SPOILER LIVRES V ET IV / SPOILER FILM
Petit mot de moi-même : Hey. Après tant de temps à ne pas être venue sur ce site, la sortie du tant attendu film Kaamelott - Premier Volet m'a redonné envie d'écrire. Voici ce qui en résulte :) Bonne lecture !
Résumé : Retour sur ce qui pousse Arthur à commettre l'irréparable. Pourra-t-il y survivre ?
Un avenir ?
Pas de descendance. Infécond. Pas d'enfant quelque part qui l'attend. Jamais. Ces mots, il ne pensait pas un jour les entendre. Pourtant, depuis qu'il avait entrepris ce voyage, il sentait que quelque chose n'allait pas. Quelque chose d'anormal, comme une ombre qui le suivait inlassablement. Il n'y prêtait pas attention, mais plus le temps passait, plus cette ombre prenait de l'ampleur, de la place, augmentant la pression. Comme un brouillard qui s'épaissit jusqu'à éclater en un orage violent. Il avait tenté d'y échapper, en allant toujours plus loin. Jusqu'à la mer. Mais rien. Il ne trouva rien, ni personne. Surtout personne. L'ombre avait alors tourné, changé de couleur et était devenue de plus en plus inquiétante. Jusqu'à exploser quelques jours plus tard.
Pas de descendance. Infécond. Pas d'enfant qui l'attendait quelque part. Pourquoi était-ce devenue une chose si importante à ces yeux ? Jusqu'alors, il n'y avait jamais vraiment pensé. Et pourquoi, depuis que Guenièvre lui avait posé la question, il ne pensait plus qu'à cela. Pourquoi ? Une descendance était synonyme de pouvoir, faire perpétuer le pouvoir des Pendragon, et surtout, être sûr que le Royaume de Logres serait entre de bonnes mains. Mais sérieusement, en avait-il quelque chose à faire ? Non, bien sûr que non. Alors pourquoi ? Un enfant, c'était synonyme de la reconquête de la confiance du peuple. C'était montrer à tous qu'il était le digne héritier du trône. Mais encore fallait-il qu'il ait cet enfant avec sa femme… Or, la promesse qu'il avait faite des années auparavant était plus tenace qu'il ne l'aurait cru. Il ne voulait pas trahir Aconia. Il ne pouvait pas trahir Aconia. Même si elle n'avait pas hésité à lui lancer sa robe rouge. Comme si leur histoire n'avait été qu'un passe-temps pour elle, en attendant que rentre de Bretagne son mari. Sans doute était-ce cela. Quoi qu'il en soit, cette promesse était une promesse et il ne voulait pas la trahir. Pourtant, c'était bien Guenièvre qui l'avait guidé sur cette idée de descendance. C'était elle aussi qui le soutenait depuis toutes ces années. Et même si elle avait tendance à lui taper sur les nerfs, même si elle était parfois un peu sotte et même si elle avait voulu fuir avec Lancelot, elle était là. Tout le temps. Dans les bons, comme dans les mauvais moments. Elle le soutenait. Il ne s'était jamais vraiment rendu compte à quel point. Sauf peut-être quelques minutes plus tôt, lorsqu'elle l'avait regardé dans les yeux en lui disant qu'il était plus facile de prendre soin de lui quand il était au trente-sixième dessous. Cela l'avait frappé. C'est vrai qu'il n'avait jamais été vraiment attentionné envers elle, et qu'il ne lui avait jamais laissé sa chance. Comme pour se protéger du risque de rompre son serment, il avait mis une barrière entre elle et lui et il avait participé à façonner une image faussée de qui elle était réellement. Alors oui, elle ne comprenait rien à la politique du Royaume ou aux stratégies martiales. Mais quelqu'un avait-il seulement pris le temps de les lui expliquer ? Certainement pas lui. Il regrettait. Il regrettait tellement celui qu'il avait été avec elle. Guenièvre, qu'il avait laissée tomber. Qu'il avait échangée contre une autre. Une autre qui n'était qu'avide de pouvoir. Guenièvre n'avait jamais demandé à avoir ce pouvoir. Et elle s'était pliée aux coutumes, avait pris sur elle les états d'âme de son mari. Sans se plaindre. Et le jour où cette idée de replanter Excalibur dans le rocher lui était venue, elle a été une des très rare à le soutenir. Lorsque l'idée de parcourir le Royaume de long en large avait pris le dessus, elle n'avait pas