Chapitre 4 - Des connaissances.
Le soleil commençait à poindre à l'horizon quand Aline ouvrit les yeux. Elle était emmitouflée dans la cape. Le vêtement était léger mais tenait suffisamment chaud pour affronter les fraîches nuits dans le bois. Elle soupira et commença à s'étirer, avec hésitation. Elle n'était pas sûre des mouvements qu'elle était capable d'effectuer, aussi, ses gestes furent lents, pour s'assurer une mobilité certaine.
Elle avait senti Yoann s'installer à ses côtés pendant la nuit mais, maintenant, à la lueur hésitante de l'aube, la place était vide. La douleur dans son flanc l'empêcha de continuer et la fit pousser un gémissement de douleur. Une main se posa sur son épaule. "Vous ne devriez pas boug…"
Aline sentit le souffle lui manquer, cette main l'opprimait. Elle se sentit piégée sous elle, un sentiment implacable. La prise, bien qu'aussi légère qu'une brise matinale, appuyait sur son épaule comme une enclume. Elle ferma les yeux, légèrement chancelante, et la main se retira aussitôt. Elle mit quelques secondes pour reprendre une légère assurance, et elle releva les yeux. Taúl se tenait au-dessus d'elle, la main suspendue en l'air. Il lui portait un regard interrogateur, auquel elle ne put se soumettre. "Je ne m'y attendais pas.", marmonna-t-elle en replaçant une mèche de cheveux dans son dos.
L'elfe se contenta d'hocher la tête, se refusant à poser les questions qu'il avait au bord des lèvres. Il reprit néanmoins. "Vous devriez limiter vos mouvements. La plaie à votre bras peut se rouvrir au plus infime geste, et vos côtes auront besoin de plusieurs jours pour entamer le processus de guérison. Leur laisser un maximum de repos n'est pas négligeable."
Elle leva un sourcil, un air légèrement moqueur au coin des lèvres. "Ne sommes-nous pas censés faire une petite randonnée dans les bois aujourd'hui ? Ça me semble contradictoire avec du repos."
Taúl hocha la tête. "C'est vrai. Nous prendrons le rythme qui est le vôtre, et nous nous arrêterons lorsque vous en ressentirez le besoin."
Aline acquiesça. "Combien de temps allons-nous marcher ?"
"A pas lents, environ cinq jours."
Aline se rembrunit, mais n'ajouta rien. Avec un sourire ironique, elle se dit que c'était toujours mieux que d'avaler la distance en courant. Elle replaça une seconde mèche de cheveux derrière son oreille, et ne sentit pas sous ses doigts la douceur habituelle. Elle pencha la tête, et vit qu'une partie de ses cheveux était recouverte d'une texture dure et sombre. Taúl la désigna d'un signe du menton. "C'est du sang séché. Vous pourrez les laver à la rivière. Nous devrions l'atteindre en milieu d'après-midi."
Rebutée – elle ne pouvait être certaine de la personne à qui ce sang appartenait – elle hocha la tête sans mot dire. Taúl repris la parole. "Me laisserez-vous regarder votre bras et le bander de nouveau ?"
Aline l'observa longuement. Ses traits se rappelaient à un souvenir qui lui était refusé. Las, elle hocha simplement la tête. Elle enleva son vêtement avec difficulté, son bras gauche étant toujours inerte à son côté. Elle remercia silencieusement l'elfe de ne pas lui proposer son aide, qu'elle aurait refusée. Elle l'observa chercher dans un petit sac en tissu, de ses gestes sûrs et élégants. Il en sorti des feuilles de deux types, qu'elle ne reconnut pas, et un peu d'eau. Il mélangea les premières à quelques gouttes, qui se transformèrent bientôt en une pâte relativement solide, d'un vert appuyé.
Lorsqu'elle eut fini de retirer son vêtement, Taúl l'interrogea d'un signe de tête auquel elle répondit par un acquiescement. Il enleva les feuilles intactes de la blessure, et comme il commençait à enlever l'onguent, il prit la parole, comme pour répondre à une question muette. "Je ne suis pas seulement un Galadhrim. Les Valars m'ont également donné le don de guérir." Elle hocha la tête, muette.
Taúl eut vite fait de remettre de l'onguent sur sa plaie, et il replaça quelques feuilles sur le dessus, et attendit quelques secondes, jusqu'à ce qu'il vit qu'elles commençaient à se lier à l'onguent, de façon à maintenir la préparation en place. "La lame de l'Orc n'était ni lisse, ni propre. Votre bras aura besoin de soin régulièrement." Il vit quelques gouttes de l'onguent sortir de leur couverture de feuilles, en même temps qu'elle les sentait glisser le long de son bras.
