Auteur : Ariani Lee
Bêtalecture : Shangreela
Fandom : Final fantasy VII, Kingdom Hearts
Pairings: RAR et dérivés
Disclaimer : L'univers est les personnages sont la propriété de leurs créateurs, les studios Square Enix – anciennement Squaresoft en ce qui concerne Final Fantasy VII.
Note: Je sais que j'ai été longue à updater mais ça à l'air d'aller mieux. Je suis en train d'attaquer le stade de l'histoire où je sais tout ce qui va se passer jusqu'à presque la fin. Mon processus créatif se remet encore de l'arrivée de ma fille (pensez-y bien avant de faire un enfant, les gens... pas que je regrette mais y a parfois des trucs qui me manquent.)
Note bis : Comme vous le savez, j'ai une page facebook. Si certains d'entre vous ont facebook et ne l'ont pas aimée, pourraient ils considérer l'idée ? Il ne risque pas d'apparaître des choses gênantes dans votre fil d'actualité, je précise. Des tas de gens de ma familel connaissent cette page, donc voilà. Je demande parce que je suis à 76 personnes et je voudrais voir ce qui se passe quand on arrive à 100. En espérant que facebook me lâche la grappe avec ça, aussi. Merci bien !
Chapitre 19 : Silence
Il nous faudra du courage, mais... tu ne le dis pas
Inévitable naufrage, mais... tu ne le dis pas
Et là, voir le monde se défaire, mais... tu ne le dis pas
Quoi ? Qu'il n'y a plus rien à faire, quand... tout vole en éclats
Mais où va le monde ? Mais où est ma tombe ?
Mais que devient le monde ? Un tout qui... s'effondre
(Mylène Farmer, Tu ne le dis pas)
Ce fut seulement après la seconde floraison que Roxas se décida à mettre en pratique le conseil du Dr Master. Il s'était répété tant de fois qu'il n'y avait pas de quoi s'alarmer qu'il avait, justement, commencé à trouver ça alarmant. Et il dormait trop, beaucoup trop. Au point que Reno, qui n'était pas stupide et savait reconnaître un symptôme de dépression quand on lui en mettait un sous le nez, avait fini par lui faire la remarque tout en essayant de n'avoir pas l'air d'y toucher. Roxas sentait bien qu'il s'enfonçait de plus en plus : les journées passaient au ralenti, et il n'attendait que de pouvoir aller se coucher pour que le temps passe pendant son sommeil. Dormir était comme un raccourci pour aller nulle part.
Il ne mentait pas à sa psy - quoi de plus contre-productif ? Mais il essayait néanmoins de laisser certains détails de côté. Il savait très bien ce qui lui pendait au nez s'il ne se reprenait pas en main très vite. Quand elle s'apercevrait de l'état d'abattement et de résignation dans lequel il plongeait un peu plus profondément chaque jour, elle suggérerait à nouveau une prise en charge complète. Il suivrait ses directives, parce qu'il avait confiance en elle et qu'elle ne lui avait jamais donné de raison de le regretter. Il devrait retourner à l'hôpital, et pour combien de temps ? Une semaine, un mois ou deux... Bien trop longtemps pour les fleurs, bien trop longtemps pour ne pas perdre son nouveau travail. Il était encore en période d'essai et même si personne n'avait à savoir pourquoi, il ne pouvait pas se permettre un arrêt maladie. On poserait des questions à Reno qui se retrouverait obligé, une fois encore, de mentir ou d'éluder, de faire attention à tout ce qu'il dirait. Et gâcher ainsi la seconde chance qu'il avait obtenue grâce à lui serait une piètre façon de le remercier.
Aussi ce ne fut pas parce qu'il avait envie d'aller mieux ou de se battre que Roxas entreprit de récupérer ce qu'il avait discrètement rangé tout au fond de l'armoire d'Axel quand il avait emménagé. Il était trop apathique pour ressentir l'envie de quoi que ce soit. Il le fit parce qu'il redoutait ce qui pourrait arriver s'il ne le faisait pas. Il avait bien conscience que ce n'était pas le bon état d'esprit et qu'il était peu probable qu'il en sorte quoi que ce soit de constructif. Mais il allait le faire quand même, parce qu'il fallait bien essayer. Il n'avait rien à perdre, et peut-être quelque chose à y gagner.
