Auteur : Ariani Lee
Bêtalecture : Shangreela
Fandom : Final fantasy VII, Kingdom Hearts
Pairings: RAR et dérivés
Disclaimer : L'univers et les personnages sont la propriété de leurs créateurs, les studios Square Enix – anciennement Squaresoft en ce qui concerne Final Fantasy VII.
Chapitre 27: Comprends-tu qu'il me faudra cesser ?
Je bascule à l'horizontale - Démissionne ma vie, verticale
Ma pensée se fige, animale - Abandon du moi, plus d'émoi
Je ressens ce qui nous sépare, me confie au gré du hasard
Je vis hors de moi et je pars à mille saisons, mille étoiles
Comme j'ai mal ! Je ne verrai plus comme j'ai mal
Je ne saurai plus comme j'ai mal, je serai l'eau des nuages
Je te laisse parce que je t'aime, je m'abîme d'être moi-même
Avant que le vent nous sème, à tout vent je prends un nouveau départ
Plus de centre, tout m'est égal. Je m'éloigne du monde trop brutal
Ma mémoire se fond dans l'espace, ode à la raison qui s'efface
(Mylène Farmer, Comme j'ai mal)
Allongé sur le lit fait au carré, Roxas écoutait chanter une sirène surgie de son passé. C'était l'appel trompeusement envoûtant d'une tentation à laquelle il avait cédé, une fois, et qu'il avait cru ne plus jamais entendre.
Pour la première fois depuis plus de quatre ans, Roxas pensait au suicide.
La dernière fois que ça lui était arrivé, au lieu de chercher de l'aide, il s'était simplement bouché les oreilles en se répétant que de toute façon, il n'aurait jamais le courage de passer à l'acte. Il avait contemplé l'idée de loin, et son détachement n'avait fait que la rendre plus attirante. Ça avait une erreur, de dédramatiser la situation de cette manière. C'était ce qui l'avait amené à s'y faire puis à l'accepter. Au final, il n'avait pas ressenti la moindre appréhension le soir où, presque sans y penser, presque distraitement, il avait emporté avec lui, en allant se doucher, le couteau en céramique dont il se servait pour découper proprement les aliments fragiles – la lame la plus acérée qu'il possédât. Il était au creux le plus profond d'une de ses vagues cyclothymiques et ignorait encore qu'il était malade. Tout ce qu'il savait, c'était qu'il vivait en enfer et qu'il voulait fermer les yeux et ne plus jamais rien ressentir pour ne plus avoir peur. Il s'était lavé en prenant tout son temps. Puis, toujours avec la même indifférence, il avait rincé le couteau sous le jet d'eau, s'était assis par terre, contre le mur et s'était paisiblement entaillé les deux poignets.
L'eau, qu'il avait laissée couler pour éviter de laisser trop de boulot aux personnes qui finiraient tôt ou tard par nettoyer la pièce, emportait le sang directement vers le siphon. Tant pis pour la facture, il ne serait plus là pour la payer de toute façon. Ça saignait moins abondamment qu'il l'avait cru, à son aise, et la douleur des blessures avait rapidement été anesthésiée par l'engourdissement qui commençait à le gagner. Lentement, un voile noir avait recouvert ses yeux. Il avait accueilli mort à bras ouverts... mais pas assez.
Il s'était réveillé à l'hôpital, le lendemain matin. Il avait trouvé au pied de son lit Olette, la mine défaite, plongée dans une conversation animée mais discrète avec une femme en blouse blanche qui s'était avérée être le docteur Master. Une discussion qui devait durer depuis un bon moment, car à son réveil il avait découvert que la doctoresse en savait beaucoup sur lui.
Après lui avoir dit où il était et ce qui s'était passé, elle lui avait posé des questions auxquelles il avait répondu honnêtement. Pourquoi avait-il fait ça ? Parce qu'il avait peur, parce qu'il voulait arrêter de souffrir sans comprendre pourquoi. Est-ce qu'il se sentait tout le temps comme ça ? Non, pas toujours, il y avait des moments où ça allait bien. Quand avait-il commencé à ressentir ces sautes d'humeur ? Quand il avait dix-sept ans, et ça faisait maintenant un an que c'était devenu vraiment dur. Il en avait dix-neuf.
