Chapitre 2 - Rencontre.
Aline regarda autour d'elle sans vraiment y croire. A peine quelques secondes auparavant, elle se trouvait dans la bibliothèque, cet endroit qu'elle avait tant appris à chérir avec Mallon pendant ces soirées à écouter ses belles histoires. Le temps d'un battement de cils, le décor avait changé.
Quand Mallon avait commencé à parler, elle avait senti une pointe d'appréhension mêlée d'une grande curiosité prendre possession d'elle. Sa première question l'avait quelque peu déstabilisée ses histoires étaient le plus souvent des récits ininterrompus et factuels. Il n'y avait jamais de question directe. L'Oncle Mallon se contentait de les faire vivre à travers ses belles phrases.
Plus de mensonges. Plus de masques.
Ces dernières phrases étaient parfaitement incompréhensibles. Elles ne semblaient pas vouloir faire sens, peu importe le nombre de fois qu'elle se les répétait. Néanmoins, elles trouvaient un écho particulier en elle, une résonnance presque familière.
Elle chassa cette pensée comme elle observait autour d'elle. Le bois et le cuir vieilli de la bibliothèque avaient laissé place à un vert chatoyant. La mousse était fraîche sous ses pieds nus. Elle baissa les yeux, ébahie. De la mousse. Son regard voleta autour d'elle, sans réussir à se poser à un endroit précis. Tout hurlait l'illogique aspect de la situation et ses yeux semblaient ne pas envoyer les bonnes informations. Elle ferma les paupières et y pressa ses doigts. Elle rouvrit les yeux mais la scène était inchangée. Tout autour d'elle se tenaient des arbres aux troncs imposants, dont la cime était difficilement perceptible.
Les feuilles qu'ils arboraient étaient couleur d'or, semblables à des feuilles d'automne prêtes à tomber. Elle leva la tête mais ne vit pas le ciel. Les arbres étaient tellement hauts et feuillus qu'aucune lumière ne passait. Pourtant dans ce bois, elle y voyait comme en plein jour. Une lumière apaisante, dorée, accentuée par la couleur chaleureuse des feuilles éclairait tout ce qu'il y avait à voir, bercée par le chant mélodieux de quelques oiseaux invisibles.
En les observant, un sentiment d'apaisement l'envahit. Elle se sentait bien, au pied de ces grands arbres. Elle se sentait sereine. Elle ne put retenir une étrange impression de déjà vu, mais cette sensation fut si fugace qu'elle ni prêta pas attention. Son frère entra dans son champ de vision, et il la regarda longuement, ses mains pressées sur ses avant-bras.
"Tu vas bien ?"
Elle mit quelques secondes avant de comprendre le sens de sa question. "Je crois. Où sommes-nous ?", demanda-t-elle, hésitante.
Yoann ne répondit pas, se contentant d'observer le bois d'or. Un sourire fin ornait ses lèvres, et, comme il se détournait d'elle, Aline crut entendre un "Loin" qui mourut dans l'écho d'un sifflement dans les arbres.
Il se figea. Il s'apprêta à parler lorsqu'un deuxième bruit se fit entendre, plus sourd et plus proche. Ils écoutèrent quelques secondes, Aline ne pouvant empêcher une douloureuse sensation de lui tordre le ventre. Au fur et à mesure que le bruit se faisait plus saisissant, il leur semblait que l'écho renvoyait le son d'une course frénétique. Des cris rauques se firent alors entendre. Yoann se raidit immédiatement, et il se tourna vers sa sœur. Avant qu'il puisse parler, un autre sifflement, semblable au premier, résonna dans les hauteurs des arbres. Son visage blêmit, et il ne put haleter qu'un "Cours !" avant de la tirer par le bras.
Les pieds d'Aline mirent quelques secondes à se décider. La situation était improbable. Tout ce qui était en train de se passer était improbable. Sa tête était confuse, ses pensées comme embrumées par un écran de fumée. Elle ne parvenait pas à assembler les informations qu'elle percevait. Ou tout du moins, elle manquait de leur donner corps. Elle ressentit plus qu'elle n'entendit Yoann lui hurler quelque chose, et soudainement, ses pieds se mirent à bouger.
Elle courut à la suite de Yoann qui ne la devançait que de quelques enjambées seulement. Elle ne savait pas où ils se dirigeaient, ni même ce qui semblait les rattraper, au bruit grandissant qui se faisait entendre derrière eux. Elle ne risqua pas un regard au-dessus de son épaule, la peur lui meurtrissant le ventre. Elle se contenta de le suivre, son souffle devenant de plus en plus erratique. Dieu qu'elle détestait courir. Ses muscles se mirent à la faire souffrir sous l'effort, ses poumons semblant se remplir d'air brûlant. Yoann se retourna en un instant. Il était en bien meilleur état qu'elle, son souffle moins haletant, et ses enjambées toujours aussi fluides.
Ses traits se durcirent quand il l'observa, et il ralentit le pas, son regard devenant plus pâle lorsqu'il jeta un regard en arrière. Il se retourna, et son regard dur prit en un instant un air désespéré, comme une biche devant un train lancé à pleine vitesse.
Il s'arrêta à quelques mètres d'une ravine, bien trop large pour qu'il puisse espérer la franchir d'un bond. Son cœur rata un battement lorsqu'il vit Aline. Elle semblait perdue, ses yeux allant de gauche et de droite sans sembler comprendre ce qui leur arrivait réellement. Un sourire ironique orna ses lèvres. Quel retour…
Des cris, forts et lourds de sens, se firent entendre derrière eux en même temps que les pas de course semblaient s'arrêter. Lentement, Yoann se retourna.
