Auteur : Ariani Lee

Bêtalecture : Shangreela

Fandom : Final fantasy VII, Kingdom Hearts

Pairings: RAR et dérivés

Disclaimer : L'univers et les personnages sont la propriété de leurs créateurs, les studios Square Enix – anciennement Squaresoft en ce qui concerne Final Fantasy VII.


Chapitre 26.2 : Intervention

Ne plus rien sentir, inconscient, minéral

Plus le moindre désir... Plus de peur ni de mal

Et même si je m'améliore, oh, j'en rêve encore

Même cassé, ivre mort, oh, j'en rêve encore

Ton départ et mes remords, oh, j'en rêve encore

Vivant mais mort, n'être plus qu'un corps

Que tout me soit égal, plus de mal

( De Palmas, "J'en rêve encore")


- Alors pose tes questions, et je verrai ce que je peux faire, soupira Reno, déjà fatigué.

Tifa ouvrit la bouche pour parler, mais Demyx repassa à ce moment-là. Elle termina son verre pour qu'il la resserve en même temps que Reno. Aussitôt qu'il fut reparti en salle, elle reprit:

- Pour commencer, tu pourrais me dire ce qui s'est passé d'assez grave hier soir pour que Roxas refuse de t'adresser la parole.

Reno fit la grimace. C'était une question à laquelle il aurait eu du mal à répondre tout à fait même s'il l'avait voulu, puisqu'il n'avait qu'un vague souvenir de ce qui s'était passé, mais il savait que la jeune femme ne se contenterait pas de ce genre d'excuses. Il réfléchit un instant avant de parler.

- Quand je suis rentré, hier, il a voulu qu'on discute, et je l'ai rembarré.

Tifa écarquilla les yeux, incrédule.

- Quoi ? Mais enfin, pourquoi ? S'indigna-t-elle aussitôt.

- Hé, je t'arrête tout de suite ! Si tu comptes tout commenter et m'abreuver de reproches, on s'arrête là et je rentre chez moi !

Tifa leva les deux mains en signe de reddition.

- Pardon ! Je le ferai plus. Donc, pourquoi tu l'as envoyé paître ? Demanda-t-elle plus aimablement.

Parce que je veux pas me retrouver seul avec lui, parce que je pourrais de nouveau perdre les pédales, parce qu'en plus j'étais bourré et il m'a touché !

- Parce que si on avait eu cette conversation, il y a de fortes chances que ça aurait juste aggravé la situation. En tout cas, ça valait pas le risque à prendre.

- Et vous vous êtes pas parlé depuis ?

- Non.

- Aïe.

- Comme tu dis. C'est pour ça que je t'ai demandé de prendre de ses nouvelles. Si c'était moi qui avait appelé, il aurait pas décroché. Ou alors juste le temps de m'envoyer me faire foutre.

- Mais ça dure depuis longtemps ?

- Ben... quelques jours.

Tifa le pointa du doigt, le regard sombre.

- Menteur, déclara-t-elle sobrement. Ça fait bien plus de quelques jours qu'il y a un malaise entre vous. Je te rappelle que j'étais là, avant ta suspension, le jour où il t'a reproché de vouloir le faire dégager de ton bureau. Ce qui, soit dit en passant, serait vachement gonflé de ta part si c'était le cas -

- Tifa...

- Oui, oui, j'ai pas dit que c'était le cas, j'ai dit "si"! Vachement gonflé, donc, puisque tu lui as collé ce boulot dans les pattes sans vraiment lui demander son avis.

- Il t'en a dit pas mal, on dirait, pour quelqu'un qui t'a envoyée sur les roses...

- Une seule fois, en fait. Le jour où il a reçu ton client. Juste avant la présentation, il était complètement révolté contre toi et contre Tseng. Il avait besoin de faire soupape, je lui ai juste tenu le crachoir. De toute façon, c'est pas le sujet. Je ne sais pas quel est votre problème, exactement, mais quoi qu'il en soit, ça date pas de "quelques jours".

- Pas pour moi, admit Reno avec mauvaise volonté. En ce qui me concerne, ça fait des semaines que ça dure. Mais Roxas...

