Notes :

Où l'on en apprend plus sur les mœurs des chats sauvages. Aka j'ai vraiment écrit du cul cette fois.


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Ao, c'est la couleur des jeunes pousses qui font éclater les bourgeons des arbres au printemps.

C'est cette profusion d'énergie accumulée dans le noir de l'hiver, dans la neige et le silence, dans la mort… c'est cette vitalité qui explose et du jour au lendemain, couvre les collines de vert.

Ao, c'est le vert qui est aussi le bleu.

C'est le bleu du ciel qui hésite à percer la grisure de l'aurore, c'est un ciel sans nuage sur un champ de bataille. C'est le bleu qui couvre l'abdomen iridescent des mouches posées sur les yeux des cadavres.

C'est le bleu-vert de la jeunesse qui meurt, qui se déchire, donne naissance à elle-même. C'est le bleu de l'amour qui est aussi le sexe, la verdure durcie du sang qui fait grandir des membres et y trace ses lignes bleues, des rivières de plaisir.

C'est le bleu des estampes et le vert d'un visage de soldat russe décapité. C'est le bleu des lèvres gercées ouvertes au froid et aux baisers. C'est un instant, la rencontre de deux corps. Ailleurs, on s'entretue. Chaleur ; froidure ; et mort. Les instants pris au néant, on ne les oublie pas, des visages épanouis parmi les visages de ceux qu'on a tués.

Ao, une couleur qui veut dire amour, l'amour des jeunes gens, qui s'incarne et disparaît, comme une fusée de signalement dans la nuit.

La sève qui monte dans les êtres et les anime ; pour l'amour ; pour la haine ; à des actes insensés.

Cette vie dans les veines anime qu'on baise ou qu'on tue. Elle pulse là, irrépressible, prête à les emporter.

Celui qui peut voir cette couleur qui n'est ni vert ni bleu comprend le cœur des hommes. Celui qui peut voir cette couleur possède un pouvoir indicible.

Celui qui peut voir cette couleur est prêt à tout créer et tout détruire.

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Tamai, Noya et Nikaido Yohei jouaient aux dés. Ils pariaient de l'argent et du tabac à chiquer. Près du feu, Ogata se rôtissait le dos et les observait de temps à autre d'un air somnolent, une jambe repliée sous lui et l'autre étendue.

Usami rentra dans la pièce avec un air de puce surexcitée, une nouvelle bouteille d'alcool à la main. Il fut accueilli par des vivats. Réveillé par le bruit, Ogata s'étira, ouvrant les amandes de ses yeux en grand. Usami, qui prenait place à la table des joueurs, nota sa présence dans le fond et tiqua.

« Hé, Ogata ! » il fit en rebondissant sur ses pieds comme un diable sur un ressort – les hommes, Usami en particulier, se passaient souvent de l'appeler caporal, soit que le grade soit trop bas pour faire une réelle différence, soit que (c'était plus probable), l'habitude de parler de lui dans son dos leur ait fait perdre la notion du respect dû à son rang. « Reste pas tout seul comme ça dans ton coin, tu me fous l'cafard ! »

Il eut un ricanement de chèvre droguée aux amphétamines et ses yeux d'acier ne se décollèrent plus du solitaire.

Le groupe tout entier tourné vers lui, Ogata remis en place la culasse de son fusil, fit disparaître la brossette de nettoyage dans sa poche et s'approcha, en diagonale, de la tablée avec nonchalance.

Il s'accroupit derrière deux joueurs, les mains sur ses genoux, le regard au niveau de la table, observant les piécettes et tas de menus objets.

« On dirait que t'es pas bien en veine, Nikaido… » fit-il avec un petit sourire, sans regarder ce dernier. « Avec ta poisse tu ferais mieux d'arrêter le jeu, ou tu vas y laisser ta liquette… »

Les oreilles du soldat rougirent. Les autres s'étaient instinctivement raidis quand le tireur d'élite était rentré dans leur périmètre. Usami lui-même, qui avait lancé l'invitation plus par provocation que par envie, parut se contracter de rage un instant, comme si le fait agisse comme si de rien n'était, comme s'il pouvait tout se permettre, comme si son sourire récurrent était une insulte personnelle.

C'était comme si un groupe d'amis – de frères d'armes- qui juste avant se détendaient avec familiarité, venait d'être accosté par un inconnu indélicat s'incrustant parmi eux. Mais ce n'était pas un inconnu, c'était Ogata, et on lui en voulait de briser la règle invisible de son comportement qui faisait qu'en général, il se tenait à distance. Il en avait tous les attributs, mais il n'était pas un des leurs – et ça les mettait mal à l'aise.

Ses yeux de chat regardaient la tablée, il embrassait tout le monde de son sourire glissant, et ils frissonnèrent et se reculèrent imperceptiblement alors qu'il se faufilait dans leurs rangs, trop liquide. Il s'installa sur le banc, entre Noya et Yohei. Les phalanges de Noya étaient blanches.

Les autres regardèrent Usami, comme il était responsable. Ce dernier eut un petit rire nerveux, un brin incrédule.

« Alors, on joue ? » demanda Ogata, et il regardait Usami d'un air amical comme pour le défier, depuis le banc où il s'était inséré, l'air de rien, entre Nikaido et Noya.

Usami eut un sourire tordu, tendu, comme si les muscles de sa mâchoire lui faisaient mal, et il s'assit brusquement, avec un tressaillement de ses membres grêles de poupée à grosse tête.

A la surprise générale, Ogata posa trente sen sur la table. C'était la moitié de son solde. Cela fit son petit effet. Le caporal-chef Tamai siffla entre ses dents.

« J'ai une chance insolente, je vous préviens, » fit Ogata. « C'est pour votre pomme que je ne participe pas d'habitude. Au tripot, je ne joue presque jamais, je veux pas qu'on me prenne pour un tricheur. »

Il replaçait sa mèche rebelle derrière son oreille en disant ça, yeux fermés et sourire confiant.

« Bon, » fit Nikaido, et il alla chercher au fond de sa poche les restes de son solde qu'il avait mis de côté. Si le chat sauvage n'était pas intervenu, il se serait contenté de regarder les autres jouer, mais il devait lui montrer qu'il n'avait pas froid aux yeux. Ogata lui lança en un regard en biais, et insista à mi-voix, comme une confidence : « tu ferais mieux de passer ce tour… » et Yohei le haït encore plus, de donner cette impression qu'ils étaient proches.

« Ça promet, » s'exclama soudain Usami, rassemblant les mises au milieu de la table. Il avait un regard gourmand. En un instant, l'hostilité avait disparu de sa physionomie ; il semblait innocent comme un enfant excité par le jeu. « Nikaido, donne-lui une coupe ! » ordonna-t-il.

Yohei grinça des dents, mais il se leva pour aller chercher un ustensile qu'il posa devant Ogata, avant de se rasseoir lourdement.

Alors Usami leva sa bouteille, la présenta fièrement à la ronde pour qu'on admire l'étiquette, et servit l'alcool limpide dans leurs flacons et leurs coupes ébréchées. Chacun reposa son récipient un instant sur la table – kanpai – avant de le relever comme une vague ; ils lampèrent comme un seul homme ; l'atmosphère se réchauffa.

Enfin, on secoua le godet. C'était Tamai, le plus haut gradé, qui s'en chargeait malgré son intégrité douteuse. Chacun annonça ses chiffres et suivant le rituel, on tira. Au son des dés de corne trébuchant sur le bois sec, l'attention de tous convergea en faisceau et ils oublièrent l'étranger qui se tenait parmi eux.

« Allez, allez, allez… » faisait Noya.

Yohei poussa un cri blessé, tapa du poing sur la table ; Usami ne bougea pas, figé, l'expression immobile ; et puis il se recula de quelques millimètres dans son siège et son regard mielleux se releva vers Ogata, en face de lui.

Le chat sauvage avait tout raflé.

Usami poussa la prime à travers la table – la bague de tabac, l'argent, une boite d'allumettes et une autre de bonbecs – et sourit lentement. « Félicitations… » fit-il, plissant ses yeux de fouine.