Il écarta les vêtements dont la penderie était pleine à craquer - les siens plus ceux d'Axel, ça faisait un peu trop - et les bloqua d'une épaule pour pouvoir attraper ce qui était rangé derrière, appuyé contre le fond de l'armoire. Il referma la porte par-dessus les vêtements qui reprirent leur place aussitôt qu'il s'écarta, et posa l'objet par terre en l'observant avec appréhension.
Il n'était plus monté sur une planche à roulettes - celle-ci ou une autre - depuis cinq ans. Il avait arrêté le jour où il avait signé son premier contrat de mannequin, sur le conseil d'Olette. Un conseil dont il n'avait pu que reconnaître le bien-fondé, mais qu'il n'avait suivi qu'à contrecœur.
- Tu as pris déjà tellement de gamelles là-dessus, avait-elle dit, que c'est un miracle que tu ne sois pas déjà couvert de cicatrices ! Tu devrais éviter de prendre ce genre de risques à partir de maintenant. Regarde un peu ton frère !
La seule différence physique notable entre lui et son jumeau était une grande cicatrice, assez vilaine il est vrai, qui courait le long du mollet de ce dernier, là où on avait dû le rafistoler à l'aide de plaques et de vis suite à une double fracture du tibia. À la décharge de Ven, il ne faisait pas le zouave sur une planche à roulettes quand c'était arrivé. Il avait été heurté par une voiture qui avait glissé sur une plaque de verglas et n'avait réussi à freiner complètement qu'une fois à moitié sur le trottoir. Toujours était-il qu'Olette avait encore une fois raison et Roxas l'avait bien compris. Il s'était débarrassé de trois des quatre skateboards qu'il possédait et n'avait gardé que celui-ci, en souvenir.
C'était sa première planche, une bonne, recouverte d'antidérapant noir et uniforme, qui en dépit de l'usure avait encore ce petit aspect pailleté similaire à celui du papier de verre. Il y avait mis des roues neuves peu de temps avant d'arrêter complètement - bricoler ses planches avait été un des petits plaisirs de son adolescence, ce dans quoi il dépensait le plus volontiers son argent de poche. Il l'avait nettoyée soigneusement avant de la remiser, et elle était, théoriquement, en parfait état et prête à servir.
Après une seconde d'hésitation, il leva le pied droit et le posa dessus pour la faire rouler. Lentement, un coup en avant, un coup en arrière et rebelote, et il sentit quelque part en lui une étincelle de quelque chose qu'il n'avait plus éprouvé depuis très longtemps. C'était faible mais c'était là - l'excitation du casse-cou. Un écho, non pas du plaisir simple et sûr des trajets qu'il faisait dessus pour aller au lycée, mais de ce goût pour le risque et les acrobaties un peu dangereuses qu'il avait fini par oublier. Ses parents n'aimaient pas qu'il joue à ça, et le lui auraient sans doute même interdit si, comme Ven, ils l'avaient accompagné au skatepark et vu exactement ce qu'il y faisait.
Il fit à nouveau rouler la planche - avant, arrière - et réalisa, à sa grande surprise, qu'il avait envie de monter dessus. Et que maintenant, personne ne viendrait lui dire qu'il risquait sa carrière s'il s'esquintait visiblement. Cette carrière-là était derrière lui, et toutes les privations, toutes les précautions du monde n'avaient pu l'empêcher. C'était fini de toute façon, alors qu'il avait tout fait pour que ça n'arrive pas. Ce fut cette dernière pensée, la subite flambée de colère qui suivit le sentiment d'injustice, qui le décida. Absorbé dans sa contemplation de la planche qu'il continuait de faire aller et venir en se demandant ce que ça lui ferait de s'y remettre, il répondit distraitement "Oui?" en entendant toquer à la porte. Quand Reno entra, il eut l'air étonné. Sans doute pas tant à cause du skateboard, songea Roxas en voyant son expression surprise, que de le voir debout, tout simplement. Il devait s'attendre à le trouver couché ; peut-être même qu'il était venu justement pour essayer de le faire bouger un peu.