Il s'interrompit, cherchant ses mots, examinant phrase après phrase à la recherche de la formulation qui lui permettrait d'expliquer seulement le tout petit bout d'information qu'il était prêt à révéler, sans rien dévoiler du reste.

- ... n'y a été confronté que lundi, acheva-t-il finalement, pas tout à fait satisfait. Mais bon, à la guerre comme à la guerre, et puis ça ne disait rien...

- Ah. D'où ta présence chez moi, beurré comme un petit Lu ?

- T'as pas bientôt fini avec tes comparaisons débiles ?

- Oh, tu veux que j'arrête ? Mais j'en ai encore plein ! Protesta Tifa, déçue.

- Oui, je suis sûr.

- Bon, okay. Donc, vous avez un problème, et il s'en était pas encore rendu compte mais toi si.

- Voilà.

- Mais maintenant il a percuté aussi, et du coup, vous vous évitez.

- Tu comprends vite.

- Ben faut croire que non, parce que du coup, je comprends encore moins ton attitude. Ça te ressemble pas, de fuir face à l'adversité, surtout quand elle vient se présenter d'elle-même comme hier soir.

- Je te l'ai dit, si on en parlait, ça ferait qu'empirer les choses.

- Peut-être. Temporairement. Mais j'ai jamais encore vu un abcès qu'il valait mieux laisser s'envenimer jusqu'à ce qu'il éclate plutôt que de le crever.

- Ta métaphore est crade.

- J'essaye pas de faire de la poésie, j'essaye de comprendre. Quel genre de problème se règle en n'en parlant surtout pas ? Vous vivez ensemble, vous travaillez ensemble, tu peux pas continuer de partir démarcher en journée et de passer toutes tes soirées ici juste pour éviter le dialogue ! Quoi qui soit en train de couver, ça éclatera un jour.

- Je sais. Mais j'essaye de repousser l'échéance.

- C'est une aberration ! Tu crois que ça va se régler comme ça ?

- C'est possible.

Il suffirait qu'Axel se réveille. Ça pourrait arriver demain.

- Je déteste te dire ça, mais ça pourrait aussi arriver dans un an, ou dix. Tu dois pas compter là-dessus.

Reno la regarda, la bouche ouverte et l'air stupide. Le whisky le rendait un peu lent à la détente.

- Ça t'a échappé, pas vrai ? Lui demanda-t-elle avec un drôle de sourire.

Reno serra les dents. Et merde...

- Ouais.

- Alors... c'est de ça qu'il s'agit ? D'Axel ? Tenta-t-elle prudemment.

Reno prit une nouvelle gorgée à son verre.

- Oui. Non. Oh... indirectement, peut-être mais...

Axel n'est pas un problème. Jamais.

- C'est pas lui. C'est son absence. Ce que ça nous fait, à Roxas et à moi.

Il avait les yeux brûlants. Il sentait le regard de Tifa sur lui mais gardait le sien fixé aux verres rangés sur l'étagère en face.

- Reno... écoute, je sais ce que tu ressens pour lui.

Il sursauta. Son verre se renversa sur le comptoir et il le redressa aussitôt, mais il était vide. Quand l'avait-il terminé ?

- De quoi tu parles ? Bredouilla-t-il, sentant que, malgré lui, son visage s'embrasait.

Putain de Jack Daniel's...

- D'Axel. Je sais que tu l'aimes. Roxas le sait aussi. Je comprends que ce soit difficile...

Reno secoua la tête, un peu étourdi.

- C'est pas ça. Je sais qu'il le sait. C'est compliqué. Mais c'est pas le problème.

- Tu devrais ralentir un peu sur la bibine, Reno, sinon je finirai par plus rien comprendre à ce que tu dis.

- Peut-être que je le fais exprès, va sav-aïe !

Il se frotta l'arrière du crâne, là où la jeune femme lui avait envoyé une claque.

- Te fous pas de moi. C'est quoi le problème, si c'est pas les sentiments que vous avez pour Axel ? Dis-le une bonne fois - c'est quoi, le nœud du problème ? Accouche, bon dieu !

Reno essaya de l'imiter, mais ses réserves de patience étaient au plus bas, et dans les brumes de son ivresse, il voulait juste que Tifa arrête de le harceler comme une guêpe un soir d'été.