Ogata regardait le tas trop important, accumulé devant lui, et d'un sourire crispé, plaqua vers l'arrière la repousse de ses cheveux.

« Qu'est-ce que j'avais dit, on se refait pas… », le caporal dit, d'un ton qui hésitait entre fanfaronnade et excuses.

De chaque côté Nikaido et Noya avaient les traits tirés, les yeux renfoncés au fond de leurs orbites. On pouvait lire sans peine la colère de Yohei, dont le visage de brute était sans cesse déformé des émotions qui le traversaient ; Noya gardait la tête baissée, cachant le tic qui agitait sa bouche.

Tamai réajusta sa casquette pour essuyer son front couvert de sueur. Il soupira, puis lança d'un air bonhomme, un brin patronisant :

« Hé bien, Caporal, on peut dire que même dans ce domaine vous sortez du lot… »

Ogata, un à un, rangeait ses trésors dans ses poches – le tabac, les sucreries, les allumettes ; chacun trouvait sa place dans les poches de sa vareuse. Il referma les boutons, et finalement, reporta son attention sur l'homme assis en face, à la droite d'Usami.

« C'est juste de la chance. Statistiquement, les coups de pot, ça ne s'enchaîne pas, alors il ne faut pas trop la forcer. »

Il avait laissé l'argent sur la table et ses doigts pianotaient sur les pièces légères.

« C'est pour ça que je ne joue pas aux dés d'habitude », expliqua-t-il. « Je veux pas l'épuiser sur quelque chose de futile. On ne sait jamais quand on va en avoir besoin. »

Aux oreilles de Yohei, ça sonnait comme un sermon. Il détestait ça au sujet d'Ogata, la supériorité qui filtrait de ses gestes et de ses mots quand bien même il se la jouait modeste et discret.

Incapable d'articuler ses reproches et furieux d'avoir tout perdu, il se tourna pour le rattraper par l'épaule au cas où il compte s'enfuir ; il cria, balbutiant à moitié :

« Quoi, ça veut dire que tu vas te barrer avec notre fric, comme un voleur ? »

Une ombre passa sur le visage d'Ogata qui fronça les sourcils, et il fixa son regard dur sur Yohei comme s'il le voyait seulement, comme si le tutoiement ou le contact avaient heurté un nerf. L'homme émanait une forte odeur d'alcool.

« J'ai gagné suivant les règles… Je suis un voleur, tu dis ? » fit-il, plissant les yeux.

Nikaido se redressa comme un chien d'arrêt prêt à mordre, mais Tamai se pencha à travers la table et plaça sa main devant son torse en guise d'avertissement.

« Hé, hé, les gars. Il a raison. Les règles c'est les règles. »

Nikaido roula, banda ses muscles, se balançant d'avant en arrière, pour finalement ranger ses crocs et retomber assis sur le banc, grommelant et frottant son nez crochu. Tamai soupira et reprit place plus dignement, puis releva sa casquette :

« Un autre tour ? » proposa-t-il.

« J'ai plus rien à miser ! » râlait Nikaido comme un enfant boudeur.

Mais ce n'était pas à lui qu'on s'adressait. Les autres attendaient la réaction d'Ogata – attendaient son départ. Il avait gagné, après tout. Il avait joué son petit tour et puis s'en irait, comme un renard les roulant dans la farine.

Ogata pinçait les lèvres, ses yeux voguant des dés à sa main qui se levait pour toucher son oreille, distraitement, avant que ses lèvres s'étirent en sourire vide.

« Sûr, pourquoi pas… » lança-t-il.

Alors on aligna quelques pièces, quelques bonbons, ce qu'on pouvait trouver au fond des poches, et Ogata repoussa toute sa fortune loin de lui, vers le milieu de la table.

« Tout ça ? » fit Yohei, et on pouvait voir qu'il l'avait mauvaise de n'avoir plus rien à miser.

Ogata prit une gorgée de saké, fit claquer sa langue, et ses yeux s'échappaient vers l'entrée, vers la pluie fine du dehors qu'on entendait chuinter.

Il était las d'eux, las de ce jeu, cela transparaissait.

Noya était resté très silencieux tout ce temps. Il avait ajouté quelques pièces sur le tas, les dernières qu'il possédait, et il surveilla chaque geste de Tamai comme il notait les paris et secouait le godet puis l'abattait sur la table.

Lorsqu'on révéla les dés : Noya poussa un soupir de soulagement. Ses traits se détendirent pour la première fois. La chance lui avait enfin souri.

Ogata jeta un coup d'œil au résultat, et renifla, amusé.

Il se releva et enjamba le banc, lançant « Bon, sur ce… » à la cantonade, abandonnant l'argent. Sa nonchalance avait quelque chose d'exaspérant pour eux qui étaient accros à l'adrénaline du jeu, et s'accrochaient à chaque gain. Il avait perdu cinquante sen, un demi-yen, et il n'avait même pas froncé les sourcils. Qu'est-ce que c'était que ce type ?

« Tu t'en vas déjà ? » demanda Usami d'une voix plaintive.

« Il faut que j'aille pisser » justifia Ogata, mais déjà il était ailleurs, ne les regardait plus.

Enfin, il était parti.

La posture de chacun s'ajusta subrepticement. L'air changea de densité.

Tamai récupéra une petite part de la mise ; le reste revint à Noya. Il était ravi. Il était riche. Il ramena les grappes de pièces trouées par leurs lacets ; quarante sen. Cela faisait lourd, enroulé autour de ses doigts.

Il songea que trente de ces quarante sen avaient appartenu à Ogata.

Ogata aurait pu partir avec tout leur argent. Il n'avait rien à gagner à faire un tour de plus. Quelque part, c'était comme si cette somme, il lui avait donnée.

Toute sa satisfaction s'évapora.

« Tsk, je suis sûr qu'il reviendra pas » bavait Usami, qui regardait la porte coulissante, tête rejetée en arrière et mains croisées sur le ventre. L'air faussement amical était tombé de son visage dès qu'elle s'était refermée.

Noya cacha l'argent dans l'obscurité de sa bourse, mais même là, la masse des pièces continuait d'irradier, les doigts d'Ogata qui les avaient tenues, la sueur d'Ogata qui avait aigri l'étain. Nerveux, l'homme se frotta le front de la phalange du pouce.

« Il se croit meilleur que nous ou quoi ? » Usami continuait à geindre pour le plaisir de s'entendre se plaindre.

On entendit la porte claquer et il y eut un silence, mais ce n'était pas le retour d'Ogata : c'était Kohei qui les rejoint au centre de la pièce et s'assit par terre, derrière son jumeau. Ce dernier lui remplit et lui fit passer sa propre coupe d'alcool.

« Pour ce qui est du tir, il n'a pas volé son titre, » commenta Tamai. Le caporal-chef parlait du bout des lèvres. Il sortit un linge de son havresac, l'ouvrit sur une brioche, croqua dedans, puis essuya sa moustache.

« Vous parlez encore d'Ogata ? » interrogea Kohei en penchant la tête. « Sûr que t'es content de l'avoir dans ton camp quand t'entends les balles siffler. Le nombre de mecs qu'il a refroidis à Port-Arthur… »

« Moi, j'ai pas confiance, » grogna Yohei. « Il est pas net. »

Il avait enjambé le banc pour placer une jambe de chaque côté, élargissant le cercle à Kohei.

« C'est un professionnel, » insista le caporal-chef.