Une petite dizaine de créatures se tenaient devant eux. Yoann remarqua leurs armures faites de métal abîmé, les casques qu'ils portaient sur leurs nuques épaisses, et les épées sales qu'ils tenaient à la main. Ils étaient plus petits qu'eux mais leur stature était bien plus imposante. Ils bougeaient les bras en même temps qu'ils poussaient des gargarismes d'animaux. Ils étaient prêts à charger.
Yoann eut un sourire triste. Quelle fin… Dans un geste plus symbolique qu'efficace, il tira Aline jusqu'à la placer derrière lui et attrapa un bâton qui traînait sur le sol. Il le soupesa, le tint fort dans sa main, mais il savait que ce serait dérisoire. Il voulut émettre un son, lui dire quelque chose, la faire sourire encore une fois. Mais rien ne lui vint. Aussi, il referma la bouche comme les créatures commençaient à avancer sur eux.
Aline frémit alors que la distance qui les séparait devenait de plus en plus mince. Elle se revit dans la bibliothèque, quelques minutes auparavant, et là encore, rien ne faisait sens. Elle se sentit faiblir et ses jambes eurent du mal à la garder debout. Elle était saisie par un sentiment d'impuissance, alors que des éclairs d'or passaient entre les arbres. Une légère brise vint lui caresser la joue, et elle chercha vainement une échappatoire.
Alors que les créatures n'étaient plus qu'à quelques mètres, un premier s'affaissa. Il tomba durement sur le sol, entraînant celui qui le suivait dans sa chute. Les autres ne prirent même pas la peine de s'arrêter. Ils fondaient sur eux avec une vélocité marquée d'horreur.
Soudain, Aline fut projetée sur le côté et elle tomba sur le sol. Elle n'eut que le temps de se redresser pour voir Yoann qui frappait le casque d'une des créatures avec toute la force dont il était capable.
Elle se sentit figée, incapable de bouger un muscle; la peur la clouait sur place. Ses jambes semblaient être faites de coton. Pire que ça, elle ne savait pas quoi faire. Aucun instinct de survie, aucun éclair de lucidité. Rien, si ce n'est un vide immense. Une voix hurla. "Aline !"
Sans savoir comment, elle se redressa, juste à temps pour faire face à la créature qui se tenait devant elle. Figée, elle ne s'était pas rendu compte de son approche. Il faisait sa taille, ses dents jaunies et écartées et ses yeux malveillants lui donnaient une image de malheur. Le regard de la créature s'écarquilla un instant, et ses yeux se remplirent de haine. Il leva son arme, et la rabaissa avec une rapidité qui la fit frémir.
Aline eut un sursaut et comme une automate, elle leva ses deux mains devant elle, dans un mince effort vain de protection. Les yeux de la créature s'élargirent une deuxième fois lorsqu'il s'affaissa en avant. Son bras fut déstabilisé, et son arme tomba sur son bras, plutôt qu'à la base de son cou. Elle eut une grimace de douleur alors que la lame traçait un long trait sanglant dans sa chair.
Un deuxième cri retentit, venant sur sa gauche. Elle eut à peine le temps de se retourner qu'une masse, qui lui sembla immense, la percuta de plein fouet.
Aline sentit la douleur. Douleur dans son bras gauche d'abord. La longue estafilade la lancinait atrocement. Son bras endolori fut posé de côté, et la douleur fut moins vive. Puis elle eut mal aux côtes, son souffle était anormalement court. Si la première était une douleur vive, la seconde était oppressante.
Dans un rêve, on n'a pas mal. Cette pensée était en boucle dans son esprit, un simple murmure convaincant. Un état de fait qui n'apportait aucune conclusion particulière.
Puis, elle commença à percevoir certains sons, même si la scène était étrangement silencieuse. Elle entendait des murmures, quelques exclamations, rien de plus. Pas de bruit de lame, ni de cris de douleur. Elle n'osa d'abord ouvrir les yeux, de peur d'y découvrir une scène qui aurait pris une tournure de cauchemar. Mais elle osa, et son regard se posa sur la chevelure sombre de son frère. Un sentiment de soulagement l'envahit alors qu'il plantait son bâton dans les côtes inertes d'une des créatures. "Va pourrir en Mordor !", l'entendit-elle dire à voix basse.
Ses yeux se refermèrent doucement. Elle était rassurée.
Aline sentit qu'elle était transportée. Son bras la faisait souffrir atrocement, et sa respiration était toujours haletante. Elle sentait Yoann lui tenir la main alors qu'elle entendait une voix de velours parler dans une langue étrange aux accents chantants. Les mots lui semblaient étrangement familiers, mais elle ne réussit pas à comprendre le sens des phrases qui étaient prononcées.
Pourtant, au-dessus d'elle, lorsqu'il les entendit, Rúmil se contenta d'un hochement de tête, et non sans un dernier regard en arrière, sa silhouette disparut entre les arbres.
"Mon frère, va le prévenir. Il ne le croira pas si ce n'est un de nous deux qui le lui annonce."
Epuisée, elle retomba dans l'inconscience.
Note de l'auteur : Je fais prendre à Aline un grand virage. Elle faisait un peu Mary Sue avant, et ce n'est pas là que je souhaite aller. Un peu d'humilité lui fera du bien !
