ». Aussi fallait-il que de l'une ou l'autre manière, il se voie le forçant. La larme était là pour ça. Quand il l'enlevait, l'image lui donnait juste envie de pleurer.

C'était d'ailleurs ce qu'il se forçait à faire, le plus souvent, quand il réalisait à quoi il était en train de penser. Sinon, il se rongeait les ongles. La douleur le ramenait assez vite à la réalité. Une mauvaise habitude dont il avait réussi à convaincre Axel de se défaire et qu'il avait maintenant adoptée. Qu'aurait dit son ami s'il avait pu le voir faire ? Reno décida qu'il se serait moqué de lui et de ses propres règles qu'il n'était même pas capable de suivre lui-même. Et comme il avait harcelé Axel à l'époque, c'était maintenant Roxas qui le rappelait à l'ordre toutes les deux minutes. « Tes doigts. », « Tes doigts ! », « Tes doigts ! ». Et à chaque fois, la même sensation de déjà-vu douloureuse lui pinçait le cœur. Il repensait à ce qu'Axel lui disait à propos des ongles et de la cigarette, et songeait qu'il n'avait pas tort. Il aurait sans doute trouvé moins difficile d'arrêter de fumer car pour ce qui était de cette mauvaise habitude-là, on pouvait se séparer physiquement de la source du problème. Ici, à moins de se couper les mains…

Ignorant la douleur qui palpitait dans son index droit, il prépara un mail de confirmation pour la présentation qui devait avoir lieu dix jours plus tard. C'était typiquement le genre de tâche pour lequel on lui avait fait prendre un assistant, mais Roxas n'était pas là et Reno, au point où il en était, préférait éviter toute interaction superflue avec lui. Il ne l'en observait pas moins, avec soin, et ce n'était sans doute pas étranger à ses trop nombreuses rêveries…