« Peut-être », s'en mêla Noya, « mais il fait froid dans le dos. Il a pas une étincelle de chaleur. »

Usami eut un ricanement aigu, et roula des yeux en s'écriant :

« Oh ça va, c'est pas la peine de marcher sur des œufs ! Personne peut le saquer, Ogata ! »

Il y eut un flottement. Raides, les autres guettaient la réaction du caporal-chef. Inconscient de cette tension, Usami se resservit à boire et poursuivit de sa voix nasillarde et ricanant : « Vous croyez que la petite chatte sauvage est partie se faire mettre dans un coin sombre ? »

Noya crispa ses mains sur sa bourse et lança à Usami un regard glacial. Portant la coupe à ses lèvres, ce dernier but une gorgée, puis remarqua enfin le silence et protesta :

« Quoi, c'est pas un secret ! Tout le monde sait que c'est le minet de Kikuta… »

Noya se redressa comme un piquet et aboya :

« Usami ! Tu fais gaffe aux mots qui sortent de ta bouche des fois ? Insinuer ce genre de pratiques dans l'armée impériale… »

Yohei et Kohei grimacèrent, mais Usami fit la moue sans une once de remord, n'en faisant qu'à sa tête, comme à l'ordinaire.

Finalement, le caporal-chef Tamai renifla, avant d'éclater carrément de rire.

« Oh, vous devriez voir vos têtes ! Impayables ! Ce genre de pratiques, tu dis… » Il tendit son godet à Usami, qui lui versa une rasade d'un air servile. « Si tu veux mon avis, elles sont bien naturelles. Entre la fréquentation des prostituées et l'amour entre hommes, qu'est-ce qui va préserver le plus la virilité martiale de nos soldats ? Moi, je vote pour la seconde option… Les femmes nous ramollissent, c'est bien connu. »

Encore sombre, Noya grommela.

« Sauf votre respect, c'est une façon de voir assez démodée. Le Japon est une nation moderne désormais. Les hommes et les femmes doivent unir leurs efforts pour la bâtir, et tout ça, c'est de la déperdition d'énergie. Sans compter de l'image que ça donne de nous à l'étranger… »

« Dis donc Noya, » s'esclaffa Kohei, « tu te foutrais pas un peu de la gueule du monde ? Elle était où ta fierté impériale quand tu batifolais avec Nishioka ?! »

Yohei lui donna un coup de pied dans l'épaule, mais trop tard. A nouveau il y eut un blanc. Tamai se frotta la moustache, bu une petite gorgée, puis reposa son verre.

« Ce pauvre Nishioka… C'est terrible ce qui lui est arrivé. »

Silence pénible. Kohei toussota.

« Ouais, c'est moche comme fin, » marmonna-t-il de mauvais cœur.

Ils s'entre-regardèrent.

« Je lui ai pourtant répété, » soupira Tamai, « qu'il fallait qu'il mette plus d'ardeur à la tâche. Refuser de rendre service à ses camarades, et se plaindre par-dessus le marché ? Il n'avait aucun sens de l'honneur. Pas étonnant que ça ait mal fini. »

« C'était une petite pédale, un chouineur ! »

« Un traître. »

« Il l'a mérité. »

Ils trinquèrent. Tamai était des leurs.

La soirée se poursuivit dans la bonne humeur. Seul Noya ne semblait guère se détendre. Nerveux, il jouait avec quelques pièces sorties de sa bourse.

« Ça va pas ? » s'inquiéta Kohei. « T'en fais une tête… Tu penses à quoi ? »

A Nishioka.

« A Ogata, » il dit. Et une sorte de haine venimeuse l'emplit, et il repensait à la façon dont il les avait arrêtés, ce jour-là. Comme s'il lui était différent, au-dessus de ça.

Et pendant tout ce temps, il se tapait Kikuta ?

« Alors comme ça, il aime les hommes ? » il s'indigna. « Il refuse de toucher à un garçon, mais il préfère se taper un homme fait ? C'est tordu ! »

Tamai intervint une fois de plus, ennuyé :

« Ce sont des choses qui arrivent… On va pas jouer les prudes non plus… »

« Non, mais c'est pas pareil ! » s'entêta Noya. « C'est une chose de saisir une occasion qui se présente, mais quand ça devient une tendance dominante, c'est pervers ! J'ai lu des choses là-dessus ; en sciences occidentales, ça a un nom… Attendez… »

« Les invertis ? » proposa Tamai.

« L'homosexualité. »

Comme ils clignaient des yeux sans grande reconnaissance, il traça les caractères du doigt sur la table – même – sexe – amour. Il y eut des oh et des ah.

« C'est contre-nature. Pour le moment, on n'a pas trouvé de remède ; mais les sexologues pensent que ça concerne des individus qui confondent le masculin et le féminin. »

« Je vois pas où est le problème, » fit Yohei, clairement dépassé par la discussion. Lui et son frère étaient les moins lettrés du groupe. « Ça arrive à tout le monde de temps en temps… »

« Dans ton village de bouseux, peut-être ! C'est un problème sérieux, un homme qui se fait prendre comme une femme, il se féminise ! »

« Quoi ?! » Kohei paraissait un peu trop inquiet. « C'est n'importe quoi ! »

« Je te jure ! Ça peut rendre impotent, infertile… Des individus comme ça, qui participent pas à construire leur pays, qui perpétuent pas leur race, ils sont difformes de l'esprit. Ça commence comme un jeu d'adolescents, on croit que c'est pas grave, et puis ça dégénère en manie et c'est un homme de gâché ! Il devient un garçon-fille dépravé, un qui préfèrera se soumettre que se battre. C'est pour ça que l'esprit de la modernité, c'est de pratiquer le sexe avec hygiène et morale. Pour la nation, forger des corps et des esprits forts. Vous voulez d'une nation d'efféminés pour se faire piétiner par les pays occidentaux, hein, c'est ça ? »

Les autres qui n'avaient pas ses lectures paraissaient moyennement convaincus par son patriotisme sexuel, mais il avait réussi à effrayer les jumeaux.

« Moi, j'ai entendu dire que ces tendances ont été importées de Chine… » marmonna finalement Usami, « Donc on peut être un bon Japonais et les rejeter. C'est pas dans notre essence. »

« Voilà ! » fit Noya, triomphant. « C'est bien normal, en tant que mâle, d'avoir l'instinct de conquête face au féminin. Ce qui est tordu, c'est d'encourager cette attirance quand on n'est pas une vraie femme. Céder, oui ; le rechercher activement ? C'est anormal. »

« Moi, je pense que c'est une question d'hérédité », fit Tamai. « Regardez Ogata. Un bâtard comme lui est forcément tordu. La qualité du sang, c'est important. »

« A ce que j'ai entendu, il se tape un soldat différent chaque nuit ! » s'écria joyeusement Usami. « Faudrait lui ouvrir les tripes, on les trouverait pleines de foutre ! » Et il riait tout seul, trouvant son idée délicieuse.

« Il se prostitue sûrement, » cracha Noya, et ses doigts blanchirent autour de la pièce qu'il tenait.

« Telle mère, telle fils ! » chantonnait Usami.

« Il se la joue tellement cool en mode chef trop malin pour te crier d'ssus… J'arrive pas à croire qu'il faisait tout ça et que j'l'ai jamais su… » fit Kohei en clignant des yeux, stupidement.

« Moi j'y crois, » grommela Yohei, d'un air sombre.

Kohei lui jeta un coup d'œil en biais, mais ne dit rien.

« Faudrait qu'on le déshabille pour voir si c'est vrai, cette histoire de garçons-filles ! » suggéra Usami.

« Il ferait moins le malin si on l'enculait un bon coup. »

« Tu verrais qu'il aimerait ça. »

« Kikuta risquerait d'être un peu fâché, vous croyez pas ? »

« Si c'est un vrai gars, il partage. »

Eux, ils étaient des vrais gars. Ils partageaient. Des rires, des histoires grossières, et des idées dangereuses qui prospéraient comme une moisissure noire, se propageant.

Dehors, la lune désormais bien haute n'était qu'une tache aveugle dans le ciel, l'œil d'un poisson mort.


L'adjudant-chef Kikuta, comme souvent lors de ses temps libres, se trouvait à l'armurerie. Il passait des heures à entretenir ses précieux flingots, les astiquant plus que sa bite, avaient coutume de plaisanter ses copains.