Roxas repoussa la planche, appuya son pied sur une des extrémités et appuya. Il l'avait fait par réflexe et fut un peu interloqué quand elle vint, presque d'elle-même, se loger dans sa main. Reno haussa les sourcils, et Roxas lui fit un petit sourire.
- C'est comme le vélo, ça s'oublie pas, dit-il comme pour se justifier.
- J'ai jamais été foutu de tenir en équilibre là-dessus, répondit Reno en reprenant contenance. Autant marcher sur un savon mouillé. Je savais pas que tu en faisais.
Roxas secoua la tête.
- J'ai arrêté il y a des années. C'est surtout une question d'assurance, en fait. Si tu ne montes pas sur ta planche en sachant que tu vas y arriver, ça ne marche pas. Bien sûr, j'aurais du mal à te le prouver, ici, mais je suis prêt à parier que je n'ai rien perdu.
Il s'agitait un peu - l'idée avait quelque chose d'enthousiasmant - et éprouvait de la motivation pour la première fois depuis ce qui lui semblait être des années. Reno s'en était aperçu, lui aussi, et il souriait, visiblement presque malgré lui.
- Ça te dirait d'aller quelque part pour essayer ?
Roxas lui rendit son sourire, quoiqu'un peu tristement.
- J'aimerais bien, mais le skatepark que je fréquentais n'existe plus. Il y a une station service à la place, maintenant.
Reno haussa les épaules.
- Google est ton ami, dit-il simplement avant de quitter la pièce.
Roxas le suivit, planche à la main, repoussant l'envie de monter dessus pour remonter le couloir. Dans le salon, Reno remua la souris de l'ordinateur et en quarante secondes, trouva un endroit approprié qui n'était qu'à dix minutes en voiture. Il lui montra même une photo. La vue des rampes lui mit presque des étoiles dans les yeux.
- Tu veux qu'on y aille ? Proposa Reno sur son ton Poli Et Cordial.
La façon dont il lui faisait cette proposition doucha un peu l'excitation de Roxas, mais pas suffisamment pour qu'il refuse. S'il voulait aller mieux, il fallait qu'il fasse des efforts et qu'il se montre persévérant. Laisser tomber à la moindre contrariété ne le mènerait nulle part.
Le trajet en voiture se fit en silence. Il y avait un certain temps, déjà, que Reno avait commencé à s'adresser à lui de manière Polie Et Cordiale. Et dans le même temps, il s'était mis à lui parler beaucoup moins. Sans que Roxas arrive à comprendre pourquoi, et bien qu'ils passent pratiquement tout le temps ensemble, il avait l'impression qu'ils n'échangeaient pas plus de dix phrases sur la journée. Reno prenait rarement l'initiative de la conversation, et paraissait si occupé le reste du temps que Roxas n'osait pas vraiment l'interrompre. C'était à la fois interpellant et pénible. C'était aussi pour ça que Roxas essayait de se reprendre en main. L'attitude de Reno était sans doute liée au fait qu'il était lui-même d'une compagnie fort peu agréable.
Il cessa de réfléchir en apercevant, après un virage, leur destination qui se rapprochait. De là où il était, sur le siège passager, il pouvait déjà distinguer le half-pipe (1), et à travers le grillage qui enclosait l'endroit, une partie des rails (2). Il se sentit soudain des fourmis dans les jambes, qui s'accompagnèrent d'une bouffée de quelque chose qu'il n'avait pas ressenti depuis très longtemps - de l'anticipation. Ça ressemblait vraiment à de l'enthousiasme. Il se força à laisser la sensation monter et à l'éprouver à fond. Son premier réflexe avait été de la refouler, et c'était exactement ce que son médecin lui reprochait. Enfin, reprochait - façon de parler. Il était temps qu'il - comment Reno aurait-il dit ? - se botte le cul bien fort, quitte à devoir courir après ses globes oculaires. Quand Reno ralentit, il se sentait vraiment bien, en dépit de la culpabilité qui continuait de lui grignoter le cerveau à la simple idée de s'amuser.