Aline regroupa ses cheveux se sa main valide, et Taúl récupéra les minces gouttes avec un linge qu'il avait posé sur son genou. Avant qu'elle ne relâche ses cheveux, il put apercevoir une petite marque sous son oreille gauche, marque qu'il avait fugacement aperçue la veille.
Sous son oreille se révélait une unique feuille, d'un vert sombre, entrelacé par de fines tiges. Taúl sourit. Cette feuille, n'importe quel elfe la reconnaîtrait. Il laissa son regard se perdre dans cette vision, jusqu'à ce que ses cheveux lui en cachent la vue. Il ne savait pas réellement comment l'interpréter, mais il sentait que c'était un signe annonciateur de bonnes choses. Il se redressa, rangea son matériel, et offrit un sourire à Aline, dansant dans ses yeux les feuilles de la Lothlórien.
Ils marchaient à pas lents et réguliers à travers les arbres d'or. Si ce rythme incommodait les elfes, ils n'en firent aucune mention. Leurs silhouettes d'une clarté sans nom se détachaient sans difficulté sur le décor naturel et serein du bois. Et en même temps, ils s'y fondaient comme s'ils y appartenaient pleinement.
Aline regarda, pensive, Lewäldir et Nëris qui marchaient devant elle. Ces elfes avaient pour habitude de laisser le groupe sans bruit, et ils revenaient quelques dizaines de minutes après, le visage inexpressif. Le plus souvent, elles ne les voyaient pas partir, mais les silhouettes apparaissaient au détour d'un tronc, silencieuses à travers les arbres. Aline pensa à l'aura qu'ils dégageaient, et à la sensation de s'oublier elle-même si elle les observait trop longtemps.
Elle réfléchit quelques secondes à cette pensée, alors qu'elle levait la jambe pour éviter une racine plus visible que les autres. Les elfes, bien que conviviaux, lui laissaient un goût de méfiance. Elle avait la sensation de pouvoir s'y perdre si elle s'en approchait de trop près. Ils étaient un soleil dont elle devait prendre garde à ne pas se brûler.
Elle chassa cette pensée et souffla, ses côtes lui renvoyant une sensation de douleur sourde. Yoann, non loin, lui toucha le bras, un air de compassion au fond des yeux. "Orophin dit que nous ne sommes plus très loin. Nous devrions entendre le cours d'eau dans quelques minutes."
En effet, une dizaine de minutes plus tard, elle entendit un bruit de ruissellement se frayer un chemin entre les arbres. Le bruit semblait un doux murmure au début, se faisant plus fort lorsque les elfes se regroupèrent au pied d'un arbre. Orophin posa son carquois contre le tronc noueux, et aussi silencieusement qu'une ombre, il entreprit de monter dans l'arbre.
Aline en resta muette. L'elfe se déplaçait avec une précision et une efficacité redoutable. Il attrapait les branches de l'arbre avec une douceur sans égale avant de s'y appuyer pour attraper une autre branche. La facilité avec laquelle il se déplaçait renvoyait à Aline l'image de sa propre maladresse. En quelques instants, Orophin avait disparu de sa vue. Il réapparut néanmoins quelques secondes après, atterrissant souplement et sans bruit sur le tissu de mousse. Il avait à la main une cape, identique à la sienne, et Aline s'en voulut quelques secondes de n'avoir pas même pensé à le remercier. Elle se promit de le faire lorsqu'elle en aurait l'occasion.
Yoann s'approcha d'elle, sa gourde presque vide à la main. "Nous allons jusqu'à la rivière pour les remplir. Puis nous marcherons encore un peu pour arriver à un bassin d'eau plus chaude. Nous y camperons ce soir. "
Elle hocha la tête, ne se sentant pas légitime de dire qu'elle aurait préféré rester là ce soir. Elle était épuisée, et la pensée des quatre jours suivants la rendait maussade. Nëris et Taúl menèrent la marche, et ils eurent vite fait d'arriver au pied de la rivière. Yoann était toujours à son côté. "Orophin m'a dit que ce cours d'eau rejoint l'Anduin."
Aline le fixa un instant et reposa sur regard sur le cours d'eau large mais au débit lent et mesuré. "C'est quoi l'Anduin ? Un fleuve ?"
Yoann acquiesça. Il enleva le sac qu'il portait et le déposa au sol. Il en sortit deux gourdes que les elfes leur avaient prêtées, et il entreprit de les remplir doucement. Aline s'avança lentement vers le cours d'eau, faisant attention à ne pas glisser. La simple pensée de tomber à l'eau la mortifia tellement qu'elle redoubla d'attention.