Ogata l'observait depuis l'entrée, ce grand homme aux traits anguleux, rudes, penché dans les rayons de lumière qui tombaient de biais au travers de la pièce. Il y avait dans les mouvements sûrs des mains suivant des chemins parcourus des milliers de fois quelque chose de familier et pourtant fascinant. Les gens avaient coutume de dire que Kikuta était un drôle de type, mais comment ne pas fétichiser un instrument qui donnait la mort ? Si tu peux buter un homme, tu peux baiser un homme, avait coutume de dire Ogata. Lui aussi aimait son fusil plus que de raison ; c'était une extension de lui-même.

En voyant Kikuta pomponner ses pistolets chéris, il ne pouvait empêcher un sourire railleur d'étirer ses lèvres. Un vrai taré monomaniaque. Le genre de tordu qui préfère une machine à un être humain bien vivant. Bref, le genre fréquentable.

Il s'approcha tranquillement de l'homme, s'adossant nonchalamment au mur, juste derrière lui. Kikuta ne daigna pas le saluer ou lever les yeux de sa tâche.

« Si on faisait un duel et que tu me butais, est-ce que tu t'encombrerais de mon fusil ? » demanda Ogata, à brûle-pourpoint.

« Juste la culasse, » rétorqua l'homme buriné d'un air après un instant de réflexion. Il finissait de bourrer son canon d'une suite de gestes secs.

Ogata fit la grimace.

« Beau gâchis. C'est un type 30, bordel. Je veux pas que tu me le démontes. »

« Ouais, mais ce serait dommage de rien garder. Un tireur comme toi, me faudrait un souvenir. Pas ma faute si t'as pas de goût et que tu préfères les carabines. »

Ogata prit appui sur le bord du fauteuil d'osier dans lequel Kikuta était confortablement installé. Il se pencha vers lui et dit avec un rictus :

« J'ai peut-être pas de goût, en attendant, y a aucune chance que tu gagnes. Personne ne m'abattra avec cette petite chose. Je t'éliminerai bien avant que tu m'aies mis à portée. »

Piqué, Kikuta releva la tête de son arme, avec un sourire de vieux renard.

« Qu'est-ce qui me vaut vos provocations, caporal Ogata ? »

« Je vais me prendre un bain en ville, » il l'informa d'un air détaché.

Kikuta leva le pistolet dans la lumière pour vérifier son alignement, un œil fermé.

« Mmh… » Il chargea l'arme, appréciant le son sec qu'elle produit. « J'irais bien me laver aussi. »

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C'étaient des bains bon marché. Le bassin était si petit qu'ils ne pouvaient y rentrer de concert. Surtout, cela signifiait que personne ne s'aventurerait dans la salle alors qu'il y avait déjà deux clients.

« Montre ta cicatrice, » faisait Ogata.

Il la connaissait bien, la cicatrice noueuse qui déchirait son épaule et renflait la chair comme un poulpe échoué. A chaque fois, il demandait à la voir comme une carte qu'il voudrait déchiffrer.

Leur première fois, il lui avait massée. Cela soulageait vraiment la douleur. Après ça, Kikuta s'était surpris à reprendre de lui-même les mouvements des mains d'Ogata sur son torse. Peut-être ainsi, le tireur d'élite lui était rentré dans la peau.

Ils avaient un accord de convenance ; rien ne les liait de plus que la répétition de quelques gestes. Mais ces derniers temps, comme si une impatience s'était emparée de lui, Ogata était plus demandeur.

Comme tout le monde, il s'ennuyait.

Kikuta ne le laissa caresser la blessure qu'une fois ; il commença à s'arroser à l'aide du seau mais lorsqu'il saisit le pain de savon, Ogata l'arrêta.

« Si tu vas dans le bain, ça va te ramollir, » râlait-il.

« Laisse-moi au moins me laver… »

« Pourquoi ? »

Ogata se glissa derrière lui. Tandis que sa main venait prendre le torse en coupe, palpant la cicatrice, il fit courir sa langue sur la nuque du géant.

« Parce que… C'est pas propre… » frissonna ce dernier.

L'autre main venait tâter ses abdominaux, et il pouvait sentir la silhouette de l'homme plus petit presser contre ses fesses.

« Je préfère retenir ton goût que celui du savon. La propreté, ça n'a aucune saveur. »

Et Ogata referma ses dents sur l'épaule, serrant de plus en plus, faisant grogner Kikuta, qui se retourna brusquement au moment où le sang venait baigner les gencives du chat sauvage.

Kikuta, yeux étrécis de désir, souffle vaporeux, referma sa main contre le crâne du caporal et parvint à agripper une poignée de cheveux pour le maintenir là, face à lui.

« Tu les laisses repousser ? »

« La discipline en ce moment… » le nargua Ogata d'entre ses yeux mi-clos.

La poigne de Kikuta s'écrasa contre sa nuque et il l'attira à lui – leurs bouches une, le gémissement rauque d'Ogata vibrant dans sa cavité buccale en écho ; il labourait son dos jusqu'à cueillir ses reins, les creusa, l'attira à lui, à lui, pour qu'il rencontre enfin le contact de son sexe.

Lorsqu'après de longs instants Ogata fut libre de respirer et de reculer la tête, il baissa les yeux vers leurs érections jointes et éclata aussitôt de rire.

Il n'avait pas à se plaindre de ce dont la nature l'avait doté, mais à côté de l'engin de Kikuta, il avait l'air d'un gamin à peine pubère.

Kikuta grommela, détournant les yeux. En un instant, il avait fait retomber l'atmosphère électrique.

« Oh ça va… Tu l'as déjà vue… »

« J'imagine l'embarras chaque fois que tu déballes l'engin et que la fille change d'avis… T'es pas du genre à les forcer, non ? »

Kikuta grimaça, l'exaspération causée par le petit jeu du caporal agenouillé contre lui, dont les doigts venaient tapoter le bout de son sexe commençant à ramollir ses ardeurs et son érection. Mais déjà la main de ce dernier l'attrapait fermement et venait presser son pénis contre le sien, et un soupir lui échappa alors qu'il se tendait vers l'avant.

« Merde, Ogata… »

Le chat sauvage avait dû ramener sa deuxième main pour encercler leurs virilités jointes. Ses yeux noirs restaient fixés dessus, tandis que le contact de ses paumes et de son sexe troublait le souffle de Kikuta qui pressa ses reins plus avant contre lui. Ogata l'ignora, restant concentré sur son action sur son pénis turgescent. L'homme entre les jambes de Kikuta s'amusait à maltraiter son sexe, à l'exciter puis à l'abandonner, à le tenir à sa merci par une caresse experte… pour mieux le frustrer à nouveau quelques instants plus tard. Sa verge se dressait rouge colérique et Ogata conservait un petit air satisfait et détaché alors même que son propre sexe frottait contre lui, subissant le même manège. Une intensité naissait du fond de ses pupilles opaques – fascinée par les pulsations et les écarts de la bite prisonnière de son emprise.

Ogata fixait son sexe et Kikuta regardait Ogata. Sa main glissa en arrière sur le carrelage et l'autre, dans le dos d'Ogata, l'entraîna avec lui. Le chat sauvage ondula contre lui, Kikuta hoqueta, ferma les yeux, ouvrit la bouche, râla. Ses phalanges meulaient la chair du dos du caporal, laissant de larges plaques rouges. Il serrait les mâchoires, et commençait à relâcher de secs, brèves impulsions des reins comme ses orteils se tortillaient sur le sol. Il tremblait, brûlant de plus, et Ogata qui le savait laissa ses yeux remonter vers sa figure empourprée avec une expression arrogante.

« Quoi, le contact de mon petit soldat n'est pas assez ? Monsieur trouve la taille insuffisante peut-être ? » ricanait méchamment le chat sauvage.

Ses doigts remontèrent en serrant sa longueur, tirèrent sur le prépuce puis pianotèrent sur le chapeau dénudé avant de disparaître. Kikuta inspira et expira par le nez pour se calmer et se retenir de se jeter sur lui ; une part d'envie voulait juste le plaquer là et prendre de lui ce qu'il voulait, mais s'il faisait ça, Ogata le traiterait de grosse bête stupide menée par son gros con, il le ferait venir en moins d'une minute, et ce serait fini.

