Le chaos régnait à Castral Ariac. Cela faisait trois jours que la garnison de la Brèche avait passé les portes de la citadelle, à la grande horreur de la population. Harrow dut admettre qu'il aurait probablement dû y réfléchir à deux fois.
Qu'est-ce qu'il aurait fallu faire d'autre ? dit Amaya en haussant les épaules alors qu'Opélie se chargeait d'interpréter ses paroles. Nous glisser dans l'enceinte en pleine nuit ? Nous n'avons pas le temps de … (Opélie se racla la gorge.) … faire n'importe quoi.
C'était exact -sa simple présence ici démontrait à quel point la situation était désastreuse. Quand les soldats étaient arrivés de Castral Ariac, elle avait failli désobéir aux ordres afin de rester sur la Brèche. Et puis elle avait vu Gren transporté sur un brancard, se tordant de douleur, les mains crispées sur sa poitrine.
- Elle a raison, vous savez, dit Opélie, quand Amaya fut enfin partie prendre un peu de repos. Vous vous en sortez très bien.
- J'espère pouvoir gérer aussi bien la panique si jamais la rumeur de la maladie se répand, » murmura Harrow. Si jamais les royaumes voisins l'apprennent…
Il avait l'air hagard, comme tout le monde. Changer la moitié du château en infirmerie s'était révélé tout aussi épuisant que prévu.
- Laissez-moi me charger de ça, Sire.
Une expression d'aigreur passa sur le visage d'Opélie en voyant la petite Claudia zig-zaguer en courant parmi la foule, une jarre remplie de papillons vivants sous le bras :
- Je me demande bien ce que le petit monstre de Viren peut fabriquer.
- Quand on parle du loup, où est Viren ?
- Il aide dans l'aile est.
Les lèvres d'Opélie se tordirent alors qu'Harrow levait un sourcil.
- Oui, vous avez bien entendu. Les Sources savent ce qu'il est en train de fabriquer, ajouta-t-elle en plissant le nez, mais tout de même.
- Il faut que j'aille voir ça par moi-même.
Opélie se tordit les poignets, mal à l'aise.
- Avant que vous n'y alliez, Sire, vous devez savoir… ce n'est pas joli à voir. Les soldats ne portent vraiment pas bien. J'ai entendu dire que le voyage a été… difficile.
Harrow accusa le coup et hocha la tête.
- Merci, mais j'ai besoin de savoir à quoi nous avons affaire.
- Bien sûr, Sire. »
Avant que les guérisseurs ne le laissent entrer dans l'aile est, Harrow dut enfiler une large robe grise et abandonner ses bottes pour des chausses tout aussi larges et grises. Il se serait senti ridicule si tout le monde ne portait pas le même accoutrement. Cette robe dégageait une odeur piquante d'herbes -une odeur qui s'accrochait partout. Harrow tenta de cacher son dégoût. C'était de la pommade et des herbes contre la fièvre. Mais si fort que fût leur parfum, il ne parvenait pas à masquer l'odeur de la maladie et de la mort.
Heureusement, les soldats alités avaient cessé de crier et gisaient comme des statues -et ce n'était pas trop tôt, d'après les airs épuisés des guérisseurs.
- Le seigneur Viren les a endormis, dit l'un d'eux en regardant le jeune soldat dont il s'occupait.
Ce dernier ne devait pas avoir plus de dix-huit ans. Sa peau était rougie et boursouflée, couverte de cloques, comme s'il avait été brûlé vif.
- Le pauvre garçon ne cessait d'appeler sa mère. Au moins comme ça il ne sent plus rien. Tout ce que je peux faire, c'est faire baisser la fièvre. »
Impuissant à faire quoique ce soit d'autre, Harrow murmura quelques mots d'encouragement avant de reprendre son chemin.
Il trouva Viren assez rapidement, et à sa grande surprise, Claudia. L'aile d'isolement n'était pas un endroit pour les enfants, mais la jeune fille, qui disparaissait presque derrière sa robe d'emprunt, regardait ces scènes épouvantables avec un intérêt non dissimulé.
« - J'avais raison ! s'écria Viren en guise d'accueil.
Son excitation confinait à l'obscène, près des soldats inconscients à deux pas de lui. Il saisit les regards mauvais que lui jetèrent les soigneurs et baissa la voix :
- J'ai, hum, confirmé que ces soldats sont tous imprégnés d'une étrange magie. De Xadia. Elle semble brûler leur vie même, comme si elle les consumait de l'intérieur. »
Il semblait étrangement en forme, pour quelqu'un qui était parmi eux depuis des heures. Harrow se demanda brièvement quel était son secret, puis il remarqua la jarre désormais vide posée près de Claudia et préféra ne rien savoir :
« - Donc, vous pouvez arranger ça ?