- Y a pas de place, grogna Reno, et Roxas pensa qu'il regrettait de n'avoir pas pris la moto, plus facile à garer. Vas-y, je vais chercher un créneau et je te rejoins.
Il acquiesça, mal à l'aise, attrapa son skateboard et descendit de la voiture qui repartit aussitôt qu'il eut claqué la portière. Il se mordilla la lèvre en la regardant s'éloigner.
Le silence ne l'avait jamais dérangé. Avec Ven, ils avaient ce lien qui faisait qu'ils se comprenaient sans avoir à se parler. Avec Axel, les silences étaient confortables et complices. Avec Reno, ils étaient devenus lourds de sens depuis l'Accident. Mais ces derniers temps, ce n'était pas qu'une question de non-dits. Reno l'évitait carrément et il y avait, derrière sa façade contrôlée et aimable, quelque chose d'excédé, une forme d'agressivité rentrée que Roxas n'arrivait à deviner que parce qu'il était lui-même rompu à l'art subtil de la dissimulation. Il le soupçonnait d'être à bout. Il avait toujours tout supporté seul, toujours soutenu les autres sans jamais montrer le moindre signe de faiblesse. Là, Roxas avait l'impression que ça y était ; c'était trop. Reno avait trop de problèmes - et il se savait en tête de liste - et tout ça durait depuis trop longtemps. Qu'allait-il se passer si Reno craquait ? Quand il essayait d'imaginer, ça lui faisait presque peur. Depuis qu'il l'avait rencontré, il avait toujours vu en lui un roc, un phare dans la tempête. Il savait qu'Axel aussi le voyait comme ça.
Et c'était précisément pour ça qu'il devait le soulager d'une partie de ses soucis, qu'il fallait qu'il se reprenne en main une bonne fois pour toutes. Qu'il empêche ce désastre, pour préserver le fragile équilibre qu'ils avaient réussi à trouver. La bonne nouvelle, c'était qu'il y travaillait déjà : c'était même pour ça qu'il était là.
- Pourvu qu'il ne soit pas déjà trop tard, marmonna-t-il pour lui même avant de se retourner vers le terrain derrière lui.
Il sentit son pouls qui accélérait en y entrant. Ça faisait tellement longtemps ! Il se promit de ne pas faire d'acrobaties, de ne pas prendre de risques inconsidérés, mais une partie de lui - celle qui gravitait quelque part entre ses tripes et son cœur - rigola doucement à cette pensée. Il la fit résolument taire et monta sur sa planche. Il ne regarda pas les infrastructures, pourtant tentantes, décidé à rester sur le sol, bien en sécurité.
Pour commencer, caqueta la petite voix intérieure.
- La ferme, siffla-t-il entre ses dents.
Les quelques jeunes qui se trouvaient là à son arrivée s'étaient tous immobilisés pour le regarder, intrigués et l'air vaguement méprisants, comme seuls savent l'être les adolescents quand un adulte vient marcher sur leurs plates-bandes. Roxas n'était pas à proprement parler un ancêtre - il n'avait que vingt-trois ans - mais il était majeur et vacciné, ça suffisait à faire de lui un intrus. Concentré sur son équilibre, il ne remarqua pas que le petit groupe se rassemblait près du grillage en ricanant pour guetter le moment où il se casserait quelque chose. Ça lui apprendrait, tiens, à se pointer dans leur terrain comme s'il était chez lui.
Mais Roxas était parti, déjà, bien trop loin pour les voir ou les entendre. Il n'y avait que le sol qui défilait sous ses roues, et la sensation de liberté qu'il retrouvait était si enivrante qu'il n'y avait plus rien d'autre au monde. Ce fut donc sans même y penser qu'il se dirigea vers la funbox qui se trouvait au milieu du terrain. Et cette fois, il n'entendit même la petite voix qui savourait sa victoire en ricanant.
