Le printemps commençait à peine à fleurir la campagne, les herbes envahissaient de nouveau les chemins aux abords des prés. Un soleil tendre illuminait les champs d'orge tout juste vert, tout serait prêt pour l'été, et Aziraphale l'attendait avec tout l'impatience dont il était capable.
Certes il appréciait la saison, la France resplendissait durant la renaissance de sa verdure après cet hiver rude de 1805, mais il avait besoin de changement.
Il voulait se délester de cette langueur étrange qui lui collait à la peau depuis quelques temps, c'est pourquoi il patientait, attendant les moissons auxquelles il participerait avec ardeur pou se débarrasser de cette désagréable sensation.
Pour l'instant, il marchait, et cela depuis plusieurs jours. Un ange ne mange ni ne dort, et sans relâche il avançait de bois en bois, de ville en village, à travers tout le pays, il écumait les chemins de Paris jusqu'à la montagne, dans le Sud, probablement vers la mer, paraissait-il qu'elle était magnifique.
Quitter la capitale avait été sa première décision irréfléchie. Il avait tant œuvré pour la révolution, en vain selon lui, que la lassitude l'avait pris, un beau matin. Il mit alors les clefs sous la porte et partit sans se retourner.
Pour la première fois, il ne possédait pas de but : pas de miracle à accomplir, pas de prodige à guider, pas de mission divine, rien. Il pensa naïvement faire des étapes dans les villages qu'il croiserait pour y soutenir les habitants, bénir peut-être deux ou trois bambins, aider les récoltes à pousser sans encombre, il n'avait pas réussi.
Comprenez bien, ce n'était pas par manque de volonté: une fois parti il ne put plus s'arrêter, ses pieds le menaient malgré lui et les villages avaient défilé sous ses pas sans qu'il puisse y faire halte. Il bénit des terres ainsi que les paysans qui y travaillaient mais il ne s'attarda jamais, récoltant les sourires et les chants des travailleuses qui le suivraient quelques temps sur les routes, il chantonnait parfois.
Cela faisait bien deux semaines qu'il avançait depuis Paris, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, oh il avait probablement pris bien des détours et s'était attardé souvent dans une région où une autre. Depuis le temps qu'il avalait les lieues, il arrivait doucement à la fin du Velay, avait dépassé le Gévaudan où Crowley et lui avaient travaillé quelques temps, les volcans immenses allaient céder leur place aux causses arides d'ici peu. Bientôt la végétation se ferait rare et sèche, une garrigue semblant infinie serait le tableau de ses pérégrinations.
Il s'arrêta soudain.
Devant lui, le chemin entrait dans un bois dont l'orée menaçait les champs de son ombre.
Quelque chose se tenait là, quelque chose de merveilleux.
Son bref arrêt, le premier depuis 150 lieues, ne dura pas, il entra dans la forêt.
Au début il ne sentit rien, le silence régnait comme si la faune et la flore avaient décidé ensemble de respirer sans bruit, l'endroit semblait plongé dans un sommeil profond. Le soleil perçait la canopée, laissant apercevoir des rais de lumière figés à travers les troncs. Avancer s'avérait difficile, le sol, parsemé de feuilles, de branches et de bogues de châtaignes, craquait sous les pas, de nombreuses ronces et des buissons épineux lui bloquaient le passage et il dut plusieurs fois changer de trajectoire. Il se sentait comme un éléphant dans un magasin de porcelaine, rompant le silence à chaque fois que son soulier touchait l'humus. Il aurait pu taire ce raffut, mais il sentait qu'il était préférable de faire l'effort d'être discret pour partager les coutumes de ce bois étrange.
Du coin de l'œil, il aperçut un cerf aux longs bois, qui disparut en lui tournant le dos, partant vers l'aval. Puis d'autres animaux passèrent de temps en temps, comme pour saluer l'application dont il faisait preuve.
