Auteur : Ariani Lee
Bêtalecture : Shangreela
Fandom : Final fantasy VII, Kingdom Hearts
Pairings: RAR et dérivés
Disclaimer : L'univers et les personnages sont la propriété de leurs créateurs, les studios Square Enix – anciennement Squaresoft en ce qui concerne Final Fantasy VII.
Dans celui-là, il y a quelque chose que, si je ne m'abuse, certains d'entre vous attendent depuis très longtemps. En tout cas, l'écrire à été jouissif !
Chapitre 20 : Vexations
You and me
We used to be together
Everyday together, always
I really feel
That I'm losing my best friend
I can't believe
This could be the end
It looks as though you're letting go
And if it's real
Well I don't want to know
(No Doubt, Don't Speak )
Ne le regarde pas.
Reno remua sur sa chaise. Il avait la nuque raide à force de se tenir immobile. C'était d'autant plus contrariant que c'était complètement inutile, puisque se retenir de tourner la tête n'empêchait pas du tout son regard de se tourner où il le voulait.
Ne le regarde pas.
Plus facile à dire qu'à faire. On est assis l'un en face de l'autre !
A qui la faute ?
Comme si je pouvais oublier même trente secondes que je me suis mis dans ce merdier tout seul.
L'enfer est pavé de bonnes intentions.
Il ajouta deux lignes de texte au document sur lequel il était supposé être en train de travailler. De l'autre côté de la pièce, Roxas chassa un chat qu'il avait dans la gorge.
Ne le regarde pas.
Je sais.
Quatre mois après l'Accident, ça y était : Reno regrettait amèrement d'avoir fait engager Roxas. Sa compagnie permanente était devenue un supplice de Tantale, et le fait de ne pas pouvoir se permettre de manifester sa mauvaise humeur devant lui rendait la chose intolérable.
Je vais devenir dingue.
Ne le regarde pas.
Reno avait beau savoir et se répéter que quand il avait proposé la place d'assistant à Roxas, c'était vraiment une super idée et le meilleur moyen pour lui de tenir les engagements qu'il avait pris vis-à-vis de lui, il en était venu à se détester de l'avoir fait.
C'est parce que j'ai besoin d'être en colère contre quelqu'un et que je ne peux m'en prendre qu'à moi-même.
Bien vu.
C'est moi qui vais pas tarder à avoir besoin d'un psy si ça continue. Je le fais pas encore à voix haute mais je parle quand même tout seul.
Il retira ses lunettes de moto et massa son cuir chevelu douloureux du bout des doigts.
Ouais, mais c'est parce qu'il n'y a personne d'autre à qui parler.
Ouais, clairement. À qui aurait-il pu dire une chose pareille ? " Mon meilleur ami est dans le coma et moi, j'ai tellement envie de sauter sur son mec que j'ose même pas le regarder dans les yeux. "
Présenté comme ça, ça n'a même pas l'air si compliqué...
Evidemment. Si c'était "juste" ça, Tifa pourrait l'entendre. Peut-être même Rude - même s'il aurait pas envie. Mais il faudrait aussi parler de tout ce qui s'est passé avant l'Accident, et de la décharge, et de Roxas...
Je voudrais qu'Axel soit là... Il sait tout, il connaît Roxas. Il comprendrait.
C'est clair. Mais il fallait que la seule personne a qui il aurait été possible de parler de tout ce bordel soit aussi celle dont c'est l'absence qui a tout foutu en l'air.
Ironique.
Ne le regarde pas.
Il se pose déjà des questions sur mon attitude. Il croit que je lui en veux pour quelque chose.
Ne le regarde pas.
Ça lui fait du mal.
Arrête de te chercher des excuses. Quand tu le regardes il peut voir à quoi tu penses.
Il le sait déjà.
Raison de plus pour ne pas le lui confirmer.
Reno avait envie de pleurer ou de hurler, ou même de simplement laisser sa tête reposer dans ses mains une minute, mais même ça il ne pouvait pas. Pas avec Roxas juste en face. Il regrettait l'époque bénie où, étant môme, il défoulait sa colère en se roulant par terre et en se fichant du reste du monde.