Viren sembla soudain moins joyeux.
- Euh… Pas exactement. Je peux extraire la magie, mais elle a besoin d'un endroit où aller, sinon elle s'en prendra au premier malchanceux qu'elle trouvera. Il nous faut un réceptacle pour le contenir.
- Continuez…
Viren se baissa et posa la main sur l'épaule de sa fille :
- Ma chérie, tu devrais aller voir si les autres guérisseurs n'ont pas besoin d'aide. Hmm ? »
Claudia regarda son père, puis le roi. Elle sembla sur le point de dire quelque chose, mais elle se ravisa et s'éclipsa, sa robe d'emprunt trop grande lui formant une espèce de traîne.
« - Elle ne rate pas grand-chose, n'est-ce pas ? remarqua Harrow, en la regardant s'éloigner.
Viren émit un son approbateur.
- Ne m'en parlez pas. Les Sources me préservent des enfants fouineurs et pleins de curiosité.
Il ne parvenait pas à dissimuler la fierté qui perçait dans sa voix :
- Elle sera une grande mage.
- Vous me parliez d'un réceptacle ? le pressa Harrow dès que Claudia fut suffisamment éloignée.
Viren jeta un regard circulaire et entraîna Harrow vers un coin désert où personne ne les dérangerait.
- J'ai quelque chose qui pourrait servir de réceptacle, mais ça ne va pas vous plaire.
Devant l'air interrogateur de son ami, il baissa davantage la voix.
- L'oeuf.
- Hors de question ! s'écria Harrow.
Au lieu de protester, Viren lui accorda un sourire las.
- Je m'en doutais un peu. Heureusement, je sais où trouver autre chose.
Ah, le revoilà. Le sixième sens d'Harrow, autrement appelé « Viren-est-sur-le-point-de-suggérer-un-truc-affreux », recommençait à le titiller.
- Vous vous souvenez de la bibliothèque de Duren dont je vous ai parlé ? Sur la frontière de Néolandia ?
- Comment aurais-je pu l'oublier ? grogna Harrow. Durant toute la semaine, il avait senti les yeux délavés de Viren le scruter si fort qu'un trou s'était probablement formé sur sa nuque.
- Il doit y avoir quelque chose dans ces ouvrages qui pourra nous être utile. Un indice qui m'échappe…
- Admettez-le, vous saviez qu'on en arriverait là.
- Je suis mage, pas diseur de bonne aventure, renifla Viren. Mais je m'en doutais un peu, en effet.
- Je déteste quand vous avez raison.
Harrow soupira et regarda les soldats tout autour d'eux, les hommes et les femmes qui gisaient là, en proie en d'atroces souffrances simplement pour être restés trop longtemps près de la magie sauvage.
- Très bien. Nous allons à Duren. Mais, ajouta-t-il en levant la main, voyant les yeux de Viren s'éclairer, nous ne sommes pas des voleurs. Je vais écrire au régent. Nous allons faire ça bien, sans se faufiler derrière leur dos. Compris ?
Viren inspira comme s'il allait discutailler, mais il changea d'avis devant l'expression du roi.
- Bien sûr, Sire, dit-il à contre-cœur avant de laisser son regard traîner vers le soldat allité près d'eux. J'espère seulement que le régent nous répondra à temps. »
Quelques jours plus tard, Harrow commença à regretter sa décision. Viren s'était jeté corps et âme dans la préparation du voyage quand il n'était pas enfermé dans la bibliothèque, il harcelait le seigneur Corbeau au point que le vieil homme avait fini par envoyer son apprenti se plaindre. Après cela, Viren s'était mis à arpenter le château comme un spectre, marmonnant d'un air sombre des insultes contre les régents indécis. Harrow était sur le point de lui arracher la tête.
Viren m'a dit que vous alliez chercher un remède à Duren, lui dit Amaya. Je viens avec vous.
Le roi n'avait jamais très bien maîtrisé le langage des signes, mais il saisit l'essentiel. Le regard d'Amaya n'admettait aucune discussion.
« - Si le Régent nous accorde sa permission, nous serons ravis de vous accueillir.
Amaya croisa les bras.
- Je ferai tout mon possible pour que Gren et les autres s'en sortent, insista-t-il. Vous avez ma parole. »
Amaya était trop loyale pour le dire, bien sûr, mais la propre conscience d'Harrow était assez fourbe pour le prononcer à sa place. A quoi bon les promesses si le régent ne répond pas ? Si vous ne trouvez pas d'autre remède ?