Il avait voulu savoir pourquoi il n'était pas mort. Le docteur lui avait expliqué qu'il aurait mis des heures à se vider de son sang à cause de la façon dont il avait entaillé ses poignets et, voyant qu'il regrettait de s'être loupé, lui avait dit qu'il y avait de grandes chances pour qu'un traitement médicamenteux le soigne de façon permanente. Face à son incrédulité, et à sa réticence à l'idée de s'anesthésier avec des inhibiteurs ou des narcotiques, elle lui avait parlé du traitement au lithium, lui avait dit que si elle avait raison, sa dépression était due à un désordre chimique du cerveau, ce que le traitement arrangerait sans rien modifier d'autre pour peu qu'il s'y tienne.
Roxas avait accepté d'essayer le traitement sans trop y croire : il avait un frère jumeau. Un vrai, un jumeau homozygote, à l'ADN identique en tout point. S'il était né affligé d'une telle maladie, Ven aurait dû l'avoir aussi, or il était la joie de vivre personnifiée : son humeur était au beau fixe la quasi-totalité du temps.
Pourtant, quand il était sorti de l'hôpital, dix jours plus tard, le diagnostic était sans appel. Un trouble bipolaire. Le docteur Master lui avait dit qu'il avait de la chance, que la plupart des dépressions ne pouvait se soigner avec des médicaments. Il y avait la plupart du temps un ou plusieurs problèmes à résoudre, ou d'anciens traumatismes à déterrer et à arracher comme de la mauvaise herbe. Certaines thérapies duraient des années, d'autres n'aboutissaient jamais, et la pharmacopée n'était alors que soutien. Lui, il pouvait avoir une vie normale rien qu'en prenant ses cachets.
Il avait compris, réalisé qu'elle disait la vérité, et il était rentré chez lui avec Olette, convaincu que jamais plus il ne serait malheureux au point de vouloir mourir. Même après qu'il ait arrêté de prendre ses médicaments, se croyant guéri, comme ça arrive à pratiquement tous les maniaco-dépressifs. Même après qu'il se soit disputé avec Axel à propos de cette stupide histoire de téléphone, même les jours qu'il avait passés seul après, il n'avait pas pensé une seconde à en finir – il avait passé tout ce temps-là à enrager, piégé dans sa colère. Même après l'Accident et pendant la crise qui avait suivi. Depuis le jour où son diagnostic avait été confirmé, il n'avait jamais cessé d'avoir envie de vivre.
Jusqu'à ce soir, où s'était remise à chanter la sirène. Sauf que son chant était différent, et Roxas savait pourquoi. Ce n'était pas dû sa maladie, ce qui lui arrivait. C'était ce dont le docteur Master avait parlé à l'époque de sa tentative de suicide, ce qu'elle lui avait diagnostiqué quelques jours plus tôt : la bonne vieille dépression des familles. Le grand classique, avec ses multiples racines à arracher.
Le problème, pensait Roxas en regardant le plafond que la lumière de la lampe de chevet orangeait, était qu'il aimait ces racines.
En dépit de la douleur permanente que lui infligeait l'état d'Axel, il l'aimait de toute son âme. Il ressassait ses souvenirs, parfois même sans vraiment s'en rendre compte, et de temps en temps il songeait amèrement qu'il n'y en avait pas assez. C'était injuste, ils avaient eu si peu de temps, lui et Axel. Ils étaient tombés amoureux sans sommation, trop vite, il y avait eu une telle alchimie entre eux que leurs sentiments avaient évolué d'une façon étonnamment rapide. Roxas n'avait jamais éprouvé ça pour personne avant Axel, et son cœur se brisait à l'idée de ce qu'il avait eu, et peut-être perdu pour toujours sans avoir su l'apprécier ni eu le temps d'en profiter. Non, Roxas ne cesserait pas d'attendre. Il ne renoncerait jamais à espérer. Axel allait se réveiller, tôt ou tard, et Roxas allait continuer de tout faire pour être présent quand ça se produirait et pour que Reno y soit avec lui.