Je vais devenir marteau.
Contiens-toi. Et ne le regarde pas.
Reno se leva. Il se força à le faire calmement, mais il fallait qu'il sorte de la pièce tout de suite. Roxas ne dit rien quand il passa à côté de lui pour sortir. Pourtant, il fumait vraiment beaucoup, ces jours-ci. Trop. Roxas l'avait forcément remarqué, mais n'avait pourtant fait aucun commentaire. Sans doute qu'il n'osait pas. Ça ne lui ressemblait pas, mais ce n'était pas vraiment étonnant. Reno était d'une humeur de puma, et puisqu'ils étaient ensemble tout le temps, Roxas le prenait pour lui. Reno voyait bien que ça le chagrinait, mais n'osait lui-même pas le détromper. La distance grandissante entre eux le tuait, mais c'était sans doute mieux comme ça.
Mais je lui retire mon soutien, je le laisse tomber. Ça lui plombe le moral, et c'est pas bon pour lui.
Ce qui serait pas bon pour lui, c'est de devoir faire face à un nouveau bouleversement affectif. Comment il le vivrait, s'il se passait quelque chose maintenant ? Le plus important, c'est d'éviter ça !
Il pourrait aussi ne rien se passer.
Le seul moyen de s'en assurer, c'est de faire en sorte de ne pas créer d'occasions.
Reno s'alluma une clope en faisant le même bilan déprimant auquel il s'était livré trois fois depuis le matin, et la termina en parvenant à la même conclusion honteuse. Il laissait les choses s'envenimer parce qu'il ne se faisait pas confiance pour les gérer sans déconner.
Il jeta son mégot dans une bouche d'égout et retourna à l'intérieur sans se presser.
C'était à se taper la tête contre les murs. Il n'aurait jamais cru que les choses iraient jusque là. Que lui, il en arriverait à ça. Piégé par ses propres pulsions et par sa propre censure, dans une cage qu'il avait construite de toutes pièces. Il avait l'impression de se débattre à l'intérieur de sa propre tête, et plus les temps passait, plus il en était malade, malade, malade...
Ding ~ !
La porte de l'ascenseur s'ouvrit. Il sortit en esquivant trois personnes qui entraient... et tomba nez à nez avec Kadaj.
Il comprit que sa présence n'avait rien de fortuit rien qu'à la manière qu'il avait de le regarder droit dans les yeux. Il se tenait au milieu de son chemin, les bras croisés et un drôle de pas-tout-à-fait-sourire accroché au coin de la bouche. Le regard satisfait et amusé, il l'obligeait à choisir entre le bousculer et le contourner pour passer.
Ou à lui parler.
Reno s'arrêta.
- Qu'est-ce que tu me veux ? Demanda-t-il sans aménité.
C'est pas. Du tout. Le moment.
- Juste te demander comment ça se passait, à ton nouveau poste, répondit tranquillement Kadaj. Avec tout ce travail en plus... et un nouvel assistant, en plus. Ça fait pas mal de changement. On dirait que tu t'es bien adapté.
Dans la bouche de n'importe qui d'autre, c'aurait pu être un compliment, ou des encouragements. Mais Kadaj prononçait ces paroles avec un petit air goguenard qui transformait chaque mot en menace. Reno sentit sa nuque se hérisser. Ça y était. Ils n'avaient pas pu l'éviter, et ça tombait maintenant. Il se blinda, résolu à ne rien lâcher.
- Oui, très bien, dit-il sobrement.
- C'est ce que j'ai cru comprendre. Vous formez une super équipe, on dirait. Il paraît que vous abattez un sacré paquet de boulot, à vous deux.
Encore des paroles aimables, toujours prononcées avec ce petit presque-sourire de connivence.
- C'est vrai.
Surtout ne pas lui donner de grain à moudre.
- Il a l'air bien, ton petit protégé. Vraiment bien, poursuivit Kadaj, l'air de rien, mais Reno se raidit. Il paraît qu'il a rapidement trouvé ses marques. J'ai entendu dire qu'il apprenait très vite. Tu crois qu'il va rester assistant ?
Arrête de parler de lui. Arrête d'y penser. Oublie-le.