Le chat sauvage était insupportable ; il le torturait en le privant de jouissance à chaque fois que le plaisir le submergeait. Ce rythme brisé qu'il était seul à contrôler lui mettait les nerfs en bouillie.

L'homme qui le narguait, capable de savoir, par quelque maléfice, les mots à prononcer pour que tout se noue en lui.

« Regarde-moi ce braquemard démesuré, ta mère s'est tapée un tengu ? Qui voudrait d'un engin pareil ? Il est trop gros, c'est indécent… »

Kikuta haletait, humilié, tiraillé. Les mots tordaient des spirales à l'intérieur de sa tête.

Ogata continuait à chuchoter tout contre lui, palpant, pressant, modelant sa honte à la pulpe de ses doigts :

« Si tu as besoin d'argent, je suis sûr que les peintres te laisseront poser pour leurs dessins vulgaires… C'est tout ce dont tu es capable, de la pornographie… Personne ne veut embrasser ou toucher le sexe d'un satyre. »

« Je ne suis pas un satyre… » protesta Kikuta d'un grondement, mais Ogata pressa plus fort et sa voix fut noyée dans un bruit animal.

« Il est… grotesque… laid… tellement gros… c'est obscène ! »

A chaque mot il l'empoignait de bas en haut et pressait, pinçait la tête, douleur et obstruction contrant la montée du plaisir ; et Kikuta glissait, s'affalait vers l'arrière, les yeux serrés de toutes ses forces, les cuisses tremblantes.

« Regarde ! » ordonna Ogata.

Il fit non de la tête, et une claque sèche sur la verge lui arracha un jappement.

Il ouvrit les yeux ; Ogata penché sur lui, et entre ses mains, son sexe plein de pulsions vouées à mourir, ce sexe envié et inutile, pleinement érigé comme une tour absurde pointant nulle part. Il mourrait d'envie de détourner les yeux, le rouge dévorant sa face, sa bouche entrouverte happant l'air par petite bouffées chaudes.

Ogata ne regardait plus son pénis, mais son expression, et c'était pire. L'adjudant-chef Kikuta, le baroudeur dans la force de l'âge, cette montagne de muscles, ce jugement sagace et la lumière perpétuellement amusée de ses yeux qui avaient tout vu…

Il le tenait, il pouvait le défaire, avec ses doigts joueurs, sa langue acérée, ses yeux qui perçaient.

Il savait. Combien il détestait ce poids entre ses jambes, ce nœud de pulsions qu'il fallait sans arrêt réfréner, réfréner, en sachant que jamais il ne rencontrait de réponse, juste une poussée débile dans sa force obstinée, qui ne fertilisait rien, qui ne fécondait rien, une bite de bête en rut, une caricature.

« Tout cet étalage de virilité, inutile… c'est pathétique. »

Les yeux perçants d'Ogata, rapaces et dominateurs, plongeaient en lui ; il pianotait son instrument, et ne le dénouait pas. Au bord des larmes, Kikuta supplia :

« Hyaku… »

L'espace d'un instant, la physionomie du caporal changea ; son regard glissa sur le côté et il souffla :

« Désolé, mais y a pas moyen que je m'enfile ça… »

« Je sais… » grogna Kikuta entre ses dents. « Allez, vas-y, putain ! »

Un sourire retroussa une lèvre et fit réfléchir un éclat de dents.

Ogata regarda ses muscles se tendre comme Kikuta se redressait avec effort ; la sueur qui rendait sa peau glissante, moirée ; et la main rugueuse de Kikuta qui emprisonna la sienne et vint balayer son sexe, danse hâtive, maladroite et désespérée, qui ramena un hâle à ses joues. L'autre main et ses cales remontent sur son ventre jusqu'à son torse, une rotation et le pouce suit le contour de la clavicule, les lèvres de Kikuta tremblent, invitent. Les grosses mains veulent posséder et savent qu'elles n'ont pas le droit.

Ogata déposa ses avant-bras sur ses trapèzes, puis le poussa vers l'arrière. Le mur était là, puis le sol. Ogata s'accroupit à sa suite. Il tenait d'une main le sexe de Kikuta comme un fauve débordant sa cage ; possessif et dompteur, le rabattit contre le bas ventre, libérant la vue des testicules, des sacs tièdes et moites et poilus et des fesses velues qui se contractaient derrière…

Lorsqu'il ouvrait la bouche pour y enfiler ses doigts en le regardant, Kikuta jurait et le maudissait intérieurement, d'être obscène d'une façon que son sexe n'égalerait jamais. Un démon qui n'avait aucune pudeur, un diable qui n'a peur de rien… Il écarta les jambes.

Ogata se pencha sur lui, contre lui, en lui, et tout devint mouvement brûlure et plaisir, plaisir, plaisir comme le sang onctueux presque noir la boue grasse la peau contre la peau et les souffles et les heurts – ils sont vivants, vivants, vifs-

Il palpait crispait agrippait à lui à lui à lui le corps plus menu plus fluide plus souple et sentait son contrôle s'effilocher, alors dans le chaos eux devenaient nous, slap slap slap ses cuisses contre son cul et la chaleur qui se change en lumière dedans quand soudain

- cela gonfla ralentit puis cessa.

Ogata était venu le premier, lâchant sa semence à l'intérieur comme un putain de puceau. Il gardait les yeux clos. Kikuta mit quelques secondes à réaliser pourquoi le mouvement avait cessé, pourquoi…

Il asséna une baffe maladroite du revers de la main. Ogata s'écarta légèrement, guère déphasé par le coup sans ampleur qui marquait sa joue de rouge, et alors que les restes de son plaisir s'évacuaient dans un soupir. Le caporal se retira, se mettant à genoux, nettoyant les traces de semence qui maculaient son sexe. Il grimaça, trop tard pour que le repentir paraisse sincère. Un brin d'agacement, regret peut-être ? Voila son regard lorsqu'il réalisa que Kikuta, son gros sexe commençant à débander, n'avait pas encore éjaculé.

« Bon dieu, même après tout ça ? »

Il se massa la nuque, tandis que Kikuta se redressait, une main sur son sexe, insatisfait, condamné à se palucher une fois de plus comme un éternel célibataire. Il était dépité, trop épuisé, frustré et déçu pour avoir la force de le disputer.

Il n'avait même plus envie de se finir, car il sentait que s'il aboutissait à un orgasme, il ne pourrait empêcher des larmes de rouler sur ses joues.

Mais Ogata frotta sa barbe et claqua de la langue.

« On va être en retard, dépêche-toi, » fit-il alors qu'il se retournait, s'agenouillait, et appuyait ses coudes sur le sol, ses mains enserrant sa nuque.

« Tu me la mets pas, ou je te bute, » fit-il en le regardant du coin des yeux, et Kikuta roula les siens, parce qu'Ogata Hyakunosuke était la chose la plus sexy au monde. Il agissait au lit comme s'il le savait au point de n'en avoir rien à faire, mais en même temps, il n'avait pas idée.

« Entre les cuisses » insista le caporal alors qu'il s'installait, et il s'exécuta.

Le temps devint une chose relative.

Finalement, une brèche s'ouvrit entre eux. Ils roulèrent sur le dos, chassant avec le linge humide les gouttes de semence qui étaient prises à leurs poils. Ils étaient épuisés, satisfaits.

Ogata, c'était vraiment quelque chose.

Kikuta, tournant et retournant le pain de savon dans ses mains, le regardait étendu là avec son air repu. Il avait souvent l'air détendu, nonchalant, mais c'était un type dont la vigilance ne dormait jamais. C'était rare de le voir comme ça, apaisé. Il avait l'air presque vulnérable.

« Quoi ? » fit Ogata en se redressant sur un coude, avec un brin de méfiance.

Kikuta sourit, et puis le sourire disparut.

« Tu devrais faire attention, » fit sa voix grave, résonnant sur les carrelages et l'eau dormante.

« Attention à quoi ? » sourit, narquois, le tireur d'élite. Il avait l'air amusé qu'on puisse s'inquiéter pour lui.

« Tu n'es pas exactement populaire… » lui fit remarquer Kikuta.

