Le second.
Chifuyu Matsuno est peut-être le second de la première brigade du Tokyo Manjikai – ouais le célèbre gang de jeunes dirigé par Mikey l'intouchable –, il assure peut-être les arrières de Keisuke Baji le type qui dirige cette même première division et au passage, il est peut-être le partenaire de Takemichi Hanagaki ..., que pour autant cela ne lui confère pas la possibilité de tout savoir, de tout connaître et de tout comprendre. Et s'il avait su qu'être autant de chose à la fois ne lui offrait pas autant de pouvoir, alors peut-être – et il insistait sur le choix du terme – qu'il aurait fait les choses différemment, peut-être qu'il aurait tout appréhender autrement.
La preuve la plus flagrante, était qu'il pensait comme un abruti ne rien savoir sur l'amour, n'avoir aucune connaissance dans ce domaine et de l'expérience, encore moins – ou peut-être pas si tôt, pas à quinze ans. Et regardez-le maintenant, prostré au sol à chialer comme une gonzesse la mort d'un mec qu'il avait suivi aveuglément, qu'il avait admiré comme un damné. Comme un putain d'imbécile, comme un ignorant ne savant qu'uniquement se servir de ses poings pour assurer les arrières de quelqu'un, pour assurer ses arrières, pour se forger une carapace de type intouchable et se donner une raison même bancale d'avancer, il n'a pas su faire la différence entre adoration et amour. Et pourtant, les définitions n'étaient pas bien compliquées.
D'ailleurs, la première fois qu'il a vu Keisuke Baji, le gars était d'un ridicule affligeant – à mourir de rire. En le voyant, il n'y avait pas de quoi penser à l'amour.
Coincé entre sa chaise et son bureau, le dos voûté et le corps penché sur une feuille blanche qu'il s'acharnait à remplir, Keisuke avait l'air d'être partout ..., partout sauf à sa place. Il ressemblait un peu à la pièce d'un puzzle mise au mauvais endroit et que l'on s'efforçait honteusement d'enfoncer en priant pour que par miracle elle finisse par rentrer quelque part. Parce que merde, où est sa place ? Et Chifuyu ne voulait même pas aborder le sujet de sa coupe de cheveux ringarde, de ses lunettes largement démodées et hideuses, de son uniforme scolaire beaucoup trop bien porté pour un mec qui était censé être un voyou redoublant.
La déception l'avait fortement étreinte, parce qu'il s'était trop laissé porter par les rumeurs et que ce qu'il avait sous les yeux était simplement pitoyable.
Pourtant, parce qu'il était un vrai abruti – pas moyen qu'il se voit autrement – il avait posé son cul en face de lui. Encore aujourd'hui, il n'était même pas capable d'expliquer pourquoi, mais pourquoi merde il avait fait ça ? Quelque chose ne tournait décidément pas rond chez lui, n'allait forcément pas dans son crâne, surtout quand il s'était mis à lui filer un coup de main pour rédiger la lettre à son correspondant – un certain Kazutora. Chifuyu aurait très bien pu partir dès qu'il avait posé ses yeux sur lui, ne jamais mettre un seul pied dans sa salle de classe et retourner à sa petite vie de voyou tranquille, laissant ce type à son sort de redoublant à la ramasse. Mais il ne l'avait jamais fait, le garçon n'avait jamais fait demi-tour pour fuir cette salle de classe, pour fuir ce type et retourner se foutre sur la gueule avec les plus vieux du coin. Intrigué et poussé par un il ne savait quoi, il était resté.
Et Keisuke Baji non plus, n'avait pas fait demi-tour quand il l'avait chopé à se faire prendre une raclée par une vingtaine de gars, il n'avait même pas tremblé, n'avait même pas semblé impressionner. Pire que tout, il avait détaché ses cheveux – pour enfin ressembler à quelque chose de potable – pour mieux s'affirmer, montrer qui il était réellement. Le petit plus, ça avait été le moment où le mec avait revendiqué son appartenance à son groupe, l'avait qualifié de pote. À partir de ce moment-là, Chifuyu s'est mis en tête de le suivre n'importe où et d'assurer ses arrières n'importe quand et merde, il mettait un point d'honneur à tenir désespérément cette promesse. Parce qu'il le respectait, parce qu'il l'admirait sincèrement – ce type avait manifestement un truc bien à lui.
Mais quelque chose a capoté, furieusement explosé.
