Auteur : Ariani Lee

Bêtalecture : Shangreela

Fandom : Final fantasy VII, Kingdom Hearts

Pairings: RAR et dérivés

Disclaimer : L'univers et les personnages sont la propriété de leurs créateurs, les studios Square Enix – anciennement Squaresoft en ce qui concerne Final Fantasy VII.

Note : j'ai apporté une rectification au chapitre précédent. Du coup, Reno a cassé la gueule à Kadaj lundi, et là, c'est mercredi. C'est pas super significatif mais juste au cas où, je précise. Et je m'excuse - je me roule par terre - d'avoir été si longue ! Je m'étais pas rendue compte que j'avais pas updaté depuis deux mois.


Chapitre 21 : Au pied du mur

Isn't it hard? Standing in the rain

And yeah, you're on the verge of going crazy

And your heart's in pain

No one can hear, but you're screaming so loud

You feel like you're all alone

In a faceless crowd

( Weird, Hanson)


- Ça va être une catastrophe.

- Mais non. Tu seras très bien.

- C'est une idée à la con.

- S'il te plaît, Roxas, arrête de dire des gros mots. C'est la troisième fois depuis ce matin et Reno raison, c'est trop bizarre quand ça sort de ta bouche. Ça te va pas. Et arrête avec ces dossiers, tu vas finir par casser quelque chose !

Roxas reposa la lourde pile de folders spiralés sur la table en verre. Pour la sixième fois en dix minutes. Et il trouvait toujours que ce n'était pas le bon endroit. Mais Tifa ne le quittait pas des yeux, et il se retint de la déplacer à nouveau. Finalement, il se tourna vers elle en essayant de ne plus y penser.

- Ça va être un fiasco. Je ne vais jamais y arriver.

- Tu seras très bien, répéta Tifa. (Elle avait l'impression de ne dire que ça depuis qu'elle était arrivée au bureau.) Tu connais le dossier, tu l'as monté toi-même. Tu as les folders pour les clients, les rafraîchissements, le tableau, le bureau qui va bien...

- Ce n'est pas mon bureau, pointa Roxas, mais elle fit comme si elle n'avait rien entendu. Elle s'était approchée de lui, à la recherche vaine d'un détail à corriger dans sa tenue. Faute d'en trouver, elle rajusta inutilement sa cravate.

- ... et tu fais une excellente impression, en jeune cadre dynamique. Tu as tout ce qu'il faut, conclut-elle en lui tapotant les épaules et en l'embrassant d'un regard aussi satisfait que si elle l'avait habillé et coiffé elle-même.

- J'ai tout, sauf le métier. Tifa, je ne suis pas un commercial. C'est incroyable, vous avez tous complètement disjoncté...

Ça faisait deux jours qu'il protestait avec la dernière énergie, auprès de Tifa principalement, puisque c'était avec elle qu'il passait le plus clair de son temps, au bureau, et qu'elle avait semble-t-il décidé de le prendre en main. Il soupçonnait d'ailleurs Reno de lui avoir demandé de garder un œil sur lui, mais il était au-delà de ce genre de considérations mesquines pour l'instant car l'heure du rendez-vous se rapprochait dangereusement. Cela dit, il avait également essayé de convaincre Reno, qui n'avait rien voulu entendre non plus. De toute façon, ça se voyait tellement qu'il n'avait pas envie de lui parler que Roxas n'avait pas tant insisté. Il avait même essayé, la veille, d'aller plaider sa cause directement auprès de Tseng, en dernier recours. Mais ce dernier l'avait éconduit sans lui accorder une grande attention. Avec les trois, il avait eu l'impression de parler à un mur. Comment était-il possible qu'eux tous, qui avaient plus d'expérience que lui, et qui savaient aussi mieux ce qu'attendait un nouveau client lors d'un premier contact, soient aussi sourds à ses arguments ? C'était tellement aberrant, ce qu'il était sur le point de faire ! Et il était le seul à le voir. Il avait l'impression d'être dans un film d'horreur, dans le rôle du personnage qui a compris avant les autres qu'il se passait quelque chose d'anormal, et que tout le monde prend pour un dingue.

- Ces gens vont très vite comprendre qu'ils auront affaire à un assistant, et ils vont repartir vexés.