- Le problème, aboya-t-il finalement, mais heureusement les bruits de la salle couvrirent sa voix, c'est les sentiments qu'on a, et qui sont pas pour Axel ! (Il fit le dos rond et rentra la tête dans les épaules.) C'est bon, maintenant ? Ça te va comme ça ?

Tifa ignora le ressentiment dans sa voix. Elle tendit une main d'abord hésitante et la posa sur son bras. Elle regarda la main de Reno, serrée autour de son verre vide, si fort que ses jointures blanchissaient. Il frémissait.

- J'aurais pas dû dire ça, articula-t-il d'une voix tremblante.

Il lâcha le verre et enfouit son visage dans ses mains. Tifa pressa son épaule un peu plus fort.

- Si, justement, dit-elle d'une voix douce. C'est justement ça, tu vois, le problème. Tu veux rien dire, tu veux tout porter tout seul.

- Tu crois vraiment que j'ai le choix ?

- Oui, regarde : je suis toujours là. Je t'écoute, je te juge pas, et le monde s'est pas arrêté de tourner parce que tu m'as parlé. C'est même pour ça que je suis là.

- Et t'arrives à me regarder sans avoir envie de gerber ? T'en as, de la chance...

- C'est facile, pour moi. Je suis pas concernée. C'est tout l'intérêt de parler d'un problème avec quelqu'un qui n'est pas impliqué. Je suis plus détachée, plus objective. Et je crois que tu es trop dur avec toi-même. C'est pas étonnant, ce qui vous arrive. Vous êtes malheureux pour la même raison, vous êtes tout le temps ensemble et vous vous sentez seuls… ces choses-là se contrôlent pas.

- Qu'est-ce que ça peut faire ? C'est pas parce que c'est pas ma faute que c'est moins dégueulasse.

- Te méprends pas, j'ai pas dit que c'était admissible ou approprié. Par contre, c'est compréhensible.

- Ça me fait une belle jambe, tiens.

- Oh, le prends pas comme ça, s'agaça Tifa. Je cherche pas à minimiser, Reno, j'essaye juste de te faire comprendre que l'auto-flagellation, c'est très noble mais ça te mènera nulle part.

Demyx refit surface et Reno poussa son verre vide vers l'autre côté du comptoir pour qu'il le resserve. Celui de Tifa était encore à moitié plein.

- T'es sûr ? Demanda tout de même Demyx en le regardant. Ses yeux disaient "Vas-y mollo", mais Reno passa outre. Quand Demyx fut reparti, il se tourna vers Tifa.

- Quoi qu'il en soit, je peux pas me résigner et assumer ce que je ressens. J'ai pas le droit. Alors il faut bien que je fasse quelque chose, et tout ce que j'ai trouvé pour éviter qu'il se passe un truc qu'on pourrait regretter, lui comme moi, c'est de faire en sorte de passer le moins de temps possible avec lui. Surtout seul.

Tifa secoua la tête, visiblement incrédule.

- Vous vivez ensemble, vous travaillez ensemble... Tu peux pas éviter une personne que tu fréquentes du matin au soir. Tu fais quoi, tu l'ignores toute la journée ? C'est absurde !

- Dis-moi quelque chose que je sais pas déjà...

- Mais pourquoi il reste chez toi ? Si vous ressentez ça tous les deux, il vaudrait mieux qu'un de vous aille vivre ailleurs, et comme c'est lui qui vit chez toi, il devrait y penser de lui-même… Au moins le temps que les choses se tassent, tu vois.

Avec un ricanement sec, Reno prit une petite gorgée de whisky. Il avait atteint le degré d'ébriété recherché ; maintenant, il ne lui restait plus qu'à le maintenir.

- C'est justement là que ça coince, tu vois... Il peut pas.

- Tu déconnes ? Ça fait deux mois qu'il travaille à la SHINRA ! Je sais bien qu'assistant, c'est pas le poste le mieux payé, mais quand même, il devrait avoir les moyens de payer une caution maintenant.

- C'est pas une question d'argent. Ça fait partie des trucs personnels que je peux pas t'expliquer, mais il a pas le choix. Il peut pas partir, il vit avec moi parce qu'il est obligé.

Tifa resta silencieuse un instant.