« Là, tu me vexes, » il roula des yeux, le ton suintant l'ironie. Il prit le savon de ses mains, et le fit mousser contre son ventre, ajoutant de l'eau puis frottant, jusqu'à ce qu'il applique ce mélange en travers de son dos, son cou, et dans les creux, et frottant les genoux et le dessous des pieds. Il se lavait, ignorant l'attention de Kikuta obstinément dirigée vers lui.

Alors, avec la mousse sur la moitié du corps, Ogata planta son regard dans le sien, et sans ciller, déclara sans emphase : « Je fais toujours attention. »


Le soleil cognait et le temps passait et les entraînements servaient à tirer juste et rogner l'énergie et rester prêts mais surtout garder la cadence des hommes-machines.

Parfois, cela éclatait.

Les coups pleuvaient, sourds chocs de chair, sous les huées. Tsukishima tendait le cou pour surveiller la bagarre. Les ivrognes se poussaient et il crispait les orteils au fond de ses bottes en rythme, un pli mécontent à la bouche.

Merde.

Arrêter maintenant, ça les rendrait encore plus agressifs.

A travers les deux brutes qui se tournaient autour, qui roulaient sur le sol, toute la troupe vibrait et éprouvait sa soif de sang.

Yohei et Inohe.

Ils dansent sur la lame du poignard.

Tsukishima hausse la voix pour le principe, sachant que ses ordres sont la basse de cette musique, un ronron familier aboyé qui garde les chiens en laisse.

Son regard balaye la dizaine de soudards- son unité et puis des pochtrons de la 1ère- qui sont là à acclamer comme des gosses autour d'un combat de grillons...

Et puis ne suivant pas l'effervescence de l'essaim, une immobilité au regard perçant- Ogata.

Il s'arrête sur le spectateur en retrait qui semble à demi absent, le seul avec lui qui n'appartient pas à cette peinture- yeux demi voilés comme rêveur et pourtant derrière une attention aiguë, c'est le chat sauvage, qui regarde sans participer, comme toujours.

Il goûte la violence, lui aussi ; mais il embrasse du regard les lutteurs et la foule.

Et puis un frisson hérisse la nuque de Tsukishima. Car un sourire est apparu, fend soudain le visage rusé qu'il observe comme l'éclat d'une lame au soleil. Goût du métal cynique. Il se retourne et voit le rouge.

Ogata regardait, regardait, regardait. Gorgeait ses yeux absents de leurs débordements.

- C'était une distraction comme une autre, leur rage, un théâtre.

Un sourire satisfait faisait briller l'ivoire des dents

L'ire ivre déborde du verre la lie du vin…

Ils titubaient ; comme des marins qui ont le mal de terre, des soldats ont le mal de la guerre. Instables sur cette surface plane ou il n'y avait pas de tranchées ; exposés.

Exposés à leur folie et à leur manque, à leur condition absurde ; survivants, vivants pour rien.

Les yeux pleins de veines, les lèvres postillonnantes, les poings se balançaient ; tout dans le cercle d'hommes huait la violence. Ils tanguaient, se poussaient, la sueur aigre rinçant les corps trop tendus en l'absence d'une lutte. Ils tanguaient, tournoyant, tandis qu'au centre, comme la pupille d'un géant, la tâche rouge s'étendait, se dilatait.

Le cœur de Tsukishima remonta dans sa gorge.

Yohei avait planté Inohe.

Il se fraya un chemin, jetant les hommes hors de son passage, usant de sa force condensée, et cogna Yohei qui se relevait, de toutes ses forces. Sa pommette craqua, il l'entendit, il renchérit en lui lattant la figure du pied, le visage déformé de fureur.

"Trois jours ! Trois jours de trou !"

Il l'agrippa par le col, le rejeta vers la foule qui le retint, avant qu'il ne s'affale sur le sol. Nikaido paraissait confus, comme sorti d'une transe, avec sa gueule toute cassée.

Tsukishima le fixait, écumant, hors de lui.

Et puis il entendit le gémissement derrière.

"N'enlevez pas la lame !" rugit-t-il, avant de s'agenouiller près du blessé.

Il n'était pas impossible que le couteau ait ripé sur une côte et évité les points vitaux. Il envoya chercher un médecin.

Yohei était à présent maintenu au sol par deux hommes, et les insultait, criant que c'était bon, qu'il allait pas s'enfuir.

On chargea son adversaire sur une civière et Tsukishima fit signe de le relâcher. Il toisa le soldat agenouillé, conscient de la foule qui attendait autour. Les jumeaux avaient le même air de petite frappe ; taper d'abord, penser ensuite. Il était comme un chien attendant la punition – fièrement presque, je l'ai mérité, et je recommencerai…

Tsukishima le gratifia d'un coup de poing mauvais. Yohei s'effondra, à moitié assommé. Le redressant par le col, il lui aboya dessus :

"Tu as intérêt à ce qu'il s'en sorte, imbécile ! Tu connais la règle, œil pour un œil..."

Il y avait de la détresse derrière sa fureur.

Enfin on lui arracha et on l'emmena loin de lui, à l'isolement, pendant que Tsukishima demeurait hors d'haleine au milieu de la place qui se vidait – plus rien à voir, circulez.

La colère blanche ne cessait de monter derrière ses yeux, ses phalanges restées verrouillées, douloureuses.

Il était maître de sa violence.

Il était maître de leur violence.

Il souffla.

Tsukishima s'éloigna, les épaules raidies de soucis et d'inquiétude.

La bagarre aurait pu être une bon relâche pour les hommes, mais il fallait que Nikaido aille trop loin.

Il avait fait une erreur.

Il aurait dû les arrêter.

Si Yohei venait d'assassiner son camarade, il devrait tuer Yohei.

S'il exécutait Yohei, il devrait tuer Kohei.

Jamais Kohei ne les laisserait exécuter son frère sans se lancer dans une vendetta.

Il ne pouvait pas se permettre de perdre trois soldats dans cette rixe, mais si on ne faisait pas d'exemple...

Les pensées continuèrent à s'abattre sur l'esprit de Tsukishima et il demeura droit dans sa marche tandis qu'il s'éloignait, partait faire son rapport.

Il dormirait peu ce soir.

Il ne dormait pas souvent.

x

x

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Le première classe Inohe s'en sortit.

L'ennui minait le moral des soldats. L'inaction. La tension s'exacerbait dans les rangs, il rodait une exaltation dangereuse, comme une fièvre bourdonnante. Il fallait qu'ils bougent, qu'ils aient quelque chose à combattre.

Ils s'ennuyaient.

Et cette force poussait à l'intérieur, comme des poinçons dans les veines.


Parfois en septembre, éclataient des orages subits. On savait que le froid serait bientôt là. Les hommes ajustaient leurs uniformes en frissonnant et préparaient les parkas.

Ogata, lui, partait en chasse. Souvent dans la montagne. Parfois à Abashiri.

Parfois, tout ce dont on a besoin, c'est un peu de frottement. Ça fait de la chaleur. C'est connu.

Les gars de Hokuchin étaient populaires, alors ça valait le coup de se trimballer sans sa cape pour qu'on puisse admirer ses épaulettes et les étoiles dessus.

Et puis il n'était pas mal non plus. La preuve, à peine le gars l'avait vu, à peine il l'avait emballé, sans même avoir besoin de le baratiner. Il y avait des lieux, des gestes et des manières.

C'était un soldat aussi, un mec de la troisième qu'il avait dégotté. Y avait pas grand monde qui portait l'uniforme et qui ait pas goûté aux jeux du chas et de l'aiguille. Ogata préférait taper dans la piétaille des autres unités. C'était moins risqué que de fricoter avec les gars de la maison.

Franchement, l'herbe est toujours plus verte ailleurs, songeait-il alors qu'il suivait le gaillard dans un hôtel qui sentait fort le lupanar. Il ne connaissait pas le nom du type, mais il avait un joli cul, et une belle gueule, un peu poupine.