hésité à le suivre. Finalement, elle avait toujours été de son côté. Même lorsqu'elle s'était perdue dans les bras de Lancelot, ce n'était qu'un acte désespéré pour trouver un semblant de bonheur. Trouver quelqu'un qui pense à elle, qui l'aimerait, qui la rendrait heureuse comme elle le méritait. Il fallait bien reconnaître qu'elle lui ressemblait bien plus qu'il ne le pensait. Cette quête de bonheur, il l'avait faite tous les deux. A la différence qu'elle était bien plus forte que lui. Elle acceptait qui elle était, qui elle devait être avec bien plus de résilience que lui. Elle n'avait pas trouvé le bonheur avec Lancelot, parce qu'elle savait que ce n'était pas sa destinée. Alors elle avait essayé de réparer. Elle y avait mis tout son cœur, et lui ? Il l'avait encore rejetée. Jusqu'à ce qu'ils décident de partir tous les deux. Pourquoi avait-il accepté qu'elle vienne ? Il se posait encore la question, mais un chose dont il était sûr, c'est qu'il avait apprécié sa compagnie. C'était une expérience intéressante, sans qu'il ne sache vraiment pourquoi. C'était elle qui lui avait donné ce but. Trouver ses enfants. C'était devenu la seule chose à laquelle il pensait. Cela tournait dans sa tête depuis des mois. Pourquoi ? Pourquoi était-ce si important ? Peut importait le Royaume, l'héritier, ce que pensaient le peuple, sa famille ou les autres rois. La seule chose qui importait, était les enfants. Un garçon pour le Royaume, mais peut importe pour lui. Un garçon, une fille. Juste, un enfant. Une part de lui. Pourquoi ?
Pas de descendance. Infécond. Pas d'enfant dans le Royaume qui ne soit sa chair et son sang. L'idée de laisser sur Terre un être venant de lui. Un être qui pourrait prendre la relève. Qu'il guiderait. Personne ne l'avait guidé. Il n'avait que peu de souvenir de son père adoptif, et trop de souvenirs de Rome. Un enfant ne peut pas réellement se construire lorsque si jeune il est marqué dans sa chair SPQR. Bien sûr, beaucoup s'en sortent plutôt bien. Mais pas lui. D'erreurs en erreurs, il avait perdu de ce passé tout ce qui était bon. N'en est resté que la peine, la colère, la violence. La violence de ces gestes, lorsqu'il avait tué pour la première fois de sang-froid alors qu'il n'avait qu'une quinzaine d'années. Cette femme qui avait été une sorte de Salut pour les jeunes soldats que lui et ses amis étaient. Cette femme qui leur avait donné à manger alors qu'ils mourraient de faim. Cette femme qu'il avait de si nombreuse fois remerciée. S'il n'avait pas croisé le regard de Shedda, peut-être que cette femme aurait eu une mort moins violente et son âme n'en aurait pas été irrémédiablement tâchée. Mais il l'avait croisé. Il avait vu dans ses yeux bien plus qu'une simple jolie fille. Sans pouvoir l'expliquer, il avait ressenti sa détresse bien avant de découvrir les marques des sévices infligés par Farudja sur son corps. Il avait pensé à Shedda tous les jours depuis qu'il l'avait croisée. Il voulait la sauver. Partir avec elle. Peut-être auraient-ils eu une vie simple mais heureuse, loin de Rome, loin de la Bretagne. Juste elle et lui. Il avait voulu aller la chercher, mais il n'avait trouvé que la violence de ce geste qu'il avait commis pour la venger. Il n'avait pas réfléchi, il avait juste tué. Rome avait réussi à faire de lui un soldat capable de tuer un autre être humain, de sang-froid. Il détestait tellement cela en lui. Cette violence dont il était capable. Ce sang qu'il faisait couler. Bien sûr, il était chef de guerre et lors de bataille, il tuait. Lorsqu'il croisait des ennemis, il tuait. Et bien qu'il détestât cela, il fallait le faire pour le bien du Royaume de Logres, pour le bien de son peuple. Il détestait le sanguinaire en lui, celui qui tuait, presque avec un peu de plaisir. Tout ça parce qu'à Rome, on lui avait montré toute la violence du monde avant même qu'il ne puisse découvrir ce que le monde pouvait avoir de plus beau. Cette violence engendra la colère. La colère, lorsqu'il voyait comment ses camarades