Reno sentait monter la colère, mais il parvenait à la maîtriser. Il était focalisé sur l'attaque qui arrivait - il savait que Kadaj allait essayer de le faire sortir de ses gonds.
C'est écrit en toutes lettres sur ta sale petite face de rat. Vas-y, mec, perds ton temps.
- Non. Je le trouve doué.
- Oh, doué. C'est plutôt une bonne nouvelle, personne ne pourra te reprocher ton manque d'objectivité. D'ailleurs, j'y pense, il est aussi doué pour tout, ou c'est juste sa bouche ?
Il avait demandé ça sur un ton si désinvolte que Reno, qui la guettait pourtant, mit bien deux secondes à percuter l'insulte. Et quand l'information atteignit son cerveau, le fait qu'il l'ait anticipée n'en atténua pas vraiment l'effet. Il sentit une bouffée de colère lui monter à la tête et lui obscurcir les idées. Qu'il s'en prenne à lui tant que ça lui chantait, mais qu'il oublie Roxas. Qu'il ne s'avise même pas d'évoquer son existence de sa foutue langue de pute.
Reno écumait, mais il parvint pourtant à ne pas à ne pas empoigner Kadaj pour l'encastrer dans le mur. Il reprit pied après un bref instant de battement. Il regarda Kadaj droit dans les yeux en affichant tout le dédain qu'il éprouvait pour lui.
C'est bon. Je gère.
- Laisse-moi passer, lui dit-il froidement. J'ai pas de temps à perdre à écouter tes conneries.
Kadaj soutint son regard, le sondant à la recherche d'indice de sa colère. Reno supposa qu'il aurait pas à chercher trop longtemps.
Laisse moi passer. Je te jure, ça vaut mieux pour toi.
- Sérieusement, je suis vraiment pas d'humeur. Dégage.
Et à son grand étonnement, Kadaj obtempéra, s'écartant de son chemin sans rien ajouter. Reno hésita une demi-seconde avant de passer devant lui et le dépassa, ébranlé. Il sentait que le masque qu'il s'était composé s'effaçait sans qu'il puisse le retenir. Il sentait remonter la marée de la lassitude, et avec elle les flots de la sensation d'emprisonnement, de l'abattement, de la frustration...
- Oh, je comprends que t'aies pas envie d'en parler. À ta place, j'assumerais pas non plus...
Reno s'arrêta brusquement, cloué sur place.
Il n'oserait pas. Il ne parlerait pas de...
- Franchement. (C'était toujours dit sur le ton de la conversation polie mais Reno pouvait entendre son sourire narquois.) Quel genre de type se taperait le mec de son meilleur pote ? Je veux dire, bon, okay, c'est un légume, mais quand mê -
C'était parti tout seul. Ce n'était pas comme la fois où il avait frappé Roxas. Ce soir là, il avait vu rouge, il avait senti l'envie monter et n'avait pas pu la réprimer. Pas là. Un instant il était là, et le suivant ses phalanges s'écrasaient sur le nez de l'autre, criant de protestation contre la violence de l'impact.
C'était la douleur la plus jouissive qu'il avait éprouvée de sa vie. Kadaj tituba et porta une main à son nez ensanglanté. Reno frappa à nouveau mais l'autre avait déjà suffisamment récupéré pour s'esquiver comme le serpent qu'il était.
Mal lui en pris, confrontés à un adversaire qui opposait de la résistance, les réflexes de Reno prirent le dessus. Il pivota sur le pied gauche pour frapper du droit. Surpris, Kadaj reçut le coup dans les côtes et alla heurter le mur derrière lui. Reno tiqua ; il avait visé plus haut.
Tiens, comme quoi il y a encore des choses sur moi que tu ignores. Dommage que je n'aie pas parlé de ça à ton frère, hein ?
C'était tellement bon. Bien trop pour qu'il s'arrête. Toutes les émotions négatives qu'il avait réprimées ces derniers temps étaient remontées d'un seul coup pour s'offrir cet exutoire inespéré. Il attendait ça depuis si longtemps ! Il leva le poing pour frapper une fois de plus, certain de mettre à Kadaj le pain de sa vie - il était trop sonné pour réagir. Il avait les mains crispées sur ses côtes et sur son nez et du sang coulait sur son menton ; il n'était pas en état.