Et en dépit de tout ce que Reno avait et n'avait pas fait, en dépit de ses rebuffades et de son inconstance, Roxas l'aimait aussi. Même s'il était si différent, maintenant, Roxas voulait croire que derrière ce mur, il y avait toujours l'homme dont il s'était paisiblement laissé aller à tomber amoureux. Que si – que quand Axel se réveillerait, Reno redeviendrait lui-même. Il redeviendrait drôle, franc et protecteur, intelligent et un peu manipulateur (car il était tout ça et tellement plus que ça, quand il ne s'enfermait pas en lui-même), et qu'ils se tiendraient côte-à-côte auprès d'Axel. Qu'ensemble, ils tireraient l'homme qu'ils aimaient de ce lit de mort en suspens, et qu'ils l'aideraient à reprendre le cours de sa vie.
Il voulait croire à tout ça, et il s'y accrochait avec les dents, se fixait dessus comme sur un phare dans la tempête.
Axel, dans le coma. Reno, incompréhensible et peut-être encore plus malheureux que Roxas l'était. Comment penser à arracher les racines des problèmes qui le mettaient à genoux quand c'étaient ces mêmes racines qui le rattachaient à la vie ? Quand évoquer Axel lui gonflait le cœur d'espoir autant que les yeux de larmes ? Quand penser à Reno déchaînait en lui une tempête de rancune amère mais aussi de peur, parce qu'il s'éloignait de plus en plus et que maintenant, Roxas était terrifié à l'idée de le perdre, lui aussi ?
Je l'aime. Il me manque presqu'autant qu'Axel, alors qu'il est là, juste à côté. J'ai besoin de lui, et il continue de m'ignorer.
Roxas se recroquevilla sur le lit fait et recommença à sangloter.
Il était deux heures du matin, et ça durait depuis le soir précédent. Il ne savait pas comment il avait réussi à aller travailler sans alerter quelqu'un, mais comme il était d'une nature discrète, il était sans doute logique que des gens qui ne le connaissaient pas particulièrement bien ne se soient pas étonnés de son attitude réservée. Et pour ce qui était de Reno et Tifa, ça se comprenait facilement : il les avait à peine vus. Ils avaient tous les deux l'air absorbés par quelque chose et ne s'intéressaient pas à lui. Ça l'arrangeait bien : depuis le soir où Reno l'avait bousculé dans le couloir, son état s'était dégradé à une vitesse ahurissante.
Quand c'était arrivé, Roxas avait été choqué. Reno l'avait poussé si fort que, surpris, il était alléheurter le mur. Il avait eu mal à l'épaule toute la journée du lendemain. Mais ça, c'était un détail.
La douleur physique était insignifiante à côté du bouleversement que ce rejet avait provoqué dans sa tête. Mentalement, il était totalement déséquilibré. Ça lui avait fait perdre son centre il l'avait senti lui échapper et disparaître d'un seul coup et en dépit de ses efforts désespérés, n'était pas parvenu à le retrouver. Paniqué et perdu, il s'était alors focalisé sur un objectif à court terme : le weekend.
Il s'était collé le masque le plus neutre qu'il était capable d'afficher sur le visage et était retourné au bureau. Toute la journée, il s'était répété comme un mantra : Tiens jusqu'à demain. Il faut que tu tiennes jusqu'à samedi. Tiens jusqu'à samedi. Parce que samedi, pensait-il, il aurait tout le temps de réfléchir au calme, toute la latitude de prendre une décision et de l'appliquer. Mais pas pendant qu'il travaillait.