et lui étaient traités alors qu'ils n'étaient que des enfants. Il ne cessait de prendre partit pour les plus faibles, souvent Papinius. Avec Manilius, ils avaient essayé de le sauver, de le porter. Lorsqu'il était devenu roi de Bretagne, il voulait faire en sorte que Papinius les rejoigne un jour. Mais ça aussi, il avait fini par abandonner. Par colère, il ne voulait plus rien à voir à faire avec Rome. Rien ne l'attacherait à elle. Rien. Parce qu'il lui avait enlevé les deux personnes qu'il avait jusqu'alors jamais aimées. Cette colère qu'il ressentait c'était peu à peu transformé en tristesse, une peine si grande, si profonde, infinie. Prenant naissance lorsqu'il avait dû revenir sur l'île de Bretagne, seul, parce que son seul véritable ami, son frère avec qui il avait grandi, avait été sauvagement assassiné. La trahison d'Aconia avait été si douce à côté… Toutes ces épreuves traversées les unes après les autres. Ce n'était pas étonnant qu'il soit aujourd'hui brisé au plus profond de son âme. Finalement, il avait rejeté toutes formes de bonheur à la suite de ces évènements. Il était compréhensible que Guenièvre se soit lassée, elle qui avait si longtemps tenté d'entrer dans son monde. Mais la forteresse de solitude qu'il était forgée était plus forte que tout. Petit-à-petit, cette violence, cette colère, cette peine, toutes les trois avaient fait naitre la profonde dépression dont qu'il souffrait. Comme un monstre venu de ses propres entrailles pour le dévorer petit-à-petit.
Pas de descendance. Infécond. Pas d'enfant pour lui dire que finalement, il y avait des personnes qui tenaient à lui. Aurait-il été un bon père ? Peut-être pas. Mais il ne pouvait pas faire pire que ce que son père avait été. Il ne pouvait pas offrir une éducation plus terrible que celle qu'il avait reçue. Pourquoi le privait-on de cela ? Avait-il été un être si terrible que cela, que même les dieux ne voulaient pas qu'il ait une descendance ? Vraiment ? Pourtant, il avait tenté d'être juste, d'être bon. Un bon roi pour commencer. Il n'avait eu de cesse que de vouloir faire en sorte que le Royaume évolue, qu'il se modernise. Alors oui, il était allé contre tous, mais pour le bien de l'humanité, il en était convaincu. Combien de vies sauvées grâce aux personnes qu'il payait en secret au lieu de les traiter comme des esclaves ? Combien de vies sauvées parce qu'il n'avait pas voulu mettre à mort tout le monde ? En tant que roi, il avait accompli des choses que personne d'autre n'avait faites avant lui, pas même à Rome, cette grande civilisation ô combien majestueuse. Il avait également donné à tous sa chance de pouvoir prendre place autour de la Table Ronde, de s'illustrer par des faits d'armes, de participer à cette noble quête qu'est celle du Graal. Il avait accepté à ses côtés, même les plus mauvais des chevaliers, les avait aidés à progresser. Il avait lutté pour toujours être le plus droit possible, le plus juste. Mais tout cela n'avait servi à rien. Il se retrouvait toujours entouré d'incompétents et d'ignorants. S'en était trop. N'avait-il pas été un bon ami ? Il avait fait en sorte d'expliquer, d'être loyal, d'aider. Mais rien n'y faisait. Même celui qu'il considérait comme son meilleur ami, Lancelot, avait fini par le trahir. Par amour, certes, noble cause. Mais la trahison… Il la connaissait par cœur. Jamais il n'aurait pu penser qu'un jour les choses tourneraient comme cela entre eux. Ils avaient tant de désaccords, et pourtant, rien de tout cela ne restait. Mais peut-être se ressemblaient-ils bien plus que ni l'un ni l'autre ne voulait l'admettre. L'un comme l'autre attiré par la recherche de la perfection. Cette perfection si inatteignable que quoi qu'il arrive, on tombe, encore plus bas, plus profond et l'on finit par s'enfermer dans un monde où plus rien ne nous satisfait. Finir par en venir aux mains, aux armes avec son meilleur ami… C'est d'un pathétique. Peut-être que finalement les dieux n'avaient pas tort. Méritait-il réellement d'être père ?