Ça aurait dû l'arrêter, mais cette idée ne lui traversa même pas l'esprit. Par contre, la main qui se referma subitement sur son poignet le stoppa net de son élan. Il essaya de passer outre sans y parvenir : la poigne se resserra.
D'un seul coup, il se remit à entendre. D'autres mains se refermèrent sur ses bras alors qu'il continuait de se débattre. Des gens criaient tout autour de lui. Les mains disparurent soudain, pour être aussitôt remplacées par une paire de bras puissants qui le ceinturèrent, le soulevant de terre. Il rua.
- Rude, putain ! Lâche-moi !
- Pour que tu puisses l'amocher plus que ça ? T'irais en taule.
À l'opposé, Elena essayait de s'occuper de Kadaj qui vociférait.
- Il m'a pété le nez ! Gargouillait-il, outré. Putain, ça pisse le sang !
Il n'exagérait pas. Sa chemise en était trempée et de grosses gouttes s'échappaient d'entre ses doigts pour aller s'écraser sur le sol, heureusement carrelé.
- Nom de Dieu, Reno, qu'est-ce qui te prends ?!
Ça, c'était Tifa. Debout à côté de Rude, elle gesticulait furieusement. Reno devina que c'était elle qui l'avait retenu la première. Elle avait de bons réflexes. Il tourna la tête pour lui répondre et son regard tomba sur Roxas. Celui-ci se trouvait à l'écart de la presse, à la porte de leur bureau, le visage décomposé et les yeux rivés sur lui. Reno se détourna vivement, conscient qu'à cet instant, tout le monde avait les yeux rivés sur lui. Les cris avaient fait place à un brouhaha de marmonnements. Il reporta son attention sur Kadaj trouva Yazoo à la place d'Elena. il le regardait d'un air navré qui confinait à la consternation. Pourtant, sur ce coup là, Reno ne pouvait pas s'empêcher de lui en vouloir à mort. S'il avait su la boucler, rien ne serait arrivé.
- T'as complètement pété les plombs, c'est pas possible ! Continuait de s'époumoner Tifa.
Reno ne quitta pas Kadaj des yeux quand il lui répondit.
- Il était grand temps que quelqu'un lui fasse fermer sa grande gueule de hyène mal baisée.
Kadaj émit un drôle de borborygme et se mit à tousser. Du sang gicla, et Tseng débarqua en plein milieu de la scène.
Un silence de plomb s'abattit aussitôt. Reno cessa de se débattre dans la prise de Rude qui, fidèle à sa réputation, bougeait autant qu'une pierre. Il le relâcha aussitôt. Tseng lui lança un regard insondable, qu'il tourna ensuite vers Kadaj.
- Dans mon bureau, annonça-t-il de sa voix posée.
- Il faut que j'aille à l'hôpital, dit Kadaj en vacillant.
Il avait l'air un peu étourdi et son nez continuait de saigner.
- Il n'y en a que pour une minute, répondit Tseng d'un ton aimable qui ne souffrait aucune réplique. Est-ce que quelqu'un pourrait se garer en double file devant et l'attendre ?
- J'y vais, dit la voix de Rude derrière Reno. Il s'en alla aussitôt.
Reno éprouva un plaisir mesquin à savoir que Kadaj allait passer une demi-heure enfermé dans une voiture avec Rude. Il n'avait pas son pareil pour mettre les gens hyper mal à l'aise. Kadaj ne protesta pas davantage et suivit Tseng. Reno leur emboîta le pas tandis que, derrière lui, Tifa se précipitait dans son bureau en entraînant Roxas avec elle. Reno referma la porte derrière lui en se demandant si ce ne serait pas un mal pour un bien qu'il se fasse virer.
R&R
Roxas resta assis à son bureau, complètement atterré, pendant que Tifa guettait la porte du bureau de Tseng à travers le panneau vitré. Plus tôt, il avait aperçu son patron pour la première fois. Il était descendu et s'était rendu droit dans le bureau de Tseng sans un mot ni un regard pour personne. Il en était ressorti un instant plus tard et avait disparu tout aussi subitement.