Quand Reno arriva à son tour - il avait dû aller deux rues plus loin pour trouver un parking payant, à son grand déplaisir - il ne put s'empêcher de se demander s'il pourrait un jour laisser Roxas sortir de son champ de vision sans qu'il fasse quelque chose d'absurde ou de déraisonnable. Puis se fustigea mentalement aussitôt - Roxas n'était pas un enfant, il n'avait pas à se comporter comme un parent exaspéré. Et puis, il l'avait amené ici, c'était même lui qui l'avait proposé. A quoi se serait-il attendu d'autre ? Rien d'étonnant à ce que Roxas se livre au genre d'activité qui se pratiquait dans ce genre d'endroit. Pour autant, avec toute la bonne volonté du monde, Reno n'aurait pas pu s'empêcher de préférer qu'il le fasse au sol. Il avait le vertige rien qu'à le voir - comment disait-on déjà ? - grinder sur ce long tube en métal sur lequel il ne comprenait même pas comment il avait fait pour monter. Ni comment il allait en descendre. Ce en quoi il fut vite fixé, non sans une violente poussée d'adrénaline et un cri bloqué dans la gorge, en le voyant arriver au bout du tube dont il sauta tout simplement. Son bond l'emmena à deux mètres au-dessus du niveau du sol, et il exécuta une fioriture dont Reno ignorait le nom en attrapant le rebord de sa planche (comment ses pieds y restaient-ils scotchés alors qu'il était en apesanteur, il n'en avait aucune idée : cela dépassait son entendement et il ne voulait de toute façon pas le savoir) avant d'atterrir sur le sol. En dépit du bruit fracassant des roulettes heurtant le macadam, le contact sembla se faire souplement et en douceur. Puis il repartit, se contentant cette fois du plancher des vaches, au grand soulagement de Reno qui se souvint de respirer avant de commencer à manquer sérieusement d'air.
Roxas semblait ne pas s'être aperçu de sa présence. Il avait plutôt l'air de quelqu'un qui ignore le monde entier, vu qu'il n'avait apparemment cure du petit attroupement qui s'était formé de l'autre côté du grillage. Reno s'accouda à la barrière, non loin dudit groupe. Leur jetant un œil, il s'aperçut qu'ils avaient presque tous la même expression fâchée en regardant Roxas, à l'exception de deux filles qui le regardaient avec admiration (et plus si affinités). Reno se demanda si l'un ou l'autre de ces jeunes l'avait reconnu. Même si Roxas devait ne plus jamais signer d'autre contrat avec une agence de mannequins, il avait exercé ce métier pendant quatre ans. Les gens avaient pu voir son visage sur pas mal d'affiches, ou dans des magazines.
Il s'aperçut rapidement que ça n'avait cependant rien à voir avec les regards noirs que lui lançaient les adolescents, puisque ceux-ci ne prenaient pas vraiment la peine de parler à voix basse. Roxas exécuta une autre figure, faisant décoller et tourner sa planche avant de retomber dessus et de repartir (Reno songea qu'il se serait cassé une cheville s'il avait essayé). Une des filles applaudit, l'autre siffla. Roxas n'entendait rien mais les garçons grognèrent, visiblement déçus. Les filles les taquinèrent en riant.
- On l'attend toujours, votre "gamelle de l'année" ! Dit l'une.
- Désolé de vous faire perdre votre temps, grogna son voisin.
- Oh, pas de soucis. On profite du spectacle, c'est encore mieux, répondit la jeune fille.
Reno entendait la provocation amusée dans sa voix. A tous les coups, voyant arriver Roxas, le groupe de skaters s'était attendu à ce qu'il s'étale et avait fait rappliquer des copines, pensant en profitant pour eux-mêmes se mettre en valeur.
Tel est pris qui croyait prendre.
- Clairement, dit l'autre fille. Super spectacle.
- Très sympa, renchérit la première.
- Vous êtes jamais aussi motivées quand c'est nous, râla un autre garçon.
- Oui, mais lui, il est canon ! Reprit la première, ce qui ne fit rien pour améliorer l'humeur du reste de l'assistance.