- Je ne crois pas. De toute façon, que veux-tu que j'y fasse, Roxas ? Je suis gestionnaire de sinistres, pas commerciale. Et je ne connais ni le client, ni la proposition, je ne peux pas les recevoir à ta place.

- Tu ferais toujours mieux que moi.

Tifa secoua la tête.

- Tu en fais une montagne, je te jure. Et puis, c'est pas comme si c'était une première historique. Tu crois que tous nos commerciaux ont commencé directement là où ils sont ? Pour la plupart, ils ont d'abord fait autre chose, ici ou ailleurs. Des assistants, comme toi. Reno faisait le même boulot que le mien, avant, mais il a toujours voulu la place qu'il a maintenant. Il a un don pour la vente.

Roxas repensa à ce qu'Axel disait de Reno - qu'il aurait été capable de lui faire acheter des ordures s'il avait essayé. C'était bien beau, mais c'était Reno. Pas lui. Il commençait à sentir la moutarde lui monter au nez.

- Mais qui a dit que je voulais devenir commercial ? Demanda-t-il, excédé.

- Tu ne veux pas être payé plus pour un boulot que tu fais déjà ?

- Pas s'il faut en passer par là, non.

Elle soupira et le fit assoir à côté d'elle, sur le canapé.

- C'est trop tôt et tu n'es pas prêt pour ça. Je l'ai bien compris, et Reno aussi. Mais on n'a pas le choix, Roxas. Ça aurait arrangé tout le monde - Tseng le premier - si Reno avait attendu une semaine de plus pour mettre son poing sur la gueule de Kadaj. Seulement voilà, il a pas pu se retenir. Oh, y a personne ici qui lui en veut pour ça, même pas Yazoo, mais...

Elle passa ses doigts dans ses cheveux, l'air contrariée.

- Mais quoi ?

- Je sais pas si je devrais te parler ça, lâcha-t-elle. Reno a préféré ne pas le faire, et il n'avait pas tout à fait tort. Il ne veut pas te mettre la pression.

- Tu veux dire, plus que ça ? Demande Roxas, les sourcils froncés.

- Oui. Mais tu vas quand même faire cette présentation. Parce qu'il faut que tu le fasses, c'est pas une option, mais tu sais pas pourquoi et je trouve ça injuste. Je pense que tu devrais connaître les enjeux.

- Quels enjeux ?

Il y a autre chose que le fait que je vais faire perdre à la SHINRA un client potentiel ? C'est déjà pas mal...

- Voilà où nous en sommes, dit Tifa, résolue. Comme je t'ai dit, les gens ici - ils le crient pas sur tous les toits, mais c'est admis - sont plutôt contents que Reno ait fait fermer son claque-merde à l'autre pignouf. Je crois qu'il y a pas une personne dans ce service à qui il ait pas pompé l'air, à un moment ou à un autre. Mais il n'en reste pas moins que tout le monde connaissait aussi très bien la nature du nerf de la guerre entre Kadaj et Reno.

Roxas se mordit la lèvre. Elle craqua et une goutte de sang perla dans sa bouche.

- Arrête de martyriser ta bouche, c'est vraiment pas glam.

Roxas se lécha les lèvres et arrêta. Il avait franchement d'autres soucis en tête mais Tifa avait pris le pli, depuis que Reno était absent, de le traiter comme si elle était son agent personnel. Ça ne le dérangeait pas, au contraire. ; son attention lui faisait plaisir et lui rappelait aussi de bons souvenirs. Mais ça ne suffit pas à le distraire.

- C'est moi, c'est ça? Demanda-t-il d'une voix blanche, tout en étant conscient que cette hypothèse était franchement nombriliste. C'est de ma faute, toute cette histoire ?

Elle secoua la tête.

- Pas comme tu crois. Ça a jamais été toi - toi en tant que personne. Le problème, c'est que Reno t'a offert cette place alors qu'il l'a refusée à Yazoo, qui aurait très bien fait ça.

Elle avait l'air un peu énervée, d'un coup, et Roxas comprit rapidement pourquoi.

- Bon, je comprends, évidemment, qu'il ait préféré partager son bureau avec quelqu'un qu'il ne s'est pas tapé. Toi, tu le regardes pas avec des yeux de merlan frit à longueur de journée...

Les yeux de Roxas s'écarquillèrent.

- Il te l'a dit ? S'étonna-t-il.

Il était tellement honteux quand il m'en a parlé !

- Nope. A toi oui, visiblement.