Les jours passaient, et les soldats malades, bien que toujours sous l'effet du sort d'endormissement jeté par Viren, ne se portaient pas mieux. Tous étaient désormais couverts de brûlures. Aucune des herbes ou des pommades prodiguées par les apothicaires ne parvenait à guérir les cloques ni à faire baisser leur fièvre. Harrow se retrouva à aider Viren et Amaya à préparer le voyage, ne serait-ce que pour avoir l'impression de servir à quelque chose.
Et puis, en pleine nuit, ou un matin très tôt, il fut réveillé en sursaut alors que les portes de sa chambre s'ouvraient à la volée, laissant entrer un courant d'air glacial.
« - Bonjour, sire ! annonça Viren, traversant la grande pièce en trois enjambées. J'ai de bonnes nouvelles.
Harrow grogna et se redressa, se frottant les yeux de la paume de sa main.
- Viren, dit-il d'un ton aussi menaçant que sa voix pâteuse le lui permettait, vous avez exactement cinq secondes pour me dire ce qui se passe avant que mes gardes ne vous jettent du balcon.
- Le Régent a répondu ! Il nous accorde la permission de nous rendre à la bibliothèque. En souvenir de l'aide que Katolis a autrefois apporté à notre royaume, je suis ravi de pouvoir vous aider de quelque, blablabla, blablabla. Vous comprenez ! Dans une semaine tout au plus, nous aurons un remède !
- Ca n'aurait pas pu attendre une heure plus convenable ?
- Le temps nous est précieux, mon roi.
Viren jeta les lourds rideaux de côté pour laisser entrer la lumière, mais l'effet fut quelque peu gâché par l'aube maussade et encore noire qui crachotait péniblement quelques flocons de neige.
- Nous devons partir dès que possible. Je vais préparer le convoi. »
Il se glissa hors de la pièce, le tintement de son bâton résonnant contre les dalles, à peine étouffé par les tapis et les tentures. Harrow se laissa retomber dans ses oreillers et jeta son bras devant les yeux avec un grognement sourd.
A peine était-il vêtu et dans les étages inférieurs que Viren surgit de nouveau de nulle part.
« - J'ai fait convoquer le Conseil pour un bref exposé. Nous partons quand vous voulez.
- D'accord, d'accord. »
Une odeur de pain chaud et de brioche montait des cuisines. Harrow ignora le grondement de son estomac et rassembla ses forces.
Il devait accorder au Haut Mage le mérite d'être efficace. La salle du Conseil était remplie de volontaires impatients, parmi lesquels la Générale Amaya et plusieurs des soldats qu'elle avait ramené de la Brèche. Il y avait aussi, remarqua Harrow, les deux enfants de Viren. Tous étaient serrés autour de la table où se dressait une carte.
Harrow n'avait jamais convoqué le Conseil avant de manger -c'était une première mais avec vingt paires d'yeux le regardant fixement, il se sentit brusquement beaucoup plus en forme.
« - Merci à tous d'être venus, dit-il, prenant sa place autour de la table. Il est temps que vous preniez connaissance des détails du plan pour notre expédition à Duren. Le Régent nous a gracieusement accordé la permission de quérir les livres sur ses territoires. Le seigneur Viren répondra à toutes vos questions. Mais…
Il fit une pause le temps de rassembler son courage :
- Nous savons ce qui est en jeu, mais que je sois bien clair sur un point : votre sécurité est notre absolue priorité. Votre sécurité, et c'est tout. Nous ne pouvons pas nous permettre de perdre qui que ce soit d'autre. »
Alors qu'il laissait le temps à l'assemblée de comprendre ce que cela signifiait, Harrow sentit le regard ô combien désapprobateur de Viren -le mage aurait sans doute protesté si les portes ne s'étaient pas ouvertes à la volée pour révéler une Opélie dans tous ses états. Le Haut Mage fut le premier à se ressaisir :
« - P-peut-on savoir ce que vous…
- Sire, j'ai bien peur que les choses se compliquent, coupa Opélie. Un soldat est mort cette nuit.
Un malaise passa comme une vague. Près d'Harrow, Amaya resta stoïque.
- Et ce n'est pas tout, continua Opélie.
Elle semblait plus pâle qu'à l'ordinaire. Ses cernes sous les yeux trahissaient son manque de sommeil.
- Le guérisseur qui s'occupait de lui est tombé malade également. Nous avons dû l'isoler complètement et lui donner du lait de pavot. C'était…
Elle ferma les yeux comme pour effacer ce souvenir de sa mémoire :
- … terrifiant.