Reno ne pouvait qu'approuver, fut-ce par devers lui. Il s'était habitué à voir Roxas habillé comme lui, en costume les jours de semaine, et en manches de chemise le weekend. Mais il avait ressorti quelques pièces de sa collection "streetwear" pour l'occasion, un jean râpé (l'intérêt de produire des habits pré-usés aussi le dépassait), un T-shirt à manches longues et une paire de basket. Ça lui allait mieux que bien. Il était renversant en costume, mais ce genre de vêtements lui correspondait davantage. Il avait l'air plus naturel comme ça, tandis qu'il roulait nonchalamment vers le -
- Il va quand même pas monter là-dessus ?! S'étrangla-t-il sans pouvoir se retenir.
Les jeunes se tournèrent vers lui. Il y eut un moment de battement (durant lequel Roxas se mit à aller et venir d'un côté à l'autre de la rampe en U, prenant de l'élan pour monter plus haut) puis la fille qui trouvait Roxas canon (Dieu la bénisse) s'adressa à lui.
- Vous le connaissez ? Demanda-t-elle.
Reno se contenta de hocher la tête. Maintenant, il avait la gorge trop nouée pour parler. Il avait les yeux rivés sur Roxas qui montait, descendait, remontait et redescendait en allant à chaque fois de plus en plus haut. Il n'était pas inculte en la matière au point de ne pas savoir ce qu'il allait faire quand il arriverait au sommet ou d'essayer de l'en empêcher (le déconcentrer maintenant était bien la dernière des choses à faire), et il était trop occupé à prier pour qu'il ne se rompe pas le cou pour s'intéresser à autre chose. Les jeunes aussi se désintéressèrent de lui pour regarder. Même les garçons avaient arrêté de bouder.
Roxas avait atteint le rebord de la rampe. Il s'immobilisa, perché en travers, tenant en équilibre pendant un instant. Puis - Reno crut avaler son certificat de naissance en le voyant faire - il plia les genoux et sauta en pivotant. Il se retourna, planche y comprise, et retomba sur le rebord, toujours en équilibre. Reno voyait son visage, maintenant, et ce qu'il y lut lui glaça le sang. Oh, il avait l'air sérieux (c'était très bien) et concentré (encore mieux) mais il affichait aussi une détermination résolue qui ne pouvait signifier qu'une chose : il s'apprêtait à faire un truc vraiment, vraiment dangereux. Et il ne pouvait rien faire pour l'en empêcher. Il était toujours perché en équilibre précaire, balançant son poids pour se maintenir en place, attirer son attention l'aurait fait tomber à tous les coups.
Reno se mordit l'intérieur des joues pour ne pas lui crier de descendre de là avant de se retrouver dans une chaise roulante. Roxas plongea, et le cœur de Reno plongea avec lui. Et resta accroché quelque part au niveau de son diaphragme tandis que Roxas remontait de l'autre côté de la rampe, avant de décoller.
Il monta jusqu'à quatre mètres au-dessus du sol, et y resta peut-être une demi-seconde, qui suffit cependant à Reno pour imaginer tout le pire. Pendant un instant, il eut l'impression d'être de nouveau sur sa moto, filant pour le rejoindre avant qu'il ne fasse une connerie, terrifié par l'idée qu'il était peut-être déjà trop tard, les scénarios les plus horribles défilant dans sa tête à vitesse VV. Ce soir-là, c'était finalement lui qui avait eu un accident.
Roxas retomba. La planche heurta le rebord, et il vacilla, mais ne tomba pas. Il dévala la rampe à toute vitesse, remonta en flèche et s'envola à nouveau. Reno le vit se pencher pour refaire la même figure que tout à l'heure, attraper le bord de son skate puis le lâcher. Les garçons à côté prirent tous une grande inspiration qui le terrifia - ils comprenaient quelque chose qui lui échappait. Quand Roxas tomba, il était déjà de l'autre côté de la barrière.