- Heureusement ! Fit remarquer Roxas sur un ton où s'entendait le reproche.

Tifa haussa les épaules.

- Tu sais la boucler, non ? Et puis, encore une fois, tout ça te regarde, tu as le droit de savoir... ben, ce qu'il vaut mieux que tu saches. Ce sont tes oignons, dans une certaine mesure.

Enfin quelqu'un de sensé !

- J'ai dû lui tirer les vers du nez, à ce sujet, avoua Roxas. Ce n'est pas que j'aie eu envie de savoir... c'est sa vie privée. Mais j'ai avancé le même argument.

- Les grands esprits se rencontrent.

- Mais comment tu le sais, alors ? C'est Yazoo qui te l'a dit ?

- Oh, non. J'ai pas les détails mais je crois que la situation s'est avérée... un peu humiliante, pour lui. Il a un minimum de sens commun. Et puis, j'ai rien contre lui, ni lui contre moi, mais on est pas potes pour autant. Non, c'est juste que, comment dire ? On est jamais qu'une petite trentaine, dans ce service, en incluant même Tseng et Elena. Que crois-tu qu'il se soit passé quand Yazoo a commencé à travailler ici, quand ça s'est remarqué qu'il était gay, avec Reno qui n'en a jamais fait un mystère ?

- ... oh.

- Voilà. Deux jeunes célibataires qui arpentent le même trottoir et qui s'entendent bien, c'est bien suffisant. Sans parler de la façon qu'avait déjà Yazoo de le regarder. Les autres tiraient des plans sur la comète. Il y en avait même qui prenaient carrément des paris.

- Mais pas toi ? Demanda Roxas avec un drôle de petit sourire.

- Non.

- Pourquoi ?

Tifa hésita. Elle semblait subitement gênée par quelque chose, comme si elle s'était rendue compte qu'elle en avait trop dit. Le sourire de Roxas s'élargit un chouïa - elle avait cet effet sur lui. Sa compagnie était un bonheur, parce que c'était probablement la personne la plus équilibrée et la plus neutre qu'il fréquentait depuis un bon bout de temps.

- Tu n'as pas besoin de prendre des gants avec moi, lui assura-t-il. De toute façon, je crois que je devine où tu veux en venir, et si j'ai raison, on est du même avis.

Elle le regarda par en-dessous.

- T'es bien compréhensif, alors. Bon, voilà : Reno et moi, on se fréquente depuis un bon bout de temps. Quelques années, même. Et j'ai eu l'occasion de rencontrer Axel, et de les voir tous les deux. De voir comment ça se passe quand ils sont ensemble.

Une autre des raisons pour lesquelles Roxas appréciait autant Tifa était la façon qu'elle avait de parler d'Axel. Elle ne le connaissait pas vraiment, mais elle avait en revanche bien compris la position de Reno et de Roxas sur le sujet. Elle n'hésitait jamais à prononcer son nom, n'évitait pas le sujet et surtout, n'en parlait pas au passé. Elle ne faisait pas comme s'il était...

- Je croyais que Reno avait trouvé l'homme de sa vie et qu'il était juste lent à la détente. Que ça allait un jour lui tomber dessus, comme ça, et que quand ça arriverait, il se rendrait compte que ça datait pas de la veille. Je suppose que c'est pas à ça que tu pensais, quand tu disais que tu étais d'accord, termina-t-elle, dubitative.

Roxas resta silencieux un moment, hésitant à se soulager d'une demi-vérité. Tifa était perspicace et visiblement digne de confiance. Reno lui avait dit que c'était une pipelette mais qu'elle savait aussi se taire quand c'était important - preuve en était que toute la boîte n'était pas au courant de son aventure avec Yazoo alors qu'elle le savait depuis le début.

- Si, admit-il finalement. Je l'ai vu aussi, quand Axel me l'a présenté. Même avant, rien qu'à la façon dont il évoquait leur appartement ou leur vie commune... Lui non plus, il n'avait rien compris. Il y a toujours eu quelque chose de spécial entre eux, et ils auraient fini par - par percuter, c'est clair. C'est juste... moi qui ai tout gâché en débarquant dans leur vie comme ça.

Roxas était mortifié. Il regrettait déjà de ne pas s'être tu. Il avait les larmes aux yeux et luttait pour les ravaler.

