Chapitre 3 – Au coin du feu.

Aline sortait peu à peu de sa douce torpeur. Elle ouvrit lentement les yeux. Ils se fixèrent directement dans le ciel. Il faisait nuit. La lune, pleine, côtoyait les étoiles. Le tout donnait un spectacle d'une pureté incroyable. Il lui rappelait ses nuits blanches sur les falaises à observer la voûte céleste et une boule se forma au creux de son vente. Mais quelque chose clochait. Quand elle était dans la forêt, il lui avait été impossible de voir le ciel à cause des arbres. Elle tourna légèrement la tête vers la gauche. Des ombres de lumière dansaient sur les troncs des arbres éloignés. Ils devaient se trouver à une vingtaine de mètres d'elle. Aline devina qu'ils se trouvaient dans une clairière.

Elle se redressa faiblement. Une douleur la tira totalement de sa léthargie. Elle passa une main sur son bras gauche. Des bandages. Son bras avait été bandé soigneusement. Cependant, ils ne ressemblaient pas à des bandages ordinaires. C'était un mélange d'herbe et de quelque chose qu'elle ne parvenait pas à définir.

Des éclats de rire et des paroles lui parvinrent. Aline tourna la tête vers la droite et le spectacle qu'elle observa la figea.

Autour d'un feu, cinq personnes parlaient joyeusement comme s'ils fêtaient de grandes retrouvailles. Le premier qu'elle remarqua fut son frère. Un soulagement sans pareille la traversa, et les derniers événements lui revinrent en tête. Sa mine se renfrogna et son regard s'assombrit. Ces créatures semblaient venir d'un autre monde, sombre et malfaisant. Elle avait été saisie par leur effrayante attitude où le besoin meurtrier était à son apogée. Elle se demanda soudain ce qui l'avait murée sur place. Elle ne comprenait pas son immobilisme, et elle savait que celui-ci aurait pu lui être fatal.

Elle secoua doucement la tête. Ce n'était qu'un élément de plus à rajouter à la liste des événements qu'elle ne comprenait pas. Son regard erra à côté de Yoann, et elle observa les quatre personnes qui l'accompagnaient.

Sa respiration se coupa et ses yeux s'élargirent. Le contraste était saisissant. Yoann avait toujours été attractif, comme un aimant qui amenait vers lui le sourire des autres. Mais eux… ils étaient rayonnants, même en pleine nuit. Leurs cheveux réfléchissaient à la fois la pâleur de la lune et le chatoiement doux de leur feu de camp. Leur couleur lui semblait pour l'instant indéfinissable, peu importe le temps qu'elle passait à les observer. Elle nota les tresses qui les retenaient, offrant leurs visages saisissants à son regard. Leurs traits étaient très fins, symétriques. A la fois durs et d'une douceur incommensurable. Ils ne portaient pas de barbe, et leurs peaux étaient d'une pâleur éblouissante. Leurs visages étaient surmontés de pommettes hautes et de sourcils arqués, dévoilant des yeux qu'elle ne pouvait apercevoir, même en plissant les siens. Tous leurs êtres exprimaient une puissance, une assurance et une sagesse sans nom.

Une douleur dans son bras lui coupa le souffle et l'obligea à se recoucher. Un gémissement lui échappa et les conversations cessèrent aussitôt. Aline se figea. Elle aurait voulu se laisser le temps d'appréhender une situation qu'elle ne maîtrisait pas. Elle sentit que des personnes se levaient et se dirigeaient vers elle alors qu'une angoisse sourde la traversait.

Avant qu'elle ait pu dire quoi que ce soit, Yoann l'enlaça très, très fort. "Bon sang Aline ! Tu m'as fait peur !"

Elle souffla sans être capable d'articuler un mot, mais un long sifflement lui échappa. Elle réussit malgré tout à souffler un son, qu'il ne comprit pas. Aussi, il se recula quelque peu. "Comment ?"

Aline grimaça de soulagement. "Lâche-moi ! Tu m'étouffes."

Yoann rigola sous cape, et ne la lâcha que pour mieux lui tenir la main. Il se contenta de l'observer, et les explications qu'elle attendait ne vinrent pas. Aussi, elle tenta de se redresser, et son frère l'arrêta d'un geste. "Non, ne bouge pas. Tu as une ou plusieurs côtes fêlées et ton bras ne vaut guère mieux."

Elle se mordit la lèvre inférieure, peu surprise par sa révélation, même si cela la rembrunit. "Que s'est-il passé ?", demanda-t-elle.