Il ne voulait surtout pas que son boulot se ressente de ce qui se passait. Il s'était déjà absenté une fois et se faire remarquer maintenant était une mauvaise idée. Quelle que soit la situation avec Reno, il aimait ce nouveau job et il ne voulait pas prendre le moindre risque. Il avait perdu son premier emploi à cause de sa maladie sa seule et unique expérience professionnelle, partie en fumée du jour au lendemain. Pas d'études et un CV littéralement vierge, à vingt-trois ans, c'était un programme de naufrage professionnel très prometteur. Ce boulot – Reno, en fait – lui avait probablement évité des mois de recherches infructueuses et de formations foireuses, au terme desquelles il aurait fini par s'estimer heureux de décrocher n'importe quelle place. Il n'était pas stupide, il connaissait sa chance, d'autant plus qu'il se plaisait à la SHINRA.
Aussi, quand il avait réalisé qu'il était en train de disjoncter, il s'était concentré là-dessus. Il s'était levé, préparé et mis en route, il était arrivé à l'heure et s'était assis à son bureau, où il avait travaillé « au brouillon », terrifié à l'idée de faire une erreur, avec l'intention de tout vérifier quand il se sentirait mieux – mais quand ? Il avait agi comme un automate, salué poliment, répondu aimablement, s'était tu tout le reste du temps. Tenir jusqu'au lendemain. Il devait tenir jusqu'à samedi. Là, il serait libre de réfléchir et d'agir sans que ça se répercute sur son boulot.
Seulement voilà... C'était demain depuis deux bonnes heures déjà. L'urgence de la situation lui apparaissait on ne peut plus clairement, se faisait de plus en plus sentir. Il devait prendre une décision, et vite. S'il continuait de laisser les choses empirer, il finirait par faire une connerie. Peut-être pas ce soir, et peut-être pas celle qui lui susurrait de mélodieuses promesses au creux de l'oreille, mais il allait se passer quelque chose de moche. Il fallait absolument qu'il réagisse avant que ça se produise.
Il savait tout ça et il réfléchissait depuis des heures mais il était toujours au point mort. Il tournait et retournait toutes les données du problème dans sa tête, et quel que fut l'angle sous lequel il essayait de le regarder, il se retrouvait systématiquement face aux mêmes objections, aux mêmes contre-arguments.
Il savait ce qu'il était censé faire : aller voir le Dr Master. Là, tout de suite, filer aux urgences et demander à être placé en observation jusqu'à ce qu'elle puisse venir le voir. Mais quand elle verrait dans quel état il était, il n'aurait plus d'autre choix que de lui dire toute la vérité, et elle ne le laisserait pas rentrer. Soit elle exigerait qu'il aille habiter chez une autre personne que Reno, soit (et c'était plus probable vu qu'il était en pleine crise) elle ne le laisserait pas quitter l'hôpital, ce qui le ramenait au problème de son travail. Une nouvelle absence – prolongée, par-dessus le marché – était la dernière chose dont il avait besoin. Les séjours dans l'aile psychiatrique se comptaient plus souvent en semaines qu'en jours, et là, en plus, c'était loin de n'être qu'une question de dosage. Ce serait la thérapie intensive, les séances de partage en groupe, peut-être même les fameux antidépresseurs qui pouvaient avoir des effets secondaires désagréables mélangés avec son traitement au lithium. Et, quoi qu'il en fût, c'était ce qui l'attendait. S'il essayait de se soustraire à la consultation de la semaine suivante, elle se méfierait aussitôt, et s'il y allait, elle comprendrait rien qu'en le voyant qu'il y avait un gros problème. Plutôt que de précipiter ça, il préférait d'abord essayer de s'en sortir tout seul. D'autant qu'il n'était pas davantage question qu'il s'impose à tout autre personne : Reno, c'était déjà plus qu'assez. Si cette histoire arrivait aux oreilles d'Olette, à qui il envoyait régulièrement de textos légers pour compenser le fait qu'il ne l'appelait jamais... Ou s'il était obligé de retourner chez ses parents ! Oh, tout mais pas ça !