- Tu vois, y a pas de solution, souligna Reno en s'octroyant une rasade pour fêter sa petite victoire.

La jeune femme ne le contredit pas ; elle se tut encore un moment, méditative, avant de répondre.

- Admettons. Je pense quand même que vous devriez en discuter.

Reno haussa les épaules.

- Et moi, je pense qu'Israël et la Palestine devraient arrêter leur guerre à la con et faire cinquante-cinquante. On peut pas toujours avoir ce qu'on veut, ma belle.

Tifa ne releva pas son sarcasme ; elle était toujours pensive. Pressé d'en finir, Reno la relança.

- On a terminé ? Demanda-t-il.

Tifa sembla considérer la question un instant.

- Il y a encore deux trucs que j'aimerais que tu m'expliques, et après je te foutrai la paix.

Reno vida son verre et le fit claquer sur le bois du comptoir, au bout duquel il le repoussa et où, escomptait-il, il se re-remplirait.

- Cool. Envoie.

Tifa prit une profonde inspiration avant de parler.

- Okay. D'abord, je voudrais savoir ce qui s'est passé exactement, lundi, pour que tu dises que Roxas n'avait pas conscience de votre "problème" avant, mais que maintenant, c'est le cas. Parce que, sans vouloir te vexer, c'est peut-être pas réciproque.

- Oh, si, ça l'est, ricana amèrement Reno. Tu peux me croire, ça l'est, et ça date pas de lundi. Il sait ce que je ressens pour lui, comme je sais ce que lui, il ressent pour moi...

Il se frotta les yeux.

- Pendant un bon moment, on a réussi à gérer ça, et à vivre avec sans que ça soit trop gênant. On avait un...

Enveloppé dans les voiles brumeux du Jack Daniel's - tiens, son verre était de nouveau plein, d'ailleurs... - le mot juste lui échappait, alors qu'il le connaissait très bien.

Je dois avoir l'air vachement con, là...

- Un accord tacite ? Proposa charitablement Tifa en tirant vers elle un bol d'apéritifs.

- C'est ça, merci. On avait un accord tacite : on n'abordait pas le sujet. On savait, on savait qu'on savait - putain, ce que ça a l'air débile - mais on l'évoquait surtout pas. Sauf une fois, où il a presque failli en parler. C'était il y a des semaines, et j'ai eu vraiment peur qu'il le fasse - qu'il en parle pour de bon. Mais finalement, il l'a pas fait. Et puis, c'est devenu beaucoup plus difficile, pour moi, y a un mois environ. Alors j'essaye de l'éviter.

- Ce qui, je m'excuse de le souligner à nouveau, est parfaitement ridicule, vu votre situation.

- Et tu voudrais que je fasse quoi ?

- J'en sais rien, t'as raison. Continue.

- J'ai terminé.

- Et donc, lundi...?

Reno prit tout son temps pour répondre, et il but avant de le faire.

- Lundi, dit-il d'une voix curieusement détachée, je suis revenu travailler. J'ai pas fait assez attention, et je l'ai embrassé.

Tifa hoqueta et s'étrangla avec une cacahuète. Elle se tourna avec lui avec des larmes dans les yeux.

- Quoi ? Dans ton bureau ?! Toussa-t-elle.

Il hocha la tête.

- Je me tue à te dire que je dois pas rester seul avec lui. Je me suis même pas rendu compte de ce que je faisais ! J'ai pensé qu'après coup que n'importe qui aurait pu nous voir, et j'ai juste eu un énorme coup de bol que les stores et la portes étaient fermés. J'étais... déconnecté.

Tifa prit une gorgée de son verre pour se rincer la gorge.

- Et il a réagi comment ? Grimaça-t-elle. Il t'a embrassé aussi ?

Reno appuya son front dans ses mains et ferma les yeux.

- Oui, et pas que... C'était en train de devenir beaucoup plus qu'un baiser, quand j'ai percuté ce qui se passait, et il était... coopératif, répondit Reno en se souvenant à quel point il était passé près de simplement coucher Roxas sur son bureau, et qu'il se serait sans doute laissé faire.