- Qu'est-ce que ça veut dire ? demanda quelqu'un, brisant le silence effaré qui avait suivi. Harrow se frotta les yeux.
- Ca veut dire, dit-il, que la maladie se propage. »
C'était difficile à croire, mais Callum et Ezran se lassaient de la neige.
Aussitôt après avoir reçu la lettre du roi Harrow, ils avaient suivi son conseil et avaient autant profité de la neige qu'il était possible. Ils avaient fait un bonhomme de neige, un deuxième, un troisième, puis une maison de neige, un château de neige, et même un crapaud de neige. Ils étaient rentrés au manoir en claquant des dents, les doigts et les orteils si gelés qu'ils en avaient mal -à la grande exaspération de leurs gouvernants. Ils n'avaient plus d'idées, et plus d'énergie non plus.
Le lendemain, ils étaient restés au manoir.
C'était il y a des jours. Depuis, ils avaient joué à tous les jeux, lu tous les livres, exploré tous les coins et recoins que le manoir avait à proposer. L'inquiétude commençait à gagner Callum. Les jours passaient et toujours aucun signe d'Harrow. Mais les serviteurs souriaient, lui assuraient que le roi les rejoindrait dès que possible. Il n'aimait pas voir Ezran aussi triste, alors il continua de sourire courageusement et inventa de nouveaux jeux, autant que possible, jusqu'à ce qu'il n'y eût plus rien à faire, à part s'asseoir par terre et attendre. Ce qu'ils firent. Même Batrappât avait l'air encore plus endormi et ronchon qu'à l'ordinaire.
Un après-midi, alors qu'ils avalaient leur déjeuner, l'une des domestiques apparut dans l'encadrement de la porte, une lettre à la main.
"- Pardonnez-moi, mes princes, dit-elle en faisant une rapide révérence. Une lettre pour vous. De la part du roi, ajouta-t-elle bien que ce ne fût d'aucune utilité car Callum avait reconnu le sceau royal.
Il s'en empara avec un sentiment de malaise. De mauvaises nouvelles?
- Allez, Callum ! Ouvre !
Ezran tapa la table du poing avec impatience. Son gouvernant n'aimait pas quand il faisait ça, alors il le faisait dès qu'il était hors de la pièce. En l'occurrence, il avait attrapé un rhume carabiné, et c'était aussi pour cela que Battrapât était blotti sur les genoux d'Ezran pendant le repas. Callum se rassit, se força à briser le sceau et à déplier la lettre.
- Mes chers fils, dit-il sans prendre la peine d'éclaircir sa voix. Je suis désolé, mais la situation à Castral Ariac ne s'est pas arrangée du tout.
Il échangea un regard avec Ezran. Callum plissa le front et continua :
- Hélas, vos vacances au manoir s'arrêtent. Le seigneur Viren et moi, nous allons à Duren. Mais ne vous vous inquiétez pas, votre tante Amaya s'occupera de nous. Je vous raconterai tout à notre retour ! Opélie arrive bientôt pour vous ramener à la maison. Elle s'occupera de vous pendant mon absence. Faites ce qu'elle dit, et n'allez pas dans l'aile est. Je rentrerai dans que possible, et je promets de me faire pardonner. Je vous aime tous les deux, Papa.
Callum n'avait pas réalisé qu'il agrippait le papier aussi fort. Il le posa sur la table à côté de son assiette et tenta de le défroisser de ses mains tremblantes.
- Callum ?
Ezran le regardait, les yeux ronds :
- Pourquoi est-ce que papa va à Duren ?
- Je… je ne sais pas.
Callum ne pouvait pas soutenir le regard d'Ezran. Il se leva, contourna la table et passa un bras autour de l'épaule de son frère. Batrappât eut un grognement désapprobateur.
- Eh, fit Callum sans trop savoir s'il s'adressait à Ezran ou à Batra. Pas besoin de faire cette tête !
- Est-ce que papa va s'en sortir ?
- Bien sûr !
Callum chaussa son sourire le plus joyeux. Si seulement il était aussi confiant qu'il tentait d'en avoir l'air.
- Il est avec tante Amaya ! J'aimerais bien voir qui se risquerait à venir l'embêter ! »
- Oui, dit Ezran, l'air dubitatif.
Au grand soulagement de Callum, il saisit sa fourchette. Callum, lui, ne parvint pas à manger. Le roi ne leur disait pas tout, c'était évident.
Quoiqu'il tentât de leur cacher, Callum était déterminé à découvrir ce que c'était.