Yoann chercha soigneusement ses mots avant de lui répondre. "Nous avons été pourchassés et coincés devant une ravine. Tu as été blessée au bras et tu as perdu connaissance quand tu as été percutée."

Aline tenta de replacer ses souvenirs sur les dires de son frère, et il lui semblait que certains éléments manquaient. Aussitôt alarmée, elle ouvrit la bouche alors qu'il posait doucement la main sur son épaule "Je vais bien."

Sa soudaine inquiétude se dissipa et elle se permit même un sourire, qu'il lui rendit. Elle le regarda dans les yeux quand il secoua la tête, amusé. Les mouvements de son visage lui laissèrent entrevoir une deuxième silhouette, debout derrière lui. Il était immobile, dans l'attente d'une invitation. Aline se décala légèrement, de façon à le voir entièrement.

Sa première perception ne lui avait pas rendu justice. Sa posture, droite et sereine, renvoyait une image d'un charisme époustouflant. Elle le sentait la dévisager, aussi se permit-elle de faire de même. Il était grand, bien plus grand qu'elle, et ses traits mettaient en valeur une imperturbable tranquillité. Ses yeux étaient ce qu'elle n'avait pas réussi à apercevoir quelques minutes plus tôt. Elle les voyait maintenant distinctement, même s'il était de dos à la lumière projeté par le feu de camp. Les doux rayons de la lune se reflétaient dans ses yeux d'un bleu si clair qu'ils lui rappelaient une chaude journée d'été. Il lui semblait que l'homme était en train de lire en elle, et son regard lui donnait l'impression qu'il s'illuminait quelque peu lorsqu'il y découvrait quelque chose.

Yoann resta silencieux un moment avant d'intervenir. "Te sens-tu suffisamment bien pour nous rejoindre? Il y a de quoi boire et un peu de nourriture."

Elle hocha silencieusement la tête, préférant couper le contact visuel avec l'homme avant d'en devenir rouge de gêne. Aussi lui fut-elle reconnaissante de ne pas lui proposer son aide à la relever Yoann s'en chargea avec douceur, et avant de l'épauler jusqu'au petit cercle resté silencieux depuis quelques minutes, il ramassa quelque chose par terre et le mit sur son bras.

Elle se sentait gauche et vulnérable, épiée sous tous les angles. Elle réprima une grimace en s'asseyant maladroitement et leur lança un faible "bonjour" auquel la plupart répondirent par un hochement de tête accompagné d'un sourire. Yoann s'assit à côté d'elle, et une douce chaleur l'envahit aussitôt. Elle détourna le regard et s'aperçut qu'il avait déposé un tissu sombre sur ses épaules, à l'identique de celle qu'il portait lui-même. Elle l'en remercia d'un sourire et se concentra davantage sur l'étoffe. C'était une grande cape sombre, oscillant à la lumière du feu entre le vert et le gris, et elle renvoyait un air de fraîcheur. Aline se pencha un peu plus pour en sentir l'odeur, en essayant d'être le plus discrète possible. La cape lui renvoya une odeur réconfortante et amicale, une odeur qui frappait doucement à la porte de ses souvenirs.

Avant qu'elle puisse y réfléchir davantage, elle releva la tête. Un des hommes, celui qui avait accompagné Yoann à son chevet, était le seul à ne pas porter d'étoffe sur ses épaules. Elle fronça les sourcils et s'éclaircit la gorge. "Qui êtes-vous ?"

Les hommes se regardèrent, l'air incertain. Elle avait senti Yoann se raidir à son côté, aussi se retourna-t-elle vers lui, l'air interrogateur. Il soupira. "Ils sont… Ce sont eux qui ont tiré les flèches."

"Les flè…" Aline ne termina pas sa phrase, des bribes de souvenirs lui revient en mémoire. "Les éclairs blonds, c'était vous ?" Les hommes froncèrent les sourcils, et ce fut Yoann qui les devança encore une fois.

"Quels éclairs blonds ?"

Aline se retourna vers les hommes. "Je ne sais pas trop. Dans la forêt, au moment de… l'attaque, j'ai cru voir des rais de lumière filer entre les arbres. Je me suis dit que c'était les rayons du soleil mais maintenant que je vois vos cheveux, je me dis que…"

Un des hommes, celui qui lui avait prêté sa cape, lui sourit gentiment. "Que c'était nous ?" Sa voix était une douce chanson aux oreilles d'Aline, chaleureuse et enivrante. Charmée, elle ne répondit pas pendant un moment. Les hommes la regardaient en silence, amusés de sa réaction.

"Et comment vous appelez-vous ?", demanda-t-elle enfin d'une voix étouffée.