C'est la mort au creux de ses bras qui lui a ouvert les yeux. C'est le corps froid et ensanglanté de son capitaine, de Keisuke Baji qui lui a brisé douloureusement le cœur. Assez douloureusement pour lui faire pigé qu'on ne pleurait pas de cette manière-là pour un simple ami, qu'on ne souffrait pas autant pour un pote, qu'on n'avait pas la sensation d'avoir tout perdu pour juste un capitaine de gang, putain. Ses larmes de crocodiles lui ont montrées que ses sentiments n'avaient rien de normaux et de logiques, qu'ils n'avaient rien à avoir avec une quelconque notion d'amitié, de respect ou bien d'admiration envers le type qui lui avait offert une main, une épaule, un endroit où aller les jours de pluie. C'était plus que ça, plus fort encore.
Mais bien moins fort que ce qui a suivi ...
Keisuke Baji avait confié le Tokyo Manjikai entre deux gémissements de souffrance à Takemichi Hanagaki, comme si c'était naturel et comme s'il s'agissait là de l'action la plus logique du monde. Et peut-être que ouais, son cœur s'en était retrouvé malencontreusement influencé ? Parce que dans la foulée, Chifuyu Matsuno lui confiait silencieusement son cœur, tout aussi naturellement que Baji lui confiait l'avenir du Toman, lui confiait Mikey.
Alors en même temps que le dernier souffle de Baji s'échappait doucement de son corps, ses espoirs à lui s'étaient empressé d'aller se raccrocher à ceux de son capitaine. Ses derniers mots, sa dernière volonté, Chifuyu y avait joint tout ce qu'il avait à joindre pour tenir le coup, pour se montrer fort et encaisser sans faire de vague. De toutes ses forces et contre tous, il s'était accroché à Takemichi Hanagaki, voyant en lui l'image de son ancien capitaine, apercevant au fur et à mesure du temps ce que Keisuke avait su entrevoir si rapidement en lui.
Alors, il avait fait de Takemichou le chef de la première brigade, avec bien entendu l'approbation de Mikey.
La dégaine de cet abruti était sûrement, certainement même, pire que celle de Baji. De toute façon, pas la peine d'y réfléchir pendant des heures : Takemichou le portait sur sa tronche, qu'il n'était qu'un simplet. Le second de la première brigade n'avait qu'à regarder sa coupe de cheveux, sa tonne de gel ridiculement disposé dans le but de tenir et former sa houppette. Sans parler non plus, du fait qu'il avait délibérément ruiné sur un coup de tête la nomination du nouveau chef de la troisième division, alors même que tout le gratin du Toman se trouvait réuni. Seul un abruti avait aussi peu de jugeote, avait aussi peu d'instinct de survie. Et puis la goutte d'eau, celle qui lui avait confirmé qu'il était un véritable crétin ..., franchement Chifuyu hésitait encore un peu sur son choix. Était-ce quand il avait de lui-même suivi Kazutora jusqu'au repaire du Valhalla ou bien le moment où il avait affirmé à Mikey sans sourciller qu'un jour il prendrait les rênes du Tokyo Manjikai ?
Peut-être un peu des deux.
Seulement ... Alors qu'il s'était tant moqué de lui, quelque chose de douloureux avait commencé à lui grignoter le cœur et l'estomac. Sur le moment, il n'avait pas voulu y prêter attention parce que le Takemichi qui se tenait là, debout devant lui, était incroyable et rayonnant. Tellement plus que tout ce qu'il avait pu imaginer et plus que l'image qu'il pouvait bien lui renvoyer en permanence au quotidien. Tout doucement, ce type avait gravi les échelons sous ses yeux, et il était devenu bien plus important que tout le reste, du moins pour lui.
Au-delà du pleurnichard et du trouillard qui lui faisait souvent face, il y avait bien plus que cela finalement. Derrière son côté peureux, se trouvait la force d'un homme, la volonté inébranlable de quelqu'un qui n'a plus rien à perdre, de quelqu'un qui a par la force des choses déjà tout perdu. Difficile de l'accepter, de comprendre ce qu'il pouvait bien avoir perdu alors que dans cette vie tout semblait lui sourire – un comportement exemplaire, une volonté de fer, des ambitions, des amis sur qui il pouvait compter et une copine incroyable.
Et puis un jour, Takemichi avait tout lâcher, les larmes aux yeux et la tête rentrée entre ses épaules, honteux et abattu.
