Chapitre 1 - Vestiges.
Comme chaque soir depuis presque quatre mois, la même silhouette se promenait au bord des falaises de Bretagne. Il faisait chaud. Une de ces magnifiques soirées d'été. Une de celles où les fleurs dégagent un parfum apaisant, où l'odeur du sel a un goût de renouveau. Une de celles où on se sent revivre. A plusieurs dizaines de mètres en dessous, on pouvait entendre l'eau fouetter les rochers et voir l'écume qui s'y créait. A l'horizon, la mer était d'un bleu profond et mystérieux, et juste au-dessus, un soleil bientôt éteint renvoyait des reflets roses et orangés. Un magnifique tableau. Aux extrémités du petit sentier qui longeait la falaise, on voyait de jeunes fleurs, multicolores, immunisées contre le sel, parfois butinées par un insecte qui voletait à son gré.
Ce jour-là, Aline s'était arrêtée sur un rocher et fixait la mer sans réellement la regarder. Ses cheveux lâches et sombres virevoltaient autour de son visage. Face à la mer, les jambes dans le vide, le regard perdu, elle ne savait plus depuis combien de temps elle était restée là.
Au bout d'un moment, elle soupira. L'air frais qui lui balayait le visage lui fit fermer les yeux. Aline se sentait usée. Elle se sentait fade. Elle n'avait que peu dormi les nuits précédentes, et son humeur s'en ressentait. Elle avait un besoin d'isolement, de repli sur soi. La falaise était déserte comme à son habitude, et l'espace d'un instant, elle se félicita d'avoir choisi cet endroit.
Une mèche de cheveux lui barra soudain le front, sous une bourrasque plus forte que les précédentes. Machinalement, sa main gauche alla jusqu'à son visage, et alors que ses doigts replaçaient ses cheveux le long de sa mâchoire, son regard fut attiré par une lueur à son poignet. Elle abaissa son bras, et de sa main droite, elle vint caresser la pierre qui ornait son bracelet. C'était une pierre bleue, délicatement sculptée, autour de laquelle de fins maillons d'argent serpentaient le long de son poignet. Sans en connaître la raison, elle se sentie apaisée, et un mince sourire étira ses lèvres alors qu'elle entendait son nom résonner derrière elle.
Elle n'eut pas besoin de se retourner elle savait que la personne qui l'avait hélée viendrait s'asseoir à son côté. Elle tourna néanmoins le regard et ses yeux s'ancrèrent dans ceux de son frère. Yoann ne dit rien d'autre, se contentant de l'accompagner un moment dans sa contemplation du paysage. "Mallon nous attend pour manger. Je suis venu te chercher."
Aline ne répondit pas. Yoann la connaissait suffisamment bien pour avoir su où la trouver. Une nouvelle bourrasque les frappa de côté, et ils portèrent simultanément leurs mains à leurs cheveux. Yoann les portait suffisamment longs pour qu'ils le gênent en cet instant. Ses longs doigts fins les replacèrent et il se tourna vers elle. "On y va ?", lui demanda-t-il.
Aline hocha la tête et dans un maigre sourire, elle se releva. Yoann nota ses pieds, nus, mais ne commenta pas. Il marchait légèrement devant elle, d'une démarche souple et sans heurts. Il leur fallu une quinzaine de minutes avant d'atteindre une clôture blanche, qu'ils bordèrent sur quelques mètres avant de pénétrer dans la propriété à l'aide d'un portillon dont la peinture avait été abîmée par le sel.
Ils pénétrèrent dans la maison, un petit cottage à la façade originellement blanche. Yoann se débarrassa de ses chaussures et Aline prit une serviette qui se situait sur le meuble de l'entrée. Elle sourit en l'attrapant – son oncle la connaissait bien. Bien sûr, il n'était pas vraiment leur oncle, mais cette pensée, même si elle était fausse, lui était réconfortante.
Son regard glissa sur les photos accrochées le long du mur. Elle se vit d'abord sur la première, aux côtés de Yoann. Il était plus grand qu'elle, et son bras était placé autour de ses épaules. Ils souriaient. Leurs cheveux sombres et leurs yeux, d'un marron oscillant sur le vert, se reflétaient en écho. Aline ne se rappelait pas précisément de quand datait cette photo, mais son visage plus rond et plus jovial lui indiqua que c'était plusieurs années auparavant. Yoann avait la mine plus sombre, un sourire de façade.
Son regard glissa sur la photo juste à côté, et elle prit le temps de l'observer quelques secondes. Elle s'y vit, avec Yoann, mais trois autres personnes les accompagnaient. Ses yeux fixèrent la posture de son oncle, son regard fier et ses pommettes hautes. Puis elle vit ses parents qui se serraient à leurs côtés. L'éclat de leurs cheveux blonds lui renvoya une image de douceur. Son regard glissa jusqu'à leurs mains entremêlées, et elle se détourna, son sourire disparaissant.