Elle eut un hoquet de surprise en sentant l'eau glacée sur ses pieds, et elle eut l'envie de les retirer aussitôt. Mais cette sensation était si vivifiante qu'elle s'avança jusqu'à ce que l'eau recouvre ses chevilles. Elle resta immobile tout en observant les elfes, à une petite dizaine de mètres d'elle.
Les elfes remplissaient chacun leur gourde, en gestes méticuleux. Leurs visages semblaient concentrés sur la tâche, mais leur silence l'enjoignait à penser qu'ils restaient pleinement attentifs à ce qui les entourait. Orophin releva la tête et son regard se ficha sur un point, de l'autre côté du cours d'eau.
Aline releva la tête, et elle perçut deux silhouettes, immobiles et à moitié cachées par les arbres, sur la rive en face de la leur. La cinquantaine de mètres qui les séparaient rendaient sa vision difficile, mais elle reconnut sans mal les capes vertes des elfes et leurs cheveux dorés qui voletaient dans la brise légère.
"Tu as vu ?", demanda-t-elle à Yoann. Celui-ci releva les yeux et il les regarda de manière indéfinissable pendant un long moment. Il ne prit même pas la peine de lui répondre, ses yeux se perdant dans l'observation des deux elfes. Lorsqu'Aline sentit que les elfes à ses côtés se redressaient, elle posa son regard sur eux. Taúl s'avança à pas mesurés. "Nous y allons ?"
Aline remarqua qu'Orophin avait de nouveau disparu. Elle le chercha du regard et Taúl la devança. "Il a vu des connaissances arriver. Il est allé à leur rencontre." Aline hocha la tête. "Nous allons rejoindre une clairière un peu plus au sud. De là, vous pourrez rejoindre un bassin pour vous laver de tout ce sang."
Elle le remercia d'un sourire faible, et elle entreprit de le suivre, ses pas et son souffle résonnant lourdement à ses oreilles.
La troupe s'arrêta effectivement dans une clairière, mais celle-ci était beaucoup plus proche que ce qu'Aline avait pu penser, et elle se posa au pied d'un arbre avec un soupir de soulagement. Nëris et Lewäldir avaient de nouveau disparu entre les arbres, et Taúl et Yoann discutaient légèrement à l'écart. Elle appuya sa tête contre le tronc, et elle ferma lentement les yeux.
Lorsqu'elle les rouvrit, Taúl était accroupi devant elle, une fleur au creux de sa paume. "Ce sont ces fleurs dont vous avez besoin pour vous laver. Ce sont elles que les elfes utilisent pour soigner leurs cheveux. C'est une ilin-lotsë. Une suffit amplement."
Il lui montra le pied d'un arbre. "Elles poussent sur le côté sud de nos mallornes. Il faut délicatement enlever les pétales puis presser en douceur le centre de la fleur. Un onguent va en sortir. C'est ce liquide qui va nourrir vos cheveux."
Aline observa la délicate fleur que Taúl tenait toujours dans sa main. Ses pétales étaient d'un bleu très pâle, semblable à la couleur de la lune. "Chaque pétale va permettre à une nouvelle fleur de pousser. Vous devrez y faire attention. Posez les pétales au pied d'un arbre. S'ils s'y sentent bien, ils s'enfonceront dans la terre et formeront d'autres fleurs, sinon le vent les emportera pour qu'elles puissent pousser ailleurs."
Aline tendit la main et Taúl déposa l'ilin-lotsë au creux de la sienne. Elle le remercia, et l'elfe hocha la tête. Il lui indiqua la direction à prendre, et lui précisa qu'elle pouvait laver sa plaie avec cette eau. Il lui remettrait de l'onguent une fois fini. Il se redressa alors et s'éloigna.
Aline trouva le bassin sans difficulté. Il était très proche du camp qu'ils avaient établi, mais elle ne doutait pas qu'elle serait laissée seule.
Elle entreprit d'abord d'enlever ses vêtements, non sans difficulté. Elle ragea devant son incapacité à réaliser des mouvements simples, mais elle réussit néanmoins. Elle ôta les feuilles et passa de l'eau sur son bras pour enlever les restes d'onguent. Puis, avec délice, elle se glissa dans l'eau chaude du bassin.
Aline venait de remettre ses vêtements, non sans dégoût à cause de l'odeur de sang qui s'était imprégnée dans les fibres. Elle se sentait néanmoins lavée, et plus légère, comme si elle avait enlevé en partie son immobilisme de la veille.