- Qu'est-ce qu'il a bien pu lui dire ? J'étais en train de les regarder parce que j'avais remarqué qu'ils discutaient, et c'est jamais pour se dire des politesses. Kadaj ne l'a pas touché, je te jure, Reno a carrément fait demi-tour pour se jeter sur lui. Pourtant il sait bien à quoi s'en tenir avec lui ! Il ne se serait pas bêtement laissé provoquer.
- Aucune idée, mentit Roxas en fixant son écran.
Il avait une idée assez précise (et Ô combien déplaisante) de ce dont il avait pu être question. Et il n'était pas aussi convaincu que Tifa que Reno n'avait pas simplement mordu à l'hameçon que Kadaj lui lançait. Il était si énervé ces derniers temps qu'une étincelle avait peut-être suffit à mettre le feu aux poudres.
- Mais c'est insensé, râla encore Tifa. Ça va faire vingt minutes qu'il est là-dedans...
Roxas remua sur sa chaise, mal à l'aise. Kadaj était parti deux minutes après Rufus mais Reno, lui, était toujours à l'intérieur. Tifa avait raison. Ça devenait inquiétant.
- Ah, il sort ! Dit-elle soudain.
Roxas ne se retourna pas pour regarder Reno traverser l'open-space. Quand Reno entra, il régnait un silence total. Quand la porte se fut refermée, Tifa lui tomba dessus comme la misère sur le pauvre monde.
- Qu'est-ce qui t'a pris !?! Feula-t-elle. (Elle ressemblait à une panthère furibarde.) Il pourrait porter plainte ! Bon sang, il va porter plainte ! Si y en a un sur qui on peut compter pour pas laisser passer une occasion pareille, c'est bien celui-là !
Reno secoua la tête. Roxas lui coula en regard de biais. Il avait l'air secoué. Roxas était assez content que Tifa se charge de lui passer un savon - il savait qu'il ne l'aurait pas fait mais c'était une bonne chose. Reno avait visiblement besoin qu'on lui remette les idées en place. Il fit "non" de la tête.
- Quoi, non ? Fit Tifa, excédée.
- Non, il ne portera pas plainte.
- Qu'est-ce que t'en sais ? Et pour toi, qu'est-ce qui va se passer ?
- Tseng a posé tous les jours de congé qu'il me restait à partir de demain. Je reviendrai dans une semaine.
- C'est tout ? Rit nerveusement Tifa. Y a pas à dire, ça aide vachement, d'être dans les petits papiers du patron.
- Je ne suis pas dans les "petits papiers" de Rufus, répondit Reno, toujours avec cet air bizarrement détaché, comme s'il assistait à la scène sans y être vraiment mêlé.
- Non, c'est sûr... Tu l'as juste connu à l'école. Et puis tu l'appelles Rufus.
- Il était toujours trois classes au-dessus de moi.
Rufus Shinra avait hérité de la fortune de son père à l'âge tendre de vingt-deux ans. Il n'avait pas attendu longtemps avant d'en investir une partie dans le lancement de sa propre entreprise. Il était si jeune qu'une bonne partie de ses employés le prenait pour le fils du patron.
- C'est ça, on lui dira, railla Tifa, que le soulagement rendait caustique.
- Tu comprends pas.
Un sourire mi-figue mi-raisin apparut sur le visage de Reno.
- Quoi, alors ?
- Figurez-vous qu'il n'y a pas qu'à moi que Kadaj casse les couilles depuis qu'il est arrivé.
- Il y a eu des plaintes ? Demanda Roxas.
Il était content, presque malgré lui, de voir Reno sourire, et qu'il s'adresse à eux deux, pas seulement à Tifa.
- Pas formellement, mais oui, des gens se sont plaints. D'après ce que Tseng a entendu - il a parlé de cinq personnes, et c'est sans me compter puisque moi, je règle mes problèmes tout seul -
- On a vu ça, dit Tifa en passant.
- ... le ressenti général, c'est qu'il a l'air de penser qu'être joli le dispense d'être poli.