Pas de descendance. Infécond. Pas d'enfant pour lui rappeler un peu de ce bonheur derrière lequel il a couru toute sa vie. Peut-être que finalement, c'était ce qu'il méritait. Pour avoir abandonné, pour avoir lui aussi trahi celui qu'il était, sa propre femme et ceux qui croyaient si -trop- fort en lui. Qu'est-ce qui lui a fait croire qu'il était meilleur que les autres, que lui, Arthur Pendragon, pouvait réussir cette Quête mythique du Saint Graal ? Pour qui s'était-il pris ? Plus rien n'avait d'importance à ses yeux. Et même si croire en un possible enfant lui avait laissé un léger sursis en ses capacités à être là où il était, il aurait sans doute fini par se rendre compte que ce n'était pas lui qui était destiné à trouver le Graal. Parfois, il se surprenait à se dire que Perceval serait bien meilleur dans ce rôle. Si attentionné et si fidèle, il trouverait le Graal pour les autres, pas pour lui. Pour faire profiter de sa lumière le monde entier, sans rien attendre en retour hormis peut-être le droit de prendre sa retraire dans la ferme de ses parents, au Pays de Galle. Il ne comprendrait rien à rien, mais c'était là une idée assez séduisante : si quelqu'un d'aussi simple que Perceval était destiné à trouver le Graal, est-ce que cela ne signifierait pas que le monde, quelque soit sa direction, ne pourrait que s'en sortir ? En tous les cas, cela était rassurant de le croire. Mais pas assez pour se dire qu'il fallait à tout prix assister à cette ascension. Croire. Cette notion n'était plus dans le vocabulaire d'Arthur depuis un moment. A quoi bon ? Croire à quoi ? En qui ? Et surtout… Pourquoi ?
Pas de descendance. Infécond. Pas d'enfant à qui raconter ces croyances. Alors pourquoi continuer de croire ? C'était la dernière fois. Il ne voulait plus croire. Il ne voulait plus penser. Croire en un enfant, c'était croire qu'il pouvait encore rattraper ses erreurs. Croire qu'il pouvait faire un être capable de faire mieux que lui. Même pas né, que déjà pesait sur ses épaules l'avenir du monde. Ignoble. Croire, c'était se dire quelqu'un pourrait faire mieux que lui. Croire en cet enfant était une façon égoïste de continuer à exister, pour tous. A travers, lui, beaucoup voyait encore son père disparu. Alors pourquoi pas ? Survivre dans l'esprit de tous. Pour quelque chose de bien. Après tout, il était persuadé de ne rien pouvoir faire de mieux. La seule chose qui lui restait, était cet enfant. C'était censé être une de ses plus grandes réussites. Créer quelque chose d'autre qu'un monstre, quelque chose de bien. Le Graal, enfin trouvé. Mais aujourd'hui, il ne parvenait qu'à créer des disparités, des disputes, il faisait erreurs sur erreurs, et plus le temps passait et plus son passé lui pesait sur les épaules. Finalement, le Graal existait-il réellement ?
Arthur rentra dans le bain. L'eau était chaude comme il le fallait. Quelques minutes plus tôt, il avait fermé la porte à la servante. Il voulait être seul. Plus rien n'avait d'importance. Trop souvent il avait été blessé, trahi, mis à terre. Trop souvent il avait imposé les mêmes sentiments à d'autres. Il en avait marre. Il n'en pouvait plus. Il ferma les yeux un instant, et cru entendre des voix lointaines l'appeler. Des voix douces… Mélodieuses… Si calmes, sereines… Il rouvrit les yeux et ne vit pourtant qu'une salle-de-bains, froide et vide, comme ce qu'il ressentait en ce moment même au plus profond de lui. La rage qu'il avait ressenti face à cette injustice avait laissé place à un cœur de pierre, plus aucune émotion ne pouvait lui parvenir. Plus rien. Le Néant. Et c'était mieux ainsi. Ne rien ressentir et juste… Se laisser aller. Il mit la tête sous l'eau et les voix recommencèrent à l'appeler : « Arthur »… A bout de souffle, il remonta à la surface. Sans n'avoir rien planifié, il attrapa la dague qui ne le quittait jamais. Ses doigts parcouraient la lame, si froide, si tranchante. Une seconde plus tard, cette lame trancha sa peau. Aucune douleur. Rien. Le Néant. Le sang commençait à couler, pourtant, cela ne suffisait pas, cela n'allait pas assez vite. Il recommença. Une fois. Deux fois. Et finalement, il lâcha son arme, se laissa glisser dans le bain.
Combien de temps s'était écoulé ? Il n'en avait plus aucune idée. Une minute ? Une heure ? Peut importait. Les voix se rapprochait. Bientôt, il pu les reconnaître. Shedda. Ce premier amour qui le conduisit à son premier meurtre de sang-froid. Aconia. Sa première femme qui lui avait fait si mal par sa trahison. Manilius. Son meilleur ami dont le meurtre lui fit une blessure qu'il ne su jamais guérir. Papinius. Un ami cher qu'Arthur avait fini par abandonner. Et une autre voix… Ces personnes qu'il avait profondément aimées, qu'il avait perdues. Et cette voix… Il ne la reconnaissait pas. Mais c'était la plus forte.
