"Qu'est-ce que c'est, quelqu'un qui souffre et qui fait couler son sang par terre pour que tout le monde soit coupable ? Tous les suicidés sont le Christ. Toutes les baignoires sont le Graal."
Alexandre Astier dans le rôle du roi Arthur, Kaamelott (2009)
Enfin, sa jambe avait cessé de lui faire mal.
Bien sûr, restait sa patte folle, mais le clopin-clopant était assez discret pour n'être remarqué que par un œil attentif. Et puis elle n'était plus raide quand il n'y prenait plus garde.
- P -pardonnez-moi, S-sire, j-je -v-voilà le…
La servante avait surgi de derrière la tenture, s'agrippant au savon qu'elle avait oublié. Elle osait à peine lever les yeux pour le regarder -grand comme il l'était, l'effort lui eût probablement rompu le cou. Non, ce n'étaient pas juste les bougies neuves et le rougeoiement des flammes magiques dans la cheminée. Elle tremblait. Elle avait l'air sur le point de vomir. La dernière fois que Viren avait vu quelqu'un trembler, bafouiller et rougir autant, c'était ...
Il avait déboutonné sa chemise. La servante avait vu ce qu'aucun sort n'était parvenu à couvrir.
- Vous pouvez disposer, fit-il sèchement à la jeune femme qui ne se le fit pas dire deux fois. Hep !
Elle sursauta, recula, posa le savon près de la couronne sur la tablette à côté de la baignoire et s'enfuit aussi silencieusement qu'une souris.
Aussitôt immergé, Viren se frictionna le visage, les cheveux, le bras, puis l'autre, puis le torse, chaque muscle, chaque pore de sa peau, avec une espèce de hargne. Il n'avait jamais été un colosse, bien sûr, mais la prison l'avait rendu par trop hâve. Les os perçaient de partout, le teint était blême. Il avait pris un bain rapide ce matin, et bien évidemment, un autre à peine sorti de sa cellule, la veille au soir. Il avait alors cru vomir de dégoût devant l'eau noircie par la crasse, la pourriture et la merde de trois semaines de cachot. Mais cette fois, comme le matin, l'eau resta claire; elle resta claire encore et toujours, elle resta claire, obstinément. Ses yeux tombèrent sur les chandelles. Elles étaient déjà à moitié fondues. Il s'acharnait pour rien. S'il continuait, l'eau deviendrait rouge.
Viren posa la brosse et se prit la tête dans les mains. Il fallait qu'il sorte de là. Il avait encore mille choses à régler avant le lever du jour. En rouvrant d'un coup les yeux qu'il ne se souvenait pas avoir fermés, il aperçut les longues cornes d'Aaravos émerger de la vapeur. Adossé dans un coin de la pièce, l'elfe était occupé à se limer les ongles. Inutile de le congédier. Même lorsque sa silhouette translucide débarrassait le plancher, l'air restait chargé de mille sourires moqueurs. Ou de regards en coin, comme à présent.
- Quoi ?
Il s'était assuré que personne ne le remarquât, mais sa voix restait encore rauque. Aaravos leva le nez de ses ongles ô combien parfaits, révélant une moue inhabituelle.
- La réaction de cette demoiselle n'a rien d'étonnant. Je me doutais que vous aviez traversé votre lot d'épreuves, Sire…
A travers la vapeur, l'elfe eut un geste du menton.
- Mais je n'ai encore jamais vu d'alchimiste en aussi piteux état.
- Je ne vois pas en quoi cela vous regarde.
Un ricanement suave emplit la pièce.
- Allons donc… Et moi qui croyais que nous avions déjà surmonté cela. Avez-vous encore ne serait-ce qu'une raison de vous défier de moi ?
Viren ferma les yeux, préférant laisser passer un ange ou un démon. La voix, comme venue des profondeurs du ciel, continuait de babiller, de murmurer, de marmonner d'un ton faussement curieux :
- Ce portrait au mur… Comme c'est étrange. Grand, mince, brun, yeux d'argent, teint pâle, barbiche, atours noirs... Il s'agit de vous, sans doute, et pourtant, quand je vous regarde, j'ai peine à croire qu'il s'agit du même homme. Oh, certes, il y a les quelques cheveux gris, les cernes sous les yeux gonflés, voire caves, les quelques rides çà et là, le teint maladif, les côtes saillantes… et votre oeil, bien sûr, enfin, mon oeil... Ah, fière allure, le sauveur, vraiment... mais tout cela n'est sans doute que séquelles du cachot et de la fièvre… la fièvre, ha, haha ! Ha, vous autres humains -Haaaa !
Viren rouvrit les yeux, déjà exaspéré. Le poing dans sa paume ouverte, Aaravos s'était figé devant le portrait officiel dans une posture de triomphe sidéré. Les oreilles pointues s'étaient dressées, et un rictus plein de malice flottait dans la vapeur :
- J'ai trouvé… c'est le sourire.