Roxas étouffa un ricanement. C'était plus fort que lui. Mais Tifa, concentrée sur Reno, ne vit que son sourire à lui qui s'élargissait un peu, et le pointa d'un doigt accusateur.
- Avec ce que tu viens de lui mettre, c'est pas demain la veille que même sa propre mère lui trouvera quelque chose de joli. Tu lui as vraiment cassé le nez ?
- Oui. Je l'ai senti craquer. J'ai la main en bouillie mais ça valait le coup.
- Reno..., soupira Tifa, visiblement inquiète.
Reno la regarda, puis tourna fugacement son regard vers Roxas qui affichait une mine angoissée cousine de celle de Tifa. Il leva les mains aussitôt, comme pour se défendre.
- Hé, détendez-vous, ça baigne ! Dit-il aussitôt. Que je vous explique. Dès que j'ai refermé la porte du bureau de Tseng, Kadaj s'est mis à gargouiller qu'il allait m'attaquer en justice et réclamer des dommages et intérêts -
- Et tu dis " ça baigne " ! Hoqueta Tifa, incrédule.
- Laisse-moi parler ! Tseng lui a cloué le bec en trois secondes, c'était superbe.
Il avait l'air plus en forme et plus gai qu'il ne l'avait été depuis au moins un mois.
- Il a dit à Kadaj qu'on allait tous les deux garder nos emplois et que personne n'attaquerait personne. Que s'il essayait, lui envisagerait d'accorder un peu plus d'importance à ce que viennent lui dire les gens qui en ont plein le dos de son comportement.
Il se passa les mains dans les cheveux. Visiblement, il était content de passer un peu les choses en revue.
- Il perdra son boulot s'il s'en prend à moi et il pourra aussi se foutre ses références au cul. Il est pas assez con pour faire ça, c'est un très mauvais calcul et j'ai bien vu à la tronche qu'il tirait qu'il l'avait compris. On aurait dit qu'il était assis sur un cactus.
- Ou qu'il avait une fracture et perdu un demi-litre de sang ?
- Si tu préfères.
- Et quoi, le chef a fait ça comme ça, sans vous écouter d'abord ? Vous êtes rentrés dans son bureau et il a menacé Kadaj d'entrée de jeu, sans lui demander sa version de l'histoire ?
- Il m'a pas demandé la mienne non plus. Il a rien voulu savoir.
- Et le boss ?
- Je sais pas trop. Tseng a dû lui demander de descendre avant de se pointer parce qu'il a débarqué comme ça, de nulle part, juste après que Tseng ait expliqué à Kadaj ce que sa réputation de merde pouvait lui coûter. Il s'est assis dans un coin et il a pas dit un mot.
- Quoi, rien ?
- Que dalle. Il est juste resté là pendant que Tseng expliquait à Kadaj que tant qu'il n'entamerait aucune poursuite, il garderait sa place et personne n'essaierait de savoir pourquoi je lui ai cassé la gueule.
Enfin, Tifa sembla se détendre. Elle se fendit même d'un sourire.
- Le con. Il s'est enterré tout seul...
- Et après ? Demanda Roxas, qui ne se laissait pas si facilement distraire. Tu es resté là-dedans presqu'un quart d'heure après que Kadaj soit parti. Qu'est-ce que Tseng te voulait ?
- Savoir pourquoi je lui ai cassé la gueule.
- Et ?
- Et rien. Désolé, je tiens pas à répéter ce qu'il m'a dit.
- Mais à Tseng ?
- J'ai rien dit non plus.
- Pendant quinze minutes ? Insista Tifa, curieuse.
- Je vais être absent une semaine et c'était pas prévu, y avait des choses à régler.
Ce fut à ce moment-là, alors que Tifa était satisfaite des explications de Reno et que les choses avaient l'air de rentrer dans l'ordre, que le franc de Roxas tomba. Il se leva d'un seul coup.
- Mais la présentation ! C'est lundi, et tu ne seras pas revenu avant - quoi ? Mercredi, jeudi ?
- Jeudi.
- Mais tu as dit que c'était un gros client potentiel.