Quand il était retombé sur la rampe, ses jambes n'avaient pas encore repris la position qu'il fallait. La planche avait heurté le rebord de côté plutôt qu'à plat. Elle avait été expulsée et Roxas, privé de son support, dévalait les deux mètres cinquante de la rampe en roulant sur lui-même. La planche retomba par terre à côté de la structure mais Reno ne s'en aperçut pas. Il était trop occupé à prier pour que Roxas ne se soit pas tué ou brisé trois vertèbres pour s'occuper d'autre chose. Il arriva à côté de la rampe au moment où Roxas s'arrêta de rouler, enfin de retour sur le sol qu'il n'aurait jamais dû quitter. Pendant une seconde - une pétrifiante, interminable seconde - le blond resta immobile et Reno crut qu'il allait vomir ou s'évanouir. Peut-être même les deux. Puis Roxas remua.
Il se redressa en tremblant, en s'appuyant sur des bras flageolants. Reno l'entendait haleter, respirer par saccades, et se demanda s'il avait pu se casser des côtes en dégringolant de cette façon. Puis Roxas releva la tête, et Reno comprit qu'il ne peinait pas à respirer : il s'étouffait de rire. /heh 3
Roxas se redressa jusqu'à une position assise avant de renverser la tête en arrière et de se mettre à rigoler pour de bon, à gorge déployée. Sa joue droite avait frotté si fort contre le métal qu'il arborait une marque qui ressemblait fortement à une brûlure, sauf que ça saignait. Ça avait l'air de faire un mal de chien mais il s'en fichait visiblement. Reno crut qu'il allait le frapper. Il sentit la pulsion qui montait, la terreur éprouvée qui, mélangée au soulagement présent, se muait en fureur, mais une pensée lui traversa l'esprit. Ce fut fugace, mais suffit à lui couper dans son élan. Il en resta sonné pendant quelques secondes.
Toutes ces fois où lui et Axel m'ont fait la morale à propos de ma moto... de mes petits accidents qui auraient pu être tellement plus graves. C'était à cause de ça ? Ça leur faisait vraiment ça ?
Il était très mal placé pour lui faire la morale, réalisa-t-il. Aussi s'efforça-t-il de garder l'air neutre, tout en espérant que dans sa chute, Roxas n'avait pas pu le voir sauter par-dessus la barrière pour se précipiter près de lui comme une mère angoissée.
Quand Roxas parvint enfin à reprendre son souffle, il regarda autour de lui et fut à moitié surpris de découvrir Reno juste à côté (il l'avait oublié) et un groupe de jeunes pas très loin de là qui le regardait bizarrement (eux, il ne les avait même pas vus).
- Rien de cassé ? Demanda Reno.
Roxas secoua la tête, souriant toujours. Il n'arrivait pas à se départir de sa bonne humeur et il avait l'impression d'avoir de nouveau quinze ans. D'avoir fait un rollback, d'être revenu à l'époque où sa vie ne s'était pas encore fragmentée en une pile de morceaux bizarres et compliqués qu'il n'arrivait pas à rassembler. Par devers lui, il se promit de remercier le Dr Master de l'avoir poussé à faire ça. Il se sentait vivant pour la première fois depuis des mois.
- Ça roule, répondit-il en touchant sa joue blessée du bout des doigts. Il les retira aussitôt avec un sifflement.
- Hé, ça pique !
Mais même ça, il le dit en riant. Reno dût s'en formaliser car il lui lança un drôle de regard.
- On dirait que ça t'amuse.
Ça sonnait un peu comme un reproche. Roxas essaya de se sentir penaud sans y parvenir vraiment.
- Ce n'était pas très raisonnable de monter sur le half-pipe alors que je n'avais plus fait ça depuis des années, admit-il. Mais à ma décharge, je ne risquais pas de me blesser gravement. Le skate, c'est un peu comme le judo. Quand tu fais ça sérieusement, la première chose que tu apprends, c'est comment tomber. Est-ce que je t'ai fait peur ?
Reno détourna le regard et haussa les épaules, et celles de Roxas s'affaissèrent un peu. Le ballon gonflé d'euphorie qui s'était logé entre ses côtes se dégonfla un peu.
- Tu veux rentrer ? Proposa-t-il.
À nouveau, Reno haussa les épaules et lui répondit, sans le regarder :
- Comme tu veux.
Roxas baissa la tête.