L'elfe, lui, avait l'air de s'amuser beaucoup.
- Quant à cet homme en armure à vos côtés…
Suicitant un remous d'eau bouillante, le corps de Viren tout entier s'était crispé comme si Aaravos l'avait frappé. Ce n'était pas le cas -il serait mort.
- Son souvenir vous hante.
- Aucun souvenir ne me hante.
Dans la pénombre d'or des bougies et de l'âtre, il était encore plus difficile de déterminer ce que l'elfe avait dans la tête, mais Viren crut déceler une once de commisération. Aaravos avait l'air de n'en penser pas moins. Il s'approcha de la baignoire et sans savoir pourquoi, Viren ne tenta rien pour se cacher.
- Qu'avez-vous aux bras ?
- Ces runes…
Viren se racla la gorge, et l'eau clapota alors qu'il se redressait.
- … m'aident à puiser autant de magie qu'il est possible dans les composants nécessaires aux sublimations.
Ces tatouages, tout comme ses cicatrices, étaient à la fois sa gloire et son opprobre. Libre aux traîne-lames et autres fiers-à-pointe de se pavaner avec leurs petites coupures. Les mages noirs, eux, seraient mal inspirés de se vanter des stigmates infligés par leur art.
Les grands yeux de chat se plissèrent, et Aaravos murmura d'un ton plus pensif qu'admiratif :
- Ainsi, vous avez trouvé un moyen de capter la magie résiduelle jusqu'à la dernière goutte…
Il se baissa souplement pour regarder son bras gauche de plus près :
- Puis-je ?
Viren acquiesça et les longs doigts de l'Elfe se mirent à caresser la peau de son bras. Pourtant, ni pression ni chaleur se firent sentir le moins du monde. De même, les longs cheveux, le souffle auraient dû le chatouiller mais tout lui passait au travers comme si la lumière se refusait à lui. C'était une sensation assez désagréable. Viren le laissa se rincer l'œil jusqu'à ce que l'Elfe finisse par lâcher :
- Combien de temps vous laissent-ils à vivre ?
- Cinq ans, tout au plus.
- Vos enfants sont-ils au ...
- Non. Personne ne l'est.
Viren caressa machinalement son poignet. La coupure qui marquait sa chair ne s'était pas bien refermée et dessinait au creux de sa paume un autre rappel de sa condition.
- On prétend que j'ai le sang noir, lâcha-t-il sans savoir ce qui lui prenait de raconter ça. C'est ce qu'on dit sur tous les adeptes de ma magie.
- Et qu'en est-il réellement ?
L'elfe ajouta avec un brin de malice dans la voix :
- Ou plutôt, devrais-je dire, royalement ?
Viren haussa les épaules.
- Vous l'avez vu vous-même, rétorqua-t-il en désignant son avant bras du menton. J'ose vous croire suffisemment sagace pour tirer vos propres conclusions.
Aaravos ne répondit pas. Il s'était assis sur un siège surgi de nulle part, et au lieu d'une lime à ongles, c'était une brosse à cheveux à manche ouvragé qui était désormais posée sur ses genoux. L'elfe n'y prêtait cependant aucune attention. Il continuait d'observer les motifs et les veines qui s'enchevêtraient autour du trop long bras trop maigre. La cascade de soie argentée qui tombait sur ses épaules n'avait sans doute pas plus besoin de brosse à cheveux que Viren avait besoin de bijoux de cornes. Mais en deux millénaires coincé de l'autre côté de son miroir, singer et reluquer ses maîtres successifs était probablement devenu une habitude.
- Si vous le souhaitez, Sire, dit la voix douce alors que Viren tentait de savourer un verre de vin, je peux user de ma magie pour guérir toutes ces vilaines plaies.
Les yeux de chat s'étaient posés sur le pectoral gauche, là où la sublimation du cœur du titan avait laissé une large boursouflure de chairs fondues. Viren fit tournoyer le vin et les lueurs des bougies dans sa coupe. Au niveau de son coeur, d'innombrables veines noires sillonaient un inextricable labyrinthe. A l'époque, la douleur avait rendu Viren fou durant des jours entiers. Le surcroît de magie canalisé par les runes et l'encre ne l'avait encore jamais détruit à ce point. C'était comme si chacun de ses organes s'était consummé de l'intérieur. Sans parler de la fièvre, des cauchemars, de sa jambe qui s'était mise à claudiquer depuis son retour de l'expédition. Quand il avait enfin été en mesure d'assister aux séances du conseil à Castral Ruboriac, la Haute Prélate Opélie, du bout des lèvres, mi-dédaigneuse, mi-dégoûtée, lui avait fait remarquer qu'il avait manqué les sept journées de deuil public qu'imposaient la tradition.