L'homme sans cape prit la parole sans la lâcher du regard. "Je me nomme Orophin. Voici Lewäldir, Nëris et Taúl." Encore cette voix. Elle frissonna. Le souvenir de cette voix semblait ne pas vouloir se rappeler à elle. Elle s'en montra frustrée, et elle s'apprêtait à poser une autre question quand elle fut distraite par un des hommes qui avait tourné son visage de manière à attraper une bûche de bois, posée non loin. Aline écarquilla les yeux, sa bouche s'ouvrant légèrement.

Elle resta ainsi un moment, les dévisageant tour à tour, son incrédulité s'accentuant à mesure de ses observations. Avec difficulté, elle se releva et commença à maugréer en s'éloignant du camp. Yoann la rejoignit et lui posa la main sur son poignet droit. "Qu'est-ce qu'il y a ?"

Elle ne répondit pas directement à sa question. A la place, elle porta sur lui un regard accusateur. "Tu les as vues aussi ? Tu savais ?"

Yoann était interloqué. Il ne savait pas exactement à quoi Aline faisait référence, et il ne voulait pas prendre de risque en dévoilant des éléments qu'ils regretteraient tous plus tard. Il jeta un regard vers Orophin, qui ne semblait pas plus éclairé que lui.

Aline reprit. "Ce sont des vraies ou elles sont en plastique ?" Son regard était dur et sans la moindre trace d'amusement. Elle avait la sensation d'être au centre d'une vaste plaisanterie. Yoann la regardait avec un air interrogateur. Aussi, elle reprit. "Je viens de faire le lien avec ce que nous a dit Mallon, sur les créatures magiques et les voyages et les aventures." Elle engloba la scène de son bras valide, avant de poser un regard sur les hommes toujours assis au coin du feu. "Mais explique-moi le lien entre les lubbies d'un vieil homme et leurs petites oreilles pointues ?" Elle accentua les derniers mots, les cracha presque sous la colère.

Yoann grimaça. Les silhouettes en recul échangèrent quelques regards sous l'affront, mais ils ne pipèrent mot. Yoann se passa une main dans ses cheveux, signe qu'elle savait être de malaise. "Mallon semblait avoir raison, quand il parlait d'êtres fantastiques. Je veux dire, regarde-les !", ajouta-t-il en les montrant d'un geste de la main. "Tout en eux crie leur différence."

Aline les observa malgré elle. Ils étaient sur la défensive, le regard froncé, mais rien en eux ne démontrait une quelconque agressivité. Yoann avait raison, ils soufflaient des spécificités tellement particulières qu'elle se demanda comment elle avait pu les assimiler à des hommes. Elle se pinça le nez de sa main valide. Des elfes. Elle était en compagnie d'une troupe d'elfes. Ils avaient été secourus par des elfes.

Se refusant à croire complètement à ces propos, elle marmonna dans sa barbe, des sons à peine audibles. Taúl, si elle se rappelait de leurs prénoms correctement, eut un sourire en coin. "Qu'est-ce qui est ridicule ? La situation ou… nos petites oreilles pointues ?".

Aline se détendit alors qu'elle vit dans le regard des elfes un certain amusement. "Les deux." Orophin sourit plus largement, ce qu'elle prit comme une invitation à revenir auprès d'eux. Elle réfléchit quelques secondes avant de poursuivre. "Je dois être dans un rêve. C'est n'importe quoi cette histoire. Les elfes n'existent pas. Vous n'existez pas.", conclut-elle en regardant les elfes tout à tour.

Elle sentit Yoann soupirer auprès d'elle, plus qu'elle ne l'entendit. Orophin lui lança un regard persistant. "Que sommes-nous alors ?"

Elle réfléchit un instant. "Une image, un rêve, un fantasme peut-être. Je ne sais pas. Mais rien ne semble réel."

Orophin laissa planer un silence. "Ce sont de douces idées. Mais nous sommes tout autant ancrés dans la réalité que vous. Et que devrions-nous dire ? Deux humains apparaissant de nulle part dans notre bois doré ? Le doute pourrait nous incomber, plus qu'à vous. La conviction pour chacun d'entre nous viendra en temps voulu."

Il lança un regard appuyé à Yoann, qui le lui rendit sans un mot. "Touché.", concéda Aline. Au plus profond d'elle-même, elle savait que ce qu'il se passait sous ses yeux n'était en rien le fruit de son imagination, mais elle ne l'aurait admis pour rien au monde. Ce rêve la mettait dans un état de sérénité qu'elle n'avait pas ressenti depuis longtemps.