Il entendit vaguement d'autres voix se mêler à celles venues d'ailleurs. La voix de Bohort. Celle de … Lancelot ?
Mais la voix inconnue était plus forte. Plus forte que jamais. Il la reconnaissait enfin, bien qu'il ne l'ait jamais entendu.
Une dispute, de l'autre côté de la porte.
Une voix d'enfant.
Lancelot qui hurle. Il veut entrer.
Une voix d'un enfant qui ne viendra jamais au monde.
On cogne violemment contre la porte.
Cet enfant, l'esprit d'Arthur était tout à lui. Il le prit par la main, heureux, souriant et écoutant cette douce voix.
La porte céda.
L'enfant disparu. Il n'existait pas. Il n'existera jamais. Plus rien n'existera plus.
…
Une douce chaleur au niveau de ses blessures.
Il avait beau fermer la main, celle de l'enfant avait disparue. Pourtant, quelques secondes auparavant, il la tenait. Il la tenait si fort…
Comme si on le ramenait à la vie. Comme si quelque chose faisait qu'on ne le laissait pas parcourir cette prairie avec cet enfant…
…
PDV Lancelot
Un suicide. C'est ainsi que se finit la grande épopée du Roi Arthur Pendragon ? Je suis venu le tuer, pourtant, je n'en ai plus envie. Le voir, dans son bain, dans son sang. Pourquoi ? Le suicide est l'acte des désespérés. Je sais ce qu'il ressent. Entend-il tout ce qu'il n'a pas eu ? Voit-il tout ce qu'il aurait pu avoir et qu'il n'a pas ? Comment se laisse-t-il glisser vers la mort ? Quels regrets emporte-t-il avec lui ? Le laisser mourir. Prendre le trône du Royaume de Logres. Récupérer Guenièvre et trouver le Graal. Si simple. Je ne peux pas laisser faire ça. Je ne peux pas le laisser mourir. Pataugeant dans cette quantité astronomique de sang sur le sol, je peux atteindre ses blessures. Finalement, Méléagant ne sera pas si fier de moi. Deux fois de suite je sauve la vie de quelqu'un avec la magie blanche. S'en est risible. Mais je ne peux me résoudre à le voir mourir. Je dois le sauver, nous avons un combat à mener. Je dois savoir. Qui de nous deux trouvera le Graal ? Qui mérite que les dieux se tournent vers lui ? Qui mérite l'amour de Guenièvre ? Je dois le sauver. Je dois savoir. Je sens son sang encore chaud s'arrêter de couler. Il ne bouge plus, ne réagit pas. Il doit être à des milliers de lieues d'ici. Son esprit vogue quelque part depuis déjà bien longtemps… Reprenez-vous Arthur. Nous avons un long combat à mener. Je vous attendrais. Et enfin, nous saurons…
Les voix s'étaient éteintes. Des cris, des pleurs. La panique. Tellement de choses semblaient se passer à l'extérieur. Mais perdu dans son propre esprit, Arthur ne les entendait pas. Il restait là, à attendre la fin. Mais elle ne vint pas. Il ne méritait donc pas de mourir non plus. Il devait vivre. Vivre avec l'idée qu'il avait tout rater, avec l'idée qu'il ne pourrait jamais avoir d'enfant. Cette quête si récente était pourtant la plus importante. Rien n'aurait pu le ramener à la vie plus que cela. Il était mort il y a déjà bien longtemps. Tout le reste n'avait fait que le précipiter plus vite vers la chute.
Pas de descendance. Infécond. Ces mots revinrent lui marteler la tête tels des coups de marteau sur des clous pointus, toujours plus violent les uns que les autres. Pas d'enfant, nulle part… Pas d'avenir. Aucun avenir pour Arthur. Des clous dans la tête, par millier. Cette envie d'en finir, de mourir, qu'on lui prenait aussi. Aucun avenir dans la mort, aucun avenir dans la vie. Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ?!
Pas d'enfants quelque part qui l'attend, par d'enfant dans le Royaume qui ne soit sa chair et son sang, pas d'enfant pour lui dire que finalement, il y avait des personnes qui tenaient à lui, pas d'enfant pour lui rappeler un peu le bonheur derrière lequel il a couru toute sa vie, pas d'enfant à qui raconter ses croyances.