- Oui, ça fait partie des choses que j'ai mises au point avec Tseng.
- Alors quoi ? Je reporte le rendez-vous ?
- Non, c'est trop tard. Ça craint à la base de reporter une entrevue avec un client, mais le faire même pas une semaine avant quand c'est prévu depuis plus de deux, c'est inacceptable pour un premier contact. C'est toi qui vas les recevoir.
Roxas crut à une blague. Mais Reno avait l'air parfaitement sérieux, et il comprit qu'il l'était.
- C'est une plaisanterie, dit-il quand même, incrédule.
- Non. Tu as complètement monté ce dossier, et j'ai rien trouvé à y changer ou à y ajouter. J'en ai discuté avec Tseng et il est d'accord avec moi. Tu n'as pas seulement fait l'étude du profil client, comme je te l'avais demandé. Tu as établi une excellente proposition, tu as mis le produit en valeur et tu t'es même renseigné sur ce que propose la concurrence.
- J'ai juste fait mon travail, protesta Roxas.
- Non, tu as fait le mien, et très bien en plus. C'est ton client.
- Je suis juste assistant ! Tseng le sait !
- Oui, mais il pense comme moi que ce serait pas fair-play si je concluais cette vente. Je peux pas récolter comme ça le fruit de ton boulot. Evidemment, c'est toi qui percevras la commission. Vois ça comme sa façon - et la mienne, d'ailleurs - de récompenser ton initiative.
- Ce n'est pas une récompense, c'est une punition. Reno, ces gens vont venir ici pour s'entretenir avec un commercial, pas pour être reçus par un assistant.
- Tu es doué. C'étaient pas des paroles en l'air quand je t'ai dit ça, je pense vraiment que tu ferais bon commercial si tu voulais essayer. C'est vrai que c'est un peu prématuré, mais c'est une opportunité à saisir. Tu pourrais faire carrière ici, si tu voulais.
- Et dégager de ton bureau dans le processus, c'est ça ?
Roxas se plaqua une main sur la bouche, mortifié d'abord d'avoir dit ça à voix haute, avant de décider qu'en fait il ne le regrettait pas. Il laissa retomber sa main. Un silence lourd de malaise s'était abattu sur la pièce, et Roxas ne quittait pas Reno des yeux. Il serra les poings, déterminé. C'était dit, il ne pouvait pas le reprendre. Trop tard. Tant mieux.
Tifa les regardait, allant de l'un à l'autre, essayant visiblement de comprendre ce qui lui avait échappé. Reno était pétrifié. Finalement, elle secoua la tête.
- Je crois qu'il vaut mieux que je vous laisse seuls, dit-elle. Il faut que je retourne bosser de toute manière. Reno, tu me tiendras au courant. Roxas, je t'aiderai, alors t'angoisse pas trop.
Et elle s'en alla là-dessus, non sans marquer une pause avant de sortir. Elle leur lança à tous les deux un regard sombre.
- Vous avez l'air d'être super remontés, l'un comme l'autre. Alors tâchez de réfléchir un peu avant de vous mettre à balancer des trucs que vous pourriez regretter.
Puis elle quitta la pièce en refermant la porte derrière elle. Roxas ne bougea pas d'où il était, debout derrière son bureau, et attendit sans un mot que Reno lui réponde. Mais comme celui-ci ne disait rien et ne le regardait même pas, il insista.
Quand le vin est tiré, il faut le boire.
- J'ai l'impression que tu es content de prendre cette semaine forcée parce que ça va te débarrasser de moi pendant la journée.
Reno alla s'assoir à son bureau, et Roxas se souvint des parois vitrées et du service complet qui devait avoir les yeux rivés sur eux. Il se rassit.
- Je crois juste que j'ai vraiment besoin de vacances, répondit enfin Reno, sur la défensive.
Il avait de nouveau l'air un peu ébranlé, mais Roxas n'était pas surpris. Ils n'étaient ni l'un ni l'autre du genre à laver leur linge sale en public, mais c'était une journée bizarre.
Mais tu ne nies même pas. Tu ne me reproches pas d'avoir balancé ça comme ça, devant Tifa. TOI, admettant avoir besoin de repos ! Qui pourrait t'entendre dire ça et ne pas se demander ce qui cloche ?
