On ne pouvait pas dire que Kurapika était en bonne santé. Dévoué jusqu'au bout pour accomplir sa vengeance, il travaillait sans relâche, avalant des quantités inquiétantes de boissons énergisantes et de café. Il ne se laissait pas une minute de repos, et maudissait que l'être humain doive perdre autant de temps à dormir pour fonctionner correctement. Mais le sommeil n'était pas la seule chose qu'il négligeait.

Cette flamme dans son ventre. Ce désir adolescent qu'il s'efforçait d'éteindre.

Il ne fallait pas se laisser tenter. Il avait mieux à faire et il ne pouvait pas se permettre de distraction. Il ne fallait pas céder à ce désir vicieux qui l'empêchait de dormir les trop rares fois qu'il s'autorisait à poser la tête sur un oreiller.

Lors de ces nuits difficiles, une même présence le hantait. Celle d'une silhouette grande et brune l'entourant de ses bras forts. Son odeur de vétiver et d'eau de Cologne lui faisait tourner la tête, sa bouche lui murmurait des mots d'amour qu'il avait lu dans des romans à l'eau de rose et l'embrassait fougueusement pendant que ses longs doigts noueux le rendaient fou.

Penser à autre chose pour se défaire de l'illusion était impossible. Il avait tenté de réciter tous les noms des rois et reines de Kakin dans l'ordre chronologique, d'inventer des problèmes mathématiques et de les résoudre et même de simplement compter les moutons, mais rien de tout ça n'avait pu ni l'endormir, ni éloigner sa présence imaginaire. Il la maudissait pour sa nuit gâchée, un sentiment amer de frustration et d'échec le hantant en plus d'elle.

Plusieurs mois s'étaient écoulés avant qu'il ne revoie Leolio. Son ami ne cacha pas sa joie de le revoir, ni son inquiétude lorsqu'il vit les yeux cernés de Kurapika. De son côté, Kurapika le trouva encore plus charmant qu'auparavant. Pourtant il se demandait ce qui lui plaisait tant chez lui. Sa bouche insolente ne lui attirait pas toujours la sympathie des gens. Mais la grande silhouette de Leolio semblait apporter le printemps partout où il allait, car sa présence apaisait son cœur comme le premier rayon de soleil après des semaines de nuages gris et lorsqu'il croisait ses yeux rieurs il ne pouvait s'empêcher de rougir.

Comme Leolio se souciait de Kurapika plus que Kurapika ne se souciait de lui-même, il comprit vite ses sentiments. Un jour de pluie, dans l'appartement de Leolio, celui-ci avait osé aborder le sujet. Il avait pris ses deux mains dans les siennes et avait prononcé les mots que Kurapika brulait d'entendre et craignait en même temps. Lorsqu'il avait imaginé cette scène contre son gré, il s'était promis de le rejeter froidement, de bloquer son numéro et de ne plus jamais le revoir. C'était trop dangereux pour Leolio, trop distrayant pour Kurapika. Il ne pouvait pas s'autoriser à aimer quelqu'un alors que tous ses proches s'étaient faits assassiner.

Et pourtant, ce jour-là, alors que la pluie tombait à flots derrière les carreaux, Kurapika n'avait ressenti aucune crainte. Leolio était là avec lui. Leolio plongeait ses yeux débordants d'affection dans les siens. Leolio lui disait qu'il l'aimait. La sensation d'adrénaline était délicieuse et plus rien d'autre n'existait à ses yeux à ce moment précis.

Il s'était laissé à l'embrasser. Kurapika n'en revenait pas que le contact des lèvres de quelqu'un puisse être aussi désespérément agréable.

Il s'était laissé à l'embrasser une deuxième fois, puis une troisième, puis il avait cessé de compter.

Ils s'étaient serrés mutuellement dans leurs bras, si fort que Kurapika avait juré qu'il fondrait dans le corps de Leolio. Il voulait être le plus en contact avec lui que possible. Leolio caressait sa peau comme on caresserait les pétales d'une rose. Jamais Kurapika n'avait été touché par quelqu'un avec autant de délicatesse.

Trop de délicatesse sans doute. Leolio était trop doux, trop lent, et Kurapika était impatient. S'il avait été dans un état plus lucide il n'aurait jamais tiré Leolio jusqu'à sa chambre en le tenant par le col de sa veste qu'il avait ensuite fait glisser sur le sol. Il n'aurait jamais laissé Leolio le déshabiller. Il ne se serait jamais montré aussi vulnérable devant lui. Seulement voilà, il avait réalisé qu'il s'était trop longtemps privé d'une chose dont il avait vitalement besoin. Le plaisir. Ce plaisir si intense que lui produisait les mains de Leolio. C'était si bon que c'était à la limite du supportable. Leolio continuait de prononcer les mots qui le faisaient trembler entre deux baisers. Lui aussi avait l'air près de mourir de plaisir. Il avait sans doute attendu ce moment longtemps lui aussi.

L'atmosphère torride de la pièce contrastait avec la pluie froide qui tombait dehors. Le bruit des gouttes qui frappaient les vitres couvrait à peine les gémissements qui accompagnaient chacun de leurs mouvements.

Toute la frustration que Kurapika avait accumulé au cours de ces longs mois avait implosé ce jour-là. Il ne saurait dire s'il avait crié lorsque tout était devenu blanc. Il s'était demandé si son âme n'allait pas quitter son corps et se perdre entre les étoiles. Il était à la fois bien conscient du frisson intense qui parcourait son corps et un peu ailleurs. L'abondance de plaisir avait rendu ses pensées complètement incohérentes.

C'était lorsque Leolio l'avait embrassé sur le front pendant qu'il essayait de reprendre son souffle, étendu sur le matelas que les larmes lui étaient venu aux yeux. Maintenant qu'il arrivait à réfléchir il avait réalisé qu'il était trop tard pour faire marche arrière. Comment lui dire qu'ils ne pourraient jamais se revoir après qu'il lui ait dit toutes ces belles paroles ? Comment le quitter alors qu'il venait de prendre goût à quelque chose d'aussi tendre ? C'était injuste.

Leolio lui avait demandé ce qui n'allait pas et il avait éclaté en sanglots. Il lui dirait tout. La voix dans sa tête lui ordonnait d'attendre que Leolio s'endorme pour partir sans un mot mais Kurapika l'avait fait taire. Il avait abandonné. Leolio l'avait écouté attentivement. Il l'avait compris. Il l'avait rassuré. Il l'avait embrassé une nouvelle fois.

Peut-être que Kurapika devrait se laisser tenter par une vie plus simple et plus heureuse après tout.