Ses pieds secs, elle posa la serviette et s'avança dans le hall d'entrée. Yoann discutait avec Mallon à voix basse. Lorsqu'il vit Aline, le visage de Mallon s'éclaira d'un sourire, mais ses yeux brillaient de mélancolie. "Te voilà. Mon ventre crie famine de vous avoir trop attendus. J'ai préparé le couvert dans la bibliothèque. J'ai une longue histoire à vous conter ce soir."
Aline pencha la tête de côté. Mallon était un érudit et les histoires qu'il aimait à partager faisaient vibrer la bibliothèque de rêves et d'épopées. Elle lui sourit plus franchement, une hâte non dissimulée sur ses traits.
Ils s'attablèrent et Mallon enleva la cloche qui recouvrait le plat au centre de la table. Une légère buée, accompagnée d'une odeur chaude, emplit la pièce.
"Tiens, Aline, c'est pour toi. Un cadeau qui… J'ai voulu te le donner il y a longtemps mais mon petit doigt m'a déconseillé de le faire." Mallon avait prononcé ces mots tout en souriant mais les jumeaux comprirent que c'était un de ses nombreux secrets qu'il ne leur avouerait pour rien au monde. Yoann se sentait étrangement sceptique, leur oncle n'avait pas arrêté de le fixer en disant ces mots, comme s'il savait quelque chose qu'il ne devrait pas savoir.
Mallon avait toujours été un homme secret. Il vivait, à l'écart du monde, bien que tout le monde semblait le connaître, au moins de nom. Il vivait à travers ses livres, qu'il avait amassés par dizaines. Depuis son enfance, leur avait-il raconté un après-midi, il chérissait les écrits, quels qu'ils soient. "Ma bibliothèque est mon oeuvre. Il ne manque qu'un livre, ici. La suite n'est pas écrite. Mais bientôt… je le sens…"
Aline pencha la tête et regarda la couverture rugueuse du livre. Elle était faite d'un cuir dur, patinée par le temps. En son centre, seul L'Odyssée y était écrit. L'ouvrage était lourd dans sa main, et alors qu'elle le feuilletait, une odeur de papier ancien lui vint au visage.
"Merci mon Oncle." Aline n'en dit pas plus, mais son regard, empli de reconnaissance, était suffisant. Elle vit Yoann se déplacer légèrement pour y apercevoir le titre. Il se figea quelques secondes et son visage prit un air perplexe. Avant qu'elle ait eu le temps de l'interroger, Mallon lui reprit le livre des mains et il le rangea dans un sac qu'il avait posé à côté de sa chaise.
"Il y a une histoire dont je dois vous parler, mais d'abord, mangeons." Pour appuyer ses dires, il attrapa une louche et approcha son bol de la soupe encore fumante.
Le repas passa plutôt vite, et dans le silence. Il sembla à Aline que la bibliothèque n'avait jamais été aussi silencieuse. Un sentiment étrange l'envahit. Elle n'aurait su le définir. Après une dernière cuillerée, Mallon s'appuya contre le dossier de sa chaise et croisa ses mains sur son ventre légèrement rebondi.
"Et donc, cette histoire ?" Demanda Yoann au bout d'un moment.
"Gardez le silence, écoutez-moi et vous saurez. J'ai à vous parler de choses importantes, dont peu connaissent l'existence et le sens. Je vais tout vous expliquer ce soir, et je sais comme toi, Yoann, que maintenant, c'est le dernier moment pour le faire." Sa voix était calme, déterminée mais triste.
Aline vit du coin de l'œil son frère blêmir. Elle fronça les sourcils. "Maintenant que tu as lancé l'intrigue, tu n'as plus qu'à raconter."
Mallon l'examina un instant. De nouveau, il fut frappé par la ressemblance qu'elle avait avec sa mère. Les mêmes traits, de la couleur de ses cheveux à ses pieds fins, les mêmes postures et un air revêche tout autant semblable. Il était cependant malheureux qu'elle ait oublié tous les moments que ces quatre-là avaient passés ensemble, ces moments familiaux qui créent les liens pour l'éternité. Aline était chancelante, mais elle se débrouillait sans béquille. Elle essayait de marcher quand même, quoi qu'il lui en coûte. Heureusement, Yoann était à ses côtés. Il la guiderait, Mallon en était convaincu. Il glissa son regard jusqu'à Yoann. Il était le portrait de son père, mais ça, il le savait. Il s'en souvenait. Leurs yeux, leurs cheveux, leurs carrures et même leurs façons de sourire étaient à s'y méprendre.
Mallon se sentit vieillir d'un coup. Il ferma les yeux un instant. Lorsqu'il les rouvrit, il fixa les prunelles d'Aline et commença à parler avec la voix qu'il utilisait pour raconter ses aventures. "Croyez-vous aux êtres magiques ? Yoann ?"