- C'est vraiment ce que tu crois ? Demanda Tifa, et Roxas lui répondit sans la regarder.

- Je le sais. Si Axel et moi, on ne s'était pas rencontrés...

Si j'étais passé devant la Taverne sans y entrer... Si je n'avais pas laissé ma carte sous ce verre, ou s'il ne l'avait pas trouvée... Ils auraient... Peut-être même que...

- Hé, Roxas..., dit Tifa d'une voix pleine de sollicitude.

Il renifla et s'essuya les yeux. Elle posa une main ferme sur son épaule.

- C'est la faute à personne, tout ça. Parfois, il n'y a tout simplement pas de responsable. Tu n'as pas fait exprès de rencontrer Axel, tu n'as pas fait exprès de tomber amoureux de lui et tu lui as pas non plus mis un couteau sous la gorge pour le forcer à éprouver la même chose. Et Axel non plus, il s'est pas laissé séduire par toi à dessein. Quant à Reno, il a pas volontairement laissé passer sa chance avec lui. En plus, il est plutôt beau joueur, il s'en est jamais plaint - en tout cas pas à moi. Tu me suis ?

- Oui. Tu sais, tu me fais penser à quelqu'un.

- Qui ?

- Un collègue d'Axel. Je l'ai vu une fois ou deux, et il a pas l'air, mais il paraît qu'il est très doué pour en savoir plus qu'il ne veut bien laisser croire.

Tifa lui tira la langue.

- Je lis dans Reno comme dans un livre ouvert. Y a pas vraiment de raison, c'est juste comme ça. Ça a toujours été. Mais il a pas besoin de le savoir. Et c'est pour ça qu'à l'époque - pour en revenir à nos moutons, si tu permets, parce que l'heure tourne - j'ai fait mine de rien remarquer. D'un coup, les œillades énamourées de Yazoo se sont transformées en regards tristes et désabusés, et Reno a commencé à se montrer plus distant vis-à-vis de lui. Il a pas arrêté de lui parler ni rien de ce genre, c'était plutôt... de la réserve. Il y avait cette espèce de retenue courtoise et aimable dans sa manière de s'adresser à lui qui m'a mis la puce à l'oreille.

Roxas remua un peu, mal à l'aise. Il ne le dirait pas, mais il voyait parfaitement de quoi elle parlait. C'était l'attitude que Reno avait adoptée avec lui avant de passer à la vitesse supérieure et de se mettre à le repousser carrément - son ton Poli Et Courtois.

- C'était subtil, mais moi, je l'ai vu, poursuivait Tifa. Les autres, ils ont juste capté que Yazoo avait l'air déprimé et qu'ils passaient quand même moins de temps ensemble, alors ils ont cru que Reno l'avait rembarré. Ils en ont déduit qu'il ne se passerait rien entre eux, du coup, et ils ont lâché l'affaire.

- Mais pas toi, répéta Roxas en souriant à nouveau.

Il se demanda fugacement si ce n'était pas mauvais signe, la façon dont son humeur variait sans cesse, mais d'un autre côté, il y avait longtemps qu'il n'avait pas autant souri. Il décida de mettre ça sur le compte du stress et d'attendre de voir si ça continuait après que les choses se soient calmées.

- J'ai pas cru une seconde que c'était une bête histoire de râteau, non. C'était évident qu'ils partageaient un truc. Oui, Yazoo s'était pris une veste, mais il s'était aussi passé quelque chose.

- Comment ça se fait que personne d'autre n'a rien remarqué ?

Elle haussa les épaules.

- Je vais pas m'en plaindre, hein, mais faut croire que les gens ont vraiment de la merde dans les yeux. Après ce qui s'est passé, Reno a été d'une humeur de chien pendant une semaine ou deux. Je suppose qu'il s'en voulait, j'ai pas cherché à savoir. Après trois jours, plus personne avait envie de l'approcher à moins de deux mètres, il était à peu près aussi engageant qu'un bouledogue atteint d'une rage de dents. Et pourtant, tout ce temps-là, à chaque fois que Yazoo a eu un truc à lui demander ou à lui dire, Reno est resté cordial avec lui. Y avait que pour lui qu'il faisait un effort, et il avait carrément l'air penaud. Bref, tout ça pour dire qu'ici, les gens sont pas au courant qu'ils ont couché ensemble.