Une autre voix. Stridente. Une voix qui lui fendit le cœur. Comme si un clou avait touché le seul nerf encore vivant. Une décharge électrique si violente. Cette voix… Il la connaissait par cœur, il l'avait entendu tous les jours. Elle l'avait suivie à travers sa quête. Elle… Guenièvre ? Pourquoi cette voix sortait parmi les autres ? Pourquoi tout semblait s'accélérer d'un coup ? Sa tête était si lourde. Guenièvre… Son amour avait pourtant été si fort. Il l'avait trahie, il l'avait humiliée, il l'avait traité avec un tel mépris. Pourquoi était-ce celle-ci qu'il entendait le plus ? Finalement, n'y avait-il pas quelqu'un qui lui prouvait qu'il était aimé ? Que quelqu'un l'attendait ? Quelqu'un avec qui il pouvait raconter ses croyances et avec qui croire en l'avenir ? Guenièvre…
PDV Arthur
Pardon. Pardon pour ce geste, pour ce sang versé. Je n'en pouvais plus. Plus rien n'a plus d'importance. Je ne sais même pas pourquoi ce geste. Je ne l'ai pas voulu, pas contrôlé. Plus rien n'a d'importance. Rien ne me rattache à la vie. Découvrir que je ne pourrais jamais avoir d'enfant, c'était le coup de grâce. Celui qui vous emmène avec lui dans les tréfonds du désespoir, dont on ne peut pas revenir.
Pardon d'avoir fait couler mon sang. Pardon d'avoir fait en sorte que vous ne fermiez plus les yeux la nuit. Ce sang représente tout ce que je devais laisser, abandonner. Je devais le faire sortir. Toute cette rage, toute cette peine, je devais les déverser avant qu'elles ne finissent par me rendre dingue. Peut-être le suis-je déjà devenu, sans m'en rendre compte. N'est-ce pas le propre des dingues ? L'être sans le savoir…
Pardon de ne pas avoir assez cru en nous, en vous. Pardon Guenièvre de ne pas avoir vu qui vous étiez. Peut-être qu'ensemble, nous aurions pu faire mieux. Ensemble, nous serions peut-être allés plus loin. Peut-être que si j'avais pu m'appuyer sur vous, au lieu de vous rejeter, peut-être que tout ceci n'aurait pas eu lieu. Je ne sais pas.
Plus rien n'a d'importance aujourd'hui. Je ne suis plus roi, je ne suis plus mari, je ne suis plus amant. Rien.
Plus rien n'aura jamais d'importance. La Quête du Graal, les Chevaliers de la Table Ronde. Je les laisse à un autre. Puisse-t-il faire mieux que moi. Cet échec est le mien. Celui de personne d'autre.
Les jours passaient et se ressemblaient. Entre visites, sommeil de plus en plus profond. Beaucoup s'était succédé à son chevet. Mais personne ne l'intéressait vraiment. Plus aucune voix au-dessus des autres. Il était si brisé, que rien ni personne ne pouvait recoller les morceaux. Il dormait beaucoup, ne mangeait pas. Ne parvenait pas à récupérer et pourtant, cela lui convenait. Ah qu'il était grand le Roi Arthur… Il n'était plus rien, parce qu'il ne se considérait comme plus rien. Plus de pouvoir, plus de trône, de couronne, plus d'épée magique, plus de femmes, plus de maîtresse, plus de chevaliers. Rien. Le Néant. Les Ténèbres. Attendant que la mort daigne venir le chercher, puisque quand il essayait de la rejoindre, on le rejetait de là-bas aussi. Père Blaise pourrait finir ses légendes : « Et c'est ainsi que mourut le bon Roi Arthur Pendragon ». Fin. La légende viendrait d'ailleurs, il le savait.
Et pourtant… Lorsque Vénèc débarqua dans sa chambre ce jour-là, quelque chose s'anima en lui. Si infime, qu'il ne s'en rendit compte que des années plus tard. Une toute petite étincelle qui l'aida à se lever, à se cacher et à s'enfuir. Si petite, mais qui lui rappela qu'il ne fallait pas que les enfants le voient comme cela. Parce que les enfants doivent croire en quelqu'un. Finalement, il aura pu transmettre ses croyances. Une si petite étincelle qui vacillait quelque part dans son cœur. Un souffle. Un espoir. Un avenir ?
FIN
Merci d'avoir pris le temps de me lire ! :)