Le gars qui se tenait devant lui, venait contre toutes attentes de douze ans plus tard. Le pleurnichard – légitime désormais – avait vraiment tout perdu et s'efforçait comme un damné de modifier les choses à sa manière et avec sa propre force. Désespérément, le type s'emparait des pièces du puzzle qu'était sa vie et s'évertuait à les faire rentrer de force dans les endroits qu'il désirait, qu'il avait choisi. Takemichou tenait farouchement tête au destin, à l'univers. Si lorsque Chifuyu avait rencontré Keisuke Baji ce dernier ne lui avait pas semblé à sa place, Takemichi Hanagaki lui était exactement là où il se devait d'être.
Et après réflexion, mine de rien Takemichou avait tout d'un héros.
Chifuyu avait fini par comprendre – rien qu'un peu – cette haine viscérale que pouvait lui porter Tetta Kisaki. Et c'est peut-être parce qu'il était celui qui avait calculé jusqu'à la mort de Baji que leur façon de concevoir les choses divergeaient désormais. Parce que, plutôt que de vouloir écraser Takemichi, vouloir lui marcher dessus et le briser dans son intégralité juste par simple jalousie, le second de la première brigade avait plutôt cette envie inexplicable d'être dans son camp, cette envie de se tenir à ses côtés et de le voir évoluer, encore et encore, de constater par lui-même ses progrès et d'admirer son ascension aux première loges. Devenir son partenaire pour rétablir la vérité, être son pilier pour l'empêcher de s'effondrer et être son confident lorsqu'il revenait du présent et que rien, rien n'avait changé malgré tout le mal qu'il s'était donné ..., c'était plus que largement suffisant, plus que tout ce que son cœur avait doucement imaginé.
Puis, il avait fallu lui dire « Au revoir », pas de façon permanente, pas comme avec Baji évidemment mais la douleur avait été similaire, presque insupportable. Il n'avait aucune envie de lui dire « À bientôt », de lui souhaiter un bon voyage et d'attendre douze ans pour le revoir. Dans l'idéal, il aurait aimé qu'il reste ici avec eux, avec lui. C'était égoïste, ce sentiment lui ressemblait si peu mais son sourire solaire et ses larmes de crocodiles allaient lui manquer, qui allait veiller sur eux maintenant et les remettre dans le droit chemin ? Son cœur avait battu un rien plus fort, lui envoyant un signal de détresse, un appel à l'aide. Visiblement, son organe vital avait encore compris bien avant son cerveau que l'admiration s'était muée en amour cette fois-ci aussi, parce que c'est au moment où Takemichi s'est fait la malle qu'il a pleinement pris conscience de ses sentiments envers cet insupportable blondinet pleurnicheur. Un mauvais remake du jour où il a compris ses sentiments à l'égard de son ancien capitaine.
Honnêtement, Chifuyu n'avait jamais su s'il en avait plutôt rigolé jusqu'aux larmes ou bien alors s'il en avait pleuré jusqu'à s'en briser les cordes vocales ? Peut-être un peu des deux, et ça ne l'étonnerait pas.
Et d'ailleurs, en parlant d'étonnant … Il avait fini par comprendre ce qui avait merdé dans l'histoire et là non plus, il n'en avait même pas été étonné : c'était le silencieusement. Le moment où, tout en douceur pour ne pas le blesser plus, il étreignait fortement Baji alors que le vide s'ouvrait sous ses pieds. Le moment où, en même temps que les dernières volontés de son capitaine partaient se greffer aux épaules de Takemichi, ses propres espoirs, ses propres sentiments sont eux aussi parti trouver refuge dans son courage, parti trouver refuge dans son sourire … Tout s'était passé si silencieusement, tellement que peut-être Hanagaki n'en avait jamais rien su ? Et puis de toute façon, Chifuyu n'en avait jamais parlé à qui que ce soit, pas même au principal concerné, comment son nouveau capitaine aurait-il pu savoir ? Merde, si seulement il en avait parlé ou même chialé …, qui sait, peut-être que les choses auraient été largement différentes, il aurait eu une place différente ?
Mais comme avec Keisuke Baji, Chifuyu Matsuno ne fait qu'assurer désespérément les arrières de Takemichi Hanagaki, pour lui donner l'opportunité de rentrer inlassablement auprès des siens. Quel autre rôle le second de la première division du Tokyo Manjikai pourrait-il avoir après tout ?