Les heures passèrent tandis qu'il escaladait les roches et les souches, un nuage de moucherons lui fit la fête au sommet d'un rocher énorme, il se sentait engourdi, étourdi par la sérénité qui régnait sous la canopée. De là il pouvait voir la vie grouillante des habitats des lieux, discrète, mais bien visible au regard de celui qui sait attendre et observer avec soin.
Aziraphale ne s'attarda pas à contempler l'écosystème environnant, quelque chose le poussa à avancer encore, il descendit l'autre versant en prenant soin de ne pas abîmer son enveloppe charnelle dont la marche avait déjà meurtri les pieds. Il continua son périple à travers les ronces quelques heures encore, laissant sa nature le guider vers l'inconnu.
Enfin il le vit, majestueux au cœur de la forêt, englobant de l'ombre de son feuillage la large clairière dans laquelle il se trouvait, un chêne tricentenaire, trônant dans l'écrin de verdure dépourvu d'arborescence comme si les autres lui avaient cédé respectueusement la place.
Le temps s'était presque arrêté, seul le ruissellement d'une fontaine indiquait que les secondes pouvaient encore défiler.
L'arbre sembla s'incliner à son arrivée, conscient que son âge, bien que vénérable et rarement égalé dans ce monde, paraissait jeune pousse face à celui de l'être éthéré qui le saluait à présent. Ce dernier s'assit au bord de la rivière et se perdit dans la contemplation du berceau serein dans lequel il venait d'atterrir. Son cœur et ses poumons se rappelèrent à lui, il respira l'air frais et son palpitant se calma, son corps entier se détendit. Il ne sentait rien, pas encore, son engourdissement ne l'avait pas quitté. Bien que cela ne fut pas coutume, il appréciait les sensations. Certains anges se refusaient à acquérir des sens mais lui avait tenu, en tant qu'assigné sur la Terre, à pouvoir partager les talents des humains, fussent-ils parfois durs à endurer.
Lassé de cet état second, il entreprit de se dévêtir et entra dans l'eau glacée où la rivière faisait un bain profond. Il barbota quelques temps, laissant le froid réveiller ses nerfs et animer ses chairs. Un ange ne sent pas la douleur s'il n'en a pas envie, la température lui parut donc agréable, fraîche.
Une fois sorti de l'eau, il s'assit, nu, contre le bois du chêne, laissant l'eau s'évaporer en écoutant chanter les habitants des frondaisons. Ils semblaient nombreux dans ces branchages, les rameaux paraissaient ployer, las de l'âge et de toute cette agitation gaie qui vivait parmi les feuillages.
Dans un petit salon miteux, au dessus d'une librairie réputée, un ange et un démon revenaient d'un restaurant apprécié de Paris qui, bien qu'il ait souffert de la situation actuelle du pays, ouvrait tout de même ses portes occasionnellement, presque miraculeusement.
Les deux compères, déjà ivres, profitaient d'un dernier verre avant de se quitter :
– Les crêpes sont vraiment la meilleure invention qu'ait pu trouver ce peuple si torturé d'esprit.
– Non mon ange, ce vin l'est, il n'y a qu'ici qu'on puisse trouver des cépages pareils.
– Je concède que cette cuvée est exquise, néanmoins, vois-tu mon cher, je trouve que la nourriture est plus délicieuse que la boisson, les crêpes sont…
– Divines ?
– Oh sûrement pas ! Merveilleuses s'il le faut mais n'allons pas jusqu'à blasphémer !
– Dit l'ange qui pécha par gourmandise.
– C'est un bien grand mot, j'apprécie certes me nourrir.
– Tu en as presque fini désincarné.
– Si tu parles de la révolution, c'était seulement un malentendu !
– Un malentendu pour des crêpes.
– Oui, toi, tu as bien sauvé un ange ce jour là comment est-ce déjà, l'antonyme de pécher ?
– Mon ange…
– Ne me dis pas que tu avais des raisons, je sais bien que tu aurais été bien arrangé en bas avec un ange décorporé.