"Et ces… choses qui ont pourchassées… c'était des… ? "

Elle laissa planer un silence, suffisamment compréhensible pour qu'ils poursuivent. Nëris prit la parole. "C'était une troupe égarée. Des orcs. Les autres ont rejoint des mines plus à l'est de notre bois. Ils ont eu tort de s'aventurer en Lothlórien." Aline nota la pointe de dégoût qu'il avait en parlant des Orcs, et la pointe de fierté sauvage qu'il avait eue en concluant.

"Et… qu'allons-nous faire maintenant ?" Orophin lui expliqua qu'ils allaient tous les quatre monter la garde pendant la nuit, leur permettant ainsi de se reposer. Il ajouta qu'avec ses blessures, elle avait besoin de repos – la journée du lendemain risquait de lui être pénible autrement.

Lorsqu'elle fronça les sourcils, il ajouta : "Nous vous emmènerons dans notre cité, au cœur du bois. Vous y discuterez avec la Dame, elle vous aidera à trouver le chemin qui sera le vôtre."

"En quoi va-t-elle pouvoir nous aider ?", demanda-t-elle en arquant un sourcil.

"Ce sera à elle de vous le dire.", répondit Lëwaldir dans un souffle.

Aline hocha la tête, dubitative. Yoann le remarqua, et lui pressa gentiment l'épaule. "Vois-le autrement. Pense que ce n'est qu'une partie de notre voyage."

Aline le regarda longuement et elle finit par soupirer. "La Dame est son vrai nom ?"

Nëris eut de nouveau le regard fier, mais il était teinté d'un immense respect. "On la nomme aussi Galadriel, la Dame de Lumière."

Aline plissa les yeux. Galadriel. Ce nom faisait écho à quelque chose, elle en était convaincue. Néanmoins, elle était incapable de placer un visage, un événement ou quoique ce fût sur ce nom-là. Elle était comme entourée par un écran de fumée, lui barrant un souvenir. Elle eut un sourire amer en se disant que c'était une habitude. Cet écran de fumée semblait l'entourer depuis plusieurs années maintenant.

Aussi, elle soupira et n'insista pas. Elle avait eu beau essayé par le passé, rien n'était survenu. Des pans entiers de sa vie semblaient vouloir lui rester cachés, et elle se convainquit qu'essayer de nouveau n'était pas le bon moment.

Soudain, quelque chose la frappa. Si elle admettait finalement que les elfes existaient, il restait très peu probable qu'ils parviennent à communiquer. Elle s'en exprima à voix haute, maladroitement. Taúl lui répondit. "Nous parlons la langue commune, aussi appelé Westron. Peu d'Edains – ou des hommes, si vous préférez – parlent le Sindarin, la langue de mon peuple, aussi avons-nous appris à manier le Westron." Il s'apprêtait à rajouter quelque chose, mais un regard d'Orophin le fit taire.

Aline acquiesça, sans trop savoir quoi ajouter. Orophin lui tendit une gourde, et elle se rendit compte qu'elle avait horriblement soif. Elle attrapa la gourde de son bras valide, et elle lui sourit faiblement.

"Merci." Une étrange sensation envahit Aline. Elle n'avait pas reconnu sa propre langue. Elle avait voulu remercier l'elfe, et elle savait qu'elle y était parvenue, mais les sons qu'elle s'était entendue prononcer n'étaient pas ceux qu'elle avait voulu dire. Cependant, le sourire d'Orophin s'élargit, et il approuva d'un signe de la tête.

"Qu'est-ce que tu as dit ?" Yoann avait parlé d'une voix pressante, les yeux légèrement écarquillés.

"Je… Je ne sais pas. Arrête, tu me fais mal." Yoann se rendit compte qu'il lui enserrait le bras, et il la relâcha aussitôt. Yoann n'insista pas davantage, mais il échangea un regard appuyé avec Orophin. Aline se sentie scrutée par la petite troupe qu'elle avait en face d'elle, et une sensation de malaise l'envahit aussitôt.

Elle rendit la gourde à Orophin et s'excusa, prétextant une fatigue soudaine. Les elfes n'insistèrent pas, et Aline échappa au cercle chaleureux qu'ils avaient su former.

Elle retourna à l'endroit qu'elle avait quitté un peu plus tôt. Aline s'allongea, grimaçant de douleur, et elle essaya de trouver une position relativement confortable pour passer la nuit. Lorsqu'elle s'immobilisa, elle s'aperçut que les murmures avaient repris, et elle s'endormit rapidement, les flammes envoyant sans interruptions leurs ombres de lumière sur les troncs des arbres.