- C'est un peu surprenant, non ? Yazoo l'a dit à son frère. C'est une des raisons pour lesquelles Kadaj en avait tellement après Reno.

- C'est juste, mais je suppose qu'il lui a demandé d'en parler à personne. Encore une fois, c'est Yazoo qui a perdu des plumes dans l'histoire. Il avait sans doute pas envie qu'on vienne taper sur le clou.

- Il aurait mieux fait de ne rien lui dire du tout, alors.

- C'est là le grand problème de sa vie. Il a beau avoir conscience que son petit frère est un trou du cul mesquin et qui ne respecte rien, il arrive pas à se faire à l'idée et il continue de se confier à lui. Il est pas sorti de l'auberge.

- Je comprends mieux comment la rumeur ne s'est pas répandue comme une traînée de poudre.

- Voilà. Par contre, tout le monde sait très bien à qui toi, tu as coupé l'herbe sous le pied, en prenant cette place.

Roxas ne souriait plus du tout.

- Je ne savais pas. Je n'ai même jamais rien demandé. Je veux dire, je me plais ici mais... je n'ai jamais voulu pénaliser ni doubler qui que ce soit !

- Je le sais. Je te l'ai dit, ce n'est pas vraiment de toi qu'il est question. Il s'agit de Reno, et de la décision qu'il a prise. Il a choisi de t'engager sur son seul avis, alors que tu n'avais aucune référence pertinente et qu'il avait déjà une solution toute trouvée. Comme les gens ici sont plutôt cool et que Yazoo est une bonne nature, ça n'a jamais été sujet à discussion. Tout le monde a l'air de plutôt bien t'aimer parce que tu es toujours poli et que tu fais bien ton boulot. Mais il se trouve que jusqu'à aujourd'hui, personne d'autre que Kadaj - qui, comme chacun le sait, ne vit de toute façon que pour emmerder le monde - n'a rien trouvé à redire au choix que Reno a fait en ce qui te concerne. Personne n'a eu de raison de le faire. Roxas, si tu n'arrives pas à présenter un dossier que tu as toi-même monté, combien de temps crois-tu qu'il faudra avant qu'on ne commence à mettre son jugement en doute ?

- Ah, tu vois ! Même toi, tu dis que c'est une idée à la con ! Bondit-il aussitôt. Pourquoi Tseng laisse-t-il faire ça ?

- Parce qu'il ne peut pas intervenir. Il a déjà pris parti une fois, en ne virant pas Reno après ce qui est arrivé. Il l'a couvert. Il ne peut pas en faire plus sans se mettre en porte-à-faux, et il ne peut pas se le permettre. Ce qu'il a dit à Kadaj dans son bureau pourrait coûter plus que sa place.

- Pourquoi ? Le patron était présent.

- C'est précisément pour ça que Tseng a les mains liées. Il n'a pas seulement fait pression sur Kadaj ; il l'a fait en présence du boss. Donc avec son accord. C'est la société qui est incriminée.

- Tu es en train de me dire qu'en empêchant Kadaj de se retourner contre Reno, ils lui ont donné un motif valable d'attaquer la SHINRA? S'étrangla Roxas.

- Je ne crois pas qu'il le fera. Ça lui coûterait trop cher s'il perdait, et les avocats de la compagnie sont des requins qui le laisseraient pour mort. Rufus a pris le risque d'être présent pour que l'avertissement soit aussi dissuasif que possible et, comme l'a dit Reno, Kadaj est pas si con. Franchement, Roxas, tu dois pas t'inquiéter pour ça, ils savent ce qu'ils font et on a rien à voir là-dedans. Je te dis ça pour que tu comprennes pourquoi Tseng ne peut pas revenir sur sa décision de te confier ce client.

- Merci, mais ça ne m'aide pas.

- Désolée. Ecoute, je sais que c'est trop tôt, et que ça tombe mal, mais il faut que tu le fasses. Parce que si tu n'essayes même pas, que tu te montres incapable de seulement tendre la main pour saisir une opportunité, les gens vont commencer à se poser des questions. Reno t'a engagé et tu travailles avec lui depuis des semaines, il est supposé t'avoir suffisamment formé pour ça. Ce qui est inhabituel, dans ton cas, c'est que tu as aussi monté le dossier, et c'est plutôt un avantage. Reno a pas franchement fait des étincelles depuis qu'il a eu cette promotion, même s'il l'a mérité et qu'il avait des circonstances atténuantes. Les gens sont compréhensifs, alors personne lui en a tenu rigueur, mais ça commence à faire un moment ; avec ce qui s'est passé, il faut qu'il montre qu'il fonctionne bien, qu'il fait correctement son travail. Si tu te plantes, tu leur donneras une bonne raison de penser qu'il s'est planté et qu'il a commis une erreur de jugement à ton sujet - ou même pire, si l'histoire avec Yazoo finissait par se savoir. Désolée de suggérer ça, ajouta-t-elle en voyant la tête que faisait Roxas. Ce n'est pas ce que je pense, mais...