Il savait aussi ce qu'il aurait voulu faire. C'était simple, c'était aussi sans doute la conduite la plus saine à adopter : il aurait voulu foncer dans la chambre de Reno, le forcer à lui faire face et à lui parler. Le secouer, l'engueuler ou lui taper dessus - n'importe quoi pour le faire réagir. Il aurait voulu rétablir un dialogue, un contact… mais il ne pouvait nier le désir qui ne cherchait même pas à se dissimuler derrière cette intention louable, ni l'ignorer. Il ne se faisait plus vraiment confiance. Et plus encore qu'il ne craignait d'avoir un geste déplacé, il redoutait que Reno le repousse une nouvelle fois. Cette option était encore moins envisageable que l'autre.
Quant à simplement tourner les talons et partir, renoncer à Reno, il n'en était pas question non plus. Même si ses sentiments avaient pris cette tournure passionnée qui le laissait étourdi d'émotions trop violentes et brûlant d'un désir tourmenté, Reno restait son ami, et le meilleur ami d'Axel, qui l'aimait. S'il se séparait de lui comme ça, Roxas avait peur de détruire quelque chose qui pouvait encore être sauvé. Et alors, quand Axel se réveillerait, il se retrouverait partagé entre lui et Reno, obligé de faire un choix auquel Roxas n'avait jamais voulu le confronter. Ce n'était pas non plus une solution, mais alors quoi ?
Depuis qu'il était rentré, il n'avait fait que ça. Les idées tournaient fou dans sa tête, voltigeant, ricochant contre cent murs de contradictions, et la bulle d'angoisse enflait et enflait dans sa poitrine, broyant ses poumons et faisant dérailler son cœur. Il avait tenté de lutter contre et de se calmer en recourant à sa bonne vieille méthode de mettre de l'ordre autour de lui pour mettre de l'ordre dans sa tête. Il avait complètement rangé la chambre d'Axel, vidé la garde-robe pour déplier et replier tous les vêtements. Il avait fait le lit au carré, s'était couché, relevé, avait recommencé. Il avait lissé à la perfection les fins cordons cuivrés qui frangeaient l'abat-jour vert et satiné de la lampe de chevet – une antiquité avec un pied également cuivré, décoré de libellules en verre bleu.
C'était affreusement kitsch, mais c'était là parce que ça avait une valeur sentimentale et non esthétique. Roxas avait pourtant essayé de se concentrer sur les reflets de la lumière douce dans le verre bleu qui se teintait de vert et d'or. Il avait pour ainsi dire tout essayé, tout ce à quoi il avait pu penser, sans succès.
Il avait largement dépassé le stade où il arrivait à se calmer spontanément et ça aussi, il le savait. Il n'en était que plus urgent qu'il prenne une décision. Vite. Qu'il se sorte de ce cercle vicieux, qu'il redresse la barre et qu'il puisse aller travailler normalement lundi. Toutes ses solutions hypothétiques continuaient de se contredire, de se tirer mutuellement dans les pattes, et il avait l'impression que sa tête allait finir par exploser sous la pression. Il empoigna les draps et ses sanglots redoublèrent il les étouffa dans l'oreiller.
Axel lui manquait atrocement, plus que jamais. Ça rendait tout pire. Et pourtant rien – ni la sirène qui continuait de l'appeler doucement, ni le chaos contradictoire qui régnait dans sa tête – ne le mettait davantage supplice que la simple présence de Reno, de l'autre côté du mur.