C'est encore pire qu'avant. Il ne veut même plus me regarder. Qu'est-ce qu'il faut que je fasse ?
Peut-être qu'il n'était pas le seul à penser qu'il était carrément indécent de s'amuser, compte tenu de la situation. Peut-être que c'était aussi l'avis de Reno, au fond, et qu'il le trouvait gonflé de s'éclater comme un gamin alors que...
Penser à Axel acheva de crever le petit ballon, qui se vida et disparut, ne laissant que le vide et la lassitude habituels. Roxas se releva.
- Rentrons, dit-il simplement.
Reno tourna le dos pour partir sans répondre, et Roxas alla ramasser sa planche avant de lui emboîter le pas. Il ne remarqua même pas, en passant, que le petit groupe de jeunes l'appelait et le sifflait (Dieu seul sait par quelle bizarre logique adolescente, en dépit de son grand âge, sa remarquable performance et sa non moins spectaculaire chute lui avaient gagné leur respect). Il suivit Reno en silence jusqu'à la voiture. Arrivés sur place, Reno lui demanda Poliment-Et-Courtoisement s'il voulait conduire. Roxas déclina tout aussi poliment, trop consterné qu'il était à l'idée d'avoir offensé Reno pour dire ou faire autre chose. Il se sentait un peu sonné, déphasé. Reno ne desserra pas les dents ni ne quitta la route des yeux de tout le trajet, et aussitôt qu'ils furent rentrés, il s'installa dans le canapé pour jouer à la console. Roxas resta debout dans le couloir pendant un instant à le regarder, déchiré qu'il était entre l'envie d'aller simplement s'asseoir à côté de lui pour lire ou faire autre chose et le sentiment de ne pas être le bienvenu. Il envisagea un instant d'entrer dans la pièce et de le forcer à lui parler, à lui faire dire ce qu'il avait fait de travers pour qu'il se comporte comme ça depuis des jours. Finalement, il choisit (assez lâchement, à son avis) d'éviter le conflit. Il était trop abattu pour supporter une dispute, et il n'était pas si sûr d'avoir envie d'entendre les reproches que Reno pouvait bien avoir à lui faire. Il battit donc en retraite dans la chambre d'Axel. Il remit sa planche là où il aurait sans doute mieux valu qu'elle reste et regarda les myosotis qui fleurissaient sans aucun soucis du temps qui passait et pesait pourtant si lourd sur ses épaules. Il était épuisé, et maintenant que l'euphorie était passée, il avait mal partout. Il allait être couvert de bleus, et le fait de n'en avoir plus rien à faire ne lui apportait pas la satisfaction espérée. Il avait envie d'aller voir Axel, mais il n'osait pas sortir, même s'il n'était sûr de ce qui le retenait. Si Reno lui demandait où il allait, il se sentirait obligé de l'accompagner et Roxas en avait assez de lui imposer des choses. Ou alors... il ne dirait rien du tout, ne poserait même pas la question, et ce serait encore pire.
Il y avait longtemps, vraiment, vraiment longtemps qu'il ne s'était pas sentit aussi seul.
R&R
Merci, Wikipédia ! (j'aurais passé plus de temps à vous expliquer les termes techniques qu'à écrire le chapitre si je l'avais fait moi-même) Pour les figures, si vous avez joué à KH II, vous devriez en avoir la même connaissance basique que moi, puisque les noms sont affichés dans le menu quand on prend un skate.
(1) s'agit d'une rampe en forme de U, dans laquelle les skateurs effectuent des va-et-vient, prenant de la vitesse et effectuant de part et d'autre des tricks divers. À l'extrémité du half-pipe se trouve un rail de forme tubulaire appelé « coping », et sur lequel peuvent se faire des slides ou des grinds aussi bien que des tricks plus particuliers.
(2) Il est possible d'effectuer des slides ou des grinds sur des rails, aussi appelés « barres de slides ». En analogie avec le mobilier urbain, citons les rampes d'escaliers (handrails).
(3) Une table auxquelles ont été ajoutées des courbes. On y place, ou non, un handrail, il est possible d'utiliser les courbes pour effectuer des sauts ou simplement monter dessus.