- J'ai compris. Et il pourrait perdre son travail ?

- Peut-être. Son poste, certainement. Et il s'est battu pour l'obtenir.

- Oui, et maintenant il risque de le perdre parce qu'il s'est battu. Pas moi !

Pourquoi est-ce que ça lui retombait dessus ? Pourquoi c'était lui, d'un seul coup, qui se retrouvait responsable de tout sans être au courant de rien ? C'était tellement injuste !

Tifa soupira en le voyant s'agiter. Roxas songeait qu'il devait avoir l'air pathétique mais n'arriva pas à s'en alarmer, il avait d'autres motifs d'inquiétude. En abondance.

- Moi aussi, j'aurais préféré qu'il arrive à se retenir, lui dit Tifa d'une voix réconfortante. Kadaj a fini par l'avoir, à l'usure. Je lui en tiens pas rigueur mais les résultats sont là, tu comprends ?

Il baissa la tête. Entendre Tifa déplorer le comportement de Reno le faisait se sentir minable. Contrairement à lui, elle ignorait le fin mot de l'histoire. Mais Roxas, lui, savait que Reno ne s'était pas trompé : il aurait frappé Kadaj, lui aussi. Il ne l'aurait pas expédié à l'hôpital - contrairement à Reno, il ne savait pas se battre - mais il aurait essayé. Il aurait voulu lui faire mal. Il en avait envie, là, rien que d'y repenser

Il s'est servi d'Axel pour blesser Reno.

et il ne pouvait nier la satisfaction qu'il ressentait à l'idée que Reno s'en soit chargé, et qu'il ait fait ça bien. Reno avait adressé à sa langue ordurière de la seule réponse recevable. Et il l'avait fait uniquement à cause d'Axel. Kadaj aurait pu dire ce qu'il voulait sur n'importe qui d'autre - n'importe qui, mais pas Axel. Et même sans savoir ça, Tseng, Tifa, Rude et le patron avaient agi pour limiter les dégâts. Maintenant, c'était son tour. C'était à lui de faire en sorte que l'incident en reste un, de préserver l'équilibre qui se remettait en place.

Il se redressa, soudain beaucoup plus calme. Il se sentait bien ; il avait le contrôle.

- Pourquoi est-ce que tu m'en parles si Reno ne voulait pas ?

Pourquoi tu me fais plus confiance que lui ?

- Parce que je comprends son point de vue, mais je n'arrive définitivement pas à être d'accord avec lui. C'est injuste de te demander de faire ça sans te dire pourquoi. Tu dois avoir toutes les cartes en mains. Je ne veux pas être alarmante, mais Reno n'est pas le seul à avoir quelque chose à perdre dans cette histoire.

- Oui, je sais, tu as raison. Et Reno aurait du me dire tout ça il y a des jours.

Je ne suis pas fragile au point qu'il faille me ménager de cette façon...

- C'est ce que je pense aussi. Tu l'as dit, tu te plais ici. T'es - encore une fois - concerné au premier chef, donc tu vas aussi le faire pour toi. Je crois que vous n'avez pas besoin de problèmes supplémentaires, tous les deux.

Roxas hocha la tête.

- Merci, je crois que ça va aller. Tu as eu raison. Je suis beaucoup plus à l'aise à l'idée d'entrer dans l'arène en sachant pourquoi j'y vais.

Elle sourit.

- Tant mieux. Tu m'as fait peur une seconde, là, J'ai bien cru que j'avais fait une connerie...

- Moi aussi. Mais en fait, ça va. J'ai bien compris de quoi il s'agit.

Vous l'avez tous protégé. Maintenant, c'est mon tour.

- Je vais y arriver. L'échec n'est pas une option.