Il décida de laisser tomber. Il y avait plus urgent. Le client. Oui, et aussi... Tifa avait raison. Reno avait ignoré les provocations de Kadaj pendant des mois avant que Roxas ne rejoigne la SHINRA. Qu'est-ce qu'il avait bien pu dire ?
- Passons, dit Roxas en maîtrisant sa voix qui tremblait presque. Tu sais que je vais vouloir savoir comment Kadaj a réussi à te faire sortir de tes gonds.
Même s'il y avait sans doute plus beaucoup de boulot.
- Je sais.
- Et tu sais aussi que je ne me contenterai pas d'un "Je tiens pas à le répéter" ?
- Écoute -
- Non. Toi, tu m'écoutes. C'est très simple. Soit ça me regarde et tu passes à table, soit ça n'a rien à voir avec moi et je ne te demande rien. C'est l'un ou l'autre. Ne me mens pas. Est-ce que ça me concerne d'une manière ou d'une autre ? Parce que si c'est le cas, il vaut mieux que tu me le dises tout de suite.
Reno baissa la tête, l'air abattu, ce qui constituait une réponse en soi.
- On a déjà eu cette conversation, insista Roxas. Je préfère savoir maintenant qu'attendre que ça ressorte.
- Oui, il a fait des insinuations graveleuses à ton sujet, finit par admettre Reno, à contrecœur.
Roxas pâlit.
- S'il te plaît, dis-moi que ce n'est pas pour ça que tu l'as envoyé à l'hôpital.
- Non. (Reno avait toujours la tête baissée, le regard fixé sur ses mains.) J'ai pas plus envie de te répéter ce qu'il a dit que tu n'as envie de l'entendre et oui, ça m'a donné envie de lui faire bouffer toutes ses dents une par une. Mais je l'ai pas fait. Honnêtement, je l'ai vu arriver de loin. Je m'y attendais. C'est pas pour ça que je l'ai cogné.
- Alors pourquoi ?
- Parce qu'il a parlé d'Axel. Parce qu'à ma place, tu l'aurais frappé aussi.
Roxas sentit son cœur se mettre à battre douloureusement rien qu'en entendant le prénom, mais la sensation empira à mesure qu'il intégrait toute la phrase. Pourquoi ? Pourquoi s'en prendre à Axel ? Merde, qui pouvait bien se servir d'une chose pareille pour atteindre quelqu'un ? Qui frappait si bas ? Reno releva la tête et regarda Roxas en face. Surpris, ce dernier tomba dans ses yeux comme s'il avait trébuché.
Roxas avait déjà vu Reno dans bien des états et faire face à bien des situations pénibles. Il savait de quoi il avait l'air quand il était bouleversé ou vulnérable, même quand il avait un moment de faiblesse. C'était rare, mais il connaissait. Ça, par contre, c'était une aberration. C'était terrifiant. Reno ne perdait pas pied, jamais. Il était pragmatique, inébranlable. Il savait où il allait, même quand la route était épouvantable, il ne perdait jamais de vue ses objectifs. Il ne s'égarait pas en chemin. Et pourtant, l'espace d'un instant, ce fut ce que Roxas vit dans son regard hanté. L'égarement, l'impuissance, les regrets, la résignation. La peur. Puis Reno se détourna, brisant le contact.
Roxas eut l'impression d'être rejeté contre le dossier de sa chaise. Il en resta sonné pendant quelques secondes.
- Je voudrais t'aider, dit-il sincèrement, même si sa voix était moins assurée qu'il l'aurait voulu.
Mais Reno secoua la tête. Il regardait déjà ailleurs.
- Tifa a raison. On devrait se remettre au boulot, dit-il simplement.
Puis il se tourna vers son ordinateur et reprit la souris. Vaincu, Roxas l'imita, une grosse boule dans la gorge, les yeux brûlants. Reno n'était peut-être pas énervé à cause de lui - ou en tout cas pas seulement - mais quelle différence cela faisait-il s'il continuait de le rejeter ?
Roxas se remit au travail.