Je voulais pouvoir glisser une main sous sa chemise. C'était tout ce à quoi j'arrivais à penser. Que je voulais toucher sa peau. À quel point j'en avais envie. C'est dingue, j'en ai encore envie maintenant, malgré tous les dégâts que ça à déjà causé. Je peux encore entendre sa voix à mon oreille, sentir son souffle quand il a dit mon prénom. La façon dont il l'a gémi... Je veux l'entendre encore...

- Je suis dégueulasse, conclut-il tout haut en cachant son visage dans ses mains.

- Non, t'es humain, répliqua Tifa. Ah, c'est donc pour ça qu'il a fait cette tête quand je suis venue lui demander s'il savait pourquoi tu t'étais fais la malle. On aurait dit qu'il avait vu un fantôme, il était tout blanc. Il m'a menti d'ailleurs ; il a soutenu qu'il ne t'avait même pas vu. Je comprends pourquoi... Qu'est-ce qui s'est passé, après ?

Reno soupira, se redressa et but un coup.

J'en ai marre du whisky. Je vais passer à la vodka.

- J'ai compris que j'étais pas en train de rêver et j'ai arrêté tout de suite. J'étais mortifié et lui aussi. Il savait pas où se mettre et il a fini par sortir. J'en ai profité pour me tirer et j'ai demandé la liste à Elena. Depuis, on s'évite.

- Vous en avez pas parlé ? Pas une seule fois ?

- Non. Il a essayé, hier soir, mais je pouvais pas. J'étais trop saoul, j'avais juste...

Il fronça les sourcils. De nouveaux souvenirs lui revenaient, bribe par bribe.

- Je voulais le serrer dans mes bras, dit-il douloureusement. Juste ça, pour… pour le rassurer, le consoler, je sais pas, mais qu'il arrête d'avoir l'air aussi triste ! Mais je pouvais pas. Je peux pas...

Il se rendait compte qu'il parlait beaucoup. Le problème était qu'il avait commencé à trop en dire peu après avoir perdu le compte des verres. Il était maintenant bien trop tard pour rattraper le coup. Tifa était désormais au courant d'une bonne partie de la situation ; tant qu'à faire, il voulait qu'elle comprenne que celle-ci était bel et bien sans issue. Peut-être qu'alors elle lui lâcherait la grappe.

- Alors c'est pour ça que tu bois ? Demanda la jeune femme. Parce que tu as commis une erreur ?

C'est tellement plus compliqué que ça...

- Je bois parce que l'alcool m'aide à dédramatiser la situation et que j'en ai besoin, nerveusement parlant. J'ai aussi besoin de dormir.

Il attendit une réponse qui ne vint pas ; Tifa était à nouveau plongée dans ses pensées. Il l'y laissa, soulagé d'avoir un peu de répit. Il avait l'impression d'avoir déjà la gueule de bois. Sans parler du bordel qu'il était en train de mettre dans sa tête, où tout était d'ordinaire si soigneusement trié, rangé et compartimenté. Ressortir ces choses pour en parler lui donnait l'impression que tout le reste voulait suivre. Il allait lui falloir au moins trois jours pour arriver à se remettre les idées en place, après ça, et il n'était pas sûr que ça en valait la peine. Finalement, pressé d'en finir, il relança Tifa.

- Tu as dit que tu avais encore deux questions. Ça en fait une, c'est quoi la deuxième ?

- C'est plus une série de questions qu'une seule, en fait.

- T'abuse, frangine.

- Je ne suis pas ta frangine. C'est plutôt quelque chose que je voudrais tirer au clair. Qu'est-ce que Roxas pense de tout ça ?

- Qu'est-ce que tu veux dire ?

Tifa lui lança un regard en biais.

- Euh, exactement ce que j'ai dit ? Comment il vit ça ? Il ne le montre pas vraiment, mais j'ai l'impression qu'il va pas bien.

- On vient d'en parler, de ça...

Tifa lui lança un regard étonné.

- T'es sérieux, là ? Lui demanda-t-elle.

- Pourquoi je le serais pas ?

- On a parlé que de toi, en long, en large et en travers ! Ce que tu ressens, tes difficultés, les mesures que tu as prises... Tout ce que tu m'as dit de Roxas, c'est qu'il t'a laissé l'embrasser sans rechigner et qu'il t'évitait depuis mais qu'il a essayé de te parler hier soir. Il y a de quoi se demander si c'est pas un peu dur pour lui. Il doit se sentir seul, non ? Comment il va, en vrai ?