Reno était rentré plus tôt la veille, et à une heure raisonnable ce soir. Ces deux derniers jours, il avait eu l'air concentré sur quelque chose, et Roxas supposait que Tifa était impliquée également car il les avait vus fourrés ensemble à chaque fois que Reno avait quitté son bureau. Il les avait vus discuter à voix basse, avec animation, et partir ensemble après le travail. Quand Reno était rentré, ce soir là, à à peine vingt-et-une heure, Roxas avait eu une subite et violente bouffée d'espoir – si Reno avait décidé de se reprendre, peut-être avait-il aussi résolu de changer d'attitude ? Roxas avait tendu l'oreille, guettant le bruit qu'il faisait en se débarrassant dans le vestibule puis en farfouillant dans la cuisine, et enfin son pas assuré dans le couloir qu'il remontait. Il n'avait même pas ralenti en passant devant la porte fermée de la chambre d'Axel. La porte de sa chambre s'était ouverte et fermée normalement, et aucun son caractéristique n'avait laissé entendre qu'il s'était effondré sur son lit.
Roxas avait eu l'impression que son cœur allait se briser de douleur. Jusque là, il avait réussi à ne pas pleurer mais il avait été incapable de s'en empêcher plus longtemps. C'était à ce moment-là que la sirène s'était mise à chanter, et elle ne s'était plus tue depuis.
Roxas avait longtemps considéré que la pire chose qui lui soit jamais arrivée s'était produite le jour où il avait compris que contrairement à lui, Ven ne comptait pas construire sa vie autour de son frère. C'était du passé, désormais : rien ne lui avait jamais fait aussi mal que ça.
Il était seul, perdu et fou d'angoisse il n'avait jamais plus eu besoin de Reno qu'en cet instant, et celui-ci persistait à se comporter comme si Roxas n'était même pas là. C'était la pire des défections, et Roxas avait beau savoir que la crise le poussait à noircir le tableau, il la ressentait comme telle. Les murs se resserraient autour de lui, comme si le monde entier se réduisait à ces deux chambres accolées, et puisque l'unique autre habitant de l'univers niait son existence, il avait l'impression de ne pas exister du tout. Cette idée le terrifiait littéralement.
Qu'avait-il fait pour mériter ça ? Pourquoi ? Et pourquoi, nom de Dieu, l'avait-il embrassé et étreint, à peine quelques jours plus tôt ? Pourquoi lui avoir permis un instant d'échapper à cette souffrance, pourquoi lui avoir donné d'un regard l'impression d'exister à nouveau avant de le laisser seul une fois de plus, plus désemparé que jamais ?
Et la présence de Reno, de l'autre côté du mur, en était un rappel constant. Les lits étaient tête-à-tête de part et d'autre de ce mur Reno était juste derrière, à même pas cinquante centimètres de lui. Probablement endormi, ignorant superbement sa détresse. Si proche, et pourtant à des années-lumière de lui. Ça rendait Roxas fou d'y songer, et il n'arrivait pas à penser à autre chose. Il haletait dans son oreiller, frémissant, anéanti, quand une vibration fit bruyamment résonner la table de chevet.
Il sursauta violemment, et attrapa son téléphone avant que le bruit réveille Reno. Ses yeux s'écarquillèrent en contemplant le petit miracle de technologie et de gémellité qu'il tenait à la main.
C'était Ven ! Ven, Dieu le bénisse, qui choisissait aujourd'hui et maintenant pour oublier le décalage horaire et l'appeler en pleine nuit, ce qui n'était pourtant pas arrivé depuis un moment.
Roxas sentit une partie de la douleur s'estomper, une partie du chaos se stabiliser. Même absent, Ven était là, quelque part, et il pensait à lui. Roxas n'était pas totalement seul. Oui, il existait. Il y avait une personne pour qui il existerait toujours, quoi qu'il arrive.
Il ne décrocha pas. Il ne se sentait pas capable de parler pour l'instant, et il avait encore moins de chances d'arriver à dissimuler son état à son frère qu'à sa psy. La dernière chose qu'il avait besoin de devoir gérer, c'était Ven plantant là son mec et ses études pour sauter dans un avion et rappliquer. Il le rappellerait le lendemain, dès qu'il pourrait aligner trois mots sans fondre en larmes. C'était le milieu de la nuit, Ven finirait par s'en souvenir, ou Terra par le lui rappeler. Il attendit que le portable cesse de sonner et lorsque ce fut fait, il désactiva également le vibreur, le reposa sur la table de chevet et s'assit sur le bord du lit. Il ne pleurait plus.