Comme lui avait indiqué l'elfe, elle prit les pétales de l'ilin-lotsë qu'elle déposa au bord du bassin. Elle les disposa aux pieds des grands arbres qui délimitaient la clairière et lorsqu'elle fut satisfaite, elle se détourna et se dirigea vers le camp.
Le chemin du retour se fit en quelques minutes à peine. Elle entra dans la clairière bercée dans une chaude lumière, et elle fut surprise de ne pas y trouver Yoann et Taúl, mais d'y voir Orophin discuter avec deux autres elfes, qu'elle ne connaissait pas. Elle avait oublié ces deux silhouettes qu'elle avait aperçues de l'autre côté du cours d'eau.
Aline se figea sur place, alors qu'ils plantaient leurs regards indéchiffrables dans le sien. Les deux elfes étaient aussi grands qu'Orophin, mais si celui de gauche était élancé, l'autre avait les épaules plus larges. Les deux elfes portaient des habits similaires à ceux qu'elle avait côtoyés depuis la veille. Ils avaient un carquois et un arc accrochés dans le dos, et ils portaient une épée au côté. Le second elfe avait cependant une épée bien plus longue et plus imposante, bien que le bout lui fut caché par la cape qui descendait jusqu'à ses chevilles.
Ils avaient les mêmes sourcils arqués que ceux de leurs races, et leurs pommettes hautes leur conféraient un air royal. Leurs cheveux d'un blond pur, rattachés par de fines tresses, laissaient leurs visages découverts.
Avant qu'elle ait pu pousser son observation, Orophin et les deux nouveaux arrivés se dirigèrent vers elle, d'un pas lent et mesuré, comme s'ils lui laissaient le choix de fuir à leur venue. Orophin se plaça sur le côté, de manière à ce qu'Aline puisse faire face aux deux elfes. Elle se sentie transpercée par leur regard, aussi ne dit-elle rien.
"Aline, voici mes frères. Rúmil et Haldir." Il les introduisit d'un geste de la main, et les deux elfes hochèrent la tête, Rúmil arborant un léger sourire.
Aline fronça les sourcils. Elle n'aurait pas pu nier le fait qu'ils se ressemblaient comme des frères. Ils possédaient des traits similaires, mais quelques différences, notamment au niveau de leurs regards. Aline s'était quelque peu accoutumée au regard calme et posé d'Orophin, aussi fut-elle frappée par l'air malicieux qui s'échappait de celui de Rúmil. Elle fut certaine qu'il était le plus jeune des trois. Aussi, la couleur de ses yeux se rapprochait davantage de celle d'Orophin.
Elle sentit qu'ils attendaient une réponse, aussi bredouilla-t-elle quelques mots. Le son de sa propre voix lui sembla étrange, enrouée et étouffée. Elle aurait aimé parler d'une voix claire, mais il lui semblait en être incapable. Les elfes la figeaient sur place, et elle se sentait ployer sous leurs regards.
Haldir possédait des traits plus anguleux que ses frères. Sa mâchoire était finement dessinée, son cou possédait des muscles saillants, est son nez était d'une droiture sans faille. Son visage était rehaussé par ses yeux, d'un bleu dans lequel Aline se sentit partir. Leur couleur lui rappelait les pétales de l'ilin-lotsë, d'une nuance de lune. Elle fut éblouie par son aura, qui projetait vers elle une impression de lumière éclatante. Il lui semblait irréel, bien plus que ce qu'elle avait vu jusqu'à présent.
Il lui rendit son regard, et Aline se sentit vastement intimidée. Mais au-delà de ça, elle s'aperçut de la joie sourde et irraisonnée qu'elle éprouvait. Cette joie lui tira un sourire, qui s'assombrit lorsque celle-ci se mêla à de l'angoisse, du doute et de l'inquiétude. L'hésitation la tiraillait de l'intérieur, sans qu'elle en comprenne la raison. De plus, sans être capable de se l'expliquer, elle se sentit le besoin indéfectible de le protéger. Elle secoua la tête. Haldir n'avait pas besoind'être protégé, son être en entier le prouvait.
Elle secoua la tête, en proie à une incompréhension qui la fit tressaillir. Orophin prit cela comme une douleur survenue dans son bras, et il appela Taúl d'une voix basse, mais limpide. L'elfe, qui était revenu dans la clairière, comprit immédiatement. Il attrapa le sac dans lequel les feuilles et l'onguent était rangés, et Aline se dirigea vers lui, échappant aux yeux scrutateurs des deux elfes.
Les trois frères la regardèrent partir, presque s'enfuir, sous le poids de leurs regards. Et c'est, non sans un sentiment d'impuissance, qu'ils la virent s'asseoir près du guérisseur.