- That's the spirit ! S'exclama Tifa en le gratifiant d'une telle claque dans le dos qu'il manqua de peu aller s'étaler sur la table en verre. Ah, excuse-moi, je suis soulagée.

Roxas se redressa et tendit une main vers la table pour décaler la pile de dossiers de deux centimètres sur la gauche et, d'un geste précis, l'étala en éventail.

- C'est mieux comme ça, remarqua Tifa.

- Je trouve aussi, répondit Roxas, enfin satisfait.

Tifa quitta le bureau un instant plus tard, dix minutes avant l'heure du rendez-vous, et s'arrêta à la porte pour quelques recommandations de dernière minute.

- N'oublie pas de baisser les stores après qu'ils soient entrés. Ils apprécient le côté privatif une fois à l'intérieur, mais pas avoir l'impression d'entrer dans une boutique fermée.

- D'accord.

- Et fais quelque chose pour tes lèvres. Tu veux du baume ?

- Non, j'en ai quelque part dans un tiroir.

- Alors mets-en. Et courage. Je suis sûre que ça va bien se passer.

- Moi aussi, ne t'inquiète pas.

Et c'était vrai. Quand il se retrouva seul dans le bureau, Roxas fit quelques secondes de pause et détermina qu'il se sentait plutôt bien. Il avait maintenant un objectif significatif à atteindre, et il se trouvait face à une occasion qu'il attendait depuis longtemps. Aussi regrettable qu'ait été toute cette histoire, elle lui permettait, de renvoyer l'ascenseur à Reno. Il lui avait trop souvent reproché de refuser l'aide qu'on pouvait lui offrir pour lui faire défaut alors qu'il avait enfin l'opportunité de faire quelque chose pour lui. Sa dette envers Reno était bien trop élevée pour qu'il se permette de la laisser passer. Même s'il était vexé et déstabilisé par son attitude. Même s'il lui en voulait de ne pas lui avoir fait suffisamment confiance pour lui expliquer les tenants et les aboutissants de ce qu'il lui faisait faire.

Si je réussis, le chapitre sera clos et personne ne cherchera à savoir si Reno a bien fait de m'engager ou pas. Mais si je me plante...

Oui. S'il se plantait. S'il s'était planté. Ce n'était pas juste un client en plus ou en moins. Ce n'était pas qu'un mauvais moment à passer. C'était important, et si Tifa ne lui avait rien dit, il n'aurait pas eu la moindre idée des retombées potentielles en cas d'échec. Il ne l'aurait appris qu'après. Il était à peu près sûr qu'il aurait complètement disjoncté. Qu'avait Reno en tête ?

Mais heureusement, ce n'était pas le cas. Tifa avait eu raison de faire ce qu'elle avait fait. Ça avait permis à Roxas de comprendre pourquoi il n'avait pas le choix, et à quel point il était important qu'il arrive à gérer cette situation. Il fallait qu'il fasse de son mieux, et il faudrait que son mieux suffise.

Depuis la sortie du bureau, il vit la porte de l'ascenseur s'ouvrir et trois personnes en sortir. Il étudia la petite délégation envoyée par le client avec attention tandis qu'il quittait l'encadrement de la porte pour aller les accueillir, et se détendit encore un peu plus. Deux des trois nouveaux arrivants étaient des femmes élégantes, habillées et maquillées avec goût - la quarantaine, soignée mais bien tassée. Quand il était mannequin, il avait remarqué que c'était auprès de ce genre de femmes qu'il avait le plus de succès. Il repensa à ce que Tifa lui avait dit à propos de son allure et l'envisagea différemment. Comme une force, un outil de persuasion. Être gay avait toujours présenté cet avantage, pour lui : il pouvait éconduire toutes les prétendantes sans jamais en froisser une. Si ces deux-là étaient disposées à se laisser charmer, il les entortillerait autour de son petit doigt et les découragerait sans les vexer. Il souriait presque. La troisième personne était un homme, plus ou moins de l'âge de Reno, qui avait comme lui des airs de jeune loup.

Il escorta son petit contingent d'invités jusque dans le bureau, où il les invita à prendre place. Il referma la porte derrière lui et fit jouer le mécanisme des stores vénitiens qui pivotèrent en bruissant. Puis, il prit une profonde inspiration, se remémorant la vision ô combien réconfortante de Kadaj, la main crispée sur son nez qui pissait le sang, se retourna et fit face à son destin.