Regardant par-dessus son épaule d'un air absent, il s'assura qu'ils n'avaient pas été vus. Le qu'en dira-t-on, Ogata s'en battait bien les miches, mais son instinct l'avait toujours incité à rester discret sur tout ce qui se rapprochait d'une activité personnelle. Que ce soit la chasse ou ça, il pratiquait en solitaire. Il n'en avait pas honte, et il n'avait pas besoin de s'en vanter.

Comme la nourriture et la boisson, on consomme des corps, et ça fait partie de la vie. On bouffe, on tue. On baise, on crève. Ces actes qui font qu'on peut regarder en arrière et dire que malgré tout, la route, avec ses bosses et ses creux, avait quand même des paysages intéressants.

La chambre où on le mena ne payait pas de mine. Une pièce étroite et pauvre d'à peine deux tatamis, un seul futon douteux jeté en travers du sol. L'unique lumière provenait d'une lampe tempête allumée dans un coin, qui diffusait une forte odeur d'essence. Mais Ogata ne se souciait nullement du côté sordide de la scène. Dans cet éclairage vacillant, les traits de son amant étaient un demi-mystère qui ajoutait à l'érotisme de la rencontre alors qu'il faisait tomber ses vêtements au sol, dévoilant, dos à lui, les contours de son corps.

Dehors, il pleuvait à foison. Leurs cheveux étaient mouillés et quelques mèches retombaient sur le visage d'Ogata qui de plus en plus, les rejetait en arrière en un geste réflexe. Le garçon était plus jeune que lui, et par un petit miracle, s'en était sorti sans cicatrices. Alors que sa figure et ses mains se rapprochaient de la couleur du caramel à force d'être exposées à un soleil cruel, le reste de sa peau avait une couleur laiteuse, plus pâle encore que celle d'Ogata.

Alors qu'il finissait de se déshabiller à son tour, pliant dans une habitude toute militaire le pardessus et les jambières, et disposant au-dessus son fusil et ses cartouchières, sa rencontre du soir s'était tournée vers lui et avait fait quelque pas dans sa direction, sa main jouant à étirer le membre qui pointait entre ses jambes.

Ogata, attiré par cette tache fantomatique qui l'invitait dans la pénombre, se redressa et, un mince sourire aux lèvres, marcha à lui, son corps le rencontrant comme un lutteur pour le pousser, le repousser et le plaquer contre le mur, le faisant grogner alors que leurs reins se rencontraient.

Le toucher – l'inconnu – et vibrer…

« Comme ça » siffla-t-il, fermant les yeux de plaisir.

Il accrocha sa main à la hanche du garçon qui ahanait contre lui et le guida, appréciant de sentir le contour de l'os et l'attache des muscles fessiers bandés comme ils se heurtaient l'un à l'autre. Sa caresse descendit pour peser le globe de chair ferme. Il tendit son autre main pour s'assurer de l'érection de son partenaire et mieux la presser contre la sienne, contre son bas ventre, égrainer là les perles de laitance pour les perdre au milieu de sa toison. Il avait le nez dans ses cheveux, respirant une odeur de poix, de graisse de baleine, de charbon.

Soudain la jambe de l'autre fut entre les siennes et la pression contre son sexe le fit déglutir, une surabondance de salive noyant sa langue. La pulsion de l'embrasser le saisit. Mais le pied du soldat crocheta sa cheville en même temps que son avant-bras, plaqué en travers de son torse, le repoussait : pris par surprise, il tomba en arrière, heurtant le futon dans un choc sourd.

Des impulsions contraires tracèrent des éclairs dans les pupilles du chat. Combattre, fuir, tuer, saisir son fusil, mettre de la distance.

Effacer toute distance.

C'était pour ça qu'il était là ; dans ses veines le tonnerre des canons ne cessait pas, ne cessait jamais. Il y avait des fleurs de sang qui renaissaient encore et encore dans les ténèbres et il voulait revivre ça, encore, il voulait vivre. Faire que ça sorte, dehors. Se battre et éprouver, encore.

Il voulait revivre les instants suspendus et entendre son cœur battre. Prudent, prudent, tout le temps, sauf ici.

Alors il ne fuit pas, ne prit pas son fusil, et l'homme s'accroupit au-dessus de lui. Le visage d'Ogata était sombre, ses yeux étaient sombres, tout était assombri, assourdi. Il ne craignait pas la violence, oh non. Il l'attendait. Cela faisait partie du pari.

Il sentit une main sur son torse comme le jeune homme tâtonnait à la rencontre de son corps. Ses jambes écartèrent celles d'Ogata.

Oh, c'était ce genre-là.

A nouveau leurs bas-ventres se collèrent et les lèvres du Caporal s'ouvrirent et se refermèrent. Il ne savait pas si c'était la forme du soldat qui masquait la lumière ou si elle était obstruée par autre chose, mais il avait du mal à distinguer quoi que ce soit.

Le désir violent qui tordait ses tripes avait quelque chose de si impulsif, par moments, qu'on aurait dit une bonne grosse courante, un truc dégueulasse qui le traversait et qu'il avait envie d'expulser. Le poids qui le pressait contre le futon – il y avait des endroits humides et des endroits collants et le contact le fit se hérisser ; il se débattit et essaya de pousser l'autre, qu'il lui laisse un espace pour respirer, pour penser.

Il pouvait sentir son souffle dans sa bouche. Saké. Il était plaqué encore plus étroitement contre la surface sale et l'autre poursuivait son rut contre lui, lui imposant le rythme.

Il ne voulait pas se battre pour de bon, le frapper à la gorge ou dans les parties ; ça pourrait être dangereux s'il commençait, alors comme sa force était insuffisante pour reprendre le dessus, il fit abstraction de tout ce que ça avait de cradingue, rugueux, bestial – c'était ça qu'il voulait, non ?

Des coups d'un soir rapide, des corps qui se heurtent puis se séparent.

Mais l'absence de paroles et les mouvements hachés qui s'impactaient en lui, ce type sans visage, au-dessus, imprimait un malaise, engourdissait ses membres – fuir ou se battre, quand c'était là, amour qui veut dire sexe qui veut dire mort qui veut dire vie – dans cette parodie de bataille qui lui coupait le souffle, alors elle était là, elle surgissait ; et il ne faisait ni l'un ni l'autre, les yeux grands ouverts face au noir.

Elle était là sans qu'il sache s'il la haïssait ou la recherchait, sans qu'il sache si c'était l'extase ou elle qu'il venait chercher dans ses nuits. Et une fois n'est pas coutume, elle le paralysait.

La peur.

« Attends- » commença Ogata d'une voix rauque, rompant le silence le premier, comme s'il concédait un point à l'adversaire. Il n'avait pas prévu ce tour des évènements quand il avait choisi ce partenaire, beau garçon et plus jeune que lui. Il n'aimait pas prévoir, seulement…

Le sexe glissa, plus bas. Son cœur battait, vite.

« Hé » il fit.

Une bouche couvrit ses mots, et la langue s'engouffra dans la brèche, dans l'humide. Ce qui gonfla prit toute la place. Blessure. Leurs corps roulèrent, ses bras frottés au futon rêche, griffant le plancher plein d'échardes. Le bout des doigts plein d'échardes.

Le corps au-dessus contre lui lourd le plongeant dans son ombre… Comme le flanc d'une montagne devient froid, froid humide, comme la montagne obstrue le soleil, le feu était en lui –

Comme le pétrole versé accumulé noir monte et monte, comme la surface noire visqueuse enfle par-dessus, et déborde.

On jette l'allumette.

Comme les contours fondent et qu'il fermait les yeux

Tous les jurons noyés au fond de sa gorge.

Ça faisait mal… ça faisait du bien.

Il s'agrippa à son centre son sexe pour qu'à chaque coup irradie la chaleur ; il tint son sexe comme on retient son soi, là dans sa main il tint tout, toute la pression accumulée…

La frange devint blanche, cela déborde sur le noir, éclats dans l'intérieur des paupières, feux d'artifices… Il retenait encore, accompagnait, contrôlait, comme les contours s'éclataient en étoiles qui vrillaient.