Cette intervention inespérée lui avait un peu remis les idées en place, en tout cas suffisamment pour qu'il comprenne quelque chose. Si savoir que Reno était si près de lui le mettait dans un tel état d'angoisse, il fallait qu'il s'en éloigne. Et il fallait qu'il le fasse tout de suite, avant que la crise ne reprenne le dessus. S'il restait là, il n'arriverait pas à reprendre pied, donc il devait s'en aller. C'était ce qu'il allait faire.
Pour quoi faire, pour aller où, il n'en savait rien, et pour l'instant il s'en fichait. C'était un objectif réalisable à très court terme, et ça, c'était bon pour ce qu'il avait. Tout ce qui comptait, dans l'immédiat, c'était qu'il se mettait en danger en restant où il était. C'était précisément cette situation que le Dr Master l'avait jugé apte à gérer par lui-même. Elle lui avait fait confiance pour prendre la bonne décision si quelque chose comme ça se produisait, et c'était le moment de prouver qu'il était digne de cette confiance. Que c'était lui qui avait le contrôle, et rien ni personne d'autre.
Il aviserait plus tard, pour les détails. Il fallait qu'il se concentre sur la première étape et qu'il avance avant que l'accalmie ne passe. Peut-être que s'il s'isolait, il arriverait à reconstruire un semblant d'équilibre à partir de cet îlot de cohérence. Armé de résolution, il saisit cet éclair de lucidité comme il eut fait d'une main tendue et se leva.
Il était deux heures et demie. Il empocha son téléphone, arrangea l'édredon sur le lit, éteignit la lampe de chevet et gagna le couloir à pas de loup. Il referma la porte derrière lui en prenant soin de ne faire aucun bruit en tournant la poignée, et rejoignit le vestibule sur la pointe des pieds. Il avait le cœur battant, en dépit de toute sa détermination ses mains étaient glacées et frémissantes. Heureusement, ses clés étaient sur la porte alors il n'eut qu'à enfiler sa veste. Il se chaussa hâtivement d'une paire de baskets, propres mais usées, et d'une main fébrile, tourna la clé dans la serrure.
Toi qui n'as pas su me reconnaître
Ignorant ma vie, ce monastère, j'ai
Devant moi une porte entrouverte, sur un « peut-être »
Même s'il me faut tout recommencer
Toi qui n'as pas cru ma solitude
Ignorant ses cris, ses amplitudes, j'ai
Dans le cœur un fil, minuscule filament de lune
Qui soutient là un diamant qui s'use
Mais qui aime
(Mylène Farmer, Innamoramento)
Reno était rentré tôt ce soir-là, déprimé et terriblement las. Tifa l'avait suivi comme son ombre toute la journée en se faisant la voix d'une conscience qu'il ne pouvait plus faire taire. Après deux jours à ce régime, il était incroyablement soulagé de voir enfin arriver le weekend - c'était exténuant.
Le lendemain de leur longue conversation, Tifa lui était tombée dessus à bras discrètement raccourcis. Comme ils étaient au bureau, elle parlait sur un ton calme et affichait une expression neutre, mais elle s'était attachée à ses pas et avait entrepris de reprendre la dite conversation là où ils l'avaient laissée. « Dormir dessus » ne l'avait pas faite décolérer : Reno se sentait le dernier des derniers en l'écoutant parler. Et même s'il l'avait bien mérité, il trouvait qu'elle y allait un peu fort.