La traînée noire qui striait son coeur avait cessé depuis longtemps de le gêner, mais encore aujourd'hui, Viren se demandait si la Haute Prélate avait la moindre idée de ce qu'était un véritable deuil.
- Voyez-vous ça ! fit Viren, le corps secoué d'un rire sans joie alors qu'il tendait le bras pour poser le verre et s'emparer d'une brosse à cheveux.. Durant tout le temps où j'ai croupi en cellule, vous n'avez pas levé le petit doigt pour soulager la gangrène qui dévorait ma jambe. Vous ne m'avez pas davantage aidé pour jeter le sort de dénécrose hier soir. Et voilà que, touché par la grâce, vous vous découvrez maître guérisseur !
- La magie primitive du Soleil recèle des propriétés curatives que vous n'imaginez même pas, dit l'Elfe dont les sourcils s'étaient froncés sans cesser pour autant de l'observer. Vous êtes visiblement habitué à fournir des efforts physiques intenses...
Etait-ce bien une lueur de convoitise que Viren vit étinceler dans son regard ?! Les lèvres d'Aaravos se tordirent en un rictus gourmand, avant d'aussitôt reprendre leur pli mystérieux habituel. Un frisson parcourut Viren, qui eut brièvement l'impression d'être un morceau de viande servi dans son jus, mais il préféra ne pas relever.
- ... cependant, un simple coup d'œil sur vos multiples stigmates me confirme que votre survie tient du miracle. La plupart des alchimistes seraient morts de cette seule brûlure. Sans compter votre véritable apparence. Sauf votre respect, au vu de l'état où vous étiez pendant votre emprisonnement, et tant que vous n'étiez pas guéri de manière plus conventionnelle que celle que vous avez finalement privilégiée, la prudence la plus élémentaire, si votre Grâce me pardonnez l'expression, me recommandait de ne pas vous surmen…
- Toutes mes tentatives pour me débarrasser de ces marques se sont soldées par des échecs; pourtant, pas moins de deux millénaires de progrès en médecine ou en magie noire se dressent entre nous, rétorqua Viren d'un ton brusque, la tête renversée pour mieux rejeter les mèches brunes vers l'arrière, ignorant les protestations de son cuir chevelu contre la hargne de ses gestes. Je ne vois pas comment vous auriez la moindre chance de réussir là où j'ai échoué. De plus, je doute que vous ayiez souvent eu l'occasion de jeter des sorts de guérison durant des siècles d'isolement dans votre palais de contes de fées. Contrairement à moi-même !
- Permettez-moi au moins d'essayer, Sire.
Aaravos avait mis sa main devant lui en signe d'apaisement.
- Non. N'insistez pas.
Viren posa sèchement la brosse sur la tablette et se rinça vigoureusement le visage pour signifier que la discussion était close.
Aaravos eut l'air d'accéder de mauvaise grâce au caprice d'un mioche turbulent, mais il répondit néanmoins :
- Comme vous voudrez.
Et il commença à son tour à se brosser les cheveux. Son petit jeu l'avait cependant lassé car l'objet disparut :
- Mais je vous en prie, Sire...
Aaravos posa de nouveau sa main sur la sienne. Viren l'ignora en tendant le bras pour atteindre son verre. Cela faisait longtemps qu'il n'avait pas bu de vin. Ces derniers temps, il s'était contenté de potion marron chaude, ou du peu d'eau croupie qu'on lui jetait depuis l'autre côté des barreaux.
- ... Tâchez de vous détendre. Vous n'avez presque rien avalé ces dernières semaines. Vous n'avez pas davantage dormi. Une tâche colossale vous attend et croyez bien que j'en ai conscience. Mais vous n'arriverez à rien si vous ne prenez pas un peu de repos.
- Etes vous mon serviteur ou ma nounou ? gronda Viren -le vin déborda alors qu'il abattait la coupe sur la tablette. Je vous dis que je vais parfaitement bien. D'ailleurs, j'ai encore plein de travail à abattre. Je ne comprends pas pourquoi vous avez tant insisté pour que je prenne... que je perde autant de temps pour du... du vin et un simple bain !
L'eau dégoulina dans la baignoire alors que Viren amorçait un mouvement pour se lever :
- Tournez-vous donc que je sorte !
- Vous savez, reprit lentement Aaravos comme s'il parlait à un enfant, un bain ne sert pas qu'à se laver. C'est également un moment privilégié de détente. Un moment où l'esprit peut enfin se poser.
- Laissez-moi so…
Aaravos posa un doigt fantomatique sur le front trempé de son maître.
- Vous ne cessez jamais de penser. De réfléchir, de planifier, d'organiser, de comploter, de ressasser, de regretter.