Ce dernier le regarda, suspicieux. Etait-ce un piège ? Bien sûr que non, la coïncidence était trop grosse. « Oui, j'y crois. Ils sont là pour faire rêver l'esprit des gens, qu'ils admettent leur existence ou pas. », dit-il en mesurant ses mots.
"Tu as raison." Répondit-il simplement d'une voix posée. "Aline ?"
"Je ne sais pas." Confia-t-elle au bout d'un moment de réflexion. "J'y croirais quand j'en verrai."
L'Oncle Mallon sourit simplement, et il arqua un sourcil, attendant qu'elle poursuive.
"J'attends simplement la preuve de leur existence pour y croire. A ce moment-là, oui, je dirai que je crois aux êtres magiques. Maintenant, je ne peux ni te dire oui, ni te dire non. Je ne le sais pas." Elle accompagna ses paroles d'un haussement d'épaules. Ses yeux étaient fixés sur son Oncle, sa voix, neutre. "Je te promets que j'y croirais quand j'en verrai.", ajouta-t-elle malicieusement.
Mallon rit doucement. "Et bien, moi, je pensais comme vous deux. J'étais sceptique, et ces créatures me faisaient rêver, exactement comme tu l'as dit Yoann. Maintenant, j'y crois pleinement. Parce que je les ai vues." Il laissa planer un silence, trop long au goût de Yoann qui l'interrompit d'une question. "Quoi donc ?"
Ce dernier sourit. "J'ai vu des choses, beaucoup de choses que vous verrez également. Mais laissez-moi vous expliquer." Il inspira profondément et se redressa. "Comme je vous l'ai déjà dit, il existe des endroits inconnus de tous, sauf de ceux qui les connaissent déjà. Et dans un de ces endroits, dans lequel je suis allé, vivent ces créatures magiques. Les monstres, et les bienfaiteurs. Seulement, ce pays est semblable aux nôtres. L'appât du pouvoir, les conflits, la guerre…" Ses yeux se fixèrent dans le vague, avant qu'il ne reprenne d'une voix plus forte. "Voilà ce que je sais de ce beau pays. Certains êtres attendent le retour de leurs amis. La suite de l'histoire n'est pas écrite. Ils attendent. Ce soir, ils vont revenir et l'écrivain pourra reprendre sa plume après un long moment d'absence. Il a tous les chemins qui s'offrent à lui. Il a demandé aux personnages. Ce sont eux qui vont faire la suite de l'histoire."
Les jumeaux le regardaient étrangement. Aline semblait perplexe. Il lui était difficile de percevoir où voulait en venir Mallon. Yoann, lui, fronçait les sourcils. Il regardait le vieil homme avec appréhension, tentant de déchiffrer son visage. Mallon n'ajouta rien, mais il ficha son regard dans celui de Yoann, et il sut. Mallon savait. Comment ? Il l'ignorait. Mais soudain, il se sentit réconforté. Il n'était plus seul.
Aline parla d'une petite voix. "Est-ce ce livre avec lequel tu va compléter ta bibliothèque ?"
Mallon sourit. "Oui, Aline, c'est celui-là. C'est pour cela que je prends le temps de vous l'expliquer."
"Où veux-tu réellement nous emmener, Mallon ?" Demanda enfin Yoann.
"Je veux vous emmener dans votre histoire. Là où les personnages s'appellent Aline et Yoann."
"Que veux-tu dire ?" Aline était toujours calme mais Yoann sentait qu'elle était inquiète.
"Aline…" Soupira Mallon. "Le moment est venu pour deux êtres de rentrer chez eux. Leur vrai chez eux. Plus de mensonges. Plus de masques. Juste la vérité." Il se leva et attrapa le sac en même temps qu'Aline recevait ces paroles comme un coup de poing. "Ce soir commence votre voyage. Un très long voyage. Pendant votre traversée à travers les méandres de la vie, vous rencontrerez sûrement autant d'obstacles qu'Ulysse a eu à affronter… Aline ?"
Il la regarda avec tendresse. "Suivez votre cœur. Profitez avant tout des paysages et des gens que vous rencontrerez. Certaines personnes sont à garder précieusement, près du cœur."
Il donna le sac à Yoann. "Tiens. Tu sais ce qu'il te reste à faire. Un long périple vous attend."
"Je sais", arriva-t-il simplement à répondre.
Mallon enlaça Yoann et se tourna lentement vers sa jumelle. "Aline… Profite du paysage. Les arbres ont des choses à te raconter." Il la fixa un instant et un sourire triste barra ses traits.
Aline, les yeux légèrement plus embués qu'à l'ordinaire lui parla d'une voix étouffée. "Qu'est-ce que ça signifie ?"
"Ça signifie que votre voyage commence ici." Mallon ferma les yeux.
Quand il les rouvrit, il était seul dans la bibliothèque.
Note de l'auteur : Ce chapitre a été très peu remanié dans la forme, mais beaucoup dans le fond. J'ai retiré plusieurs passages, qui n'ont soit plus lieu d'être, ou qui viendront plus tard.