Et puis les mouvements au-dedans se firent hachés, brutaux – l'autre était proche et Ogata accéléra, relâchant la prison de ses doigts, laissant courir autour, encore et encore, jusqu'à ce que le courant électrique le traverse et qu'il s'échappe enfin de lui-même.

C'était imparfait, c'était moche, c'était bon. Parfois c'était juste ça, sans mots et sans amour, prendre et être pris, séparés, corps-outils. C'était ce qu'ils étaient. Cela suffisait, suffisait à repousser les fantômes du dedans.

Mais lorsqu'il eut fini son affaire, le militaire ne partit pas immédiatement comme Ogata l'attendait. Le caporal était étendu en travers du futon, incertain des contours de son corps. Il n'avait pas hâte de bouger et de raviver la douleur. Il voulait se prélasser dans cette légère ivresse et oublier que l'homme de cette nuit avait seulement existé.

Il rouvrit les yeux sur la pénombre éclaircie. Ce qui entravait la lampe avait disparu.

Il était là.

A moitié rhabillé seulement, il le fixait, sans raison, et cela énerva Ogata. Il ne l'avait pas regardé tout à l'heure et maintenant il le lorgnait pourquoi, pour se rincer l'œil du mélange rosé qui lui maculait les fesses ? Il se redressa sur un coude, changeant sa grimace en rictus.

« Tu es Ogata, c'est ça ? » fit l'inconnu.

Il avait oublié le timbre de sa voix. Elle était claire. Le sentiment d'écrasement revint, et cette fois, il avait assez d'adrénaline pour lui donner la force de bondir jusqu'au fusil. Il resta immobile pourtant, ouvrant tous les pores de sa peau à la sensation du danger, comme un boomerang qui revenait, mais trop tard. L'air vibrait, et ses poils se hérissaient sur ses bras. Il n'avait pas eu beaucoup d'occasion d'entendre sa voix jusqu'alors, réalisait Ogata.

Puisqu'ils ne s'étaient pas présentés.

« C'est toi qu'ils appellent le chat sauvage… » ajouta l'homme.

Il s'assit, malgré la vive douleur qui lui sembla poignarder son bassin.

« Qu'est-ce que tu me veux ? » monta sa voix rauque du sol où il était tapi, le regardant par en dessous.

Le noir de ses pupilles dilatées s'obscurcit.

Le fusil était dans son champ de vision. Mais il ne bougeait pas.

« Rien de plus, rien de plus… » rit le soldat en levant les mains en signe d'apaisement. Un rire de mauvais augure.

Il finit, sans hâte d'ajuster son col, sa ceinture, prit la porte, sur le seuil, lui glissa avant de disparaître :

« A une prochaine fois, peut-être ? »

« Non, » gronda Ogata à la porte close, avec un profond sentiment de malaise.


« Le caporal Ogata est une putain » ; la rumeur courait dans l'unité du Lieutenant Tsurumi.

« Il ouvrirait les jambes à n'importe qui, » on entendait.

Usami était le plus loquace. Il racontait qu'il avait payé un type, dans la troisième, pour séduire Ogata. Qu'il l'avait attiré dans une chambre ; qu'il l'avait suivi sans faire d'histoires, et même, avec enthousiasme. Qu'il s'était laissé ramoner et qu'il avait aimé ça. Usami pouvait en témoigner. Il était là.

Les mensonges proférés sur Ogata variaient mais il y avait, au milieu des inventions, quelques informations vraies qu'on ne pouvait dénier.

« On a fait trois fois rien » avouait Yohei à son frangin. « Juste un peu de touche pipi, mais c'est vrai quoi, s'il l'a fait avec moi, il doit avoir baisé la moitié de la caserne… »

A le voir, ça le mettait un peu en colère.

Et ainsi, la rumeur enflait.

Quand les gradés ou l'intéressé étaient dans le coin, bien sûr, on la mettait en veilleuse. A la place on répétait : « Le chat sauvage, le chat sauvage », ce qui voulait dire pareil.

« Chat sauvage, hé, minou, minou », des inconnus s'enhardissaient à lancer à son passage.

Ogata se renfrognait, mais contrairement aux frères Nikaido, il ne sautait pas à la gorge du premier venu. Il avait de la discipline, du self-control.

Tsukishima, qui avait toujours détesté ces surnoms stupides, se demandait ce qui lui passait par la tête lorsque le caporal réprimait ce que le natif de Sado savait bien reconnaître comme des instincts de meurtre.


Il était épuisé, anxieux et de mauvaise humeur.

Il avait l'impression de devoir surveiller du lait sur le feu, sans rien d'autre que ses mains nues pour retirer la marmite du foyer le moment venu.

Et puis il fallait la reposer, et ça recommençait.

Les héros de guerres deviennent des crapules en temps de paix.

Il leur fallait un ennemi, et vite.

Aussi, ce jour-là, dans son bureau, Tsukishima fut très soulagé quand le Lieutenant Tsurumi lui annonça que les préparatifs du plan se terminaient enfin.

« Il ne reste plus qu'un élément, mais il ne devrait pas tarder à arriver… »

« Lequel ? » interrogea son homme de main en penchant la tête.

« Un petit trésor d'officier qui a fait la demande spécifique d'être assigné à mon régiment… » fit Tsurumi en détachant un dango de sa brochette. « On dirait qu'il m'adore, le jeune Koito… »

« C'est parce que son père est haut placé que les gradés ont accepté ? ... » marmonna Tsukishima dans sa barbe.

« Précisément, » sourit Tsurumi en fermant un œil. « Je compte sur vous pour lui faire un bon accueil quand il arrivera. »

La tension entre les sourcils de Tsukishima s'accentua un brin mais sa mine sévère ne changea pas alors qu'il acquiesçait un « Vous pouvez compter sur moi. »

Un problème de plus sur le dos. Réguler le groupe de soudards commençait à être franchement difficile.

Malgré l'attitude de Tsurumi qui dictait clairement la fin de l'entretien, à demi allongé en arrière sur son bureau, la tête en appui sur son coude et le regard explorant le plafond, Tsukishima s'éclaircit la gorge.

« Les hommes ont besoin de se dépenser, Lieutenant. Les incidents se multiplient, et si on ne canalise pas cette énergie… »

Il laissa sa voix traîner. Il savait que Tsurumi laissait le micro-management des humains à sa charge. Il était le timonier, Tsukishima le contremaître. Mais il devait s'en douter, de ce qui se tramait.

Tsurumi regarda en l'air quelques instants de plus, puis tourna la tête sur le côté pour le fixer, sans se redresser.

« J'avais un ami russe qui était directeur de zoo, » commença-t-il à raconter. « Il m'a raconté que, quand on enferme des loups ensemble, on observe beaucoup d'incidents, jusqu'à ce que chacun ait trouvé sa place. Les titres, la hiérarchie, c'est un instrument de contrôle qui vient d'en haut, c'est comme du dressage, ça ne satisfait pas l'instinct. Au final, la meute ne fonctionne que quand il y a un individu fort pour la diriger… Et un souffre-douleur pour absorber les tensions. »

Tsukishima, raide, ne fit aucun commentaire. Tsurumi soupira, s'étira et se rassit au fond de son siège.

« Les hommes fonctionnent pareil, vous ne pensez pas ? »

« Si, » gronda Tsukishima.

« Je suis comme vous, cela heurte ma sensibilité… J'aimerais que tout le monde me suive par conviction, par idéal… Mais l'armée, c'est la gestion de la violence. J'ai besoin de meurtriers, et j'ai besoin qu'ils obéissent. Il faut être pragmatique, et je sais que je peux compter sur vous pour ça. »

« Oui. »

« Cela me brise le cœur, ce qui est arrivé à Nishioka. Essayons d'éviter qu'une telle tragédie se reproduise… » déclara Tsurumi d'un air peiné, fermant les yeux et secouant la tête.

Le profil plat de Tsukishima s'assombrit encore ; puis il baissa ses yeux étroits sur ses bottes et répondit « A vos ordres » avec la machinalité militaire qui lui était coutumière. Il rompit son garde à vous et quitta le bureau de son chef.