Il avait continué de répondre à ses questions : dans l'ascenseur, pendant leurs pauses, devant la machine à café. Il l'avait écoutée se révolter et le fustiger encore et encore, à l'heure du déjeuner et à chaque fois qu'il osait mettre un pied hors de son bureau. Elle l'avait traîné chez elle après le travail pour poursuivre leur discussion ailleurs que dans un débit de boisson : Reno n'avait plus besoin d'être soûl pour lui parler. Même si ça n'avait rien d'agréable, il ne pouvait nier que ça lui faisait du bien, et ça renforçait peu à peu sa résolution à trouver une solution au problème. C'était une bonne chose, parce qu'il le fallait. Tifa lui avait dit et répété quelque chose qui lui avait déjà traversé l'esprit plusieurs fois, et qu'il avait jusqu'alors refusé d'admettre.
- Même si tu as de bonnes raisons de le faire, rien ne peut justifier un truc pareil ! C'est en train de prendre des proportions bibliques, ça ne vaut pas le coup.
« Est-ce que ça vaut le coup ? » Est-ce que ce que ressentirait Axel s'il apprenait qu'il s'était passé quelque chose entre lui et Roxas pendant qu'il était dans le coma comptait plus que ce que Roxas ressentait en ce moment ? Devaient-ils lui rester fidèles à ce prix, ou est-ce qu'il y avait un moment où ce qu'ils devaient faire pour y arriver devenait inhumain ? Reno détestait se poser cette question, parce que ça lui donnait l'impression de se chercher des excuses. Il ne voulait pas se sentir légitime – son désir ne l'était pas, ne le serait pas aussi longtemps qu'Axel ne se serait pas réveillé et n'aurait pas explicitement exprimé son accord – et il ne voulait pas se donner l'illusion de l'être. Et à chaque fois que Tifa répétait qu'il ne se rendait pas compte de ce qu'il faisait, qu'il dépassait les bornes, et jusqu'où tu vas encore aller ?, cette même réticence l'empêchait de répondre à la jeune femme furieuse.
Assis sur son lit, Reno avait grignoté sans appétit pour que la faim ne le réveille pas en pleine nuit. Il détestait être réveillé par la faim, et comme il n'était pas beurré comme un Petit Lu, ça aurait très bien pu arriver. Il avait besoin de dormir, et de dormir bien. Tifa lui avait même filé un comprimé à elle.
- C'est pas un somnifère, c'est un inducteur de sommeil, avait-elle expliqué.
- C'est quoi, la différence ?
- Ça, c'est mieux. C'est juste une aide pour t'endormir, mais une fois que tu dors, c'est d'un sommeil naturel, pas médicamenteux. Les somnifères, ça me file la gueule de bois.
- Pourquoi t'en as ?
Elle avait haussé les épaules.
- J'en utilise peut-être une tablette par an. Y a des soirs où j'arrive pas à m'endormir, et quand je vois qu'il est une heure du mat', que je dors toujours pas et que je travaille le lendemain, j'en prends un demi.
Reno avait accepté le cachet sans rechigner. Tifa l'avait convaincu de prendre la situation en main, une bonne fois pour toutes, même si ça représentait un risque, et de parler à Roxas. De lui expliquer les raisons de son attitude, même sans entrer dans les détails, et de faire en sorte qu'il se sente mieux. Tifa avait renouvelé son ultimatum et l'avait menacé de le faire elle-même s'il ne s'en occupait pas avant lundi, non sans lui reprocher de l'obliger à se conduire comme s'ils étaient au CP. Il prenait sa menace très au sérieux.
Après son ersatz de repas, il avait gobé le demi-comprimé sans une seconde d'hésitation. S'il devait vraiment avoir cette conversation avec Roxas, il allait avoir besoin d'avoir les idées claires. Il fallait vraiment qu'il se repose. Il s'était couché, avait éteint la lumière et s'était mis à réfléchir à ce qu'il allait dire à Roxas. À comment il allait formuler ça, à s'il devait s'excuser avant de s'expliquer, ou au milieu, ou après ou les trois.
Il ne réalisa qu'il s'était endormi que lorsqu'un bruissement métallique l'arracha au sommeil et à son lit.
And you know…
It's a question of lust
It's a question of trust
It's a question of not letting what we've
Built up crumble to dust
It is all of these things and more
That keep us together
(Depeche Mode, Question of Lust)