Reno voulut répondre... et se rendit compte qu'il ne pouvait pas. Il ouvrit la bouche, puis la referma, les yeux dans le vague.

- Allez, crache ta pilule ! Insista Tifa. T'as pas besoin d'entrer dans les détails, donne-moi juste une idée générale.

- C'est pas que je veux pas te répondre, c'est que... j'en sais rien.

- Comment ça, t'en sais rien ? T'es avec lui tout le temps, t'es le mieux placé pour savoir ! C'est quoi, le truc, il veut pas en parler ?

- J'en sais rien, répéta Reno, comme en écho. Je lui ai pas demandé.

Est-ce qu'il allait bien, en fait, jusqu'à lundi ?

Je sais pas.

Est-ce qu'il a recommencé à se maquiller pour cacher des cernes ? Est-ce qu'il est allé à l'hôpital, cette semaine ? Est-ce qu'il a vu sa psy ? Et Axel ? Et son traitement, comment ça se passe ? Comment il va ?

Je passe tout mon temps à ne pas le regarder, à essayer de faire comme s'il n'était pas là... comment je pourrais savoir ?

Il se tourna vers Tifa et eut un mouvement de recul elle le regardait d'un œil si noir qu'il se sentit comme arraché à ses propres pensées.

- Tu es en train de me dire, commença-t-elle d'une voix si dangereusement basse que Reno dû tendre l'oreille pour l'entendre au milieu des bruits de la salle, que ça fait des semaines que tu l'ignores et que tu lui as pas une seule fois demandé s'il tenait le coup ? Par pitié, dis-moi qu'il sait pourquoi tu fais ça !

- Évidemment qu'il le sait.

- Évidemment. Parce que tu lui as dit, pas vrai ? Pas parce qu'il est supposé l'avoir deviné tout seul.

- On n'en a pas vraiment parlé, mais il –

- Je rêve.

Tifa prit son verre et le vida d'un seul trait avant de le reposer sur le comptoir en le faisant claquer. Elle braqua sur Reno un index menaçant et un regard furieux.

- Toi. Je te reprocherai plus jamais d'avoir voulu continuer de cogner Kadaj alors qu'il était HS.

- Ah... ah bon ?

- Ouais. En fait, je te comprends. Parce que t'es un mec génial quatre vingt dix neuf pourcents du temps, mais là, tu vois, je sais pas ce qui me retiens de t'en coller une, et c'est pas le fait qu'il suffirait que je te souffle dessus pour que tu tombes. Ça doit être parce qu'au fond, j'ai pitié. C'est pas possible d'être aussi con !

Reno l'écoutait sans protester, trop conscient d'avoir mérité ce qui lui tombait dessus pour essayer de se défendre, et voulut finir son verre. Celui-ci disparut à mi-chemin de ses lèvres et l'instant d'après, Tifa le lui brandissait sous le nez, hérissée comme un chat de gouttière.

- Je sais que j'ai dit que je te ferais pas la morale, mais tant pis ! Y a des limites à ce que je peux entendre ! Déjà, tu as assez bu comme ça, dit-elle en posant brusquement le verre hors de portée. Ensuite, tu n'as pas essayé de te mettre à sa place, même une seule fois ? Dix secondes ? Cinq ? Une ?!

Reno se tassa sur son tabouret, accablé.

- Tu accueilles chez toi le mec de ton meilleur ami, poursuivit Tifa qui s'échauffait. Tu l'aides à trouver du travail, tu le soutiens à chaque instant, tu deviens la personne la plus proche de lui au quotidien, puis d'un seul coup tu retournes ta veste et tu te mets à le traiter comme un indésirable, alors que d'après ce que tu m'as dit, il est bloqué avec toi ! Et tu lui as même pas expliqué pourquoi ! Tu te rends compte de ce que tu fais ? Tu essayes de le punir de quelque chose ou quoi ?

- Bien sûr que non.

- Est-ce que tu lui en veux de s'être mis entre toi et Axel ?

Reni vit qu'elle guettait sa réaction, mais il n'avait ni à feindre ni à dissimuler : il s'indigna en toute sincérité.