– Qui alors m'aurait évité des missions pénibles quand s'en présente l'occasion ? Pfff, tu crois que c'est facile en bas, ils seraient venus vérifier, Hastur n'apprécie pas que je fasse du trop bon travail, il ne veut pas me voir monter en grade.
– Et ils auraient trouvé un ange décapité et un pays en proie au chaos, tu serais passé Duc.
– Bah, je n'ai pas envie d'être Duc.
– Mon cher, point de mauvaise foi, (le démon grimaça, évidemment qu'il avait mauvaise foi), si la gourmandise m'a mené jusqu'à ce cachot, qu'est-ce qui a bien pu t'y mener toi ?
Le démon, pris de court, se figea. Puis son visage changea d'expression, soudain froid et calculateur, il s'approcha de la chaise d'Aziraphale et se plaça dans son dos.
– Peut être, siffla-t-il, sa langue fourchue remplaçant l'humaine, que z'avais bien une idée en têste.
– Crowley c'est ridicule, je suis insensible à tes tentations, range donc ta langue.
Ladite langue s'approcha plus près de son oreille et sussura :
– Ze me suis dit que posssiblement, tu pourrais me rendre quelque soze en ésssanze.
– Garde tes mensonges serpent, que pourrait bien rendre un ange à un démon ?
Il ne pouvait s'en empêcher, il était curieux.
Le souffle du démon effleurait son cou, faisant se dresser les cheveux de la base de sa nuque. Son corps humain frissonna, il ne pensa pas à entraver ses sensations.
– Z'aime bien ccce corps, Crowley abaissa le veston et la chemise de l'ange pour découvrir sa peau. Il ssserait dommaze de sss'en débarrassser avant d'…
– Tu devrais dessoûler mon cher, tu divagues.
– SSSûrement… Et toi alors…?
Aziraphale avisa la situation. Par réflexe, il avait placé sa main sur la joue du démon juste sur la mâchoire, fut-ce pour l'attirer ou le repousser, son épaule dénudée laissait rentrer le froid dans ses vêtements, pourtant il se sentait bouillir et panteler.
– Pourquoi fais-tu cela ? Ne pouvais-tu juste me répondre ?
– Je ssssuis un vil ssserpent mon ange, fut la dernière chose qu'il entendit avant de discerner un long reptile sortir par la fenêtre qui s'entrouvrit à son passage.
Aziraphale resta longtemps à divaguer sous le chêne. Il n'avait pas reparlé à Crowley depuis treize ans, l'apercevant de temps à autres, toujours à manigancer pour compliquer des événements qui l'étaient déjà. Ils avaient tous deux fait mine de ne pas se voir.
L'ange ne savait pas comment, mais il avait blessé le démon ce soir de 1792. Cela faisait cinq mille huit cents ans qu'ils se connaissaient, ce n'était pas le genre du serpent d'agir mesquinement envers lui.
Il pensa tristement qu'il n'avait pas su le comprendre, il n'aurait pas dû insister ce soir là, ou peut-être aurait-il fallu céder.
Que ce serait-il passé ensuite ? Le démon lui aurait-il dévoilé ses pensées s'il lui avait dévoilé son corps, par preuve de confiance, pour lui montrer qu'il ne le craignait pas ? Il se demanda si le démon voulait vraiment l'amener à pécher de luxure, c'était son métier après tout, mais cela ne lui ressemblait pas. Serait-il lui même capable de pécher avec un démon, avec Crowley, le voulait-il ?
Peut-être que son ami lui parlerait encore si tel était le cas.
Il reprit sa route vers le Sud, bien décidé à voir la mer, tandis qu'une nouvelle mélopée s'élevait à travers le pays : un démon avait tout vu et ne put empêcher son cœur humain de gonfler.
Perché dans un grand chêne tricentenaire, il regarda le rossignol qui berçait un ange depuis le début de l'après-midi, et le supplia de la jamais oublier cette histoire, de la chanter encore, pour pouvoir se souvenir, même dans deux cents ans, qu'il était le démon le plus chanceux du monde qui pouvait aimer un ange.