Le regard de Viren, durant une fraction de seconde, se posa sur le portrait officiel. Ce fut une fraction de seconde de trop. Lentement, presque résigné, il replia chacun de ses membres, se rassit dans le récipient rempli de cette eau qui restait trop claire pour lui. Un sortilège le maintenait aussi pleine que lorsqu'il y était entré. Elle était toujours aussi chaude. La vapeur n'avait pas cessé de s'élever. Le parfum des huiles embaumait toujours la pièce et le feu magique n'avait pas cessé de crépiter dans l'âtre. Les paupières de Viren s'alourdirent. Les maintenir ouvertes devint un calvaire.
Il se sentit complètement épuisé.
- Parfois, Sire, continuait la voix de velours déformée par un étrange écho, il est bon de faire le vide et de s'arrêter de penser.
Les mille serpents et derniers souffles et papillons de vapeur rampaient, s'envolaient, fuyaient, méprisants, hypocrites, révulsés comme autant d'ingratitudes; ils flottaient, dorés, innombrables et intangibles comme autant de "si seulement". Ce n'était plus seulement du brouillard. De petits néants dansaient dans toute la pièce. Devant le portrait, sur le linteau de la cheminée, derrière le paravent, jusqu'aux poutres et jusqu'aux voûtes. A travers la chaleur, le vin, le ressouvenir, il y avait quelque chose; la main de l'Elfe.
Les quatre doigts s'étaient posés sur son avant-bras gauche; Viren l'avait laissé à découvert, à nouveau.
- Faire le vide... répéta Viren d'une voix ridiculement rauque, et... arrêter de penser ?
Aaravos secoua gracieusement la tête, l'ombre d'un sourire déformant ses lèvres :
- Le temps d'un bain seulement.
Le pouce, l'index, le majeur, l'annulaire. Les pulpes des quatre doigts continuaient leur va et vient sur la chair marquée. Sous les longs cils, le regard de l'Elfe examina son corps des pieds à la tête avant de plonger ses yeux d'or dans l'argent délavé des siens.
- Vous... murmura Aaravos d'un ton presque inquisiteur. Vous n'avez jamais voulu effacer ces stigmates, n'est-ce pas ?
Du pouce, la main droite carressa la paume, la ligne de vie, l'entaille. Le poignet.
- Et quant à la couleur de votre sang…
- Ne me faites pas croire que cela vous intéresse, articula Viren en luttant pour ne pas dodeliner de la tête.
- Ce sang réal qui vous pourrit de l'intérieur…
Une couronne semblable à celle posée sur la tablette était apparue dans les mains d'Aaravos. Il avança le buste, leva les bras, et se pencha pour en ceindre la tête de Viren. Elle n'était qu'une simple copie de la véritable couronne sur le portrait officiel, une pâle copie, une chimère, un fantôme, une blague qui flottait dans les airs, elle n'était rien, rien, rien du tout. Pourtant elle pesait si lourd et faisait si mal que Viren ne parvint plus à garder la tête droite. Son dos heurta le fond de la baignoire. Quelques gouttes débordèrent du récipient et virent s'écraser par terre.
Sans cesser de flatter son poignet, l'autre main d'Aaravos vint caresser la joue creuse, passant sous l'oeil marqué du sceau de leur contrat. Au creux de son oreille, l'insatiable aspic se mit à parler tout bas.
- Vous voulez le leur montrer, n'est-ce pas ? entendit Viren alors que ses paupières se fermaient.
Il n'était plus certain de vouloir qu'elles se rouvrent un jour.
Hommage appuyé à la série Kaamelott (oui, j'ai vu le film, il était trop bien).
Je vous ai déjà dit que j'adorais Viren et son stupide syndrome du sauveur ou pas ? D'ailleurs, ceux qui veulent dessiner un joli fanart de ce texte... ne vous gênez pas ! *tousse tousse* *non je ne fantasme pas sur ce vieillard* *ce roi en exil qui règne dans mon coeur* *m'enfin bref*
D'après Wikipédia -mais je n'ai pas trouvé de source, le mot "graal"(ou "grasal") désignait un plat servi lors des banquets, utilisé pour servir des viandes particulièrement juteuses et saignantes.
Au XVe siècle, l'écrivain anglais John Hardyng a inventé une nouvelle étymologie fantaisiste pour le vieux français san-graal (ou san-gréal), signifiant « Saint Graal », en l'analysant comme sang réal, signifiant « sang royal ». Cette étymologie a été utilisée par certains écrivains britanniques médiévaux comme Thomas Malory, et le roman Da Vinci Code utilise ce même jeu de mots.
Et vous savez ce que j'aime encore plus que les dilfs dépressifs ? Les commentaires, bien sûr; alors dites-moi juste en dessous ce que vous en avez pensé !
Madou.