- Non ! Où est-ce que t'es allée chercher une idée pareille ?

- Pas très loin, figure-toi. Roxas le croit probablement… ou en tout cas, lui, il se le reproche. Il se sent coupable vis-à-vis de toi, et peut-être même d'Axel.

- C'est idiot... Il sait que je c'est pas le cas. Je suis heureux qu'il fasse partie de ma vie. Et je le lui ai dit. Clairement, insista-t-il en voyant le regard dubitatif de Tifa.

- C'était il y a combien de temps ?

- Trois mois, répondit-il après un instant de réflexion.

- Alors y a prescription ! C'est trop long, trois mois. Je dis pas qu'il a oublié, mais sérieusement, il doit se sentir de trop, et toi, tu fais rien pour le détromper non plus ! Ah, merde, tu fais chier, je te ramène chez toi ! S'écria-t-elle finalement, au comble de l'exaspération.

- Quoi, là, maintenant ? Bafouilla Reno, pris de court. Mais il est tôt…

- Il est suffisamment tôt pour que tu puisses cuver correctement. T'as besoin d'une vraie bonne nuit, pas de quatre heures de sommeil alcoolisé. Et moi, je suis trop en colère contre toi pour dire quoi que ce soit de constructif, de toute façon. Alors on va tous les deux rentrer dormir là-dessus, et on en reparlera demain, et tu peux me croire, tu vas m'arranger ça pour ce weekend !

Elle se leva brusquement et plaqua un billet sur le comptoir pour régler ses consommations. Reno l'imita, moins brutalement, et en ajouta trois. Tifa lui lança un regard mauvais.

- Et on va même pas parler de ce que ça te coûte, ajouta-t-elle de sa voix la plus froide.

Reno chercha Demyx du regard et, le trouvant, lui fit signe de la main avant d'emboîter le pas à Tifa qui s'en allait déjà.

C'était le deuxième soir de suite qu'il rentrait en voiture, mais ce fut nettement plus désagréable que la veille. Primo, la perspective de devoir se lever plus tôt pour venir récupérer sa moto ici avant d'aller travailler n'avait rien d'engageant. Deuxio, Tifa n'exagérait pas : elle était vraimentfurieuse contre lui. L'ambiance, dans l'habitacle, était étouffante. Reno passa la majeure partie du trajet à se demander comment elle aurait réagi si elle avait su qu'en plus de tout le reste, Roxas était psychologiquement fragile.

Elle m'aurait même pas laissé prendre un verre. Elle m'aurait ramené chez moi par la peau du cou et elle m'aurait jeté à ses pieds comme un sacrifice. Elle serait intervenue beaucoup plus tôt. Si je lui disais, là, maintenant, elle essaierait sans doute de m'étrangler. Elle -

- Allez, dehors, l'interrompit la jeune femme, et il remarqua qu'ils étaient arrêtés. Monte, et dors, ajouta-t-elle. On en reparle demain.

- Okay, répondit-il simplement.

Il n'avait pas l'énergie de protester. Il descendit de la voiture sans attendre. Comme Demyx, elle attendit qu'il soit entré pour partir. Un peu moins soûl que la veille, quand même, Reno monta en se demandant si, ce soir encore, Roxas l'attendrait, et se demanda comment il pourrait gérer ça autrement. Sur le papier, Tifa n'avait pas tort. Dans la pratique, il ne voyait pas comment réagir sans potentiellement provoquer un drame.

Mais Roxas n'était nulle part en vue. Seul, un rai de lumière filtrant sous la porte de la chambre d'Axel lui confirma sa présence. Reno se réfugia dans la sienne. Il avait faim mais aucune envie de manger. Pour la première fois depuis des jours, il se déshabilla et se coucha à son aise.

Il y avait une chose sur laquelle Tifa avait complètement raison : il fallait que ça change. Il fallait qu'il trouve une solution. Et pour ça, il fallait qu'il ait les yeux en face des trous. Et donc, qu'il dorme. Plus facile à dire qu'à faire, certes, mais il était tout de même assez ivre pour s'assoupir sans trop de difficultés.


Things get damaged

Things get broken

I thought we'd manage

But words left unspoken

Left us so brittle

There was so little left to give

( Depeche Mode, Precious )